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15. La fabrique des martyrs

Article
Publié : 25 juin 2015

La martyrologie de l’extrême droite française depuis 1945 : mise en ordre des émotions et réécriture de l’histoire


Magali BOUMAZA, Enseignante-chercheuse en science politique, Université Galatasaray

Résumé

La fabrique des martyrs repose sur le caractère relationnel de la construction de la figure du martyr  et la mise en ordre des émotions. Devenir martyr d’un groupe n’est pas spontané mais bien le produit d’une mobilisation d’entrepreneurs de cause. Dans cet article on se propose de rendre compte de la manière dont les différents acteurs de l’extrême droite française depuis 1945 s’organisent et se mobilisent en vue de rendre visibles leurs martyrs. Pour ce faire on rappelle ce en quoi consiste les mobilisations de l’entre-soi et la fonction dévolue aux martyrs dans ce cadre pour nous concentrer sur la manière dont on investit l’écriture d’une histoire à partir de différents dispositifs dont les plus notoires sont les déploiements dans l’espace de lieux de mémoire, particulièrement la pratique de la toponymie. Pour autant, il est nécessaire, dans une perspective compréhensive, d’utiliser les définitions indigènes que les acteurs donnent du terme martyr. De manière générique, un martyr est toujours celui d’une cause – celle pour laquelle il s’est ou a été sacrifié – en l’espèce, la cause nationale pour les partisans de la famille politique d’extrême droite.

Abstract

First at all, this article analyzes the meaning of “self-segregation” mobilizations. It also studies how martyrdom has become a common resource for a very heterogeneous far-right family. Then the article turns into studying the attempt of rewriting of history, including revisiting commemorative ceremonies, altering the meaning given to places of memory and changing the names of public places. The martyrdom is always linked to familiar meanings and in this case, all the far right’s martyrdoms defended the “national cause”.


Table des matières

Texte intégral

Lorsque le dimanche 23 novembre 1924, la République française célèbre en grande pompe le transfert de la dépouille de Jean Jaurès au Panthéon, ce dernier est non seulement le martyr-héros d’une nation entière, celui qui a été assassiné par le militant d’extrême droite Raoul Villain le 31 juillet 1914 – acquitté en 1919 – mais il devient également le symbole de la paix, de la République. La cérémonie a suscité des mois de discussions et de préparation. De son côté, l’Action Française s’opposant à cette initiative entend apporter la contradiction. Elle rend hommage, ce jour-là, à l’un de ses martyrs, Marius Plateau. Ce dernier fut l’ancien secrétaire général de l'organisation des Camelots du roi, victime d’un assassinat le 22 janvier 1923. Germaine Breton, militante anarchiste, l’auteure du crime, avait voulu venger la mort de Jaurès. Elle fut acquittée, elle aussi, par le jury et Plateau fut érigé au rang des martyrs de l'extrême droite française (Ben Amos, 1990 : 50-57).

Pourquoi évoquer cet événement qui peut paraître lointain ? D’abord parce que la référence à Jean Jaurès est devenue, depuis quelques années, incontournable dans les grands discours de la nouvelle présidente du Front national (FN), Marine Le Pen1. Mais surtout c’est pour montrer un aspect essentiel de la fabrique des martyrs : le caractère relationnel de la construction de la figure du martyr  et la mise en ordre des émotions – le fait que l’on prépare soigneusement la commémoration atteste du cadrage, du registre dans lequel on inscrit l’événement qui, du coup, n’est pas spontané mais bien le produit d’une mobilisation d’entrepreneurs de cause. Dès lors, on situe notre question de recherche dans le cadre de la sociologie des mobilisations et notamment on renvoie à la littérature consacrée aux émotions mobilisées qui ont connu un regain d’intérêt ces dernières années en vue de réhabiliter les affects (Jasper, Goodwin Poletta : 2001, Aminzade, Mc Adam : 2001, Traïni : 2009, Lefranc Mathieu, Siméant : 2008, Latté : 2009, 2012, 2014) contre la rationalité supposée des acteurs.  Le moins que l’on puisse dire c’est que convoquer la figure du martyr appelle à des émotions confuses : colère de la perte d’un militant érigé en militant exemplaire, mais aussi fierté du militant qui s’est sacrifié pour la cause ou encore tristesse du compagnon disparu. Dans cet article, on montrera comment les partisans de l’extrême droite française ont mobilisé la figure du martyr « nationaliste »,  notamment depuis 1945, pour rassembler les leurs, autour de références historiques,  musicales, de commémorations.

En effet, selon Nick Crossley, chaque « culture protestataire »  ˗ se définit par une « tonalité émotionnelle » particulière qui s’articule aux identités revendiquées par les militants, aux types de cadrages promus, aux contraintes de rôle assignées et aux modes d’action sollicités » (2006 : 24-25). A l’instar des groupes mobilisés sur la question de la psychiatrisation des malades étudiés par Crossley, l’extrême droite française dispose de sa propre tonalité, plutôt martiale. On se rappelle les commémorations des martyrs au cours desquelles l’on peut entendre des marches de guerre2. De plus, les premiers militants, cadres du FN, sont des anciens soldats-baroudeurs pétris de ces références martiales et l’on sait que cette culture politique a été transmise aux jeunes générations lors des différents dispositifs de formation de la jeunesse (Boumaza : 2002, chapitre 3). Crossley (2006 : 40-42) ajoute que cette tonalité est remodelée en fonction du contexte culturel, ce qui est essentiel lorsque les manifestations sont tournées vers l’extérieur du groupe. En effet, un certain nombre de dispositifs de visibilisation des martyrs sont mobilisés par les entrepreneurs de cause. Outre les commémorations, l’on s’intéressera particulièrement à la manière dont certains maires de communes utilisent leur pouvoir de police pour transformer la toponymie de leur municipalité. On verra que le « Panthéon » spécifique de l’extrême-droite française tente d’unir et de donner de la cohérence à l’image du travail partisan de son principal représentant dans le champ politique, le FN depuis sa création.

Aussi le chercheur se doit de mettre en contexte les faits afin de montrer la valeur relative de la figure du martyr comme ressource mobilisable au sein d’une organisation, ou à tout le moins d’un courant idéologique, en l’espèce l’extrême droite française du XXème siècle.

Pour ce faire, du point de vue méthodologique nous nous fondons sur une enquête de type qualitative et notamment d’entretiens semi-directifs menés auprès de militants du FN entre 1996 et 2001, que nous croiserons avec des matériaux de seconde main : coupures de presse générale, mais aussi de presse indigène relatant des commémorations, consultation de sites internet des organisations d’extrême droite, comme Jeunesse nationaliste révolutionnaire, Troisième Voie, FN, Cercle Bastien Thiry, F(rançais) de Souche, ainsi que des vidéos rendant compte desdites commémorations. Nous avons également intégré à notre corpus des paroles de chansons de groupes issus du Rock Identitaire Français (RIF) rendant hommage à la mémoire d’un martyr. L’ensemble de ces sources variées et notre connaissance ethnographique de la nébuleuse extrême-droitière sont précieux pour cerner la fabrique de la figure du martyr au sein de cette famille politique.

En effet, si l’on n’adopte pas une perspective compréhensive, si l’on omet d’utiliser les définitions indigènes que les acteurs donnent du terme martyr, on « passe » à côté du processus de construction de cette ressource symbolique que représente le martyr de la cause nationale. De fait, de manière générique, un martyr est toujours celui d’une cause3 – celle pour laquelle il s’est ou a été sacrifié – en l’espèce, la « cause nationale » pour les partisans de la famille politique d’extrême droite.

L’objet de cette contribution est bien de saisir les modalités de construction des martyrs dans des groupes illégitimes et de comprendre quels lieux ils investissent, selon quelles temporalités, contextes, agendas partisans, ils convoquent leurs martyrs.

La martyrologie de l’extrême droite contemporaine consiste non seulement à lister des martyrs dévoués à la « cause nationale »  – qui est une cause investie de manière différenciée tant les chapelles sont nombreuses – tout en permettant d’assurer la cohésion des groupes et l’unité autour de martyrs rassembleurs telle Jeanne d’Arc4. La multiplication des références utilisées, pour ne parler que de la période de l’après Seconde Guerre mondiale, invite le chercheur à rester attentif aux enjeux de définition qui permettent aux « noms » de rentrer dans le panthéon des martyrs d’extrême droite et à assurer des références communes, acceptées de tous (même si elles font l’objet de discussion à l’intérieur des sensibilités) et constitutives d’un entre-soi de militants, de sympathisants, de « croyants5 ». Cette martyrologie évolue au fil des générations qui habitent la nébuleuse extrême-droitière. Pour le FN, il s’agit de légitimer son bien-fondé, là encore dans l’espace extrême droitier puis politique. Car, ne l’oublions pas, ce qui est au principe du militantisme frontiste c’est la stigmatisation des idées défendues et la gestion de ce stigmate. A partir de la présidence du FN par Marine Le Pen, en 2011, la respectabilisation du parti constitue un enjeu impérieux pour la nouvelle direction frontiste issue de la génération des enfants des fondateurs. Autour du pivot frontiste évoluent des groupes plus ou moins proches (nationalistes-révolutionnaires, catholiques intégristes, etc.), qui curieusement se rencontrent autour du maintien du souvenir de leurs figures emblématiques, leurs martyrs. Notons que les royalistes constituent avec les Provie la composante la plus dynamique en termes de mobilisations marquées par la martyrologie i.e. l’érection de personnages et d’événements en martyrs victimes de la Révolution française (Louis XVI), puis de la République (ostracisme à l’encontre de Charles Maurras). Ces deux personnages symbolisent pour les uns (royalistes) la victime de la Révolution Française, marquée par la Terreur et la fin tragique de la monarchie ; pour les autres (nostalgiques royalistes), Maurras a été victime du système républicain et notamment après 19456.

Suivant les réflexions de Fiammetta Venner (2005), la martyrologie participe de la constitution du « Nous » et de la consolidation de la communauté dans un souci de renforcement de l’identité du groupe. Les groupes composant l’extrême droite française après 1945 sont nombreux, fluctuants et soumis à des contextes plus ou moins favorables. Ainsi, après la Libération, l’engagement dans les structures vichystes est subitement dévalué. Dès lors, comme Caroline Baudinière (2008) le montre, les militants de l’extrême droite française se confinent dans des espaces clandestins et y construisent une identité centrée sur les héros de la Seconde Guerre mondiale, ceux qui ont, selon eux, sauvé la France avec le Maréchal Pétain, mais aussi Léon Degrelle, Hitler pour certains, mêlant nostalgie et ressentiment face aux « Vainqueurs de l’Histoire » comme ils les nomment.

Durant la traversée du désert de cette extrême droite française, de nombreux héros vont être érigés en figures-martyrs : le colonel Jean Bastien-Thiry, pour son engagement à l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) pro-Algérie française et son exécution suite à l’attentat raté du Petit Clamart contre le général De Gaulle ;  plus largement les soldats de Diên Biên Phu, ceux qui luttent, combattent pour la grandeur de l’empire colonial français ; ceux de l’Algérie française bien sûr sont autant de figures qui font l’objet d’une martyrologie dans les différentes chapelles, boutiques de l’extrême droite des années 50, 60, 70  Julien Dohet, spécialiste de la pensée d’extrême droite, montre comment ses partisans maintiennent la mémoire du colonel Jean Bastien-Thiry :

« 11 mars 1963. 6h39. Fort d’Ivry. Un jeune officier de l’armée française âgé de 35 ans vient de tomber sous les balles du peloton d’exécution. Le lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry paie ainsi de sa vie sa participation à l’attentat du Petit-Clamart le 22 août 1962 contre le Général De Gaulle, alors président de la République Française ».

Bastien-Thiry devient ainsi un des martyrs de l’extrême-droite, il est le seul des trois condamnés à mort à n’avoir pas obtenu la grâce présidentielle. Un comité  portant son nom est toujours actif et des manifestations se tiennent chaque année le 11 mars. Elles prennent principalement la forme de messes en l’honneur de ce fervent catholique né le 19 octobre 1927. Le livre qui lui est consacré dix ans après sa mort se termine d’ailleurs par un sermon qui rappelle le combat des Chouans et compare Bastien-Thiry à Jeanne d’Arc et insiste sur le fait que c’est sa foi qui l’a guidé :

« Cet homme doux, qui ne voulait être médiocre en rien, et d’abord dans l’amour de Dieu et de son prochain, mena une vie exemplaire et discrète, emplie de l’amour des siens et des succès professionnels ; il n’a usé de sa force que pour la mettre au service de la raison et de la foi, et ne lui a donné forme violente que pour empêcher la violation du droit des pauvres et des faibles » (Dohet, 2011).

La clé générationnelle est précieuse ici pour comprendre comment se cristallise dans la mémoire collective ces martyrs. En effet, lorsqu’en 1972, le FN se constitue, ce sont des militants de ces différentes causes qui se retrouvent dans les instances frontistes : anciens vichystes, militants issus des rangs des guerres d’Indochine, réseaux de l’Algérie Française (OAS). Ils amènent avec eux, non seulement des savoir-faire militants issus de la clandestinité, développés au cours de la traversée du désert et inhérents aux pratiques illégales des groupuscules tels qu’Occident, Ordre Nouveau…, mais aussi des référents qui vont alimenter le patrimoine symbolique frontiste, lequel s’enrichit au fur et à mesure de l’arrivée de nouvelles chapelles de la nébuleuse de l’extrême droite qui s’agrègent progressivement au parti. Ainsi les catholiques intégristes importent toute la martyrologie chrétienne lefébvriste, alors que les paganistes amènent la martyrologie nationaliste-révolutionnaire et réhabilitent des intellectuels d’extrême droite, comme Brasillach, Drieu La Rochelle entre autres, qui constituent autant de martyrs de la cause nationale etc…). Ainsi le 6 février est érigé en date mythique. Elle mêle héroïsme et glorification du martyr. Chaque année le 6 février est doublement commémoré : d'abord on salue la manifestation antiparlementaire des Ligues d'extrême droite de la Concorde en 1934 et surtout on se rappelle le souvenir de la mort de Robert Brasillach, fusillé en 1945 au fort de Montrouge, après avoir été reconnu coupable d'intelligence avec l'ennemi. Ces « cérémonies » font l'objet de mises en scène. En 1995, lors d'une réunion présidée par Maurice Bardèche – beau-frère de Brasillach – à la salle de la Mutualité, Jean Madiran, catholique intégriste, s'exprimait ainsi devant un parterre de jeunes militants frontistes :

« Il faut que la flamme soit transmise de génération en génération. Jeunes gens et jeunes filles qui êtes ici ce soir, nous remettons entre vos mains la mémoire de la Révolution nationale, nous vous remettons la mémoire de la France qui attend, qui espère et qui veut sa libération »7.

Aussi dans les années 1970, le capital martyrologique frontiste, et globalement de l’extrême droite, repose pour l’essentiel sur les figures de l’épuration, les fusillés de l’Algérie française. Mais le FN s’enrichit de ses propres martyrs. En 1978, François Duprat, responsable FN de Normandie, secrétaire général du FN à l’époque, meurt dans un attentat à la voiture piégée. Nicolas Lebourg, historien, auteur d’une biographie de François Duprat avec Beauregard (2012) revient sur ce personnage sulfureux des années 1960-70 qui serait, selon lui, le véritable inventeur du FN. Duprat, historien lui aussi, dispose du capital culturel et est le récepteur des travaux négationnistes anglo-saxons en France.  Surtout, il entretient le mythe autour de ses engagements militants-militaires, informateur des services secrets de différents pays, baroudeur (il serait parti combattre au Congo dans le Katanga). Il se serait fait des ennemis, certains qui pourraient être à l’origine du plasticage de son véhicule dont l’explosion n’est à ce jour toujours pas élucidée et qui contribue à maintenir l’image de martyr de Duprat au FN. Il est intéressant de voir que cet acte s’inscrit dans une période de violence politique à l’extrême droite et à l’extrême gauche dans les années 1970.  Le président du FN a failli lui-aussi entrer au Panthéon des martyrs frontistes en 1976,  victime d’un attentat à la bombe qui a failli coûter la vie à Jean-Marie Le Pen et à toute sa famille. Ces derniers rescapés ne sont pas des martyrs mais l’actuelle présidente du FN, la benjamine de la famille, ne manque pas de rappeler cet épisode lors d’interviews pour montrer sa détermination en politique, cet épisode traumatique ayant été transformé en ressource politique. Plus tard, en 1988 Jean-Pierre Stirbois, Secrétaire Général du FN, tombe « au champ d’honneur des hommes politiques » selon l’expression des frontistes, tué dans un « étrange » accident de voiture comme François Duprat dix ans plus tôt (Bariller, 1992). Il devient lui aussi un martyr de la cause nationale. Jean-Pierre Stirbois, l’apparatchik solidariste (Lebourg, Beauregard : 2012) construit le FN, l’organise et tente de l’implanter sur le territoire français.

La figure du martyr est bien présente dans la culture d'extrême droite8 et rime avec le mythe et la réécriture de l’histoire. L’extrême droite est pétrie de cette idée selon laquelle les martyrs sont avant tout des victimes du complot – mythe ô combien opératoire – qui se trame contre ceux qui détiennent la « Vérité ». La figure du martyr va donc de pair avec les mythes dont le plus mobilisateur et le plus puissant est celui du complot. Les Juifs sont désignés comme les organisateurs de cette conspiration contre le camp national. Les adversaires des Juifs ont fabriqué un faux pour asseoir le mythe du juif apatride (Taguieff : 1992). Le mythe politique peut avoir pour but la prise ou le maintien du pouvoir comme le mythe du sauveur dont le maréchal Pétain offre un bon exemple, et auquel s'identifie Jean-Marie Le Pen en se présentant comme le sauveur du camp national, celui qui a su sortir le mouvement de ses querelles intestines pour le porter aux portes du pouvoir9.

Le discours frontiste, comme les autres mythes est d'abord « appel au mouvement, incitation à l'action et apparaît en définitive comme un stimulateur d'énergie d'une exceptionnelle puissance » (Girardet, 1986 :13)10. Ce récit épique relate les exploits des aînés. Articulé à la figure du martyr, il vise à montrer aux jeunes recrues le bien-fondé de la croisade frontiste. Il s'agit aussi d'enthousiasmer les jeunes avides de s'extraire de la banalité de la vie et de vivre des aventures valorisantes. Dans cette expérience morale, le jeune doit se réaliser, servir une cause. On est à la limite de l'héroïsation de ces soldats militants qui œuvrent pour le bien commun. Les manifestations comme le défilé du 1er mai sont les rituels qui revivifient chaque année le mythe de l'unité du mouvement tout en glorifiant l'héroïsme de Jeanne d'Arc11 qui est à nouveau mise à l’honneur par des commémorations au tout début des années 80.

Ces martyrs appartiennent pour l’essentiel à une période où l’extrême droite est encore éclatée, où le FN commence à peine à détenir le monopole de la représentation légitime de l’extrême droite en France. Ce phénomène d’institutionnalisation du FN se vérifie tout au long des années 1980 qui voient enrichir les rangs frontistes d’autres composantes de l’extrême droite, comme la Nouvelle Droite, les catholiques intégristes  (Boumaza : 2004).

Pour ce qui est de la jeunesse nationaliste, elle se caractérise encore dans les années 1990 – et cela est toujours vrai de nos jours – par son caractère groupusculaire, à l’origine de subcultures dont la plus esthétisante est celle des JNR (jeunesse nationaliste-révolutionnaire). Le contexte politique international change également, si le FN a réussi à imposer l’immigration comme problème public dans les débats politiques jusqu’à la fin des années 1980 et aux débuts des années 1990, l’anticommunisme demeure un motif d’engagement pour la plupart des jeunes. A partir de cette décennie, de nouvelles mobilisations contestent la mondialisation libérale et une frange de la jeunesse issue des rangs de Troisième Voie y adhèrent en usant d’autres rhétoriques, arguments et en contestant l’hégémonie américaine.

C’est en 1994 qu’un autre martyr rassemble la jeunesse nationaliste-révolutionnaire, puis les groupes identitaires vont élargir le socle initial des partisans de Sébastien Deyzieu. Comment ce jeune homme victime d’un accident – il est tombé d’un toit de Paris alors poursuivi par la police – symbolise la figure du martyr juvénile, qui a payé de sa vie en manifestant contre les bombardements en Serbie ? Un rappel des faits est nécessaire : le 7 mai 1994, le rassemblement nationaliste, intitulé « Bienvenue aux ennemis de l’Europe ! » et visant à critiquer l’« impérialisme américain », est interdit par le préfet de police de Paris.

Les forces de police sont nombreuses sur la Place Denfert-Rochereau, lieu prévu de manifestation. Après quelques échauffourées, la quasi-totalité des manifestants sont arrêtés, seuls quelques-uns arrivent à échapper aux forces de police (dont une partie est en civil).

Un militant, Sébastien Deyzieu tente de fuir en montant dans un immeuble. Entre le quatrième et le cinquième étage du 4, rue des Chartreux, il fait une chute mortelle. Il décédera 2 jours plus tard, le 9 mai. Les circonstances exactes de sa mort restant obscures ; elles sont en tout cas imputées par les leaders des groupuscules de Troisième Voie et des JNR à la répression policière. Suite à ces événements, le Comité du 9-Mai (C9M) est créé par les organisateurs de la manifestation et divers groupes nationalistes afin d’honorer cette mort.

Depuis lors, chaque 9 mai, le Comité du 9-Mai organise une marche commémorative prenant la forme d’un défilé aux flambeaux, autorisé la plupart du temps par la préfecture de police de Paris, allant jusque devant l’immeuble d’où le militant nationaliste est tombé. La culture juvénile s’alimente de musique, les groupes de RIF (Rock Identitaire Français) comme Vae Victis ou In Memoriam rendent hommage à la mémoire de Sébastien. Voici quelques extraits d’une chanson intitulée « Sébastien » et issue de l’album Quand les vents tournent (1997). Elle est interprétée par Vae Victis qui raconte l’histoire d’un jeune Français sans histoires, vivant en banlieue et travaillant :

« Jeunesse, jeunesse au cœur de feu,

 Jeunesse au cœur de feu qui porte,

La flamme de la révolte »

 Dont le groupe rappelle qu’il n’était pas casseur mais qu’il a payé :

« Juste pour tes idées,

Des idées bien trop belles

 Pour ce peuple soumis,

Des idées pour lesquelles

Tu es mort aujourd'hui ».

Comme on le voit dans la suite des paroles, le caractère victimaire de la mort de Sébastien est renforcé par la mise en miroir faite par Vae Victis par rapport à la mort de Malik Oussekine12  

« Tu t'appelais Sébastien

 Ton prénom n'évoque rien

 Pour le gratin médiatique

  Il faut s'appeler Malik

 Alors ils t'ont coursé

  Jusqu'au bout les chacals

 Toi qui osais défier

  Le nouvel ordre mondial »13

Un autre groupe de RIF, In Memoriam, compose en 1998-C9M (Comité du 9 mai) dans l’album Entre terre et Lumière.  Les paroles relatent les faits, la fuite de Sébastien qui se réfugie sur les toits et que les forces de police encerclent :

« Mais ces chiens enragés n'ont pas voulu le lâcher

 Car il était la plus belle proie de leur journée14 ».

Les paroles dénoncent aussi le système politique,

« Seb n'était pas de ceux dont ils se souciaient ».

Et enfin In Memoriam rend hommage aux Lansquenets15 :

« D'une seule voix, tes camarades chantent les lansquenets,  

Ultime prière, en souvenir du passé16 »

La chute accidentelle est retravaillée comme un crime contre un jeune nationaliste, Sébastien est érigé en martyr d’abord pour la jeunesse NR et devient une ressource politique permettant de rassembler l’extrême droite au-delà du groupuscule. L’engagement de ces groupes de RIF montre également la multipositionnalité des militants à la fois proches des milieux nationalistes-révolutionnaires mais aussi actifs dans les groupuscules. De plus, la musique, les chansons participent de la culture juvénile et constituent un moyen de mobiliser les militants et sympathisants comme ce fut le cas lors de la manifestation Bienvenue aux ennemis de l’Europe. Les organisateurs entendaient dénoncer l’impérialisme américain en 1994, la mouvance étudiante radicale, principalement rassemblée autour du GUD, entend occuper le terrain politique en brandissant l’étendard antiaméricain et antisioniste. C’est aussi une période de recomposition de la mouvance nationaliste révolutionnaire (Boumaza 2002), et les JNR (Jeunesses nationalistes révolutionnaires) fondées par Serge Ayoub (Batskin) entendent compter dans la galaxie Troisième Voie dirigée par Jean-Gilles Malliarakis. En 2011, le même Serge Ayoub est toujours à la tête des commémorations du 9 mai et se pose en rassembleur des différentes chapelles de la droite radicale. Le ressort émotionnel joue à plein, le FN en 1994 se repositionne également sur l’échiquier politique de l’extrême droite avec le slogan de Samuel Maréchal « Ni droite, ni gauche, Français » (slogan du Parti Populaire Français de Doriot), jouant sur la fibre populiste du parti. Quelques semaines avant le 7 mai 1994, la jeunesse scolarisée était dans les rues contre le « SMIC jeune » proposé par Edouard Balladur qui avait dû céder aux nombreuses manifestations de rue de mars-avril 1994, émaillées par les exactions des casseurs. Alors quand Sébastien Deyzieu tombe du toit, ce n’est pas un accident pour les jeunes extrémistes de droite, c’est la faute de la police de Charles Pasqua qui l’a poursuivi, l’a acculé alors qu’elle le poursuivait, selon le discours des militants. Le système est donc responsable. Sébastien devient le martyr de toute l’extrême droite. Même les catholiques intégristes organisent une messe à Saint Nicolas du Chardonnet pour ce jeune militant de 22 ans. On le voit, l’inscription des martyrs dans le patrimoine mémoriel de l’extrême droite renvoie à des processus de transformation et de traduction de l’émotion en ressource mobilisable ; elle permet de scander la vie militante en interne, mais ce calendrier est convocable en externe également. L’ostracisme dont ces mouvements font l’objet est à l’origine de la recréation d’une vie communautaire solide qui constitue en quelque sorte la compensation du coût de l’engagement.

La martyrologie devient une ressource symbolique mobilisable. Les commémorations qui ne sont qu’une facette de cette mobilisation, ont pour objectif d’unifier les différentes chapelles de l’extrême droite (Fiammetta Venner, 2005), les martyrs sont également promus dans des arènes politiques plus larges et leur mémoire entre en concurrence avec l’histoire officielle.

Les martyrs introduisent du sens dans la vie militante, c’est-à-dire de la signification pour poursuivre l’œuvre entamée par les prédécesseurs mais également une direction à suivre pour l’avenir. Le martyr est une ressource symbolique intra-partisane permettant aux aînés du parti de transmettre des éléments de la culture partisane. En effet, le martyr est une figure d'identification pour les jeunes frontistes, il a valeur d’exemple.

Pour Pierre-André Taguieff, « Le populisme se présente comme une « démarche mythique » en ceci qu'il vise à réaliser aussi bien la purification d'une identité collective que l'abolition de la distance qui sépare le peuple des élites » (Taguieff 1996 : 124). La figure du martyr est indissociable du mythe. Jean-Marie Le Pen déclarait en 1969 :

« Aujourd'hui les jeunes veulent des certitudes, non des problèmes. Dans cette optique, le SS, avec son uniforme, c'est un peu le prêtre avec sa soutane. Disparu dans une apocalypse de feu, de bombes et de sang, le soldat de Hitler est devenu un martyr pour ces jeunes à la recherche d'une pureté, même si c'est celle du mal »17.

Par la suite, l'institution frontiste entretient la motivation de ses militants en confectionnant du mythe et en instrumentalisant la figure du martyr18. Une page était consacrée jusqu’au début des années 2000 aux martyrs du FN dans l'historique de son site Internet : « Le souvenir de Duprat, premier martyr de notre cause, doit nous conforter dans notre combat dont la justesse et la grandeur déclenchent parfois en retour la violence et la haine. Il nous faut ajouter Stirbois, tombé selon l'expression de Jean-Marie Le Pen «au champ d'honneur des hommes politiques. (…) La survie et la renaissance de notre pays est peut-être à ce prix »19.

En suivant Fiammetta Venner, on distingue les mobilisations à visée externe (contestation, visibilité) et les mobilisations à visée interne (recueillement, dimension identitaire). Les groupes d’extrême droite se mobilisent essentiellement autour du culte religieux, de la martyrologie, des commémorations.  Les commémorations jouent le rôle d’appropriation d’un passé réactionnaire interprété généralement de manière critique par l’historiographie (Algérie française, Vichy, monarchie…) en inscrivant ses militants dans une filiation historique commune valorisée fondée sur la mythologie du baptême de la France (Clovis), sur la réactivation de la filiation royaliste (Millénaire des Capétiens) sur la glorification du martyre d’individus (Jeanne d’Arc mère de la Nation, Louis XVI, Pétain, Brasillach, Bastien-Thiry) en les réhabilitant comme modèles. La commémoration renouvelée des martyrs entretient la mémoire mais constitue aussi un moment rituel pour les jeunes générations militantes et renforce du même coup le sentiment d’appartenance au groupe. Le rituel est important pour se maintenir dans l’engagement politique et parachève le processus identitaire (formé aussi des enseignements doctrinaux) et nomme les ennemis du groupe. Les martyrs de l’extrême droite française ont vocation également à s’exporter dans d’autres arènes radicales européennes et internationales, de sorte à ce que l’ensemble de la communauté s’élargisse à l’international pour renforcer son identité. Les commémorations sont souvent couplées avec des rencontres internationales afin que les militants d’organisations étrangères entrent en contact aussi avec ces figures, ces modèles. Enfin, ces commémorations ne sont pas seulement des démonstrations de force (faire nombre notamment en enjoignant les militants à participer et en lançant des appels œcuméniques avec le soutien de plusieurs organisations), d’apparat, elles renforcent le caractère solennel, émotionnel par le biais de la musique identitaire qu’elle soit traditionnelle (chants grégoriens), qu’elle exalte la nation, le patriotisme (hymne, chants) ou encore qu’elle agisse en véritable vecteur de propagande par les paroles et de violence et de haine (par la musique) avec le Rock Identitaire français.

Les martyrs permettent aux militants de l’extrême droite de résoudre partiellement ce paradoxe inhérent à la droite radicale « comment constituer une identité collective sur des défaites quand on doit puiser dans le passé des raisons d’espérer » (Venner,  2005 : 71 ). Réactionnaire, la droite radicale ne peut, en effet, proposer une vision utopiste tournée vers le futur. Or le martyr, parce qu’il a valeur d’exemple à suivre invite les jeunes militants à se tourner vers l’avenir tout en puisant dans les expériences passées.

Pour autant, ces mobilisations mémorielles sont autant de confrontation avec les « autres » dans ces moments et ces espaces qui sont supposés prolonger le « nous » mais qui empiètent sur l’espace public et dans la temporalité officielle. Cette rencontre avec le modèle opposé étant le meilleur moyen de parachever sa quête identitaire. Les commémorations sont considérées comme des registres d’action où l’émotion est instrumentalisée. Elles revêtent aussi un caractère politique. Si ces moments de recueil, d’entre-soi sont réels, ils sont aussi l’occasion pour l’extrême droite de protester contre ce qu’elle considère comme des agressions contre ses valeurs ou encore pour dénoncer le système responsable de la perte de ses héros érigés en martyrs. Ici, l’éthos viril des militants, leur radicalité encourage certains à exprimer leur colère soit en la canalisant dans des défilés d’apparat au cours desquels musique et chants militaires rythment la cadence soit parfois aussi dans des manifestations violentes lorsque ils rencontrent des contre manifestants. La commémoration gagne donc bien à être étudiée comme registre d’action collective.

En réfléchissant sur les martyrs comme ressource politique mobilisable, on est amené à se poser la question des concurrences mémorielles. En effet, en 198020  à Toulon, les pouvoirs publics21 décident d’ériger un monument à la mémoire des martyrs de l’Algérie française et des rapatriés. Ce mémorial est plastiqué quelques jours avant son inauguration qui n’est pas annulée.

Trente ans plus tard, en 2010, le conseil municipal de Marignane s’apprête à approuver une convention qui permettrait à l’Adimad (association de défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l’Algérie française) de remettre en place « la stèle de la discorde » rappelant la mort des fusillés de l’OAS22. L’association, outre l’organisation de manifestations publiques et de messes en l’honneur des morts pour l’Algérie française, est celle qui édifie où elle le peut en France des monuments, stèles et plaques commémoratives pour glorifier la résistance française à l’abandon de cette terre de France qu’était l’Algérie avant juillet 1962.  La commémoration est donc bien une mobilisation politique visant à transformer l’ordre politique et qui s’apparente ici à une forme de registre d’action d’un groupe d’intérêt souhaitant infléchir une politique municipale. Le contexte local (forte présence d’anciens Pieds Noirs et rapatriés, leur poids électoral ne serait pas étranger à cette décision de réhabiliter la stèle en mémoire des martyrs de l’OAS).

Entre temps en effet, le FN a conquis des municipalités dans le Sud Est de la France. La gestion des villes FN prend la tournure d’expérimentations diverses, certains maires (Catherine Mégret épouse de Bruno Mégret qui conquiert Vitrolles en 1997 à l’occasion de l’invalidation du maire sortant aux élections de 1995) qui voient la possibilité de faire des laboratoires frontistes. On assiste à la valse des noms de place à Vitrolles en 1997 la place Nelson Mandela devient place de Provence23.

De même, une figure d’extrême droite (Jean-Pierre Stirbois) pouvait être célébrée en lieux et place d’une autre figure postcoloniale comme Jean-Marie Tjibaou ou encore Marguerite de Provence (épouse de Saint Louis) à la place de Dulcie September (la représentante assassinée de l’ANC en France) à Vitrolles24.

L’extrême droite française, dont aujourd’hui le Front national et sa nébuleuse représentent les principaux acteurs, se caractérise par la mise en exergue de ses martyrs partisans mais plus largement des vaincus de l’histoire notamment depuis 1945. On en veut pour preuve l’enjeu encore prégnant et actuel de la pose de plaques commémoratives des « martyrs » de l’Algérie Française, ou encore la pratique de rebaptiser les noms des rues dans les communes nouvellement acquises par le FN25 et les candidats proches de ce dernier depuis 2015 à Béziers en mars 2015 où le maire Robert Ménard soutenu par le FN a rebaptisé la rue du « 19 mars 196226 » en rue « du commandant Hélie Denoix de Saint-Marc » partisan de l’Algérie Française et condamné pour sa participation mais également résistant et déporté à Buchenwald lors de la Seconde Guerre mondiale. Le maire de Cogolin a également tenté de baptiser un parking au nom de Maurice Barrès, figure-martyr du nationalisme, tombé au champ d’honneur de la Première Guerre mondiale27.

La question des stèles commémoratives est d’ailleurs sujette à la concurrence mémorielle et événementielle. Les militants d’extrême droite sont attentifs aux décisions des Maires concernant le choix de noms de rues, de place, l’enjeu spatial étant important, la célébration d’une mémoire doit disposer d’un lieu idoine). Ainsi, il n’est pas étonnant de lire dans la presse nationaliste des réactions quant à la volonté du Maire de Paris d’inaugurer en 2011 une  place Mohamed Bouazizi28. Et la presse nationaliste d’ajouter « On rappellera qu’il n’existe toujours pas de place Jan Palach ou Alain Escoffier à Paris. Jan Palach était un étudiant tchécoslovaque en philosophie qui s’est immolé par le feu sur la place Venceslas à Prague le 16 janvier 1969 pour protester contre l’invasion de son pays par l’Union soviétique en août 1968. Alain Escoffier quant à lui était un militant nationaliste français qui s’immola par le feu le 10 février 1977 devant les bureaux de l’Aeroflot à Paris pour dénoncer la venue de Leonid Brejnev en France29. » Aucune occasion n’est ratée pour rappeler aux lecteurs l’existence de martyrs à l’extrême droite, ceux qui se sont sacrifiés pour défendre leur idéal anti-communiste. Notons aussi l’homologie des registres d’action : immolation de part et d’autres pour assurer la même valeur d’héroïsme.

Enfin un dernier élément pour légitimer les martyrs de l’extrême droite : les réinscrire dans une histoire revisitée. A titre d’exemple, il est étonnant d’entendre Pierre Vial, théoricien racialiste, Président de Terre et Peuple (groupuscule paganiste), le 8 mai 2011, à la manifestation La France est de retour, commémorer Sainte Jeanne d’Arc en inscrivant la résistance de Jeanne d’Arc dans la filiation de celle des Communards de 1871, et de faire sien la chanson Le temps des cerises30. Ce détournement des références du mouvement ouvrier  est intéressant car il présente les nationalistes révolutionnaires comme les dépositaires de la résistance du peuple contre les élites. Cette manipulation des références historiques constitue un enjeu important à une époque où les références historiques s’estompent. Il participe de ce que Gérard Noiriel appelle le brouillage mémoriel (Noiriel, 2007) par ces récupérations politiques parfois surprenantes.

Plus spectaculaire enfin, le suicide de Dominique Venner en mai 2013, dans le contexte de Manif pour tous interroge sur la fabrique des martyrs de l’extrême droite.  Proche du mouvement Printemps français, mais surtout doctrinaire de l’extrême droite dès les années 1950, il fait partie des pionniers de l’extrême droite d’après-guerre. En l’espace de quelques heures, après son geste à Notre Dame de Paris, Dominique Venner devient le « Chevalier », le « héros », le site identitaire Français de Souche contribue à diffuser la nouvelle et à montrer le sacrifice d’un homme qui n’a pas hésité à se prendre la vie pour défendre sa cause. Français de Souche publie la lettre écrite par Dominique Venner dans laquelle il explique son geste. Le temps d’internet est rapide, mais la tentative de sanctuariser Venner échoue, la mise en ordre des émotions ne se fait pas, car aucun cadre n’émerge et rapidement des voix discordantes s’affichent dont celle de Jean-Marie Le Pen. « L’appel au combat en se flinguant n’a rien d’une évidence. » twittera-t-il le 22 mai 201531. On peut dire que la figure de Venner n’est pas véritablement rentrée dans le panthéon de l’extrême droite française, le geste choque par sa violence, il heurte les catholiques traditionalistes qui réprouvent un suicide, qui plus est, sur l’autel de Notre-Dame de Paris.

Le cas d’étude de Dominique Venner montre que le travail sur la signification en amont est nécessaire, sans quoi la cristallisation de ce sens ne se fait pas. Pour le dire autrement, il ne suffit pas de se sacrifier pour devenir martyr encore faut-il que le geste accompli soit réceptionné comme tel par une majorité des entrepreneurs de cause. Si Français de Souche parvient l’espace de quelques heures à faire réagir les principaux porte-parole de l’extrême droite française, le site ne parvient pas à ériger Dominique Venner en martyr et à en faire une ressource mobilisable c’est-à-dire pouvoir brandir la figure de Venner en guise de mémoire collective, à méditer sur son acte32.

Cet article soulève une série de questions relatives à la notion de martyr en politique et aux usages que l’on peut faire des émotions en politiques. Si la fabrique des martyrs repose sur des registres polysémiques, proches d’autres notions (héros, victimes), elle se fonde souvent sur la culture politique du groupe (Crossley, 2006) et renvoie notamment à des univers de sens politico-religieux.  Ensuite pour que le martyr une fois érigé devienne une ressource partisane, politique mobilisable aussi bien à l’intérieur des groupes qu’à l’extérieur de ses frontières, il faut une mise en ordre des émotions, en cadrant ces dernières. Puis une fois que le martyr devient une référence à l’intérieur du groupe, cette confrontation avec les autres martyrs officiels incitent les entrepreneurs de mémoire à réécrire l’histoire, à la rendre audible, on est donc dans une évaluation externe de la ressource dont la valeur est variable selon les contextes.  Pour ce faire, le martyr est mis en scène lors des commémorations (manifestations) et à l’occasion de l’édification de stèles commémoratives. L’usage de l’espace public renforçant le caractère relationnel de la fabrique des martyrs

En somme la notion de martyr en politique permet d’enrichir la sociologie des mobilisations, la figure du martyr étant non seulement une ressource mobilisable pour le groupe qui assure une transmission mémorielle et donne cohésion au collectif et mais elle apporte aussi des éclairages sur la capacité pour le groupe de rendre publiques ses valeurs. Les martyrs sont supposés avoir incorporé les valeurs défendues par le groupe qui le réactualise constamment, le martyr ayant consenti le sacrifice pour les autres.

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http://www.youtube.com/watch?v=dyB2SRcI-74&feature=related

Marignane : stèle à la mémoire des fusillés de l’OAS

http://www.nationspresse.info/?p=114634

 



Notes de bas de page


1 Dès son élection à la présidence du parti dirigé durant presque 40 ans par son père, Marine Le Pen prononce un discours à l’issue du Congrès de Tours le 16 janvier 2011 dans lequel elle se réfère à Jean Jaurès.
2 Jean-Marie Le Pen a dirigé la SERP, maison d’édition d’ouvrages et de disques musicaux spécialisée dans le répertoire de la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas anodin.
3 Pour de plus amples développements  sur la notion de martyr voir notre introduction à ce numéro rédigée avec Aurélie Campana.
4 Jeanne d’Arc mériterait que l’on s’y attarde particulièrement. Voir les travaux de l’historien Yann Rigolet, 2010 et sa thèse en cours de préparation « Marianne et Jeanne d'arc, rivalité, contigüité, substitution, deux symboliques féminines de la France de la 3ème république à la libération » Université d’Orléans
5 Car souvent la frontière entre le religieux et le politique est labile, floue notamment chez les catholiques intégristes
6 Charles Maurras convaincu d’intelligence avec l’ennemi nazi est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale le 28 janvier 1945. Les milieux vichystes sont consternés car il incarnait à leurs yeux, la figure de l’intellectuel royaliste, un grand théoricien et écrivain (il a été élu à l’Académie française en 1938).
7Présent, 8 février 1995. Notons que la fidélité de Madiran pour l'œuvre de Pétain et que pour lui la véritable libération de la France s'oppose à la pseudo-libération de 1944-45.
8Chaque tendance de l'extrême droite a ses martyrs. Ainsi les solidaristes ont élevé au rang de martyr le jeune Alain Escoffier, Michel Collinot réactivant sa mémoire en créant le comité Escoffier en 1977 alors qu'il était déjà membre du FN. Membre du GAS (Groupe action solidariste), Alain Escoffier, un activiste se suicida en s’immolant par le feu dans les bureaux d'Aéroflot sur les Champs Elysées en 1977.
9GIRARDET, Raoul. Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986, p 25-41 sur le mythe du sauveur et p. 70-80 sur le mythe de la conspiration. Pour une référence plus récente BOTTICI, Chiara, CHALLAND, Benoît. “Rethinking Political Myth: The Clash of Civilizations as a Self-Fulfilling Prophecy” European Journal of Social Theory August 2006 9: 315-336.
10 Pour l'anecdote révélée par Joseph Algazy  (1989 p. 78). « Lors d'une réunion du MJR [Mouvement Jeune Révolution] à Paris au lendemain des événements de Mai 68, l'orateur, le professeur, Raoul Girardet, exprima sa conviction de l'imminence d'une nouvelle crise universitaire ; les militants du MJR furent appelés à « développer une agitation contrôlée dans les lycées et les facultés » «  Selon un rapport de la direction centrale des renseignements généraux, Paris, 24 mars 1969 portant sur les activités du MJR ».
11Sur la vision mythique des événements et leur puissance mobilisatrice sur les acteurs concernés voir JAFFRE, Soizick (2002).
12 On rappelle qu’à l’époque des faits en 1986 et en 1994 c’est Charles Pasqua qui est le locataire de la place Beauvau.
15 Mercenaires allemands du XVème siècle réputés pour leur bravoure
16 Site spirit of rock voir note 14.
17Interview de Jean-Marie Le Pen, citée. A ce moment il est interrogé en tant que directeur de la SERP.
18Outre François Duprat (attentat) et Jean-Pierre Stirbois (5 novembre 1988, après un dernier meeting à Dreux, il meurt dans un accident de voiture) sont élevés au rang de martyrs : Françoise Combier, martyre de « l’immigration sauvage, jeune responsable locale du FN assassinée le 31 octobre 89 en Avignon par un maghrébin en situation irrégulière », Patrice Dayne est « lynché à Beaucaire dans le Gard par quatre maghrébins pour avoir simplement dit qu’il voterait Le Pen », 2e: sympathisant Pierre Fauchard, tué à Saint Gilles dans le Gard (mêmes circonstances). Voir BARILLER, Damien. 20 ans au Front. L’histoire vraie du Front national. Paris : Editions nationales, 1992.
21 Municipalité soutenue par le gouvernement (Dominati, alors secrétaire d’Etat auprès du Premier Ministre chargé des rapatriés
25 Sur ce point BOUSTANY, 2007 concernant les places des martyrs au Liban utilisées comme lieux de mémoire.
26 Date du cessez le feu entre la France et les partisans de l’Algérie indépendante, rendu effectif le lendemain de la signature des accords d’Evian.
28 Jeune vendeur ambulant dont l’immolation par le feu, a été à l’origine du soulèvement en Tunisie en janvier 2011 et martyr de la révolution des Jasmins en Tunisie.
31 http://www.fdesouche.com/373863-lhistorien-dominique-venner-se-serait-suicide-a-notre-dame#
32 A une exception http://www.counter-currents.com/2014/05/remembering-dominique-venner/  site dirigé par Greg Johnson depuis San Francisco.



Pour citer cet article


BOUMAZA Magali. La martyrologie de l’extrême droite française depuis 1945 : mise en ordre des émotions et réécriture de l’histoire. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 15. La fabrique des martyrs, 25 juin 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4488. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378