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1. Interculturalité et intercommunication

Editorial
Publié : 2 juin 2008

Le malheur est dans les mots?


Mioara CODLEANU

Le père : Eh oui, tout le malheur est là ! Dans les mots ! Nous avons tous, au fond de nous, un monde de choses; chacun son propre monde ! Alors comment arriver à s'entendre, monsieur, si moi je donne aux mots que je prononce la valeur et le sens des choses telles que je les ressens en moi, tandis que celui qui m'écoute les prend, forcément, dans le sens et avec la valeur qu'ils ont pour lui ceux du monde qu'il porte en lui! On croit se comprendre : on ne se comprend jamais ! (L. Pirandello)

Le premier numéro de la revue Signes, Discours et Sociétés, intitulé Interculturalité et intercommunication, propose une réflexion sur les obstacles de nature socio-culturelle qui peuvent bloquer l’intercommunication. L’identification et l’analyse de ces divers obstacles à l’intercommunication placés aussi bien au niveau interlingual qu'au niveau intralingual peuvent offrir autant de repères aux fondements d’échanges interculturels heureux et aux enrichissements mutuels.

L’intercommunication est prise ici dans son acception large : communication où le locuteur fait des efforts pour transmettre ses intentions communicatives à son interlocuteur en adaptant ses moyens d’expression en vue de mobiliser les savoirs linguistiques et culturels de celui-ci. C’est la communication vue dans une perspective interactionnelle.

L’intercommunication est une traduction – intra ou interlinguale – permanente, fondée sur le caractère dialogique de la communication.

L’intercommunication, perçue comme une rencontre interculturelle, « s’articule autour de deux notions fondamentales, celles d’ajustement et de métissage : 

  • ajustement parce que – la variation étant la règle dans les interactions - tout sujet doit affronter l’altérité pour atteindre ses objectifs quotidiens, avec autrui ou malgré lui, par le biais du langage (conduites langagières et comportements communicatifs) ;

  • métissage parce que – au contact d’un nombre de socialisations langagières différemment configurées et potentiellement illimitées – tout sujet sera amené à s’approprier les conduites interactionnelles d’autrui, lesquelles viendront alimenter son propre répertoire. » (V. de Nuchèze, 2004, LIDIL - La rencontre interculturelle, nr. 29, juillet 2004, Université de Grenoble, p.6)

Il apparaît ainsi clairement que l’intercommunication et l’échange interculturel vont de pair dans un incontournable entrelacement. « L’emploi du mot interculturel implique nécessairement, si on attribue au préfixe « inter » sa pleine signification, interaction, échange, élimination des barrières, réciprocité et véritable solidarité. Si au terme « culture » on reconnaît toute sa valeur, cela implique reconnaissance des valeurs, des modes de vie et des représentations symboliques auxquels les êtres humains, tant les individus que les sociétés, se réfèrent dans les relations avec les autres et dans la conception du monde.» (Conseil de l’Europe, Strasbourg, 1986, in M. de Carlo, 1998, p.41)

Omniprésente, l’interculturalité, apparaît désormais comme un défi qui implique des efforts dans tous les domaines : économique, politique, écologique, éducatif, scientifique, etc. Des échanges dynamiques, une pluralité de contextes linguistiques et culturels, une variété de contacts entre individus et groupes d’individus, voilà le cadre que l’Europe et le monde actuel proposent à leurs citoyens. L’heure n’est plus de se replier sur soi-même, de se renfermer dans une identité exacerbée, imperméable aux échanges de toute sorte.

L’interculturel suppose la prise en compte de l’autre, l’ouverture vers son univers et la construction d’une pensée métissée, espace où visions du monde différentes, croyances et savoirs divers se rencontrent et se complètent réciproquement.

Les articles réunis dans ce numéro, dont les auteurs proviennent de pays différents et ont des domaines d'intérêt divers, offrent autant de points de vues sur les multiples aspects des problèmes de l'intercommunication en tant qu'échange interculturel. Nous considérons que cette diversité sous-tendue par la même langue de communication, le français, et par le même objectif majeur, parvient à transmettre un tableau, certes non exhaustif mais suggestif, des redoutables barrières à l'intercommunication mais aussi, et surtout, à démontrer que ces barrières sont franchissables.

Dans son article « Interculturel et multiculturel : itinéraires sémantiques et évolution idéologique », Michel Bourse se propose de délimiter et de définir ces deux notions qui arrivent à être confondues, tant un usage excessif et souvent abusif les a banalisées et les a presque vidées de leur sens. C'est ainsi qu'une resémantisation des deux notions est proposée à travers une étude détaillée de leur évolution historique et sémantique, évolution le long de laquelle elles se sont vues attribuer des positions idéologiques et politiques. A l'heure où l'Union Européenne cherche à définir son identité culturelle, l'article de Michel Bourse propose une approche de l'interculturel qui inclut réciprocité dans les échanges et complexité dans les relations entre cultures, une interaction permanente entre groupes, individus et identités.

L'article « L’interface linguistique-culturel et la construction du sens dans la communication didactique » de Olga Galatanu, ouvre la série des articles sur la didactique du français langue étrangère, domaine où interculturel et acquisition des langues, vont de pair en constituant un couple indestructible. Dans le cadre de la théorie sémantique des Possibles Argumentatifs, l'auteur définit la compétence sémantique argumentative et fait l'hypothèse que « dans des situations de contact de langues (et cultures), l’acquisition ou l’existence d’une compétence sémantique argumentative est congruente à l’acquisition ou à l’existence d’une compétence pragmatique. »

Pour vérifier cette hypothèse, Olga Galatanu propose un modèle d'étude des constructions discursives du savoir sémantique au niveau de l’ancrage dénotatif et du potentiel argumentatif de la signification des mots.

L'article de Patrick Berteaux, « Langage, cognition et acculturation » étudie, dans la perspective de la relation complexe entre le langage et la structuration de la pensée, les effets observés, suite à une série d’expérimentations, d’une acculturation linguistique sur les processus de traitement catégoriel chez des enfants de Grande Comore, de Mayotte et de La Réunion. L'auteur avance l'hypothèse que la pratique d'une langue vernaculaire autre que la langue maternelle peut induire un conflit cognitif dans un contexte de diglossie caractérisé par une antonymie grammaticale.

Laurence Boudart et Julie Léonard, dans leur article « Montréal, Bruxelles et Genève, trois ailleurs pour s’enrichir au contact de l’autre » nous proposent un itinéraire didactique à travers ces trois villes pour prendre conscience de la diversité culturelle dans la continuité linguistique. Le parcours suggéré par les deux auteurs offre une multitude de pistes pour aller à la rencontre de l'autre « dans un enrichissement réciproque tout en mobilisant la langue française dans toutes ses variétés » tout en « fuyant l’homogénéité et les idées reçues qui peuvent entraver les échanges. »

Nina Ivanciu passe en revue dans son article « L’interculturel et les pièges des interactions en milieu professionnel » les diverses acceptions du concept d’« interculturel » et en propose son option sémantique, issue de la réconciliation du paradigme positiviste et de celui de type constructiviste.

L'auteur analyse une série de pièges de nature culturelle, comme la vision ethnocentrique et les représentations stéréotypées, qui peuvent compromettre la réussite d’une coopération en vue de la mise en oeuvre d'un projet par une équipe multiculturelle.

Christel Troncy, dans son article « Représentations sociales des étudiants : quels obstacles à l’utilisation du français comme langue d’enseignement dans une université turque francophone ? » s'intéresse aux attitudes des étudiants des universités turques francophones envers le français comme langue d’enseignement et s'interroge sur la place qu'ils réservent à cette langue comme vecteur de transmission de savoirs aussi bien que sur la nature des résistances qui peuvent se manifester. En s'appuyant sur les résultats d’une enquête quantitative, l'auteur examine les types d’obstacles socioculturels à la volonté d’utiliser le français comme langue d’enseignement.

Les trois articles qui suivent abordent les problèmes de l'échange interculturel dans la perspective de la traduction pour les deux premiers, et dans la perspective de la théorie des interactions verbales pour le troisième.

Marina Ciolac, dans son article « L’interculturalité dans le totexte cinématographique » met en évidence les efforts faits par l'auteur du film, d'une part, et par le traducteur, d'autre part, afin de faciliter la compréhension du message, verbal et non verbal, par les différents types de récepteurs, le contact linguistique et culturel dans le même film étant différemment reçu par le public selon que celui-ci est le public de la version originale ou le public de la version sous-titrée.

Mioara Codleanu se propose, dans son article « Allusions socio-culturelles et problèmes de traduction », d'étudier le parcours du traducteur dans son effort de transmettre en langue cible l’information spécifique véhiculée par les allusions de nature socio-culturelle, information qui passe difficilement le filtre de la zone conceptuelle commune qui se trouve entre les deux langues en contact.

L'article de Chantal Claudel, « Les formes allocutoires dans le maintien des faces ou, gare à “vous” » aborde les problèmes d’intercommunication et d’interculturalité qui peuvent surgir lorsque le non natif adopte des comportements discursifs à l’écart des normes communicatives attendues dans le pays d’accueil eu égard au cadre participatif. L'emploi inadéquat, en situation interculturelle, des termes d'adresse peut conduire à des malentendus qui affectent les faces des interactants.

Les trois articles suivants abordent certains aspects concernant les difficultés d'intercommunication au niveau intra-lingual.

L'article de Valérie Stienon « Fictions de l’universalité du savoir dans la Physiologie du goût de Brillat-Savarin » est consacré à l’étude des modalités discursives et du dispositif énonciatif mis en place par l'auteur de la Physiologie du goût dans son texte. Ces stratégies discursives sont parvenues à inscrire le texte respectif dans l’universalité française, en développant une fiction de complicité avec le lecteur et une relation didactique fondée sur un rapport ambigu à la référence scientifique, entre scientificité et pseudo-science.

Alexandra Cunita s'intéresse dans son article « Les évolutions sémantiques, un obstacle à la communication intralinguale ? » au cas de certaines unités de la langue qui, dans leur circulation entre la langue commune et les langues spécialisées, modifient leur contenu sémantique tout en gardant des étiquettes dénominatives déjà existantes. L'auteur se pose la question de savoir dans quelle mesure l'association d'une forme linguistique à un nouveau contenu peut constituer un obstacle à la communication intralinguale.

L'article de Greta Komur, « Remarques sur les pratiques discursives du quotidien Le Monde », étudie les techniques formelles et énonciatives dont se servent les journalistes pour se protéger par rapport à l'exactitude du propos rapporté ou pour s'en distancier. L'auteur décrit les mécanismes syntaxiques qui permettent au journaliste d'orienter l'interprétation du lecteur tout en se prétendant totalement impartial.

Les deux articles qui closent le numéro proposent une approche sémiotique de l'intercommunication et se consacrent à démontrer que l'interprétation du message d'une image graphique se fait aussi et surtout en fonction de l'univers culturel du récepteur.

Adriana Dudas, dans son article « Qui sommes nous? L'analyse du sentiment national roumain à travers les discours de la caricature » propose une réflexion sur le sentiment national des Roumains. C'est ainsi que l'auteur étudie les différentes manières dont le message d'un corpus de caricatures est décodé par un public formé d'étudiants roumains. Les différentes interprétations inventoriées révèlent la perception que les personnes interviewées ont du problème national et reflètent l'idée qu'ils se font de leur identité nationale.

Banu Baskan Karsak et Halime Yücel se proposent, dans l'article « Le couple homme et femme dans les publicités de parfums occidentaux en Turquie: essai d’analyse sémiotique » d'analyser les obstacles que les messages contenus par les publicités internationales diffusées dans la presse turque peuvent rencontrer dans leur réception par un public cible multiculturel.

Se construit ainsi une mosaïque de points de vues épistémologiques et culturels qui investissent de manière riche les concepts proposés pour l’analyse : à l’issue de ce numéro thématique, les concepts d’interculturalité et d’intercommunication sont éclairés par de nouvelles perspectives d’approche, par de nouveaux corpus, par de nouvelles méthodes d’analyse. A vouloir contourner “le malheur des mots” et ses obstacles adjacents on arrive à bâtir une géographie complexe dont la seule chance de parcours est la multiplicité des voies d’accès à la diversité des sens.



Pour citer cet article


CODLEANU Mioara. Le malheur est dans les mots?. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 1. Interculturalité et intercommunication, 2 juin 2008. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=288. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378