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2. Identités visuelles

Article
Publié : 22 janvier 2009

L’arbre : indicateur de frontières et produit dans l’espace d’exploitation du charbon de bois (Sénégal)


Alla Manga, Laboratoire en Géométrie, Sénégal
Paul Ndiaye, Programme Sénégal Oriental
Amadou Diaw, Département Géographie, Université Cheikh Anta Diop, Sénégal
Louis-Albert Lake, Institut Fondamental d'Afrique Noire Cheikh Anta Diop, Sénégal

Résumé

L’arbre, matière vivante naturelle, est le produit exclusivement utilisé dans la fabrication du charbon de bois au Sénégal.

Au niveau des villages de production, l’exploitation du charbon de bois se fait dans un « chantier », espace collectif appartenant à un organisme forestier, le plus souvent, identifié par des limites, naturelles ou non, telles qu’une dépression, une piste forestière…

Le Code forestier sénégalais n’ayant pas défini explicitement des modes précis de délimitation, les charbonniers en ont inventé en utilisant l’objet le plus commun : l’arbre. Ces limites relèvent d’une convention non écrite entre charbonniers et permettent de distinguer les parcelles individuelles au sein d’un chantier.

Ainsi, l’arbre, à travers des formes et orientations diverses, est utilisé comme matériel de démarcation de deux espaces tout en restant le support de production du charbon. Il sert d’indicateur de l’occupation ou l’appropriation effective d’un espace, rôle a priori ambigu, car dédié à un nombre limité d’espèces, généralement inaptes à la carbonisation.

Cependant, certaines significations de ce langage par l’arbre ne sont pas toujours perceptibles par toutes les populations locales qui continuent, non sans heurts, d’exercer leurs activités (coupe du bois, pâturage…) au sein des sites concédés au charbonnier.

D’ailleurs, ce langage dont le médium est l’arbre reste l’apanage des seuls initiés, en l’occurrence les charbonniers.


Table des matières

Texte intégral

Au Sénégal, la production officielle de charbon de bois se fait essentiellement dans la partie méridionale du pays. Depuis 1960, elle n’a cessé de migrer du nord du pays pour stagner maintenant officiellement qu’au sud. Dans les zones de production, l’exploitation se fait dans des espaces dénommés chantiers qui sont attribués à des organismes d’exploitation forestiers.

L’arbre, matière vivante naturelle, est le seul produit utilisé dans la fabrication du charbon de bois, un produit dérivé qui s’obtient à la suite de la décomposition partielle du bois. Ce processus se fait dans un milieu confiné (four) à l’abri de l’air (pyrolyse du bois).

Le bois-énergie constitue plus de 60 % de la consommation énergétique des ménages sénégalais. Le charbon de bois est consommé pour une grande partie par les populations urbaines.

L’étude effectuée dans deux villages de la région de Tambacounda, Sinthian Samba Courou et Sitaouling (fig. 1) a permis de comprendre le rôle central de l’arbre dans l’activité. Autant comme produit exclusif mais aussi comme mode de communication, élément ou outils de délimitation des parcelles de production au sein des chantiers.

Deux séjours cumulés de 12 mois en 2002 et 2003 dans ces villages précités ont permis de comprendre le processus de production du charbon de bois et le rôle de l’arbre dans les chantiers d’exploitation.

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Figure 1 : Localisation des deux villages étudiés

L’information collectée dans les villages concerne les années 2002 et 2003. Pour chaque année, des séjours ont été effectués dans les villages de mai à fin octobre. Ces périodes coïncident avec le déroulement des opérations de production du charbon de bois sur le terrain et la fin officielle de la campagne d’exploitation qui intervient vers le mois d’août.

Selon Treuil & al., (2001) l’information se présente sous deux entités. Une de type espace et une autre de type acteur. Les premières sont inscrites dans l’espace à travers leur localisation géographique. Il s’agit des chantiers, des villages… Les dernières sont représentées par les arbres, charbonniers, et autres actifs (agriculteurs, éleveurs…). Pour ces auteurs, leur particularité réside dans le fait qu’elles peuvent se « déplacer », se renouveler, naître et mourir. Ce sont des éléments du monde vivant. Le lien de l’entité de type acteur n’est pas intrinsèque avec un espace considéré. Ce lien qui s’appuie d’abord sur des indicateurs (coupe, création de pistes, de limites…) peut évoluer à l’échelle du temps vers d’autres éléments que l’inscription spatiale parmi lesquels la disponibilité de la ressource pour le charbonnier, l’espèce pour l’arbre.

Cette dissociation de l’arbre des entités de type acteur est liée d’abord à son « immobilisme » dans l’espace contrairement au charbonnier qui se déplace régulièrement mais aussi à son caractère de produit utilisé dans la fabrication du charbon de bois et d’indicateur de frontière pour les parcelles d’exploitation.

Nous avons ainsi cherché à comprendre l’organisation de la production du charbon de bois dans les chantiers (entités de type espace) par leurs modes d’appropriation et de délimitation, le fonctionnement des charbonniers (entité de type acteur) dans leur relation avec l’espace, les autres villageois (agriculteurs, éleveurs…) et les arbres exploités ou épargnés (entité de type objet).

L’arbre sous ses différents aspects (sur pied, souche avec ou sans rejets, incliné, coupé partiellement, écorché…) est l’unité d’analyse, le principal indicateur dont les repères, les comportements (inclinaison, direction, coupe partielle…) dans l’espace physique constituent les bases de l’explication des phénomènes notés dans la parcelle d’exploitation et le chantier. D’ailleurs, son abondance justifie la mise en place de l’exploitation du charbon quand elle est autorisée officiellement.

L’exploitation forestière est régie par le code forestier de 1998 et l’arrêté ministériel annuel en rapport avec les dispositions relatives au transfert de compétences de 1996.

Sur proposition de la Direction des Eaux et Forêts, Chasses et de la Conservation des Sols (DEFCCS), le Ministère chargé de l’Environnement publie l’arrêté portant organisation de la campagne d’exploitation forestière de l’année. L’arrêté fixe les modalités d’organisation de la campagne (ouverture, fermeture, quotas…) pour l’ensemble des produits contingentés (charbon de bois, bois d’œuvre, bois de service, bois d’artisanat).

Le charbon de bois est produit par les OEF après l’obtention d’un quota. Le quota est réparti par une commission nationale installée par le ministre de tutelle et présidée par le Directeur des Eaux et Forêts suivant des critères dont le niveau du quota annuel, d’exécution du quota précédent, le respect des dispositions réglementaires en matière d’exploitation forestière…

La commission s’occupe aussi de tous les produits contingentés. Les OEF n’exploitent qu’après paiement des taxes et redevances arrêtées par décrets1 souvent révisés.

Dans la région, le quota est distribué par une commission régionale présidée par le Président du Conseil régional comprenant les démembrements des structures participant à la commission d’attribution du quota au niveau national (MEPN, 2003). La décision est diffusée sous forme d’arrêté fixant les quotas des OEF par village. Au préalable le PCR aura sorti un arrêté mentionnant les villages d’exploitation, les OEF et leur quota respectif.

Pour l’installation dans les villages, il est établi une fiche d’attribution de quota et un Procès-verbal d’installation d’OEF. Cette fiche est signée par la commission d’installation composée de l’Inspecteur régional des Eaux et Forêts ou son représentant, du sous-préfet, du chef de secteur, du Président du Conseil Rural (PCR), du Président de l’OEF et du Président de l’union régionale des coopératives d’exploitants forestiers.

Excepté l'État, les collectivités locales et les populations autochtones, divers acteurs interviennent dans la production du charbon de bois.

* Sur le plan institutionnel, la DEFCCS gère l’exploitation forestière, définit la politique forestière nationale et les mesures réglementaires de l’exploitation en conformité avec la loi sur la décentralisation de 1996.

Aussi, les Conseils régional et rural, en tant que organes qui administrent des collectivités locales (région et CR), approuvent l’exploitation de leur terroir, et participent au choix des sites d’exploitation.

* Hors des chantiers on retrouve les véritables managers de la production du charbon de bois.

Membres d’OEF, les patrons ont un quota individuel qui est une partie du quota attribué à l’OEF. Organisés en Union Nationale des Coopératives d’Exploitants Forestiers (UNCEF), ils s’acquittent des taxes et redevances forestières, financent à crédit l’exploitation et achètent la production.

Les coxeurs, Intermédiaires entre les patrons et les jallo këriñ, coordonnent l’approvisionnement des villes (Ribot, 1995). Là, le jallo këriñ tient un point de vente et s’occupe de l’écoulement de la production.

* Dans les chantiers, le contremaître, souvent un charbonnier, est le représentant du patron et le répondant des aides devant le chef de village. Il recrute ses collègues, indique l’espace de coupe et finance à crédit les activités. Aussi, il achète le charbon et l’achemine vers les villes.

Le surgha, producteur élémentaire, est recruté par le contremaître ou le patron qui est souvent un parent (Ribot, 1995 ; Thiaw, 1999 ; Ndoncky, 1999 ; Senghor, 2000, Manga, 2006).

Par commodité, le producteur de charbon de bois, qu’il soit contremaître ou surgha, est appelé charbonnier indistinctement. Dans les villages étudiés, ce sont en majorité des allochtones d’ethnie Peul Fouta.

* Les populations autochtones prélèvent diverses ressources dans la forêt et y côtoient les exploitants par l’élevage, la cueillette de fruits… Certains d’entre eux produisent du charbon de bois.

L’espace d’exploitation est un terroir forestier appartenant à un village. D’abord « vierge », il est ensuite affecté, façonné par les charbonniers qui finiront par le transformer en un paysage où domineront les rejets de souches. Cet espace dénommé zone de coupe (Fig. 2) renferme des chantiers qui ont à leur tour des parcelles appartenant individuellement à un charbonnier. Dans ces entités territoriales, on retrouve des arbres qui sont coupés et d’autres épargnés car inutiles pour le charbonnier ou utiles car indiquant l’appropriation du lieu ou ses limites.

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Figure 2 : La zone de coupe et les entités internes

* Procédure d’affectation des chantiers

Le charbon de bois est produit dans les forêts communautaires en dehors du domaine forestier de l’Etat. L’exécution des quotas par les OEF se fait selon des conditions particulières.

Dans le village, chaque OEF doit avoir une autorisation préalable de coupe écrite du Conseil rural puis un accord d’installation signé par le chef de village et le PCR avant de débuter l’exploitation.

Après la notification des villages d’exploitation, la commission d’installation délimite les chantiers de coupe des OEF.

Le chantier, dont la superficie peut atteindre 100 ha, est attribué à un OEF et comprend plusieurs parcelles individuelles appartenant aux charbonniers.

* La parcelle individuelle d’exploitation

La parcelle individuelle d’exploitation est l’unité de production la plus petite (Fig. 2), elle s’étend souvent sur 5 à 10 ha. D’ailleurs, c’est l’assiette spatiale de base de l’exploitation forestière. Elle est attribuée au charbonnier par le contremaître.

La parcelle entamée, est caractérisée par la présence d’arbres coupés, d’autres sur pied, de souches, de rejets (Fig. 3), et surtout à la fin d’un ou de plusieurs fours ou leurs empreintes. Les souches avec ou sans rejets autour du four renseignent sur la production du charbon de bois, les espèces utilisées et celles épargnées. Les rejets les plus grands sont le signe d’une exploitation ancienne par rapport à ceux qui sont plus proches du four souvent plus petits car souvent d’exploitation récente (Fig. 3). Ainsi, la taille des rejets permet d’apprécier l’ancienneté de l’exploitation de la parcelle.

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Figure 3 : Toposéquence d’une parcelle exploitée

L’ultime étape est la confection du four (Fig. 4) ou meule à charbon de bois et enfin une empreinte du four témoin pour longtemps (même pour les espaces cultivés) des traces de production de charbon de bois dans le passé. La confection du four se fait quand le charbonnier a coupé suffisamment de bois pour avoir une meule de charbon de bois dépassant généralement 75 quintaux.

Le charbon de bois est un produit tiré des arbres. Comme l’arbre est le principal élément des chantiers, il devient outils ou support d’indicateur de frontière entre les parcelles individuelles.

Dans les chantiers, la végétation est essentiellement composée de savanes boisée, arborée et arbustive. Comme indiqué dans la figure 4, l’arbre ou le bois est le seul produit utilisé dans la fabrication du charbon de bois.

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Figure 4 : 1-Coupe, 2-Rangement, 3-Carbonisation, 4-Mise en sacs du charbon de bois

La coupe, l’abattage des arbres et arbustes sur pied, est la première opération qui marque le début de l’exploitation proprement dite et l’appropriation effective de l’espace par le charbonnier. La plupart des espèces exploitées sont vivantes (Tendeng, 2008 ; Manga, 2006 ; Ndong, 1996). Le débitage des troncs secs est un travail pénible qui tord facilement le matériel de coupe (hache, coupe-coupe). Suite à l’abattage des ligneux sur pied, le charbonnier procède au débitage des fûts. Dans le houppier, les branches maîtresses, branches, branchettes et même certains rameaux sont successivement débitées.

Ces premières opérations sont suivies du rassemblement et du rangement du four. Le bois est déposé d’une façon radiale par tas d’une largeur égale à la longueur des rondins.

Le rangement terminé, le charbonnier procède à la couverture du four en ménageant une cheminée au centre. Il met sur le bois ainsi rangé de la paille préalablement tressée (grande meule) ou des feuilles (petite meule). Par la suite, il recouvre le tout avec le sable in situ..

Après ces étapes, la carbonisation complète se fait entre 6 et 15 jours en fonction des dimensions du four. Aussi, l’évacuation du charbon se fait par des camions.

Dans les chantiers de Sinthian Samba Courou, 38 espèces ont été coupées. Il s’agit de Ziziphus mucronata, Afzelia africana…pour les moins prisées. Combretum glutinosum est exploité dans toutes les parcelles. S’ensuivent Hexalobus monopetalus (77,1 %), Terminalia macroptera (67 %), Pterocarpus erinaceus (43,6 %)…

A Sitaouling, 33 espèces coupées ont été répertoriées dans les parcelles d’exploitation. Les moins coupées sont Vitex madiensis et Prosopis africana avec chacune 1 %, Burkea africana (2,9 %)... Les espèces les plus exploitées dans les parcelles sont Combretum glutinosum (100 %), Hexalobus monopetalus (88,3 %), Pterocarpus erinaceus (85,4 %)...

Le four ou son empreinte est l’indicateur qui confirme avec les souches et les rejets de souches une existence récente ou passée de la production de charbon de bois dans un espace forestier.

Le code forestier n’a pas explicitement défini des modes de délimitation des chantiers. Alors, des éléments du milieu naturel sont utilisés par consensus pour distinguer les chantiers entre eux et au-delà les parcelles individuelles.

Les éléments topographiques tels qu’un ravin, une colline, un affleurement rocheux, ou les réalisations humaines telles qu’une piste, une route peuvent être des limites d’une parcelle individuelle ou d’un chantier de coupe. Ce sont souvent, pour les éléments topographiques, des délimitations qui précèdent l’exploitation forestière et qui s’appliquent le plus souvent aux chantiers. Elles ne portent l’objet d’aucune modification individuelle ou collective de la part des charbonniers. Ces limites sont reconnues après un consensus entre les exploitants pendant leur installation.

Dans les chantiers, les charbonniers ont mis en place un système de signes identifiables sur les végétaux ligneux. Ces arbres, en même temps produits exploités, deviennent par conséquent des limites naturelles particularisées ou signées. Ces signes inscrivent les discontinuités entre parcelles. Ces marques « conventionnelles » sont reconnues sur le terrain par les charbonniers, nouveaux venus, à la recherche d’une parcelle individuelle de coupe.

Les limites se reconnaissent par des arbustes coupés à moitié, des arbres écorchés ou entaillés (Fig. 5). Si le ligneux est un arbuste, il est coupé à moitié, ainsi, il s’incline vers une direction indiquant la zone choisie, parcelle d’un charbonnier. L’arbuste coupé n’est pas totalement détaché du tronc, il sèche sur place et n’est pas débité.

S’il s’agit d’un grand arbre, il est entaillé ou écorché sur un ou des côtés. L’espace faisant face à l’endroit entaillé est déjà choisi par un charbonnier. Plus loin, on retrouvera un signe opposé qui marque la fin de la parcelle. Ainsi, tout autour de la parcelle on retrouve des signes souvent différenciés qui délimitent les frontières.

Le plus souvent, les arbres servant de limite sont peu ou non carbonisés : Bombax costatum, Daniellia oliveri, Ficus dicranostyla, Sterculia setigera, Cordyla pinnata…

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Figure 5 : Les limites matérialisées de la parcelle de coupe ou du chantier

Dans la communauté rurale de Missirah des arbres peints séparent la zone de coupe de Sinthian Samba Courou, de Madialy, village réticent à l’exploitation forestière situé à 14 km au nord. Il est également noté que le charbonnier, pour inscrire les limites de sa parcelle, abat les arbres ou arbustes marquant sa frontière, les débite puis les laisse sur place sous forme de petits tas. Ce type de délimitation est courant dans les sites en réexploitation où les reliques de grands arbres épargnés sont peu fréquentes.

L’arbre, considéré comme frontière entre parcelles d’exploitation ne se présente pas comme un dispositif linéaire continu. Il s’agit plutôt « d’objets » ponctuels espacés souvent de plus de 100 m les uns des autres qui, par les signes ou scarifications qu’ils portent, renseignement sur les frontières, l’appropriation ou non du site. Ainsi, non seulement, l’arbre sert de limite mais également indique aussi le statut occupé ou non du lieu. Alors, cette frontière aléatoire est dictée par l’existence de l’arbre, matériel d’usage. Elle disparaît avec la coupe de celle-ci et la fin de la production du charbon de bois, le temps de la régénération si celle-ci est effective.

Quand le contremaître indique au charbonnier sa parcelle au début de l’exploitation, celui-ci devient propriétaire d’un espace, statut reconnu par le chef de village, les villageois et les co-exploitants sur le terrain. Cette reconnaissance reste floue concernant parfois la localisation géographique de la parcelle, ses limites, mais également les espèces végétales cédées pour les autochtones. Ces derniers ne sont pas initiés pour comprendre les modes ou signes de partition de l’espace, ce langage par l’arbre qui reste l’apanage des charbonniers.

La cession n’est pas accompagnée d’un cahier des charges précisant les espèces octroyées Toutefois, il s’agit dorénavant d’une appropriation personnelle d’un espace auparavant impersonnel, commune, tout au moins pour l’accès aux ressources vivantes telles que la flore.

L’appropriation de l’espace par le charbonnier sous-entend un droit de possession sur les ressources ligneuses. Il s’agit des arbres autorisés à l’exploitation, à l’exception des espèces protégées (Albizzia sassa, Hyphaene thebaïca…) et celles partiellement protégées (Prosopis africana, Khaya senegalensis…).

Les ressources ciblées par le charbonnier dans la place de coupe sont le bois et subsidiairement l’herbe qui doit servir à couvrir la meule à charbon de bois.

L’espace cédé au charbonnier pour la production de charbon de bois est avant tout collectif. C’est un secteur où s’exercent, s’imbriquent différents usages (cueillette, collecte de bois de chauffe, parcours du bétail…) et où se mêlent divers acteurs (éleveurs, artisans du bois, récolteurs de miel…). Après son affectation au charbonnier, les autochtones, tout en reconnaissant son appropriation, continuent d’y exercer leurs usages. Pour les sociétés mandingue et peul, majoritaires dans les villages étudiés, le droit de cueillette est concédé à l’ensemble des membres de la communauté (Sy, 2002). D’ailleurs, le code forestier de 1998 reconnaît le droit d’usage des populations riveraines sur les espaces attribués sans que les exploitants ne puissent prétendre à une compensation. Avec l’affectation de l’espace, se mettent en place des restrictions liées à la valeur marchande de certaines ressources, dans notre cas : le bois.

Dans les zones où le bois est rare, les rejets, qui sont exploités par les charbonniers font aussi l’objet d’une coupe par les femmes pour des besoins d’utilisation en bois de feu pour la cuisine. La rareté du bois mort déjà ramassé pour la carbonisation et l’accessibilité assez facile des rejets au coupe-coupe des femmes font qu’il est souvent noté des heurts fréquents entre charbonniers et populations locales dans certains villages de la région de Tambacounda (Yérodondé Kounda, Manigui…). La forêt naturelle a cédé la place à une forêt de rejets de souche, de souches et d’empreintes de four résultat de l’action anthropique. Cette forêt à présent façonnée « héritée » est le lieu de compétitions, de heurts auparavant inconnus entre communautés humaines à cause de la rareté de l’arbre.

L’exploitation du charbon de bois a fini par le façonnement apporté sur les arbres à bouleverser un milieu « naturel » transformé en milieu géographique par les différents symboles perceptibles ou non a priori dans l’espace concerné.

Les arbres, au-delà d’être des produits dans l’exploitation du charbon de bois sont devenus également porteurs d’un langage de signes, un discours malheureusement incompréhensible pour les populations locales. Ces signes renvoient à des frontières nouvelles créées par des allochtones à la suite d’une activité importée (la production du charbon de bois) dans le terroir et exercée en majorité par des étrangers.



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Notes de bas de page


1 Depuis 1960 il y a les décrets de 1964, 1973, 1978, n° 87-316 du 14 mars 1987, n° 96-572 du 09 juillet 1996. Le dernier est le décret n° 2001-217 du 13 mars 2001 portant révision de l’article 03 du décret n° 96-572 du 09 juillet 1996 fixant les taxes et redevances en matière d’exploitation forestière. Il est identifié 03 zones de production de charbon de bois avec une taxation différenciée : zone de défrichement : 2400 F CFA le quintal ; zone non aménagée 1200 F CFA le quintal et 700 F CFA le quintal en zone aménagée.



Pour citer cet article


Manga Alla, Ndiaye Paul, Diaw Amadou et Lake Louis-Albert. L’arbre : indicateur de frontières et produit dans l’espace d’exploitation du charbon de bois (Sénégal). Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 2. Identités visuelles, 22 janvier 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=760. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378