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2. Identités visuelles

Editorial
Publié : 22 janvier 2009

Préface


Michel Bourse

L’identité visuelle offre un bon terrain d’observation pour saisir certaines des transformations qui affectent les sociétés. Dans le monde globalisé dans lequel nous vivons, l'identité visuelle exprime, grâce à un style graphique propre, les valeurs, les normes des cultures auxquelles nous appartenons. Les images, les signes, les discours constituent ainsi autant de recueil d'informations sur l'histoire, les activités, l'organisation, le positionnement et l'évolution des sociétés.

L'identité visuelle s’applique à tous les supports possibles : signes, icônes, logos, images, bâtiments, signalétique, publicités, véhicules, vêtements, médias (mise en page, maquettes, traitements des informations), films et programmes et séries télévisées, affiches politiques, bandes dessinées, caricatures, etc. Cette identité crée un style graphique et visuel propre à chaque société. Elle peut être immédiatement compréhensible et facilement mémorisable par tous ceux qui en sont membres. Les couleurs en sont un élément mais aussi les formes et les mots. Les identités visuelles se retrouvent également prisonnières des codes qu'elles imposent.  Un code peut être une couleur, une forme, un geste, voire un bruit : ils identifient une culture. Ils peuvent être de natures variées: il existe des codes formels, couleur graphiques, fonctionnels, gestuels, culturels, sonores, etc. L’identité visuelle s’exprime ainsi de diverses façons, tant explicitement que de façon implicite.

Nous proposons dans ce numéro 2 de la revue Signes, Discours et Sociétés une réflexion sur les identités visuelles en tant qu'elles sont des opérateurs cognitif et perceptif. En tant qu’opérateurs elles peuvent jouer un rôle à la fois positif - les identités visuelles peuvent contribuer à rendre les cultures du monde intelligibles les unes aux autres dans leurs différences mêmes- et un rôle négatif puisque bien souvent elles contribuent à les présenter sous des formes déguisées et déformées et du coup à occulter les cultures les unes aux autres. Dans un domaine où les codes visuels, textuels ou interactifs sont des matériaux essentiels, ce numéro de notre revue dédié aux « Identités visuelles » pourra ainsi, nous l’espérons, apporter des outils d’analyse pertinents.

Dans son article, Noureddine Bakrim s'interroge sur la relation d’Internet au lien social à partir d'un corpus d’identités linguistiques et nationales issu du contexte berbère. Simone Morgagni cherche à rendre compte, à partir de l’utilisation de l’interface de l'iPhone d’Apple, du rôle prépondérant assumé par les propriétés iconiques et fonctionnelles de l’interface. Les nouveaux objets numériques invitent ainsi la théorie sémiotique à se recentrer sur le couple formé par l’usager et l’interface, entendue comme lieu où se déploient et se manipulent des contenus via des contacts répétés avec une surface sensible. Vivien Philizot s’interroge, quant à lui, sur la fonction sociale des productions graphiques et sur la grammaire visuelle qui les structure. Comment évoluent les codes et les vocabulaires visuels propres à chaque producteur  ? Comment ces «vocabulaires» sont-ils évalués, dévalués, ou réévalués ?

Il semble ainsi intéressant de s’interroger sur les rapports entre les signes et les productions graphiques, fruit d’une tension constante entre auteur, œuvre et public. Il s’agira aussi de comprendre, en amont de ces questionnements, les mécanismes sociaux à l’œuvre dans la formation des goûts et dans l’économie des échanges symboliques qui structurent une pratique aussi diversifiée.

Ainsi Bernard Valette dans son article autour du tableau du Grand pas du Saint-Bernard d’Eduardo Arroyo, un des peintres majeurs de la Figuration narrative, tente de mettre en lumière les mutations culturelles qui entrent en conflit . Son étude permet de compléter la définition de l’identité visuelle et d’en explorer les enjeux esthétiques et politiques.

Elena Comes à son tour propose une analyse des connotations de certaines couleurs dans le discours politique roumain d’après la révolution anti-communiste. Prenant comme point de départ le symbolisme traditionnel des couleurs dans les cultures européennes, sa recherche envisage l’étude de l’évolution de ce symbolisme jusqu’aux représentations actuelles des couleurs dans le discours politique contemporain et particulièrement l’orange, en tant que « couleur politique ».

Maud Assila, dans son  étude de l'exposition contemporaine assure que les images qui nous entourent permettent de définir l'ensemble des normes esthétiques et morales sur lesquelles s'appuie la société contemporaine. Ainsi, lors d'une exposition ou d'une projection, l'apparition de personnages dédoublés ou encore celle d'avatars anthropomorphes sont-elles capables de remettre en cause la position même du spectateur. Les œuvres contemporaines, dont celles de Cindy Sherman et de Daniel Buren, multiplient de cette manière les dispositifs d'identification ; elles facilitent alors les échanges entre la création et sa réception.

Dans l'art, la publicité et les médias occidentaux, l'image participe ainsi à la constitution des valeurs esthétiques et morales actuelles. Halime Yücel montre que la publicité, pour atteindre ses objectifs, utilise l'anthropomorphisme, laquelle facilite la reconnaissance du produit ou du service en créant des identités visuelles. Dans les publicités, l’anthropomorphisme, en sublimant et fétichisant l’objet, en le dotant de caractéristiques propres à l’homme, le rend comme supérieur à un être humain quelconque.

Dans son article sur les séries TV américaines (The West Wing, Friends, The Sopranos et Ally McBeal), Joseph Belletante montre comment les spectateurs se servent du média télévision comme d’un « terminal relationnel », domestique, privilégié, qui leur présente d’innombrables ressources cognitives et affectives, et  constitue un véhicule « décisif » des croyances et des représentations partagées par une même communauté.

Dans l’optique de la communication sociale, et tout particulièrement en matière d’identité visuelle, de nouveaux signes sont continuellement proposés pour repérer, identifier et faire sens, toujours plus efficacement, dans la désignation d’espaces et de services locaux, nationaux, voire même internationaux. Caroline Ziolko partant du cas de la Montagne Sainte-Victoire, située en Provence, observe comment, entre l’identité visuelle physique des lieux et son identité graphique,  l’expression et la communication proposent, depuis une centaine d’années, entre peinture de chevalet, photographie et signe fonctionnel, un profil type, diffusant dans l’imaginaire et la mémoire commune, diverses références au patrimoine local ou autre.

Ece Vitrinel remarque que le langage du corps, souvent exclu de la réflexion sur la communication visuelle constitue pourtant la forme la plus pure de la communication interpersonnelle. Son étude qui se concentre sur le langage du corps, explore l’utilisation des gestes qui diffèrent selon les sexes à partir d'observations faites dans les salons de coiffure où toutes les normes préétablies par la société concernant les relations entre les femmes et les hommes sont renversées.

Evangelos Kourdis examine les stratégies suivies par les journalistes grecs pour transférer et traduire des caricatures qui proviennent de différents journaux et revues de la presse quotidienne française. Son étude porte sur le rôle que joue la synthèse des systèmes sémiotiques verbaux et non verbaux et montre comment une synergie de tous les systèmes, souvent basée sur l’hyperbole, peut transformer la caricature de presse en un hypersystème de connotations sémiotiques caractérisé par une certaine agressivité, et comment les journalistes traducteurs grecs, le plus souvent, se basent sur des connaissances culturelles partagées par les deux mondes.

Enfin Manga Alla, Ndiaye Paul, Diaw Amadou T., Louis-Albert Lake montrent comment, au Sénégal, l’exploitation du charbon de bois a fini par bouleverser un milieu « naturel » transformé en milieu géographique par les différents symboles perceptibles ou non a priori dans l’espace concerné. Les arbres, au-delà d’être des produits dans l’exploitation du charbon de bois, sont ainsi devenus porteurs d’un langage de signes, un discours malheureusement incompréhensible pour les populations locales. Ces signes renvoient à des frontières nouvelles créées par des allochtones à la suite d’une activité importée (la production du charbon de bois) dans le terroir et exercée en majorité par des étrangers.

Les douze articles qui composent cet numéro ont ainsi portés sur des objets de sens bien particuliers et apparemment très différents : ce sont des logos, un tableau, des séries TV, un arbre, les couleurs, publicité, etc. En fait, si ces objets ont été ici soumis à une analyse de type sémiotique ou se rattachant à l'analyse des discours, c'est qu'ils illustrent tous, au-delà de leur commune appartenance à notre culture matérielle contemporaine, un même mode de production du sens : une même façon de concevoir et d'affirmer une identité, un sens.  Les douze identités visuelles qui ont été très concrètement analysées au cours de ces pages apparaissent dès lors comme autant de manifestations, dans notre culture contemporaine, de cette façon si particulière d'articuler le sensible et l'intelligible.

Michel Bourse, responsable du numéro 2



Pour citer cet article


Bourse Michel. Préface. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 2. Identités visuelles, 22 janvier 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=742. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378