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2. Identités visuelles

Article
Publié : 22 janvier 2009

Les discours identitaires sur Internet : différenciation et usages de l’image


Noureddine Bakrim, Membre associé à l'équipe n°5 de l'IREMAM (Marges et identités plurielles au nord de l'Afrique)


Table des matières

Texte intégral

Il est nécessaire pour comprendre cette problématique et ses nuances de faire une mise au point sur le contexte épistémologique dans lequel se déroule cet usage. C’est la question de la matrice du sens que nous voulons aborder ici comme mutation et que l’on peut définir non comme mécanismes d’entrée et de sortie qui constituent des paradigmes pour les technologies de l’information,  mais comme une sémiose, dynamique de production, d’usage et de réception du sens. La multimodalité et  l’hétérogénéité sensorielle est ici un aspect nouveau par les réflexions générées par l’usage. En effet, L’homogénéisation apparente de cette hétérogénéité est la base de plusieurs traditions épistémologiques, surtout les traditions phonocentristes. Celles-ci sont consacrées par l’instauration de degrés d’effet et d’effiscience communicatifs ou rhétorique. Ainsi l’ecphrasis, ancienne technique rhétorique, raisonne en termes de rivalité (Bolter 2001 : 56) entre le mot et l’image, le mot étant, selon cette technique, plus apte à réduire-exprimer la présence sensible. Tout en présentant la question de la multimodalité comme rivalité, l’ecphrasis convoque deux questions qui nous concernent ici particulièrement : celle de l’immédiateté-sensibilité et  celle de la médiateté-intelligibilité. A la question de la modalité, s’ajoute donc celle de la médialité.

La matrice, en tant que métaphore explicative du travail de génération du contenu par Internet, se justifie ici par les postulats suivants :

-L'espace Internet est matrice car c'est le lieu focal d'une multimodalité, co-présence de plusieurs modes sensoriels et le lieu focal d'une multimédialité, co-présence de plusieurs médias de re-présentation du sens et de sa réflexion.

-L’espace Internet est matrice car c’est le lieu d’une intermodalité et intermédialité donc d’une interaction productrice du sens par le code informatique commun de base, écriture (Herrenschmitt  2007) nécessaire à toute apparition sur le support formel que constitue l’écran.

-Enfin, c'est une interface qui régule le rapport des contenus et de leur mise en ligne comme celui de l'usage, de l'accès et de la reproduction.

S'il est bien vrai qu'Internet n'a pas inventé le lien social et que celui-ci se maintient ou se désarticule dans d'autres espaces sociaux, il est d'autant plus vrai qu'il constitue aujourd'hui un lieu de présence de différents liens d'identités : linguistiques, ethniques, religieux, politiques, catégoriels, sexuels de genre...

On note ici un paradoxe concernant les représentations alarmistes de cet outil qui se soucient du passé et de l'authenticité et contrastent de ce fait avec le volume d'usages identitaires motivés par les même raisons. Reproduire les conditions interactionnelles et communicative de l'être-ensemble communautaire ne se constitue-t-il donc pas dans un interdiscours commun ? Quel est l'impact des discours identitaires construits sur le motif du maintien dans un lieu de l'éphémère ? Comment se saisissent la différenciation, le syncrétisme ou le découpement des discours identitaires par les modalités non-verbales, précisément par l'image?

Nous voudrions dans un premier temps reprendre dans ce contexte, et pour assoir la discursivité de notre corpus, la notion de formation discursive, présentée par Foucault et reprise par les travaux de Michel Pécheux et Pierre Achard dans leur analyse du discours.

D’emblée une précision : par discours identitaire nous voulons dire un ensemble de figures, de styles et de marqueurs langagiers caractéristiques produits par la praxis énonciative et servant à manifester les valeurs de maintien, de mêmeté et d’entité exclusive. Or, un discours identitaire présenté comme nécessairement identifiable, revient à dire que le discours est continu et qu’il se saisit dans un avant de l’énonciation. Pour Foucault, les discours sont caractérisés par un principe de discontinuité : « Qu’il y ait des systèmes de raréfaction ne veut pas dire qu’au-dessous d’eux, ou au-delà d’eux, régnerait un grand discours illimité, continu et silencieux qui se trouverait, par eux, réprimé ou refoulé, et que nous aurions pour tâche de faire lever en lui restituant enfin la parole. (…) Les discours doivent être traités comme des pratiques discontinues, qui se croisent, se jouxtent parfois, mais aussi bien s’ignorent et s’excluent »  (Foucault 1971 : 54-55)

Intervient justement ici la notion de formation discursive (Courtine 1981 : 31) comme la trace d’un interdiscours, déterminé par des conditions matérielles (concurentielles, stratégiques..) extra-linguistiques de l’espace social, dans l’intradiscours d’un sujet énonciateur (ou des sujets).  C’est ce lien (Pêcheux, Haroche, Henry 1971 : 93-106) entre un niveau de sémantisation dont l’espace est l’énoncé et les conditions matérielles et sociales qui fondent des idéologies déterminant certaines formes ou leurs articulations dans l’énonciation. En effet, le concept vient justement critiquer l’idée de l’immanence du verbal dont la phrase a été considérée comme le seul critère.

Cet élargissement de l’éventail de l’analyse du discours et de son objet a été effectué, d’une autre façon et depuis des décennies, contribuant à l’émergence de l’image comme attribut de discours et mode de production ou de reproduction de conditions et de rapports sociaux. Seulement, les acquis méthodologiques se sont détachés de la nécessaire existence d’une composante verbale qui validerait l’image dans une analyse du discours social par exemple (comme l’a été l’analyse de la propagande (Reboul 1980) avec l’affiche par exemple). Pour la sémiologie-sémiotique de l’image, une autonomie des structures de construction, de syntaxe et modes d’énonciation aboutit à un discours visuel à caractéristiques rhétoriques indépendantes.

Les nouvelles sollicitations sociales et pratiques de la théorie du discours, notamment l’émergence actuelle de discours identitaires différents, conjuguée à l’émergence d’Internet comme espace d’énonciation impliqué dans les échanges intra-identitaires remettent la question de l’image sous un nouvel éclairage et suscitent un regard anlytique nouveau.

Dans le cas berbère, la reconstruction discursive contemporaine d’une identité s’est faite contre deux valeurs négatives : l’invisibilité (l’innommable) et la négation (Hawad, Abrous 1999 : 91-113) dans un contexte pluriel dans lequel cette identité s’inscrit, d’abord dans le contexte politique de la colonisation puis dans les Etat-Nations indépendants. Le berbérisme, formation idéologique née d’une double rupture historique avec l’idéologie nationaliste panarabe et l’idéologie colonialiste, s’est plus ou moins et progressivement stabilisé comme interdiscours dans des figures de différenciation comme la renomination, l’isotopie d’ancienneté ou encore la redéfinition et la construction d’un Nous de référence. Même si Internet peut être considéré  (Merolla 2002 : 122-131) comme un outil de valorisation et de visibilité culturelle et linguistique, notamment par la réinvention et l’expérimentation non-normatives de l’écrit, il contribue en réalité beaucoup plus à la reproduction et à l’extension de l’oralité (Bakrim 2007 : 28-34) originelle et justifie notre questionnement sur le visible.  Comment le visible et l’image se présentent-t-ils donc ici et dans quel équilibre?

Nous aimerions examiner sa part dans la différenciation en nous appuyant sur un corpus constitué de sites Internet à diffusion régulière et stable, conçus comme des magazines généralistes et dont le volume d’activité est assez élevé et surtout le volume de visiteurs et de personnes qui y participent. On prend en considération les liens qu’ils tissent avec l’ensemble des acteurs et institutions de la question identitaire en immigration (surtout la France) et dans les pays d’origine et la quantité de la production culturelle (imurig et musikamazigh sont plus tournés vers les nouvelles musiques en berbère) et discursive qui les caractérisent et qui donnent à voir le discours identitaire à la fois dans sa textualité et dans son iconographie. Enfin un certain équilibre dialectologique a été choisi entre les différentes variétés du berbère et entre les différentes formes de prise de conscience identitaire liées à des contextes locaux.

Nous voudrions montrer dans un premier temps certaines modes d’apparition de l’image caractéristiques de ces sites.


Nous appelons mode de co-apparition le rapport matériel d’emplacement de textes verbaux ou non-verbaux dans un support (comme catégories du plan de l’expression) qui définissent ainsi un support formel ou une certaine manière de distribuer le sens, aux effets rhétoriques ou communicatifs qu’ils produisent (en tant que catégories du plan du contenu). Le corpus étudié permet de rendre compte des modes suivants :

  1. L’emblématisation :

L’iconographie du berbérisme, en tant que formation idéologique identitaire, comme la lettre Aza z de l’alphabet néo-tifinagh devenue symbole identifiant de la berbérité ou les attributs de la culture matérielle berbère (décoratifs, usuels) sont intégrés dans les logos des sites et contribuent à former le titre, identité éditoriale du site. Ainsi, dans les sites suivants la visibilité de l’identité berbère est prise en charge d’une double façon : en créant un halo figuratif emblématisant formé du symbole Aza et d’un micro-texte en néo-tifinagh, une écriture qui s’iconise et s’assimile plus au visible par sa taille et par son emplacement sous le texte en alphabet latin. Il se produit une opposition entre le halo figuratif berbère et la lisibilité en français ou en alphabet latin :  (voir www.kabyle.com et www.imurig.net )

Dans les sites suivants, c’est la centralité (position topologique sémiotisée) qui manifeste ces attributs : tantôt c’est la fibule comme emblème de féminité au centre de M de Monde ; centralité et visibilité dans un contexte pluriel, tantôt le symbole Aza qui s’insère ludiquement au centre du titre remplaçant la lettre Z (z). (voir www.mondeberbere.com et www.musikamazigh.com)

  1. L’identité actualisée dans l’activité :

L’image ici ne renferme pas un pathos ni un passé figé par le symbole mais renvoie à l’action et à l’activité (voire l’activisme) de la communauté. L’identité se rend lisible par l’effet construit de groupe comme lien identitaire ou de solidarité de groupe (Hodges, Kress 1988 : 40-52)  avec le texte écrit et dans la diversité des genre et des actes de langage qu’il réalise (informer, commenter et argumenter, témoigner par le détail, appeler à l’adhésion…). La multimodalité aidant, l’image statique ou dynamique n’est pas seulement un témoignage accompagnant elle peut également se lire indépendamment du texte écrit, voire sans le texte écrit l’introduisant, qui quelques fois s’apparente à un simple déictique indiciel, comme le cas des vidéos, petits films diffusés pour eux-mêmes.

Image6                

(www.cbf.fr )

  Image1  (www.tamazight.biz)

Elle peut aussi faire figurer une mise en scène de la situation militante avec ses caractéristiques spatiales (rangée, cercle, etc.), cinématiques (mouvement..), actantielles (relations des tenants du discours identitaire aux personnes y adhérant comme dans le cas des réunions, harangues….) ou transmettre une perspective d’une façon d’être spontanée du groupe.

  1. L’écart et la distanciation satirique :

La nouveauté de la caricature intervenant dans les sites aux côtés des textes écrits ne réside pas dans son accompagnement de l’écrit, étant présente par ailleurs dans d’autres contextes médiatiques classiques, mais plutôt dans sa plus large diffusion et sa nouvelle et meilleure visibilité à l’écran qui lui restitue sa relevance dans la construction du sens. En effet, les caricatures analysées ici appartiennent à des corpus hors-ligne et ne caractérisent pas ces sites mais sont plutôt des prétextes iconographiques à des sujet différents. Quoique leur usage est rare dans les sites analysés ici, nous avons été intéressés par l’écart et la distanciation qu’elles produisent. En tant qu’écart (Gombrich 2002 : 279-303) produit, entre le discours verbal limité par ses conditions d’énonciation et les contraintes du registre et le discours pictural de la caricature inversant ces condition, la caricature participe ici d’une double distanciation :

Rompre avec le sérieux et la pesanteur du texte idéologique constitué de figures formulaires et répétitives et de figement iconographique, comme le symbole aza, emblème sublimé, se transforment en mascotte suscitant l’ironie et le rire.

Image2(caricature 1 Amhil)

En reproduisant les éléments discursifs (verbaux et non-verbaux) des discours antagonistes ou de L’Autre idéologique, elle reproduit également des éléments de différenciation :

Ici, la caricature représente l’inégalité des moyens et d’intentions par le rapport suivant : l’identité berbère (aza en asepect humain) est associée aux valeurs simples et pacifiques de vie tandis que les discours antagonistes sont associés aux valeurs inhumaines (bombes) violentes d’exclusion (à visage invisible ici) et nommés en tant que tels.

militantisme_amazigh(Caricature 2 Amhil)

L’ajout de fragments verbaux insère l’espace du polémique limitant la portée ludique et dérisoire de la caricature. Le symbole de l’identité amazighe se transforme en échelle permettant aux partis politiques d’accéder à leurs objectifs (de l’arabe, aghrad siyasia : fins politiques) en instrumentalisant la sensibilité identitaire, l’arabe standard (par opposition aux nombreuses variétés) est représenté ici comme une langue de pouvoir :

aghradil4-2-c9209(Caricature 3 : Amhil)

Le point de vue discursif construit la subtilité de l’exclusion attribuée à l’Autre idéologique par l’articulation de la visibilité et la modalité : reconnaître l’existence ethnique comme visibilité sans la parole, son corollaire linguistique et culturel. C’est l’exclusion de l’Autre qui est ici encore invisible et subtile.

sois_amazigh_mais_tais_toi    amazigh_dont_talk

(Caricature : Atanane)                    (caricature : Arraf)

Ces multiples modes d’apparition de l’image, comprise ici en tant que distinction (Nancy 2003 : 13-14), nous renvoient à la question de sa diffusion, à l’effet de reproduction ou stimulation de la réception de l’image. Plusieurs préconstruits appartenant à une énonciation collective de formations discursives sont donc constatables : comme le figement iconographique ou la reproduction de discours stéréotypés comme les slogans illustrés par l’image.

La capacité de l’image à se constituer en lecture indépendante et la facilité pratique et usuelle avec laquelle elle s’offre à la lecture et au regard mais également et souvent la possibilité pour l’utilisateur de la saisir (modification de taille, de forme, de mode d’affichage…) sont des nouveautés liées à l’informatique qu’Internet contribue à généraliser dans l’usage quotidien. Comment se stimule donc la réception des images dans notre contexte ? Alors que la possibilité de traiter l’image est acquise, la question du rapport modal de l'utilisateur à l’image ne l’est pas toujours, même en présence d’une tradition critique (Wolton 2000 : 44) qui permet la distanciation et le questionnement. Le paradigme diffusioniste précède, enveloppe la question de la diffusion sur Internet d’une certaine culture globale et universelle, les usages de la diffusion donnent cependant à lire une recherche de la cohésion identitaire (Amselle 2000 : 215-218). En effet, les nouveaux moyens de publication et de diffusion personnelle modifient les rapports traditionnels de verticalité assurant la circulation des objets du discours identitaire, la liberté de publier ses propres images échappant de plus en plus aux organes classiques de visibilité du discours social mais produisant en sous-main d’autres effets que nous aborderons ici.

Si les figures de différenciation sont caractérisées par leur rareté, à savoir leur non accessibilité immédiate dans l’énonciation du discours social le rendant discontinu et communicable en contexte extra-sémiotique et pragmatique, le discours identitaire est pris ici doublement entre son agir (Habermas 1987 : 283-345) communicationnel rejetant l’intercompréhension et la profusion de la production des images identitaires qui désarticule le fond communicatif de l’activité langagière verbal et l’opacifie, les images ne fournissent plus que leur visibilité et le nombre de leur consommation en tant que telle et ne sont plus les instruments d’une action finalisée et stratégique. En nous penchant sur quelques vidéos diffusées dans les sites de diffusion personnelle, les titres nous rapportent l’idéal légitimant d’une résistance culturelle, celle que le discours identitaire articule dans les termes de l’Etre, d’une voix d’action (Hitchcock 1993 : 14-24) (ou d’actance), de réappropriation du sens par rapport à l’altérité idéologique construite comme altérité exclusive. Pour comprendre cette désarticulation à l’œuvre nous prendrons l’exemple des vidéos à succession d’images statiques, cette possibilité informatique accède ici à la large diffusion. De quoi s’agit-il ? Un montage ou une sélection personnelle d’images préexistantes se propose d’offrir un contenu relié (ici l’idée générale d’une résistance culturelle) à un discours identitaire dont la forme articulable idéologiquement est le berbérisme.

La série de vidéos intitulée : amazigh struggle publié sur le site de diffusion personnelle youtube (Amazigh struggle/résistance : part 1 : www.youtube.com) présente une succession d’images hétéroclites empruntées à des contextes précédents et variés d’apparition : photographies, dessins, caricatures, slogans…sur fond de la voix d’un narrateur d’une chaîne de télévision arabe intervenant dans une émission plutôt favorable à la question berbère et donnant la parole à ses acteurs (journalistes, militants, responsables politiques et citoyens). Les témoignages et interventions de ces acteurs et du narrateur de l’émission forment un discours verbal à orientation argumentative : du côté du narrateur et de la chaîne arabe, rapporter quelques éléments de connaissance ethnique et linguistique d’une Altérité peu connue et la construire pour ainsi dire pour les téléspectateurs arabes ou arabophones et du côté des acteurs de la question identitaire il s’agissait d’avoir accès à la parole et à la visibilité marquant les nuances des points de vue de soi et de sa vision identitaire. Qu’en est-il des images et de leur discursivité ? L’ordre de succession peut être décrit comme purement aléatoire et ne construisant aucun parcours narratif articulable avec le discours verbal auquel elles se rajoutent, elles présentent un entassement de résidus discursifs où l’on peut isoler des éléments de réception du discours identitaire : les éléments de polémicité et de stratégie qui définissent le discours comme partie prenante d’un espace social concurrentiel d’énonciation, des éléments d’emblématisation signalant l’existence de recherche de visibilité et de différenciation et les éléments de retemporalisation légitimant l’atavisme de l’origine et l’ancienneté qui caractérisent un discours identitaire ethnico-linguistique comme celui analysé ici. Pour mieux cerner la désarticulation du discours identitaire par l’effet d’images à diffusion personnelle nous décrirons dans un premier temps le discours verbal de l’émission pour ensuite rendre visible le type de succession des résidus discursifs à l’œuvre dans les images. Les deux tableaux suivants reprennent les éléments de la formation discursive identitaire berbère et de l’émission. On distingue ici, le discours du narrateur de l’émission en tant que tierce actant concerné par une altérité culturelle ignorée et les discours militants caractérisés par la polémicité (discursive) et la stratégie (dans l’action) et concernant des acteurs institutionnels de l’espace social et politique. Il s’agit donc par ce tableau de rendre compte du réseau discursif et actantiel que l’utilisation de l’image dans notre contexte opacifie :

Séquences discursives du narrateur de l’émission

Motifs discursifs rapportés

Construction de l’altérité culturelle

1. « Les langues se sont liguées à la dominer (le grec, l’arabe puis le français)… »

- la domination de l’Autre

- pronominalisation

2 . « Ils les ont appelés Berbères..les Amazighs ont peuplé Tamazgha depuis la préhistoire… »

- la stigmatisation par l’exonymie et l’ancienneté

- utilisation de l’endonymie

3. « Les Amazighs du Maroc avancent qu’ils représentent 50% de la population marocaine …»

- l’importance quantitative

- discours rapporté par verbe introducteur

Tableau 1 : discours verbal du narrateur de l’émission

Séquences discursives des acteurs de la question berbère

Eléments de polémicité et de stratégie

Acteurs institutionnels concernés

1. un militant en arabe : « L’ouverture relative au mouvement amazigh au Maroc est liée à des facteurs externes : les droits de l’Homme, les mouvements identitaires contestataires, la situation en Kabylie… »

-Relativiser l’ouverture de  l’Autre et la lier à des acquis extérieurs.

- Le système politique et l’Etat

2. Une  journaliste en arabe marocain : « Nous avons décidé de créer ce journal pour répondre à la marginalisation et à l’exclusion que nous subissons de la part de la presse qui déformait nos idées… »

- Réagir à l’exclusion et à la marginalisation en créant un espace d’énonciation de ses propres points de vues.

- Les organes de presse et d’opinion.

3. Un reponsable de parti en arabe : « Le système partisan marocain est impliqué dans une loyauté aux idéologies de l’arabité et du fondamentalisme musulman … »

- Réagir à l’emprise des idéologies concurrentes par la création de partis .

- Le système partisan

4 .  Un militant en français : « Au sein du congrès mondial amazigh on défend l’idée de décentraliser l’Etat et la réforme de la constitution afin que la langue maternelle des Amazighs soit reconnue… »

- Revendiquer des droits.

- L’Etat

5 . Un militant en arabe : « l’Amazighité appartient à tous les Marocains, elle est beaucoup trop vaste pour qu’elle soit l’objet de partis politiques, ce qui se fait vise à ratrapper l’exclusion des siècles derniers »

- critiquer la manipulation politique de l’identité et la généraliser.

-  Les partis politiques à base identitaire.

Tableau 2 : Discours verbal des acteurs de la question berbère

Comment se désarticule donc la pluralité actantielle construite dans les parcours différents des acteurs de la formation discursive berbère, du regard extérieur de l’émission et des différents Autres par la succession des images ?

L’emblématisation ou la transformation contemporaine du fait identitaire berbère en phénomène visible par la création d’une symbolique reproductible est mise en évidence ici : ici par exemple un attribut de démarcation national-ethnique comme le drapeau, est suivi par d’une inscription en écriture proto-berbère servant dans le discours à légitimer l’ancienneté historique par la retemporalisation. En approchant ces images du point de vue de leur mode de signification, on constate l’absence d’un sens semi-symbolique, où des catégories isolables du plan de l’expression visuel construirait avec les catégories du plan de l’expression du discours verbal une nouvelle signification. Le mode linéaire de succession ne constitue pas ici une catégorie articulable avec le déroulement syntaxique du discours verbal. La présence de l’image ne peut être liée à un effet démonstration, ce qui est le but de ce genre de vidéos, dans lequel l’objet de valeur serait rendre visible une résistance culturelle dans une configuration actantielle qui prendrait en charge le déploiement narratif du discours, au plus les images s’apparentent ici, et dans d’autres exemples d’autres corpus semblables, à un flot désordonné, où la possibilité généralisée de traiter l’image épuise la « signifiance » du visible.

Alors que l’on connaît maintenant l’illusion de la transparence du sens et du discours transformé par les médias classiques et le rôle de la médialité comme actant contrôle entre le sens, sa prise en charge et la diffusion-réception, la valeur ajoutée d’Internet représenterait ici une nouvelle redéfinition des limites entre le discursif dans sa logique de place et de lieu d’énonciation définis et Internet comme média transitoire, éphémère régulant l’irrationalité de ce qui tombe sous les grands partages idéologiques. Plus précisément ici, en satisfaisant la demande identitaire en images. Nous pourrions d’ores et déjà parler de deux aspects de l’usage par rapports aux préconstruits liés aux formations discursives : des images où parle/communique un énonciateur collectif et d’autres soumises, par le même effet multimodal, à la consommation généralisée ou à la diffusion individuelle.


Les travaux récents sur la reconnaissance intelligente de l’image sur Internet offrent un horizon de réflexion pour les sciences humaines s’occupant de l’image, ici particulièrement la sémiotique de l’identité comme sémiotique-objet. Sur un fond épistémologique marqué par la critique de la logique binaire, la logique floue montre comment la reconnaissance (Detyniecki, Omhoyer 2004 : 388-398) intelligente des images sur Internet pourrait optimiser la pertinence d’une composante non-verbale dans la compréhension des usages identitaires faits avec Internet. Nous voudrions ici marquer un questionnement sur la pertinence de l’image sur Internet comme attribut discursif, l’image trahirait-elle par son hétérogénéité l’hétérogénéité des discours identitaires en tant que tels ?

La formation discursive autour de l’identité berbère avait articulé son fondement argumentatif sur une reconstruction discursive d’un signifiant berbérité à partir du savoir ethnologique de l’Autre colonial ou de l’Autre rationnel-académique et à partir d’une transformation énonciative et sémantique des textes et pratiques des Anciens, notion elle même reconstruite à la base de ces même paradigmes. En expiant ce qui fait leur ruralité stigmatisante ou brute, la transformation (Goodman 2002 : 111) vise une nouvelle sensibilité en s’appuyant sur la retemporalisation (illustration d’une civilisation plus ancienne), sur l’intelligibilité (Le scripturel, les tifinagh), sur la revendication d’un Nous englobant et d’un espace métaphorique plus large (Tamazgha, l’Afrique du Nord, ‘les Berbères arabisés’…). Née dans la ville où depuis l’immigration, la formation discursive autour de l’identité berbère est une composante sémantique et énonciative de l’espace citadin. Qu’en-est il donc de la ruralité comme effet de sens, comme signifiant dans les sites ? Nous focaliserons notre regard ici sur les catégories chromatiques et topologiques.

Les catégories chromatiques plastiques sont des ressources de la sémiose qui nous intéressent ici particulièrement. Quoique le consensus sur les propriétés et l’analysabilité du signifiant concernant la couleur ne soit pas acquis, la couleur octroie à l’image des éléments perceptibles non-négligeables comme la luminance (Groupe µ 1992 : 233-234) ou la saturation. Du côté du signifié, entre resémantisation individuelle et habitudes d’interprétation installées par les cultures, les niveaux de structuration de contenus identitaires sont à chaque fois à redéfinir dans le discours.  Pour cela, nous allons centrer notre intérêt sur le lien entre le signifiant chromatique, tel que observé et identifié ici, et le syncrétisme interne à la formation discursive citadine à la base d’une identité berbère.

Le vert, comme couleur du drapeau berbère, se décline par ses nuances dans la présentation de la page principale du site (amazigh.nl) conçu en immigration (Hollande) en tant qu’effet visuel encadrant les rubriques éditoriales: il intervient plus particulièrement dans la partie haute de la page figurant le logo comme fond d’un paysage naturel. Sachant que le vert emblématise les paysages verts dans le drapeau berbère, cette couleur culturelle est sémiotisée dans la page principale du site en tant que signifiant de la nature rappelant son référent matériel naturel qui apparait en filigrane (une photographie d’un paysage montagneux) tout en y opérant une bande opaque, sorte de couche produisant l’effet du fragment de mémoire rurale. L’inscription en néerlandais : Bewust van de waarde van cultuur en identiteit (conscient de la valeur de la culture et de l’identité) rend précisément lisible une figure formulaire ‘la conscience des valeurs de soi’, comme finalité (la valeur) d’un discours réflexif de maintien mais surtout d’une transformation conscientisante. Les couleurs chaudes utilisées dans les sites de l’immigration berbérophone, et dans des contextes d’apparition différents, ne peuvent pas être lu seulement comme des usages plastiques de présentation même si les catégories chromatiques comme partie de la sémiose sont souvent conditionnées par les usages informatiques disponibles et les choix plastiques personnels de leurs concepteurs et même en étant ‘noyées’ dans un flot informationnel et textuel qui sollicite les visiteurs du site. En affluant à la surface du  visible et ayant la fonction d’en améliorer la réception, les couleurs chaudes articulent ici des sensations de nostalgie ou des émotions proches de l’espace naturel et rural, une sensibilité rationalisée par la logique interne du discours identitaire. Les sites conçus en immigration articulent ainsi dans le signifiant berbérité des figures de la ruralité originelle et des figures de l’altérité culturelle en tant qu’identité communautaire immigrée.

    Image3 Image4

      Couleurs 1   Couleurs 2

Les sites présentent un rapport inégal de mise en plan des images de la ruralité. Alors que la majorité des sites sont orientés vers l’information sur une actualité variée ou vers la discussion, l’image de la ruralité n’est pas exposée de la même façon que les images accompagnant l’actualité commentée.

Ainsi, les attributs de la culture matérielle rurale sont insérés dans un contexte de visibilité qui  les figent comme symboles, souvent dans les logos en haut des pages. L’emblématisation, comme nous l’avons vue, fige l’identité et l’essentialise, elle produit en même temps une désémantisation de son signifié ruralité. Ici l’olivier, la cruche comme caractéristiques rurales d’une région sont validées par l’emblème de l’identité berbère. Les signifiants de la ruralité ne suffisent plus ici à manifester la berbérité.

Image5

Certaines images de la ruralité, comme photographies de paysages et de villages mises dans des rubriques de photos défilantes souvent de petite taille à la marge de l’espace informationnel et textuel. Y sont mêlées, comme nous l’avons déjà vu avec les vidéos, des images (photos, dessins..) décontextualisées et laissées à l’appréciation du visiteur. Aucune thématique ne précède leur lecture si ce n’est la monstration furtive de ce qui constitue des attributs sensibles et censés procurer des sensations identitaires.

En tant qu’idéologie de l’identité, le berbérisme  se rationnalise par une pluralité et hétérogénéité de positions homogénéisées dans un interdiscours commun  : protection écologique de la langue et de la culture berbères dans ses régions spécifiques, communautarisme, l’identité berbère comme question nationale, l’universalité et le patrimoine commun transnational…  L’image ne fournit pas ici une distinction ou une identification visible de ce que le discours dit à propos de l’identité berbère ou de la position sociale à partir de laquelle il a été énoncé. Alors que le berbérisme refuse certains avatars de la ruralité (folklorisation, fragmentation dialectale, provincialisme…) comme stigmatisation des idéologies concurrentes ou construites en tant que telles, les éléments de l’image observés ici produisent l’émergence de la pluralité des positions d’identité et les contradictions internes et surtout l’émergence d’un substrat rurale par les catégories du sensible.

Pour conclure :

Loin d’être un attribut identifiable figé du discours, l’image en usage et en production sur Internet en étant plus accessible et abondante opère d’une façon tout à fait différente de son intervention dans des contextes médiatiques communicatifs classiques (journaux, médias audio-visuels)  : Tout en étant une ressource de compréhension de l’énonciation d’un discours identitaire par les modes de son apparition et de son co-apparition, elle sert ici beaucoup plus à réguler ce par quoi le discours s’adresse à la raison (par les éléments qui le présentent comme cohérence langagière et comme stratégie). En possédant la capacité de créer, de construire et de diffuser des images identificatoires sur Internet, l’usager investi par l’interdiscours commun d’une formation discursive procède également à la désarticulation de leur argumentation et de leur portée par l’effet de leur large consommation et celui de la marge qu’elles occupent dans l’espace rationnel du discours identitaire. Ainsi, les images laissent « échapper », par leurs structures internes, l’hétérogénéité de  la constitution d’un discours identitaire et font émerger des éléments du sensible, parfois de l’impensé.



Liste des références bibliographiques

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www.amazigh.nl

www.cbf.fr

www.imurig.net

www.kabyle.com

www.la-kabylie.com

www.mondeberbere.com

www.musikamazigh.com

www.tamazight.biz

www.tawiza.nl

www.youtube.com

Caricatures : Amhil, Atanane, Arraf.



Pour citer cet article


Bakrim Noureddine. Les discours identitaires sur Internet : différenciation et usages de l’image. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 2. Identités visuelles, 22 janvier 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=652. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378