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2. Identités visuelles

Article
Publié : 22 janvier 2009

La différenciation gestuelle par rapport au sexe:

Étude sur la communication corporelle dans un salon de coiffure


Ece Vitrinel, Assistante, Université Galatasaray, Istanbul, Turquie

Résumé

Souvent exclus de la grande réflexion sur la communication visuelle dominée par les images produites par des médias, le langage du corps et plus particulièrement le geste en tant qu’élément principal du langage du corps, constituent la base et –peut être parce qu’ils ne reposent pas sur les mots- la forme la plus pure de la communication interpersonnelle. Cette étude qui se concentre sur le langage du corps, explore l’utilisation des gestes qui diffèrent selon les sexes. Le transfert des connaissances théoriques, dans la première partie, qui vise à répondre aux questions sur l’origine des gestes et de leur différenciation par rapport aux sexes sera suivi par des observations faites dans les salons de coiffure où toutes les normes préétablies par la société concernant les relations entre les femmes et les hommes sont renversées. Cet exemple intéressant de la réflexion de l’espace comme un composant majeur de la culture sur le langage corporel comporte des indices non seulement sur la communication femme-homme, mais aussi sur l’ensemble de la structure de la société.

Abstract

Often excluded from the great debate on visual communication dominated by images produced by the media, the body language and especially the gesture as the fundamental element of body language constitute the basis and –perhaps because they don’t rely on words- the purest form of interpersonal communication. This study which focuses on the body language, investigates the use of gestures that differentiate according to sexes. The theoretical knowledge transfer which aims to answer the questions about the origin of gestures and their differentiation among genders will be followed by the observations on the hairdresser shops where all the norms set by the society on relations between women and men are reversed. This interesting example of the reflection of the place as a major component of culture on body language carries clues not only on the gender communication but also about the whole structure of the society.


Table des matières

Texte intégral

“Par communication, on entend le mécanisme par lequel les relations humaines existent et se développent” affirme Cooley (1909: 34) déjà en 1909. Avant et après Cooley, la communication est définie mille fois dans mille versions différentes, mais ce qui est commun à toutes ces tentatives de définir ce processus vital est que la communication repose sur la transmission des significations entre les personnes. Mais comment?

Le langage a été toujours considéré comme l’élément principal ou l’instrument privilégié de la communication. Mais il faut noter que nous communiquons non seulement en utilisant des mots, mais aussi par le ton de notre voix, par les mouvements de notre corps, de notre visage, de notre regard et même par nos vêtements. Parmi tous ces éléments qui permettent de transmettre des idées et des sentiments, ou qui servent à les nuancer et à les préciser, Stoetzel (1978: 217) en dégage trois signes visuels qui jouent le rôle le plus important dans la communication interpersonnelle: l’apparence physique, le geste et l’expression momentanée du visage (la mimique).

Dans ce travail, nous allons nous concentrer sur le geste qui ne constitue qu’une seule brique de ce vaste monde appelé la communication non-verbale1 ou le langage du corps, mais qui mérite sans doute une attention toute particulière du fait qu’il donne accès non seulement à la personne mais aussi à toute une culture, y compris à tout un ensemble de différences pertinentes au sein d’une même culture : celles entre les enfants et les plus âgés, entre les gens issus des différents milieux sociaux et –le cas le plus intéressant pour notre étude- celle entre les hommes et les femmes. Après une partie théorique consacrée au langage du corps, plus précisément à l’origine des gestes et à leur différenciation par rapport au sexe, nous allons étudier, dans la deuxième partie, l’utilisation des gestes dans un endroit mixte bien particulier: le salon de coiffure.

“Que le corps soit signifiant est une idée très ancienne” affirme A.Marie Drouin-Hans (1995: 1) au début de son livre intitulé La communication non-verbale avant la lettre. Quand nous jetons un coup d’oeil sur l’histoire abondante des travaux faits dans le domaine, nous voyons que cette idée suscite depuis longtemps l’intérêt de nombreux scientifiques, ethnologues, anthropologues et psychologues cherchant tous à trouver la vraie signification des gestes, des mimiques ou des postures qui participent ensemble à la construction du langage du corps. Mais comment le corps s’exprime-t-il?

Il existe pour le corps deux manières de s’exprimer: l'une, spontanée, l'autre, intentionnelle. “D’abord le corps s’exprime, il transpire, éternue, tousse, crache, bâille ou crie. Et il ne peut pas ne pas le faire. De même un arbre ou une plante a des bourgeons, des fleurs, émet du pollen, des odeurs, a ses feuilles qui rougissent, se sèchent et tombent.”, précise Descamps (1989: 11-12). Mais pour que ces différents actes d’expression spontanés énumérés par Descamps deviennent langage, il faut un système de communication, donc un code, ce qui veut dire que tout ce que produit un corps lorsqu’il est seul (tousser, bâiller, etc.) relève de l’expression, cependant que tout ce qu’il produit en présence d’autrui (tousser en signe de désapprobation, bâiller par ennui, etc.) est de la communication2 (DESCAMPS, 1989: 12). Une fois cette distinction admise, à partir du XIX siècle, dans le cadre des études centrées sur la dynamique des gestes, les recherches se sont concentrées notamment sur les signes spontanés du corps qui ne font pas l’objet d’un apprentissage systématique et qui s’appliquent souvent inconsciemment. Petit à petit, l’intérêt commence à se centrer plus particulièrement sur le geste signifiant et moins sur le corps signifiant dans son ensemble.

L'étymologie du mot geste, qui occupe une place centrale dans l’analyse du corps signifiant, provient du latin gestum, genere, c’est-à-dire “porter”, mais aussi “faire”, “accomplir” et “exécuter” (DROUIN-HANS, 1995: 4). Le dictionnaire de la langue française (1998: 610) donne à l’article “geste” deux définitions principales, associées aux idées de “action” et de “signification”:

  1. Mouvement du corps (surtout des bras, des mains, de la tête), révélant un état d’esprit ou visant à exprimer, à exécuter quelque chose → attitude, mouvement. S’exprimer par gestes. Il a des gestes lents. Gestes brusques, vifs. Faire un geste de la mainsigne.

  2. Abstrait. → acte, action. Un geste d’autorité, de générosité. Faire un beau geste. Les faits et gestes de qqn, sa conduite, ses actes.

De toutes ces définitions, qui nous permettent de concevoir les gestes comme des manifestations corporelles qui disent plus de ce qu’ils montrent, nous pouvons déduire une conclusion très importante: tout geste est le signifiant d’un signifié  -une émotion, une passion, etc.- qu’il faut traduire. Et pour pouvoir le traduire, il faut d’abord le catégoriser.

Depuis l’Antiquité, la catégorisation des gestes et des mimiques constitue un problème central pour de nombreux scientifiques, ethnologues, anthropologues et psychologues travaillant dans ce domaine. Pourtant, même aujourd’hui, ce problème est loin d’être résolu et pour pouvoir dévoiler les concepts dont nous allons nous servir dans notre analyse des gestes dans les salons de coiffure, nous allons nous contenter de citer ici quelques-unes des classifications proposées.

L'une des catégorisations les plus compliquées, qui est en rapport avec la communication paralinguistique, a été proposé par Paul Ekman et Wallace Friesen (1968 in DESCAMPS, 1989: 170-171). Les auteurs distinguent les illustrateurs, qui sont la figuration corporelle de ce qui a été dit, les régulateurs, qui règlent la continuité des paroles et les alternances des tours de parole dans une conversation (par exemple lever la main pour prendre la parole), les adaptateurs, qui ont perdu leur finalité première et sont donc des gestes ritualisés (comme ronger les ongles ou tripoter nerveusement un stylo), les signaux (involontaires), qui attestent des émotions éprouvées (comme la peur, la surprise, la colère, l'attention, etc.) et les emblèmes, qui sont des gestes symboliques dont la signification est déterminée par la culture (comme le geste de se frotter l’index sur le pouce pour signifier l’argent). Il faut aussi noter que les illustrateurs sont eux-mêmes divisés en six sous-types: les pointeurs, qui indiquent un objet ou une personne à l'aide du doigt pointé, les pictographes, qui illustrent la parole en mimant l’objet ou en le dessinant de la main, les spaciaux, qui sont utilisés pour préciser le grandeur ou la distance, les kinétographes, comme dans l’exemple de l’enfant qui se frotte le ventre pour dire que le gâteau est bon, les batons, qui ponctuent le discours et les idéographes, qui marquent le lien entre les idées.

Selon Albert E. Scheflen (1972 in DESCAMPS, 1989: 171-172) il faut intégrer les gestes dans les attitudes générales du corps et les évaluer par rapport aux trois principes: orientation, conformité et ouverture. Selon le principe de l’orientation, se positionner face-à-face à une personne indique l’ouverture tandis que se mettre d’angle signifie une méfiance. Le principe de la conformité nous explique pourquoi dans un groupe dont les membres partagent la même attitude et sont du même avis, les changements d'attitude s'opèrent souvent en même temps. Enfin, conformément au principe de l’ouverture, l’éloignement, la rigidité, la contraction et la fermeture des membres signalent le rejet tandis qu'une posture d’abandon est signe de confiance. Six ans plus tard, Jean Stoetzel (1978: 218-219) propose une catégorisation tripartite, en simplifiant la catégorisation d’Ekman et de Friesen. La tripartition de Stoetzel repose sur la distinction entre le geste autique, qui n’est pas destiné à la communication (et qui peut parfois trahir la personne -comme par exemple piétiner des pieds sous la table est signe d’impatience), le geste habituel, destiné à communiquer (comme la chaleureuse poignée de main du politicien) et le geste symbolique, culturellement déterminé, par lequel le sujet exprime son doute, son approbation, son indifférence, son enthousiasme, son désir, etc.

Une autre classification remarquable par sa simplicité est celle de deux psychologues turcs, Zuhal Baltaş et Acar Baltaş (1995: 37-42). Les auteurs distinguent les gestes et les mimiques secondaires, qui sont liés aux besoins du corps et donc dépourvus de qualité sociale et les gestes et les mimiques principaux, qui accompagnent et renforcent les émotions et les pensées (comme par exemple hocher la tête pour confirmer). Les gestes et les mimiques principaux peuvent être regroupés comme il suit: les gestes et les mimiques d’expression, principalement constitués par les expressions du visage qui renforcent les principales émotions bio-psychologiques, les gestes et les mimiques sociaux, exigés par le statut et le rôle social de l'individu (comme sourire malgré la fatigue, se saluer par respect, se lever quand le directeur entre dans le bureau, etc.) et les gestes et les mimiques théâtraux, à savoir les gestes et les mimiques des acteurs ou les gestes et les mimiques techniques codifiés, propre à un certain métier. Il faut aussi noter que les gestes et les mimiques secondaires peuvent se transformer en des gestes et des mimiques principaux quand ils sont faits avec une finalité, et même s’ils sont involontaires, ils peuvent nous informer sur l’individu comme dans le cas d’une personne qui bâille fréquemment pendant un discours ou un spectacle.

La dernière et la plus simple catégorisation qui mérite d’être citée ici, c'est la classification proposée par Vincent Battesti. Dans son étude sur la communication gestuelle yéménite (BATTESTI, 2001: Web), l'auteur utilise une partition en deux thèmes: les gestes qui sont en relation avec quelqu’un (saluer, exprimer son amitié, promettre, supposer, demander un renseignement et donner un ordre) et les gestes qui décrivent une personne ou un état (décrire une personne, un lieu et un moment, un objet, un aspect, un état, une relation, une quantité, une fonction biologique). Tout comme les autres classifications que nous venons de citer, la catégorisation de Battesti nous servira comme cadre d’analyse pour l'étude des gestes dans les salons de coiffure.

Si l’on est parvenu à faire une catégorisation cohérente, la théorisation du geste pose encore quelques problèmes redoutables en ce qui concerne leur signification: Quelle est l’origine de la signification des gestes? Relève-t-elle des mécanismes innés ou est-elle le fruit d’habitudes acquises? Est-elle naturelle ou conventionnelle? Et en relation à ces diverses questions, y-a-t il une universalité du geste signifiant?

C’est souvent la référence aux animaux qui nous permet de saisir la part innée des gestes. “Certaines expressions de l’espèce humaine, les cheveux qui se hérissent sous l’influence d’une terreur extrême, les dents qui se découvrent dans l’emportement de la rage, sont presque inexplicables si l’on n’admet pas que l’homme a vécu autrefois dans une condition très inférieure et voisine de la bestialité”, affirme Darwin (1872: 12) avant de conclure que la plupart des expressions humaines instinctives3 sont universelles et appartiennent à une “souche unique” transmise par hérédité4.

Un siècle plus tard, les études d’Eibensfeldt réalisées dans différentes tribus mettent en évidence la part du patrimoine héréditaire commun dans les gestes. Dans son livre intitulé L’homme programmé, Eibensfeldt (1976) cherche à prouver que l’homme naît avec une série de programmes génétiques qui engendrent des gestes universels: ainsi les gestes de menace consistent partout à ramener vers soi les bras repliés (pour être prêt à donner un coup), à hausser les épaules (pour augmenter sa carrure), à montrer les dents (comme pour mordre), tandis que les gestes de soumission consistent à diminuer sa carrure, à baisser la tête et le regard, à présenter la paume de la main ouverte (comme pour mendier). Quatre années plus tard, c’est le tour du psychologue américain Ekman d'approfondir l’hypothèse de Darwin. Ayant choisi de présenter à des individus originaires des continents différents des photos d’expressions faciales et leur ayant demandé quelles émotions elles représentent, Ekman (1980) obtient un degré d’accord généralement élevé.

A part les exemples donnés ci-dessus, la meilleure preuve de la présence d’une part innée dans les gestes nous est donné par les études réalisés sur les enfants aveugles de naissance5. Quoique privés de la possibilité de lire les expressions sur le visage et dans l’attitude corporelle d’autrui, ils savent téter, crier, sourire, tendre les bras, etc. dès le début.

Une comparaison interculturelle met en évidence combien les normes de contact et, comme un résultat inévitable, la signification des gestes changent par rapport aux cultures différentes.

Hall (1979) différencie les peuples sans contact (nordiques, anglo-saxons, américains) et les peuples à contacts (africains, arabes, méditerranéens, japonais). “Les populations de la zone méditerranéenne sont connues à la fois pour la facilité de contact physique entre individus et pour leur propension à parler avec les mains, une expressivité que l'on oppose souvent à l'austère réserve nord-européenne”, précise Vincent Battesti (2001: Web) dans son étude sur la communication gestuelle yéménite. Descamps (1989: 139) précise que les Arabes aiment bien toucher leur compagnon et se cramponner les uns aux autres alors que ces gestes seraient intolérables pour les Américains.

A côté de ces études affirmant l’existence des différences culturelles à propos des normes de contact, on peut citer des nombreux exemples de différences culturelles à l’égard de la signification des gestes. Nous allons en signaler deux: d’après une étude de Smith (et al.) en 1974 , le geste d’appel se fait généralement en ramenant les doigts vers soi, alors que les doigts sont levés en l’air en Grande-Bretagne, France et dans le nord de l'Espagne, et tournés vers le sol dans le sud de l'Espagne, en Italie, en Sardaigne, en Malte, en Tunisie et en Inde. Dans une étude réalisée en 1979, Morris (et al.) montre que faire un cercle avec le pouce et l’index signifie aux États-Unis le parfait; en France le zéro, le nul, le sans valeur; autour de la Méditerranée, l'homosexuel; au Japon, l’argent.

Les études sur la nature du geste montrent que l’on possède des gestes dus à la culture, mais aussi bien des gestes innés. Dans cette perspective, nous pouvons affirmer que le fait de sourire est inné, mais la façon de sourire et -chose plus importante- le moment où il faut sourire, dépendent de l’entourage de l’individu et de la culture dont il est issu.

Une autre observation intéressante à propos de la gestuelle est le fait qu’on produit souvent des gestes de façon inconsciente dans la vie quotidienne, mais lorsqu’on essaye d’influencer quelqu’un (dans une relation professionnelle, académique, amoureuse, etc.) on fait des gestes tout à fait conscients. Or, il est parfois très difficile de distinguer les gestes conscients des gestes instinctifs et inconscients. A ce propos, un exemple donné par Battesti (2001: Web) peut être éclairant: “Qu'une femme et un homme marchent main dans la main dans une rue de Taez ou Sanaa n'est pas une attitude innocente. Le couple s'affiche publiquement, ils manifestent aussi l'un pour l'autre une marque d'intimité, de connivence peut-être. Cela est donc volontaire. Si l'on observe de plus près, on verra que la main de l'homme prend et conduit celle de la femme. Le dos de la main de l'homme est tourné vers l'avant : sa position est dominatrice. Ce détail toutefois n'est pas perçu par les acteurs, il est spontané et inconscient.”

Cet exemple cité ci-dessus montrant comment un seul geste peut se structurer d'une manière consciente et inconsciente à la fois, témoigne encore une fois de la dualité du geste: inné et acquis, conscient et inconscient. Ce que l’on appelle le geste n’est pas un monde étroit mais un univers vaste et complexe.

Les exemples donnés dans la partie précédente (Hall, Battesti, Smith, Morris entre autres) prouvent la dimension culturelle de la gestuelle, mais n’offrent pas d’explication pour les différences de gestuelles au sein d’une même culture. On peut observer une telle différenciation entre les enfants et les personnes plus âgées, entre les gens issus des milieux sociaux différents, etc. mais dans n’importe quelle culture, les différences les plus frappantes sont relatives aux habitudes gestuelles des hommes et des femmes.

Toutes les cultures distinguent l’homme de la femme en attribuant certains schémas comportementaux à l’un ou à l’autre sexe. Mais le fait que chez l’animal le comportement est façonné d’abord par le sexe semble invalide dans le cas de l’être humain parce que les études sur la culture prouvent que vêtements, allures, certains traits et comportements, qui sont reconnus comme liés à la nature des femmes ou des hommes, ne sont pas innés.

Dans une des premières études sur ce sujet, Mœurs et sexualité en Océanie (1935), Margaret Mead compare les Arapesh et les Tchambulis. Elle constate que chez les premiers, il n’y a aucune différence de caractère entre les sexes. L’idéal Arapesh est celui d’un homme doux et sensible, marié à une femme également douce et sensible. Mais contrairement aux Arapesh, chez les Tchambulis, les femmes ont un caractère dominant. Elles travaillent, alors que les hommes se consacrent aux seules activités artistiques (danse, peinture, sculpture) et aux colportages des ragots.

Les résultats que Mead tire de son enquête et l’ouvrage de Benedict (1935) qui constitue un écho à ce travail, montrent que les aspects comportementaux considérés comme faisant partie de la nature humaine, sont en fait des résultats de la culture. Comme l’affirme Edward T. Hall (1984: 46), “Des comportements adoptés par l’homme dans une société peuvent être considérés comme féminins dans d’autres”.

Cette différenciation des schémas comportementaux issus de la culture est fortement présente dans la communication corporelle entre les deux sexes, où l’on peut observer des différences importantes à l’égard de la gesticulation. Mais à quelle échelle?

En premier lieu, les contacts corporels différent selon le sexe. De nombreux travaux à ce sujet, notamment les études de Jourard en 1966 et de Henley en 1977 (in DESCAMPS, 1989: 138), montrent que les filles sont plus touchées que les garçons dès l’âge de six mois. Elles ont plus de contacts corporels avec leurs parents, alors que les garçons en ont très peu avec leur père. A âge et statut social égal, les femmes ont plus de contacts entre elles que les hommes entre eux et elles sont plus touchées par les hommes.

Les zones touchées différent aussi selon le sexe. D’après une enquête menée par Jourard (1966: 221-231) sur des étudiants américains, les femmes entre elles se touchent moins sur les épaules, la poitrine et les jambes; les hommes entre eux sur les cheveux, le visage, le cou et les avant-bras. Un ami de même sexe ne touche jamais le bassin et le visage d’un homme, ni le corps d’une femme des épaules aux chevilles. Et un ami de sexe opposé touche moins le bassin d’une femme, que celle-ci celui d’un homme.

Deuxièmement, les hommes et les femmes peuvent développer  différents gestes pour exprimer les mêmes émotions.

L’étude réalisée par Descamps à l’aide de Despuesch et Valensi sur 60 personnes (30 hommes, 30 femmes) originaires du sud (Espagne, Italie, Maghreb), montre que dans la cas de l’anxiété et de la détente, en dehors de quelques gestes identiques chez les hommes et les femmes (les gestes des mains, du corps, des bras et du visage), il existe aussi des gestes propres à l’un ou à l’autre sexe (DESCAMPS, 1989: 188-189). Par exemple se toucher les cheveux serait un geste exclusivement féminin, tandis que les gestes faits avec les jambes seraient presque exclusivement masculins.

Une autre étude significative réalisée en 1981 par Descamps en compagnie de Coz et Chabaud concerne l’observation des gestes de 45 couples parlant dans un café: 15 couples de deux hommes, 15 de deux femmes, et 15 couples mixtes (DESCAMPS, 1989: 186-187).

A la fin de l’observation, 1369 gestes notés ont été classés en deux groupes: les gestes d’argumentation, qui renforcent le discours, et les gestes parasites, sans rapport avec le discours (manipuler un objet, ses cheveux, se gratter, etc.). Les statistiques obtenues montrent qu’il y a moins de gestes d’argumentation dans les couples mixtes (28%). Seconde constatation : les femmes font plus de gestes que les hommes, alors que dans un couple mixte, ce sont les hommes qui l’emportent (56% des gestes pour les hommes contre 44% pour les femmes). Une autre remarque est que les couples de femmes font la moitié des gestes que font les couples d’hommes avec des objets, mais face à un homme, une femme a le double des gestes envers les objets.

Tout en sachant qu’une étude concernant la gesticulation des couples homosexuels est indispensable pour pouvoir arriver à des résultats plus précis, nous pouvons dire que le panorama ci-dessus coïncide plus ou moins avec les résultats issus de nos propres observations et même de notre propre vécu. Manipuler ses cheveux, sourire, faire des gestes avec ses mains, parler ou manger prudemment devant une personne de sexe opposé montrent à quel point le sexe peut être déterminant dans la communication en général, et dans la gestuelle en particulier.

Passant de la théorie à l’acte, on peut dire qu’un salon de coiffure dont les employés sont des hommes est un endroit privilégié pour étudier les différenciations gestuelles entre les deux sexes. Privilégié pour deux raisons: premièrement, le salon de coiffure est un endroit que les femmes fréquentent pour soigner leurs cheveux et leur corps en présence des hommes, à l’exception de quelques procédures limitées comme l’épilation. Deuxièmement, si le salon de coiffure est le principal lieu où les femmes se rendent pour soigner leur beauté,  il est en même temps le lieu où elles paraissent relativement moins belles avec leurs cheveux mouillés, mains et les pieds nus,  dénuées des accessoires comme le maquillage, les bijoux, etc. Comment donc les relations gestuelles, en présence d’un représentant du sexe opposé s’opèrent-elles dans un tel endroit?

Avant de répondre à la question ci-dessus, il faut préciser quelques points de notre méthodologie. Notre recherche se fonde sur des observations faites dans quatre salons de coiffure dont tous les employés qui s’occupent de cheveux sont des hommes. Ces salons, qui se trouvent dans deux quartiers différents (Göztepe, sur la côté asiatique d’Istanbul et Beşiktaş, sur la côté européenne) ont été visités deux fois chacun pour une durée d’une heure et demie. Nous avons choisi, pour chaque quartier, un salon grand et élégant et un salon petit et moins cher et les salons du deuxième quartier (Beşiktaş) fonctionnent plutôt comme le groupe de contrôle. C’est un travail qui ne vise que la communication gestuelle qui -comme nous l'avons mentionné au début- ne constitue qu’une seule brique de ce vaste monde appelé la communication non-verbale ou le langage du corps. Nous avons choisi d'éliminer les mimiques et les gestes secondaires, qui n’ont pas de qualité sociale. Les variables comme le temps, les classes d’âge ou l'appartenance à une certaine classe sociale ont été  également exclues afin de limiter la recherche, mais comme les quatre salons se trouvent dans les quartiers de classes moyennes, nous pouvons prétendre à une certaine homogénéité à l’égard de la clientèle.

Les salons de coiffure sont des endroits où les gens (hommes et femmes) ont énormément recours aux gestes pour une raison bien particulière: les coiffeurs et leurs clientes, qui ont tous la même envie de parler6, doivent parler à voix extrêmement haute en faisant des gestes, puisque c’est le seul moyen de se faire comprendre dans ce lieu bruyant où diverses machines travaillent sans cesse. Conséquence inévitable, les gestes les plus utilisés dans ces salons sont les gestes illustrateurs selon la terminologie d’Ekman et Friesen, ou les gestes décrivant une personne ou un état d’après Battesti.

En continuant avec la classification de Battesti, on peut dire que la salutation, qui est la première action parmi les gestes décrivant une relation avec quelqu’un, est aussi une cérémonie importante dans les salons de coiffure. Chaque femme est accueillie chaleureusement et pour les clientes connues par les coiffeurs, le serrement de main est suivi de bises sur la joue qui se donnent souvent bruyamment. Ce qui est intéressant, c'est qu’aucune salutation n’a lieu entre les femmes à l’exception des quelques femmes qui se connaissent dans les petits salons.

Les femmes qui attendent leur tour consultent souvent les magazines pour femmes ou les journaux en refusant tout contact avec les autres clientes. Cette règle a été transgressée une seule fois dans l'un des petits salons lors d'une conversation qui s'est déclenchée entre deux femmes qui attendaient leur tour. Dans un des salons élégants on peut remarquer une petite table à l'écart, destinée aux entretiens en tête-à-tête entre femmes, mais peu utilisée. La plupart des contacts entre les clientes se fait par l'intermédiaire des miroirs et des portables, des sacs, des clés laissées sur les tables devant chaque femme, “les objets du statut” selon Zuhal et Acar Baltaş (1995: 150-155), entraînant un autre type de communication, sous-jacente, entre les clientes.

Contrairement aux salutations amicales dotées de bises sonores à l’entrée, le moment du départ exige un peu de distance dans les salons de coiffure: ne jamais laisser les femmes porter leur propre manteau!   

Ce qui est intéressant à remarquer dans les salons de coiffure, c'est que toutes les femmes forment des groupes de deux personnes avec leur propre coiffeur et entretiennent des conversations à l’intérieur de ce groupe en excluant tous les autres. Ce fait, lié au bruit, comme nous l'avons précisé plus haut, témoigne d'une sorte de rivalité présente non seulement entre les coiffeurs qui travaillent dans le même endroit, mais aussi entre les femmes auxquelles ils rendent service.

Si nous nous lançons dans l’analyse des manières de s’asseoir des femmes en conformité avec le principe de l’orientation du corps dans le groupe, proposé par Scheflen, nous pouvons remarquer qu’à l’exception de quelques clientes des petits salons qui se connaissent et qui donc préfèrent échanger quelques mots, toutes les femmes sont assises côte-à-côte, les jambes croisées orientées dans la même direction. Même si elles changent simultanément l'orientation de leurs jambes, selon le principe de la conformité invoqué par le même Scheflen, cette manière de croiser les jambes à l’extérieur de l’une à l’autre montre également le refus de tout contact (BALTAŞ et al., 1995: 125-128).

“(...) lors de l’interaction entre le coiffeur et son client, quel que soit leur degré de connaissance interpersonnelle, (...) le rapport entre coiffeur et client se situe à l’intérieur du périmètre des distances jugées intimes dans notre société.” affirme Yves Winkin (1981 in WINKIN, 1996: 149) dans une étude réalisée dans un salon de coiffure pour hommes.

La situation décrite ci-dessus reste inchangée dans des salons pour les femmes où les coiffeurs peuvent toucher les visages de leurs clientes, manipuler leurs cheveux (manœuvres considérées comme des gestes de séduction en général), voir leurs pieds nus (considérés souvent comme des objets de séduction), ce qui veut dire sans doute que le coiffeur peut s’approcher de sa cliente jusqu’à “la distance intime-mode éloigné” dans la terminologie de Hall (1971: 148). Mais comment expliquer cette situation, sachant qu’une telle relation entre une femme et un homme dans un lieu public est généralement désapprouvée?

Sur ce point-là, nous pouvons nous référer au concept de non-lieu proposé par l’anthropologue Marc Augé pour désigner des lieux anonymes comme les gares, les aéroports, les supermarchés, les chaînes hôtelières, etc. et qu’il définit comme “(...) un monde qui n’est promis qu’à l’individualisme, au transit, à ce qui est provisoire et momentané” (1997: 86). A partir de là, nous pouvons proposer de définir les coiffeurs comme une espèce des “non-hommes” . Ce concept qui n’est utilisé que pour accentuer une absence de statut social qu'un effacement d'identité sexuelle nous montre que les coiffeurs sont moins perçus comme des hommes, mais comme des collaborateurs par leurs clientes qui entretiennent avec eux une relation contractuelle. Les collaborateurs d’un “péché” qui consiste à être belle, “péché” qui n’est possible qu’avec leur participation.

“La communication constitue le fondement de la culture, davantage, celui de la vie même”, affirme Edward T. Hall (1971: 13), ce qui nous montre que le langage (verbal ou gestuel), en tant qu'instrument privilégié de la communication, est plus qu’un simple moyen d'expression. Il se différencie par rapport au temps et à l’espace et nous informe sur telle ou telle culture. A cet égard, nous pouvons dire que les gestes, en tant que signes visuels et comme éléments principaux du langage corporel, offrent un bon terrain d’observation pour saisir certaines des caractéristiques propres à nos sociétés.

A la dimension culturelle de la gestuelle s’ajoute les différences de gestualité au sein d’une même culture. On peut observer une telle différenciation entre les enfants et les personnes plus âgées, entre les gens issus des milieux sociaux différents, etc. mais dans n’importe quelle culture, nous l’avons vu, les différences les plus frappantes sont relatives aux habitudes gestuelles des hommes et des femmes.

Dans cette étude, nous avons essayé d’observer l’utilisation des gestes dans un endroit bien spécifique qu’est le salon du coiffure, qui renverse toutes les relations préétablies entre les hommes et les femmes. Ces endroits où les hommes peuvent s’approcher des femmes jusqu’à “la distance intime-mode éloigné” d’après la terminologie de Hall et dans lesquels les femmes se sentent à l’aise comme si elles étaient entre elles mais préfèrent communiquer avec les hommes en excluant les autres femmes, illustrent comment la signification d’un même code peut se différencier selon le contexte et nous montrent ainsi à quel point l’espace peut être déterminant dans le processus de la communication.



Liste des références bibliographiques

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Notes de bas de page


1 En précisant que même dans le verbal il y a du non-verbal ou paralinguistique, Marc Alain Descamps (1989: 11) affirme qu’il préfère utiliser l'expression langage du corps ou communication corporelle au lieu de communication non-verbale. Conformément à cette observation, que nous jugeons pertinente, tout au long de cette petite étude nous utiliserons la terminologie proposée par Descamps.
2 Dans cette perspective, conformément à la thèse du corps signifiant, les gestes culturels inscrits sur les corps sous forme de tatouage, maquillage, masque, vêtement, etc. sont aussi considérés comme une sorte de communication, du fait qu’ils supposent un échange d’informations entre deux ou plusieurs individus (DROUIN-HANS, 1995: 10).
3 Pour le mécanisme inné d’élaboration et de production du geste voyez PEIGNEUX, Philippe. L’Apraxie Gestuelle: Une approche cognitive, neuropsychologique et par imagerie cérébrale. Thèse Présentée en vue de l’obtention du Titre de Docteur, Université de Liège, 1999-2000, pp. 62-67 [consulté en ligne le 5 Mars 2007]. Disponible sur le Web <http://www.ulg.ac.be/crc/pdf/Peigneux_These_full_00.pdf>.
4 Il est toutefois nécessaire de noter que Darwin, qui fut le premier à avancer cette idée de l’universalité, s'est fortement inspiré des observations de Gratiolet et Duchenne sur la physiologie humaine.
5 Pour une étude détaillée voir HENRI, Pierre. Les aveugles et la société. Paris: Presses Universitaires de France, 1958.
6 Le contenu des discours entre les coiffeurs et les clientes est un sujet bien plus vaste. Pour une étude intéressante à ce propos vous pouvez voir WINKIN, Yves. Conversations de salon de coiffure. In WINKIN, Yves. Anthropologie de la communication. Paris, Bruxelles: De Boeck & Larcier, 1996, pp. 147-158.



Pour citer cet article


Vitrinel Ece. La différenciation gestuelle par rapport au sexe: : Étude sur la communication corporelle dans un salon de coiffure. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 2. Identités visuelles, 22 janvier 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=577. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378