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Signes, discours et sociétés

Actualité
Publié : 19 février 2016

Appel à communication (NUMERO SPECIAL) : "Université et liberté d’expression : enjeux de pouvoirs et répercussions éthiques"




L'université est le lieu de développement, d’analyse et de remise en cause des  savoirs, lieu même de la pleine et entière liberté de pensée et d’expression1 tout autant que celui du démantèlement critique de tous les arguments d’autorité et de tous les dispositifs de censure. Pour toute démarche scientifique en effet la liberté d’opinion et d’expression est un pré requis, elle est ainsi une valeur constitutive de l'Université. D’ailleurs le statut de l'enseignant-chercheur partout dans le monde affirme sa pleine indépendance et une entière liberté d'expression. L’élément le plus évident de cette liberté d’expression est le droit de diffuser des informations et des idées et d'en débattre. L’Université est ce lieu de débat, à la fois régulatrice et garante d’une liberté d’expression. Mais la liberté d’expression sert aussi un objectif plus large. Elle permet à chacun d’accéder à l’éventail le plus large possible d’informations et d’opinions. Ce qui est aussi un des enjeux de l'université. Du coup, la remettre en cause apparaît comme une remise en cause des fondements mêmes de l'université.

Le droit à la liberté d’expression ne s’applique cependant pas uniquement aux informations et aux idées généralement considérées comme utiles ou correctes. Il s’applique également à tout type de fait ou d’opinion qui peut être communiqué. Le Comité des droits de l’homme des Nations Unies a d'ailleurs spécifié que "l’expression" était étendue et ne se limitait pas aux seules expressions politique, culturelle ou artistique. Elle comprend également l’expression polémique voire même choquante. Le simple fait qu’une idée ne plaise pas ou soit considérée incorrecte ne justifie pas sa censure.

Il va sans dire que cette liberté s'inscrit dans des enjeux contraignants : l’université a toujours eu à faire face à des contraintes et pressions de nature notamment économique. Elle est donc aussi enjeu de pouvoir. Les débats récents concernant sa finalité, le rôle croissant des milieux économiques et politiques dans ses prises de décisions suscitent également des interrogations concernant la liberté d’expression et la liberté académique.

Cette liberté a été atteinte plusieurs fois récemment : par les attentats qu'ont connus plusieurs pays en particulier la France en janvier 2015 (massacre perpétré dans les locaux du journal Charlie Hebdo le 7 janvier), la Turquie notamment en octobre à Ankara lors de la manifestation pour la paix et le Liban en novembre.  Et, dans le monde académique, quand de nombreux collègues  turcs, accusés d’avoir signé la pétition du 10 janvier 2016 "Nous ne serons pas complices de ce crime !" ont été victimes d’une répression massive ordonnée par le chef de l’Etat turc, menée au niveau pénal, médiatique, politique et universitaire. Rappelons ici qu'à ce jour, plus de 5000 universitaires et chercheurs turcs et étrangers ont signé cet appel pour la fin de la guerre dans le sud-est du pays, pour une enquête indépendante et le lancement d’un processus de paix.

Comme le soulignait la Conférence2 des présidents d’université française dans sa déclaration du 18 janvier 2016 : "Ces interpellations sont une violation manifeste de la liberté d’expression qui fonde les universités, et est à la base même des valeurs des grandes démocraties".

Elles interrogent la réaction que doit avoir le monde académique. La solidarité3 envers tous nos collègues persécutés en Turquie ou ailleurs, ainsi que la défense de la liberté de recherche et d’enseignement reconnue comme un droit fondamental des sociétés apparaît évidemment nécessaire à tout universitaire impliqué dans son travail. Reste à savoir comment rendre concrète cette solidarité?

Il y a – en se référant à  Max Weber et ses analyses des deux éthiques de conviction et de responsabilité -,  deux niveaux d'intervention : celui de la sphère politique et celui de la société civile. Les deux registres n'ont pas les mêmes règles. Au registre politique, la science du compromis et de la stratégie. Au registre de la société civile, l'art de la contestation et de la protestation. En tant qu'"Académique", nous appartenons non seulement à la société civile mais en plus notre métier d'enseignant-chercheur est bien - comme le disait Socrate (voir à ce sujet le très beau texte du philosophe Merleau-Ponty4 sur la figure de Socrate) - d'éveiller les consciences. Il semble donc normal - qu'au minimum - nous puissions nous "étonner" de certaines choses qui vont à l'encontre de nos valeurs et qu'en règle générale nous nous opposions et nous contestions. En l'espèce, nos collègues turcs - avec qui nous travaillons au quotidien - ont non seulement été touchés mais en plus offerts à la vindicte populaire (cf. journal et TV proposant à n'importe quel tueur en puissance d'agir). Il peut donc apparaître  normal de réagir pour les soutenir et d'en appeler à la puissance politique pour qu'elle fasse quelque chose. Naturellement c'est une décision fondée sur une éthique de conviction : l'expression publique libre est un point indiscutable et doit être défendue partout et en tout temps.

Pour quelle efficacité ? Nous ne sommes pas de la sphère politique : comme l'indique bien l'intitulé de notre revue, nous nous situons dans les discours et donc dans le registre du symbolique. Ce qui ne signifie pas que le symbolique n'a pas d'effet. Le discours peut - au moins - venir déranger et ainsi quelque fois être plus efficace que la simple action. Dire les choses (ici: il est anormal/injuste de restreindre la liberté d'expression et de punir ceux qui en usent), surtout si ce discours est porté par toute une communauté d'humains (ici la communauté académique), peut avoir son efficacité. D'ailleurs le vivre ensemble n'est il pas entièrement régi par des discours? La question de l'efficacité pratique est essentiellement - même si pas seulement - du ressort du politique : c'est à lui de faire en sorte que dans la pratique les choses changent. Et cela même si on ne se fait guère d'illusion sur son action!

Reste pour nous, enseignants chercheurs, intellectuels au sens large, la simple mais grande possibilité de dire qu'au nom de certaines valeurs nous ne sommes pas d'accord et que nous soutenons tous ceux qui sont des victimes. Nous sommes le "contre pouvoir" qui vient bouleverser les certitudes trop longtemps admises. "La pétition est une interpellation": c'est ce qui explique pourquoi la revue a décidé de s'interroger, dans ce numéro spécial dédié à nos collègues turcs5, sur cette thématique : "Université et liberté d’expression : enjeux de pouvoirs et répercussions éthiques".

Ce numéro s'attachera ainsi à dégager et à éclairer certaines des questions complexes qui traversent aujourd'hui les sociétés contemporaines sur ces sujets. Il repose aussi fondamentalement sur l'idée que l'Université est l'un des lieux qui garantissent la vitalité de la liberté d'expression, sur la base du dialogue ainsi que du respect de la pluralité des disciplines, des paradigmes et des cultures. Les textes proposés pourront avoir différents formats : articles scientifiques, textes littéraires, témoignages, etc. Les propositions d’articles (titre et résumé ne dépassant pas 350 mots bibliographie comprise) devront être adressées sous présentation anonyme en attachement à un courriel spécifiant nom, affiliation de l’auteur de même que le titre de l’article, à l’adresse des deux responsables du numéro, avant le 15 avril 2016.

Sans que cela ne soit limitatif, des propositions sur les thèmes suivants seraient particulièrement appréciées.

  • Liberté d'expression et universités : état des lieux.

  • La liberté universitaire, une fin en soi?

  • Liberté de recherche et université : quel statut pour la recherche?

  • Contraintes sur la liberté d'expression à l'université: liberté d'investigation et de publication

  • Connaissances censurées ? Sciences et liberté d’expression L’Université soumise aux contraintes du marché : la notion de capitalisme académique6

  • Classements internationaux et liberté académique

  • Etc.

  • L'Etat face à la liberté d'expression La liberté d'expression. Menacée ou menaçante ? Jusqu’où penser, parler, écrire librement ?

  • La liberté d’expression, une liberté encadrée?

  • Censure, liberté d'expression et dynamiques sociopolitiques

  • Liberté d’expression et "discours de haine" 

  • Les lois relatives aux libertés et responsabilités des universités  

  • La liberté d’expression et les  médias

  • Etc.

  • Humour et liberté d'expression. Les langages de l'humour

  • La liberté d’expression en contexte de crise

  • Droit d’auteur et liberté d’expression

  • Etc.

-Les libertés universitaires à l’abandon? : pour une reconnaissance pleine et entière de la liberté académique / Olivier Beaud. <http://www.sudoc.fr/148849458> Extrait sur le Blog educpros : Olivier Beaud. Les Libertés Universitaires à l’abandon? Chapitre 2. Contenu pratique de la liberté académique : « une liberté faite de libertés » C. Liberté d’expression, un droit fondamental et étendu des universitaires (pages 85 à 102)

<http://blog.educpros.fr/pierredubois/files/2012/11/liberte-dexpression.pdf>

- Refonder l’université : pourquoi l’enseignement supérieur reste à reconstruire ?/ Olivier Beaud, Alain Caillé, Pierre Encrenaz…<http://www.sudoc.fr/14734283X >

- L’organisation de la liberté de la recherche en France : étude de droit public / Charles Fortier http://www.sudoc.fr/083225439>

- Les libertés éducatives dans la société de l’information et de la connaissance : actes du colloque / organisé par le Centre de recherches Hannah Arendt avec la participation de l’OIDEL et de Enseignement et liberté, les 26 & 27 septembre 2008 <http://www.sudoc.fr/133577619>

- Tendances mondiales en matière de liberté d'expression et de développement des médias. Editions  UNESCO

Michel Bourse, département des sciences de la Communication, Université Galatasaray, mbourse@gmail.com

Jean-Michel Balasque, département des sciences de Gestion, Université Galatasaray, jmbalasque@gmail.com

Remise des propositions d'articles : 15 avril 2016

Avis du comité de lecture : 30 avril 2016

Remise des articles proposés et corrigés: 30 août 2016

Mise en ligne des articles : 30 septembre 2016

Ce numéro est dédié aux universitaires signataires menacés, et à l’ensemble des universités turques qui voient leurs libertés académiques atteintes.


Notes de bas de page


1 Considérée comme une liberté fondamentale, la liberté d'expression est inscrite dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (ONU, 1948, article 19) : "Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit."
2 http://www.cpu.fr/actualite/la-cpu-apporte-son-soutien-aux-universitaires-turcs-interpelles/
3 Cf. La Déclaration de solidarité du 18 janvier 2016, Groupe de travail international (GIT)  « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie », une initiative internationale d’universitaires, de chercheurs, d’étudiants, de traducteurs et d’éditeurs née à Paris le 21 novembre 2011/www.gitiniative.com,http://www.facebook.com/pages/GIT-Initiative/288505904533560?ref=ts
4 M. Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie et autres essais. (1953), Idées-Gallimard
5 On peut ajouter que plusieurs des signataires de la pétition turque pour la paix sont nos collègues et amis et que pour eux - c'est ce qu'ils ont confirmé à plusieurs reprises - l'expression d'un soutien représente un atout important.
6 S. Slaughter S. & L. L. Leslie, Academic Capitalism. Politics, Policy and the Entrepreneurial University, Baltimore, London, John Hopkins University Press, 1997. S. Slaugher & G. Rhoades, Academic Capitalism and the New Economy. Markets, States and Higher Education, Baltimore, John Hopkins University Press, 2004.





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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378