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16. Discours hors-normes, constructions sociales

Article
Publié : 1 février 2016

Au-delà de l’audible et du dicible. Sur le grillese de Beppe Grillo et du M5S*


Laura Santone, Université Roma Tre

Résumé

À la croisée de différentes approches théoriques complémentaires et tout en prolongeant une réflexion déjà entreprise, cet article se propose de revenir sur le grillese, néologisme forgé en 2007 par les médias pour désigner le lexique avec lequel Beppe Grillo, fondateur du M5S, fédère ses adeptes sous le signe de la spectacularisation et de l’appel aux passions. Il s’agira, plus précisément, de dégager un ensemble de (hors)normes qui sont distinctives d’une communauté donnée – le M5S – et qui correspondent à des schémas d’actions relevant d’un savoir propre, fondé sur des topiques censées orienter dans l’espace public les conduites socio-discursives. Revendiqué comme un « parler vrai », appartenant au « ventre du Pays », le grillese oscille entre le pathémique et le somatique, et semble décliner, à y regarder de plus près, une nouvelle manifestation de la langue de bois, une sorte de « novlangue des régimes démocratiques » – pour le dire avec Oustinoff – qui de la place publique à la place virtuelle du web passe de bouche en bouche, de blog en blog, sans postuler, en réalité, aucune visée argumentative ni de véritables sujets énonciateurs.

Abstract

Beyond the audible and the speakable. On Beppe Grillo and the M5S’s grillese. At the crossroads of different theoretical approaches and in continuation of a previous reflection on the subject, this article aims at analysing the grillese, a neologism created in 2007 by the medias referring to the vocabulary used by Beppe Grillo, founder of the M5S, to address his followers under the sign of spectacularization and through emotional appeal. In particular it will point out a series of distinctive features which characterize a specific community – the M5S – and which correspond to patterned actions typical of a peculiar knowledge based on topics which are supposed to use socio-discursive behaviours in public spaces. Claiming it to be « true language » belonging to « the Country’s guts», the grillese oscillates between the pathemic and somatic and, at a closer look, it seems to have started a new kind of language, a sort of « newspeak of democratic regimes » – quoting Oustinoff – that from public to virtual space passes from mouth to mouth, from blog to blog, without any argumentative aim or a veritable subject of enunciation.


Table des matières

Texte intégral

Dans la lignée d’une réflexion déjà entreprise (Santone 2014 et 2015) il s’agira, dans cet article, d’analyser, tout en les confrontant à la catégorie du « hors-normes » dans le discours, quelques traits fondamentaux du grillese, néologisme forgé en 2007 par les médias1 pour désigner la traçabilité de mots, de formules et de manières de dire correspondant à un usage inédit – et inouï – du langage par le M5S. À l’aide d’un corpus écrit et audio, mon questionnement passera par des approches différentes mais complémentaires et se situera, en particulier, dans la perspective d’une pragmatique topique du langage, là où le sens commun, comme l’écrit Sarfati, surgissant « comme ensemble des normes investies par les sujets dans les pratiques socio-discursives » (2008 : 94), actualise le fait énonciatif dans les postures d’une performance sémiotique qui met en œuvre « une construction du sens dont l’articulation repose sur l’itération d’un composant topique qui lui est inhérent » (Sarfati 2008 : 95 ; souligné dans le texte). On verra, alors, dans cette optique, comment le grillese se révèle strictement dépendant d’un ensemble de (hors)normes qui sont distinctives d’une communauté donnée – le M5S –, et qui relèvent d’un savoir propre, fondé sur des topiques qui lui sont inhérentes et qui, par conséquent, doivent être partagées par tous les membres du mouvement, quitte à risquer d’être immédiatement épuré du groupe2.

Le fondateur du M5S est, notamment, Beppe Grillo. Le 8 septembre 2007, lors du premier Vaffa-day, le rendez-vous rassemblant à Bologne plus de 50.000 personnes, il déclare : « Je ne suis pas un leader, mais un détonateur ». Ex-comique, Grillo sait bien comment catalyser les émotions de la masse ; sujet-acteur au sens large, il fait de son corps des dispositions du discours. « Tête de gorgogne » et « tignasse bouclée », comme le remarquera quelques jours après Le Monde3, Grillo « l’orateur » sera en fait, d’ores et déjà, un « détonateur » au pouvoir déflagrant, qui donnera un sens à ses mots en dynamitant le langage au fil des passions. Le rendez-vous de Bologne, dans la vidéo suivante4, “met en scène” de façon éloquente ce que sera, dorénavant, le positionnement de Grillo et de son mouvement, tout en catégorisant la valence – et l’axiologie – d’un certain schéma d’action. Il s’agira, en fait, de décliner, via la vis comica, une agressivité langagière sans égal, où obscénité et vulgarité iront de pair avec l’insulte. De la place publique à la place virtuelle du web, du blog personnel de Grillo au Meet-up de ses adeptes, le Vaffa(nculo) – « va-te-faire-foutre » –, sa réitération systématique, quasi mécanique, fondera visiblement le principe du mouvement ainsi que d’un nouvel idiome, le grillese, sorte de « novlangue » des temps démocratiques – mais j’y reviendrai – dont la performance mettra à l’œuvre les topiques d’une nouvelle pratique de construction du discours, à savoir une (de)construction du sens “hors-normes” censé mobiliser de nouvelles axiologies identitaires et idéologiques. Et dont les indices topiques, à entendre toujours selon l’acception de Sarfati, c’est-à-dire en tant que « schémas d’action socialisés » faisant émerger des « marqueurs sémantiques » qui guident, en le conditionnant, « le fil du discours dans ses expressions spécifiques » (2008 : 96), apparaissent déjà, dans leur senteur5, dans cette première vidéo. Trois vecteurs topiques y dessinent la configuration passionnelle que Grillo donne à son discours, plus précisément : l’insulte ritualisée/pathémisée ; le geste “hurlé” ; le clamor (figg. 1,2).

Image1 Fig. 1

Image2 Fig. 26

2. L’insulte ritualisée/pathémisée

Lorsque Grillo présente officiellement le logo du mouvement en vue des élections municipales de 2009, il n’échappe pas aux électeurs et aux médias que « Lista CiVica » et « MoVimento 5 Stelle » sont écrits avec un « V » majuscule de couleur rouge. Astuce graphico-iconique à double fonction, elle vise, d’un côté, à faire résonner dans le logo le titre de la BD V pour Vendetta (V for Vendetta) signé Alain Moore et David Lloyd7, et de l’autre, à y inscrire la devise du mouvement, soit le « Vaffa », énoncé à valeur performative qui revêt en même temps le rôle de « pathème », car susceptible de polariser « l’ensemble des conditions discursives nécessaires à la manifestation d’une passion-effet de sens » (Greimas et Fontanille 1991 : 85). Le « vaffa » tient, en fait, à une manière d’être, de faire et de dire qui renvoie à une manière de les manifester – les trois Vaffa-day en représentent en ce sens l’apothéose8 – ; manières qui ne vont pas sans configurer le « vaffa » comme l’espace rituel d’un arrangement modal et actanciel d’où découle une sorte d’observance qu’on pourrait qualifier de “cérémonielle”. Car c’est l’observance, partagée, d’une liturgie irrévérencieuse, pratiquant une violence verbale hors pair, truffée de mots grossiers, d’allusions obscènes, de formules blasphématoires ; une liturgie qu’on pourrait définir de “l’enculage” et qui constitue le ciment – le culte – d’une entière communauté, ou mieux vaudrait dire d’une nouvelle génération, la « V generation », appellatif avec lequel les médias ont désigné la génération des grillini9. Quelques exemples : “Fuori tutti. Avete distrutto il paese. I nostri vaffanculo sono per voi […] Esercitate il vostro diritto di non essere presi per il culo”10. Ainsi s’adresse Grillo à ses militants à la veille des élections législatives d’avril 2008. Et à ses bloggeurs d’enchaîner, en égrenant le « vaffanculo » comme les perles d’un chapelet soudant l’identité – et l’ethos – des grillini entre eux11 : “Non sono d’accordo con il non andare a votare. Io ci vado e sulla scheda scrivo un bel vaffanculo12 !” Giorgio 5.03.08. “Non votate, cercano solo l’immunità, mandiamoli tutti via […] Buon vaffanculo a tutti. Ehh Ehh Ehh13” Massimiliano 3.03.08. “Telecom vaffanculo ! Stato italiano vaffanculo ! […] Ladri e bastardi, tutti di merda14 !” Maria M. 3.03.08.

Alors que dans la page du blog que Grillo consacre en décembre 2008 aux lettres écrites au Père Noël, on lit :

caro babbo natale, vorrei che una meteora si abbattesse su roma ! tu mi dirai ma sei matto perdere un patrimonio come roma, il colosseo, la fontana di trevi, piazza navona, tutta roma antica. Non me ne frega un cazzo ! […]

con affetto tuo luigino

luigi verruti (fanculosilvio), cuneo 25.12.0815

Le vaffanculo joue ainsi le rôle de noyau argumentatif faisant appel à un système normatif extra-ordinaire qui postule un contre-discours où les acteurs, loin d’avoir de véritables rôles actanciels, s’identifient avec leurs passions, leurs émotions, jusqu’à recouvrir, dans le cas le plus évident du bloggeur qui dans son post au Père Noël se rebaptise « fanculosilvio », des postures énonciatives désignant de nouvelles identités, de nouvelles re-catégorisations nominales, de nouvelles valeurs au niveau de la re-production du sens et qui, pour le dire avec Siblot, « [font] sens en exprimant un point de vue sur l’objet » (2001 : 209) car résultant « d’une communauté de “point de vue” qui écarte l’éventualité d’autres valeurs » (2007 : 35). On peut alors affirmer que, pareillement à l’état d’âme collectif qui se produit au sein d’un rite, le « vaffa » se manifeste dans un cercle fermé et dans des circonstances particulières, tout en opérant avec la force illocutoire du “tout autre” par rapport à la norme.

Mais ce n’est pas tout. Car dans ce travail de re-désignation du sens le vaffanculo satisfait, en même temps, un dispositif d’alimentation de pathos négatif qui décline l’insulte rituelle sous forme de reformulations forgées ad personam par le biais de la métaphore ou de la métonymie. Si le vaffanculo, en fait, relève visiblement d’une rhétorique injurieuse et vulgaire, il en va de même pour les termes d’adresse avec lesquels Grillo et les grillini ridiculisent, en les estropiant, les noms de politiciens autant de gauche que de droite. Une pratique, celle de l’estropiement et de la fureur néologique qui l’accompagne, visant à restituer l’image de l’adversaire dans un miroir déformant et dont la logique calque la satire cinglante de l’inversion carnavalesque. Comme l’écrit Angenot à propos de la notion de vérité dans ses rapports avec la satire, il s’agit de déclencher un humour vexatoire censé marquer « une distanciation et coupure radicale avec le monde antagoniste, conçu comme absurdité, chaos et malfaisance » (cit. in Lagorgette 2012). Et au vaffanculo revient d’opérer en ce sens : l’ailleurs corporel qu’il évoque se révèle être le dispositif modal où le grillese puise son pouvoir de déformation symbolique du nom propre ainsi que de son référent. Des déplacements figuraux entrent alors en jeu, grâce auxquels se construit une éthique viscérale, « di pancia/de ventre »16, où le dénigrement de l’adversaire agit sur la forme du signifiant en tant que configuration d’une « face » - au sens de P. Brown et S. Levinson (. Berlusconi devient de telle sorte le « psiconano/psychonain » ; Mario Monti, « Rigor Montis », calembour soudant l’austérité à la rigidité cadavérique ; Bersani, « zombie », et occasionnellement « Gargamella/Gargamel », le sorcier spécialisé dans l’alchimie ; Giorgio Napolitano, ancien président de la République, « cadavere/cadavre » ou « boia/bourreau »17 ; Enrico Letta, « Capitan Findus Letta», leader du « surgelé » ; Walter Veltroni, « Topo Gigio », la petite souris marionnette des enfants ; Angela Merkel, la femme-nazie du « quatrième Reich »… Mais c’est Matteo Renzi, l’actuel premier ministre, qui suscite, depuis sa succession à Enrico Letta, un florilège polymorphe d’emplois métaphoriques : redénommé d’abord « Fonzie », en raison de sa veste en cuir noir, il deviendra par la suite « Renzie », néologisme dont la “solidarité” ludique des deux noms propres – Renzi et Fonzie – opère, avec les autres sobriquets, en tant que raccourci argumentatif d’une orientation axiologique qu’on pourrait appeler, en citant Lagorgette, « interprétation de solidarité » (2004 : 87)18. Les sobriquets ridicules, c’est-à-dire, en attribuant de nouvelles propriétés à la personne titulaire du nom propre, s’actualisent dans le discours en tant que « syntagmes nominaux axiologiques négatifs ». Et il n’en demeure pas moins pour les deux dernières épithètes récemment associées à Renzi : l’« ebetino », amalgame entre « ebete/hébété » et « abate/abbé », et dont la variante est « ebolino », avec une claire assimilation au virus « ebola » ; et, depuis quelques temps, « buffoncello/petit bouffon », pour en attaquer, derrière cette “facette”, le manque de sérieux. À ce propos, la deuxième vidéo19 ouvre l’analyse à la deuxième catégorie des indices topiques foisonnant le grillese en tant qu’idiome hors-normes : le geste hurlé (figg. 3, 4).

Image3 Fig. 3

Image4 Fig. 420

La deuxième vidéo montre clairement que l’argumentation de Grillo ne s’avère pas une posture énonciative fondée sur l’interaction de discours en opposition, mais plutôt une posture postulant la mise en scène du corps et de sa “performance” dramatique, en donnant ainsi l’impression d’une matérialisation des émotions. Si insulter doit sa dérivation étymologique au latin insultare, c’est-à-dire « sauter dessus », Grillo le show-man/chaman restitue au suffixe locatif « in » du verbe sa pleine valeur intensive en localisant l’insulte dans le corps et en réveillant de cette façon l’irruption de la passion, toute la force étymologiquement inscrite dans insultum, forme du supin d’insilire, qui traduit, selon le Grand Robert, « s’élancer sur ». Et Grillo, tout comme le grillese, « s’élance sur », ou encore, s’élance « outre » – comme le voudra, d’ailleurs, le troisième Vaffa-day21 –, en faisant du geste la voie privilégiée pour sortir du langage et se porter dans ses excès, au-delà de la norme constituée. Le mimo-gestuel modèle, en ce sens, le tonus d’une posture articulatoire qui aux images du corps enchaine le positionnement de Grillo, des grillini et du grillese « dans le champ politique et dans le champ de bataille du discours » (Siblot 2007).

Mais il y a plus. Car le geste, à bien y regarder - ou mieux vaudrait dire à bien y écouter - n’est pas circonscrit aux mouvements du corps, aux expressions faciales, à la façon de bouger ou de gesticuler ; le geste est à entendre, à la suite des études du linguiste Iván Fónagy (1970-71) sur Les bases pulsionnelles de la phonation, au sens d’une performance où la gesticulation orale se greffe sur les éléments de la communication verbale. Dans l’espace buccal, soit dans la prosodie, peuvent ainsi se retrouver les simulacres de la bataille des mots, des coups de poings assenés par les montées en tension de l’intonation, par la dominance des accents durs, vigoureux – et il ne nous échappe pas que vaffanculo, greffé sur un coup de glotte, a son centre phonique dans l’occlusive sourde /k/ -, par la contraction quasi spasmodique des muscles laryngés et par l’effort non moins violent exercé au niveau des muscles expiratoires ; bref, par des attitudes vocales reflétant des tensions corporelles où domine, comme nous l’enseigne toujours Fónagy, la pulsion sadique-anale22. Et cela s’avère même lorsque l’agressivité prosodique semble masquée par un style quasi évangélique, comme dans le contre-discours de fin d’année du 31 décembre 2014 que Grillo a tenu en direct-streaming parallèlement au discours de fin d’année de l’ancien président Napolitano23 (fig. 5).

auguri_agli_onesti

Fig. 524

Timbre voilé, assombri, en résonance intime avec le lieu choisi – « l’ufficio-catacomba dove aleggiano gli spiriti/le bureau-catacombe où flottent les esprits » – et le niveau tonal bas-moyen du sottovoce, ce qui donne un registre de poitrine à la limite de l’(in)ouï, et où l’ambivalence jouée entre allusions à des menaces secrètes et morsures de la parodie – « le balle di Renzi/les mensonges de Renzi », « Pd et PDL, il Pdmenoelle/ Pd et PDL, le PdmoinsL », « il nostro Paese meraviglioso/notre merveilleux Pays » etc…– accompagne une modulation thymique qui marque dans le discours l’appel aux passions, plus précisément l’appel à la foule en tant que masse émotionnellement investie et mobilisée sous le signe des affects, mais qui reste désengagée, au niveau communicationnel, de toute implication dialogique personnelle et rationnelle. La violence verbale, ses différentes modulations/manipulations, se transmutent alors en valeurs galvanisant la masse par le biais du pathos, par la recherche d’une forme d’adhésion qui vise à confondre les esprits dans la grégarité de la foule-chaos, dans son « bruit ». Ce n’est plus la recherche d’un consensus qui est à l’œuvre, mais c’est la force, disphorique, du clamor, qui met en échec toute concertation en conférant au grillese sa pleine latitude expressive.

Se manifestant comme ex-clamation, on peut dire que le grillese se sert de la parole « expressive », à savoir la parole qui presse, qui exerce une action/compression ; la parole, comme le remarque Benveniste (1974 : 256) à propos de la blasphémie, « qui n’est pas communicative », « bien qu’elle ait un sens ». En tirant ses règles et sa syntaxe d’une forme de spectacularisation à dominante corporelle, le grillese configure, en fait, un dispositif auto-référentiel annulant le dialogue et les trois rôles actanciels convoqués par tout débat polémique, soit Proposant, Opposant et Tiers. Ne postulant pas l’interaction, il ne vise, par conséquent, qu’à susciter le plaisir d’une pure articulation vocale où les mots surgissent, pour le dire avec N. Houston (1980), comme « mots de corps », qui portent moins sur le « dire quelque chose » que sur le « prononcer un nom » – encore Benveniste. Le clavier du grillese mise sur un matériau essentiellement corporel, décliné au service d’un spectacle-propagande où c’est la force physique des mots, leur sens “hors du commun” qui déclenche une verve populacière déferlante, une logique de l’auto-contre-positionnement que l’on peut qualifier de carnavalesque, car visant exactement à l’inversion entre le “haut” et le “bas”, entre le dicible – la norme – et l’indicible – le hors-norme. Une logique, celle du Carnaval, qui se nourrit, notamment, de l’agitation fermentant le clamor, ces « cris hétérogènes » de la foule dont parle Bakhtine (1970) en se référant à la culture populaire du Moyen-Age25. Et l’étymologie, encore une fois, nous permet une précision terminologique ultérieure : clamor, soit la clameur en tant qu’ensemble de cris, hurlements, vociférations, fonde l’acte de clamare, « appeler à grands cris », qui se retrouve à son tour inscrit dans le verbe exclamare26, et Le Grand Robert ne manque pas de souligner à ce propos que tant le substantif que le dérivé verbal actualisent dans le discours la parole « brusque », autrement dit la parole qui tranche net, prononcée sous l’effet d’une décharge émotive ex-primant la pression d’une réaction affective intensive. Or, c’est précisément cette composante affective qui permet à Grillo de conférer à sa parole et au grillese des effets débordants ou effets tsunami27. Une force torrentielle envahit l’ex-pression, l’ex-clamation, et l’émotif se fait vecteur d’un « parler vrai » où l’insulte, le clamor-tsunami qu’il soulève, génère des ruptures communicationnelles où la violence verbale, alliée à l’obscène, sont censés configurer le langage de tous, un langage qui n’est plus l’apanage des hommes politiques mais qui appartient en revanche au peuple, « au ventre des gens »28. Mais, à y regarder de plus près, ce langage ne se borne pas à détourner la communication traditionnelle, il va outre : il “submerge” – comme le veut tout tsunami - le dialogique, et le reconfigure en le mettant en échec sous les traits, réitérés et stéréotypés, du monologique. Car derrière le grillese, derrière les bruits assourdissants de cette grande caisse de résonnance, il n’y a que la “magnitude” d’une voix : celle de Grillo29.

Une question, légitime, s’impose alors à ce stade de notre réflexion : faut-il reconnaître dans le grillese, dans ses déclinaisons, une nouvelle « langue de bois », une sorte de « novlangue » des régimes démocratiques ? C’est dans la perspective de cette question que j’avancerai vers la conclusion.

Si les indices topiques jusqu’ici répertoriés font émerger, d’une part, un conglomérat de formes et de contenus opérant dans la (de)structuration du sens dans un contexte normatif donné, ils dessinent, d’autre part, l’espace d’une « topique », à entendre selon la définition qu’en donne le Dictionnaire de l’analyse du discours de Charaudeau et Mainguenau, c’est-à-dire en tant que système « relativement homogène dans ses représentations et ses normes » et qui exprime « une ontologie populaire oscillant entre le cognitif et le linguistique » (2002 : 576). Une topique qui, dans notre cas, pourrait être définie, à la lumière des indices repérés, de la manipulation verbale, et qu’on pourrait décrire, par extension, comme oscillant entre le pathémique, le somatique et le linguistique. C’est exactement à la jonction de ces trois dimensions que le grillese se propose et s’impose comme un « parler vrai », un parler qui n’est ni de droite, ni de gauche, ni de centre, qui n’a aucune visée argumentative n’ayant, en réalité, ni un véritable opposant ni un tiers. Là où Orwell (1949), en décrivant la « langue de bois » en donnait en même temps les règles à suivre, parmi lesquelles la règle de retrancher toujours un mot30, Grillo, de son côté, tranche et re-tranche toujours net, le blog constituant pour lui, tout comme la place publique, l’agora du grand manipulateur, la tribune du show-man/chaman qui déploie à grands cris, presque en faisant sortir l’écume de sa bouche, le grillese, nouvelle langue/newspeak de tous les jours. Une langue viscérale, qui dynamite les normes du bon usage en donnant à l’obscène l’apparence du sérieux et qui fait appel à des émotions négatives pour donner à la passion l’apparence de la raison. Une langue qui dissimule la communication, qui entrave l’argumentation, et qui derrière sa trivialité systématiquement pratiquée, applique la règle du « re-trancher » comme travail de dé-figuration de faces – (de)face work31 – en créant, par le biais du détournement, une impression d’opacité destinée à occulter la réalité. Mais, qui plus est, cette langue ne reflète pas la ligne d’un parti restituant, en revanche, le diktat d’une personne qui décide pour tout le mouvement et qui assume sur soi l’apparente polyphonie de son blog : par sa voix, Grillo prétend parler par les voix de tous ses adeptes, raison pour laquelle certains y ont vu les germes d’un nouveau fascisme. D’où une série de reformulations circulant dans l’espace médiatique et dans l’espace public du discours : « fascisme numérique », « dérive fasciste », « Italy’s new Mussolini », « squadrisme virtuel »… Reformulations visant à souligner le fait qu’il ne se passe pas un jour sans que Grillo ait recours à un usage spécifique de mots et de formules qui semblent graver sur son langage les points de lignification d’une certaine stéréotypie susceptible de configurer le grillese comme une novlangue, c’est-à-dire comme une nouvelle langue totalitaire. Et si, comme le remarque Oustinoff, l’une des caractéristiques les plus saillantes connotant la novlangue est celle de « transformer celui qui la pratique en machine » (2010 : 17), force est de constater que le grillese, poussé de façon quasi mécanique à la limite de l’audible et du dicible – à la limite de l’inouï – , semble correspondre précisément à cette utilisation mécanique, habilement dirigée, où le « parler vrai », ses excès, dissimulent une technê sous-jacente, à savoir une technique argumentative coercitive, mono-gérée, fonctionnant au service d’une idéologie dont Grillo-l’orateur se présente comme le détenteur/détonateur. Mais il y a une autre caractéristique importante qu’il vaut la peine de souligner : si le « parler vrai » désigne, notamment, ce qui s’oppose à la langue de bois, le grillese opère, en ce sens, un énième renversement de la norme par son caractère apparemment spontané et par le recours à un registre familier, à une langue revendiquée comme transparente et de « tous les gens », et visant de ce fait à donner une impression de simplicité qui brouille habilement les rapports entre le « haut » et le « bas », entre la « tête » et le « ventre » - entre raison et passion. On peut alors appliquer au grillese ce que Oustinoff remarque à propos de la langue utilisée en marketing politique par les spin doctors, soit une langue « qui s’écarte le moins possible de la langue de tous les jours » et qui atteint sa cible grâce à un « parler vrai » qui « peut très bien se révéler comme la plus récente manifestation de la langue de bois ». (Oustinoff 2010 : 19)

Encore Oustinoff :

[…] la novlangue n’est que l’aboutissement, sur le mode fictionnel, d’une réflexion profonde sur la langue en général et sur son utilisation dans l’espace public en particulier – et pas seulement dans les régimes totalitaires. Il est donc facile, notamment, de parler de novlangue en démocratie. (2010 : 17)

De ce binôme, novlangue et démocratie, on peut tirer le corollaire suivant : le grillese, en tant qu’arsenal hors-norme d’un « parler vrai » qui fait de la place publique et de la place virtuelle d’Internet sa bruyante caisse de résonnance, semble bien se révéler, à maints égards, comme la performance la plus récente d’une nouvelle novlangue en régime démocratique. Derrière Grillo- l’orateur, le grillese abolit toute forme d’argumentation horizontale et passe de bouche en bouche, de blog en blog sans postuler, en réalité, de véritables sujets énonciateurs. Au-delà de l’audible et du dicible propres au langage en tant que communication, le grillese représente « le lexique des temps féroces » dont a parlé le politologue Ilvo Diamanti32, tout en réalisant, en vertu de sa force d’érosion, ce que Orwell décrivait à propos de la duckspeak – la « canelangue » : « Ce n’était pas le cerveau de l’homme qui s’exprimait, c’était son larynx. La substance qui sortait de lui était faite de mots, mais ce n’était pas du langage dans le vrai sens du terme » (cit. in Dewitte 2010 : 51).

Ce qui nous permet de gloser : le grillese, ce n’est pas « du langage dans le vrai sens du terme », mais ce n’est pas non plus de la norme – et du discours – « dans le vrai sens du terme ».

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SANTONE Laura (2014), « Quand la politique tire la langue : le « Vaffa day» du M5S », Mots, 106, p. 87-103.

SANTONE Laura (2015), « Le blog de Beppe Grillo et les “tsunami tour(s)” du langage : polémique, violence verbale et effet “carnaval” via le web », dans Auboussier Julien et Toni Ramoneda (dir.), L’Europe en contre-discours, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, p. 147-162.

SARFATI Georges-Elia (2008), « Discours et sens commun », Langages, 170, p. 92-108.

SIBLOT Paul (2001), « De la dénomination à la nomination : les dynamiques de la signifiance nominale et le propre du nom », Cahiers de parxématique, 36, p. 189-214.

SIBLOT Paul (2007), Nomination et point de vue : la composante déictique des catégorisations lexicales, dans Cislaru Georgeta et al. (dir.), L’Acte de nommer. Une dynamique entre langue et discours, Paris : Presses Sorbonne Nouvelles, p. 25-38.



Notes de bas de page


1 Voir là-dessus l’article que S. Novelli a rédigé pour l’encyclopédie en ligne Treccani, <http://www.treccani.it/magazine/lingua_italiana/scritto_e_parlato/grillese.html>
2 Comme il s’est avéré toutes les fois que quelqu’un des députés du M5S a osé contredire les positions de Grillo et de Casaleggio, considéré ce dernier comme « l’éminence grise » du mouvement.
3 <Le Monde.fr>, 18 septembre 2007.
5 Cfr. Greimas & Fontanille, 1991.
7 De ce livre sera réalisé en 2006, par James Mc Teigue, le film homonyme.
8 Au Vaffa-day de Bologne feront suite le Vaffa-day de Turin, le 25 avril 2008, et celui de Gênes, le 1er décembre 2013.
9 Avec ce néologisme on désigne les adeptes de Grillo. Il vaut la peine de signaler, à ce propos, que le mot « grillini » fait partie, avec « tsunami », des entrées répertoriées par L. Pagliasco dans Il Crollo. Dizionario semiserio delle 101 parole che hanno fatto e disfatto la Seconda Repubblica, Editori Internazionali Riuniti 2013. Les médias français en proposent une gamme de traductions, qui vont de « grillons » à « grillistes », jusqu’au syntagme adjectival « vague grilliste ».
10 « Tous dehors. Vous avez détruit notre Pays. Nos vaffanculo sont pour vous […] Exercez votre droit à ne pas vous faire enculer » ; dorénavant c’est moi qui traduis les posts tirés du blog de Grillo en restant fidèle à la graphie originale.
12 « Je ne suis pas d’accord de ne pas aller voter, moi, j’y vais, et sur le bulletin j’écris un grand vaffanculo ! ».
13 « Ne votez pas, ils ne cherchent que l’immunité, tous dehors […] Bon vaffanculo à tous Ehh Ehh Ehh ».
14 « Telecom vaffanculo ! Etat italien vaffanculo ! […] voleurs et bâtards, merde à tous ! ».
15 « cher père noël, je voudrais qu’une météorite tombe sur Rome ! On me dira : mais tu es fou, perdre un patrimoine artistique comme le colysée, la fontaine de trêve, piazza navona et la rome antique. Je m’en fous ! […] Avec affection, ton Luigino / luigi verruti (fanculosilvio) » ; http://www.beppegrillo.it/2008/12/lettera_a_babbo.html
16 « Noi parliamo alla pancia del Paese/nous parlons au ventre du Pays », Grillo dit à ses adeptes de la page de son blog ; http://www.polisblog.it/post/168431/beppe-grillo-riunione-movimento-5-stelle
17 Alors que l’actuel Président Sergio Mattarella a été salué par Grillo comme « une discrète victoire ».
18 Syntagmes où les axiologies passent par les nouvelles propriétés attribuées à la personne titulaire d’un nom propre. Voir, à ce propos, D. Lagorgette (2004, 2012) et D. Perret (1968).
21 « Oltre/Outre » sera, de façon symptomatique, le mot d’ordre du Vaffa-day de Gênes.
22 C’est la théorie phylogénétique des émotions, qui « nous permet – écrit Fónagy – de retrouver les traces du combat ancestral dans la phonation furieuse ou haineuse, au niveau sublingual – pharyngé, laryngé et pulmonaire – considéré à bon droit comme archaïque par rapport à la cavité buccale » (1983 : 49).
24 Image capturée sur le site http://www.beppegrillo.it/immagini/immagini/auguri_agli_onesti.jpg, consulté le 7 juin.
25 Pour les relations entre le grillese et le carnavalesque on trouvera une réflexion plus approfondie dans Santone 2015.
26 Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, ad vocem…
27 Emblématique, à ce propos, le « Tsunami tour », soit la tournée électorale qui, au lendemain du premier « Vaffa-day », portera Grillo du nord au sud de l’Italie au bord d’un camping-car. Le mot « tsunami » associé par Grillo à sa campagne électorale jouait, visiblement, sur la mémoire du mot, en évoquant en arrière-fond la vague géante du séisme qui avait déferlé sur les côtes de l’Indonésie en 2004.
28 “Nous sommes populistes, nous parlons au ventre des gens”, http://www.huffingtonpost.it/2013/10/30/grillo-populisti-pancia-gente_n_4176285.html
29 Cela dit, il ne faut pas oublier le rôle stratégique également joué par G. Casaleggio au sein du M5S. Voir Santone 2014.
30 Voir M. Oustinoff (2010 : 18).
31 Je fais allusion, bien évidemment, à Goffman 1974.
32 L’expression avait été utilisée par Ilvo Diamanti pour désigner le vocabulaire d’une seconde République de plus en plus en crise et qui confond la « vulgarisation » avec la « vulgarité ». Cfr. Lessico dei tempi feroci, <Repubblica.it>, http://www.repubblica.it/rubriche/bussole/2013/03/30/news/lessico_tempi_feroci-55621208/

Notes de bas de page


* Mouvement Cinq Etoiles.



Pour citer cet article


Santone Laura. Au-delà de l’audible et du dicible. Sur le grillese de Beppe Grillo et du M5S*. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 16. Discours hors-normes, constructions sociales, 1 février 2016. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4951. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378