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16. Discours hors-normes, constructions sociales

Article
Publié : 1 février 2016

Discours hors-normes dans le champ de l’accompagnement à la recherche d’emploi : une ressource cognitive, une promesse d’émancipation


Marc Glady, Maître de Conférences de Sociologie, Université Paris-Dauphine

Résumé

Quel sens y-a-t-il à parler de discours hors-normes à propos de l’accompagnement des chômeurs ? L’article évoque d’abord trois raisons qui rendent la définition de cette notion fluctuante et son identification difficile : l’hétérogénéité des cadrages choisis pour construire l’analyse sociologique, la multiplicité des orientations normatives de la pratique sous l’effet d’une diversité d’orientations professionnelles et enfin l’incertitude pratique sur les normes qui s’appliquent en situation. Partant de travaux sociologiques qui témoignent néanmoins de l’intérêt de rendre compte de pratiques discursives atypiques dans ce champ, l’article plaide pour une Analyse du Discours qui délaisse les catégorisations en surplomb pour privilégier le repérage de formes langagières par lesquelles l’énonciation elle-même désigne des discours hors-normes. Nous montrons que ceux-ci s’instituent dans un déport, un a contrario, ou encore la négation des discours de la formation discursive de l’accompagnement. Quatre formes sont alors distinguées : le hors-normes comme pratique discursive empêchée, le hors-normes comme suspension des injonctions de la formation discursive de l’accompagnement, le hors-normes comme discours de dénaturalisation, et enfin le discours hors-normes comme contre-norme soutenant un travail d’émancipation du bénéficiaire.


Table des matières

Texte intégral

Les travaux qui ont pris la relation d’accompagnement pour objet d’analyse sont nombreux, tant en sociologie (Orianne 2005 ; Vrancken & Macquet 2006 ; Divay & Balsani 2008 ; Demazière 2013) qu’en psychologie sociale (Fustier 2004), clinique (Cifali & al. 2010), sciences de l’éducation (Boutinet & Pineau 2002 ; Boutinet et al. 2007 ; Paul, 2004), sciences politiques (Dubois, 2003), sciences du langage (Fillietaz, 2009 ; De Saint-Georges, 2011), etc. Dans ce paysage, notre propos limite le spectre à l’accompagnement des chômeurs et adopte un point de vue d’analyse du discours. On peut décider en effet qu’en tant qu’activité relationnelle et pratique discursive, l’aide aux demandeurs d’emploi ne relève pas seulement d’une sociologie de l’emploi et du chômage, d’une sociologie des politiques publiques ou d’une sociologie des professions, mais qu’elle relève aussi d’une sociologie du langage.

Nous explorons dans une première partie les caractéristiques du champ de l’accompagnement en essayant de repérer dans les formes de normativité qui s’y déploient, les conditions d’une production discursive qui s’érigerait ou se caractériserait comme hors-normes. Si l’on part des tendances normatives qui traversent ce champ sous l’effet des politiques publiques, des contraintes de gestion des organismes impliqués, de la professionnalité des acteurs, de la nature des dispositifs engagés, des formats relationnels qu’ils induisent dans le suivi des chômeurs, la question des discours hors-normes se présente d’une manière pour le moins paradoxale. Trois raisons peuvent l’expliquer. L’hétérogénéité des cadrages choisis pour construire l’analyse sociologique, la multiplicité des orientations normatives de la pratique sous l’effet d’une diversité d’orientations professionnelles, enfin l’incertitude pratique sur les normes qui s’appliquent en situation, rendent la définition du hors-normes fluctuante et son identification difficile.

Partant de travaux récents qui témoignent néanmoins de l’intérêt d’un repérage, nous montrerons que si l’on veut éviter les herméneutiques indécidables si fréquentes en sociologie (Ramognino 1999 ; 2007), il nous faut séparer le jugement d’identification du discours hors-normes des formes langagières par lesquelles il se réalise, c’est-à-dire privilégier un niveau (autonome) de description et d’interprétation linguistique distinct de toute évaluation sociale. L’identification du hors-normes est un acte « esthésique » (Molino 1989) qui procède d’une réception et catégorisation sociale, le discours hors-normes relève lui d’un niveau neutre d’analyse des formes langagières.

A l’issue de ce parcours sur la notion et compte-tenu de ces spécifications, nous décrirons sans intention d’exhaustivité quatre figures typiques de surgissement du hors-normes dans les discours de conseillers-emploi ou de bénéficiaires.

Prise dans l’absolu, la question du hors-normes a peu de sens en sociologie, si ce n’est comme notion de sens commun, associée à un jugement d’évaluation. Par définition, les discours sociaux sont normés, le social étant une des principales formes de normalisation des conduites et des discours, à l’échelle anthropologique. Chez Max Weber (1971), la normativité est même une des quatre dimensions constitutives de l’action sociale. Le débat wébérien sur les formes de rationalité de l’action montre bien que le jugement d’irrationalité de certaines conduites (la thésaurisation sans consommation des capitalistes dans l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme par exemple) est contingent et réversible et qu’il s’effondre dès lors qu’on rapporte ces dernières au système de valeurs pratiques et de normes qui les commande (les conduites de vie – indirectement liées aux idées religieuses - des calvinistes et de certaines sectes religieuses protestantes). L’action, dès lors qu’elle est sociale, incorpore toujours une valeur normative, que celle-ci relève du plan individuel, collectif ou de la normativité de l’action (Ramognino 2007).

Si, par principe, il n’y a pas de hors-normes dans les discours sociaux, comment travailler alors cette notion ? Nous poserons que les discours hors normes ne peuvent se définir que dans un rapport à des discours dominants, comme la part qui leur échappe, qui les dénie ou qui les subvertit. Ce faisant, on est conduit à les repérer a contrario, c’est-à-dire en prenant pour point de comparaison les normes qui circulent dans les espaces sociaux observés. Or ce repérage s’avère complexe pour trois raisons.

En premier lieu, l’approche des normes dans le champ de l’accompagnement se révèle plurielle et ambivalente. En effet, le contenu, les formes de diffusion et l’opérativité de ces normes varient largement selon le point de vue choisi pour construire l’observation. Les solutions théoriques et techniques adoptées par les sociologues conduisent tantôt à mettre l’accent sur des processus représentationnels qui s’énoncent au niveau macrosociologique : celui des politiques publiques (Barbier 2002) ou des grands organismes comme l’OCDE (Gayon 2009) qui assurent la reproduction des idéologies d’emploi dominantes, tantôt à focaliser le plan micro-sociologique des pratiques : celui de la normativité du travail des conseillers-emploi et de la relation d’accompagnement (Benarrosch 2007). Sans parler du plan méso-social des règles propres aux dispositifs et aux instruments sociaux, au fonctionnement des structures professionnelles, au développement des politiques territoriales, aux négociations collectives, qui contextualisent largement les résultats de l’analyse sociologique. D’un niveau à l’autre, ce ne sont pas exactement les mêmes processus de régulation, ni les mêmes « contenus » normatifs qui sont mis en évidence. Certes, on peut établir des rapprochements ou des correspondances : aux normes d’activation saisies au plan des politiques publiques (Conter 2011), on sera tenté par exemple de faire correspondre les normes de « bon chômeur » (Demazière 2011) ou de tri des chômeurs (Lavitry 2009) qui semblent directement induites des injonctions publiques au plan de la relation d’accompagnement. Mais on voit bien que cette « traduction » ne va pas de soi, car s’interposent entre les deux plans tout un ensemble de déterminations politiques, économiques et sociales, qui transforment considérablement le contexte normatif des situations, rompant de cette façon la continuité de l’analyse. Les injonctions d’activation des chômeurs ne résonneront pas de la même manière pour les agents de Pôle Emploi soumis à la pression des directives de l’Etat ou pour des structures associatives comme l’Apec (Association pour l’emploi des cadres) centrées sur le conseil en évolution professionnelle ou le suivi des mobilités. De même, le statut d’auto-entrepreneur peut être pensé comme une fragilisation de la norme d’emploi ou à l’inverse comme l’horizon d’un projet à l’aune d’une nouvelle norme d’emploi, selon que l’on se situe au plan de la réflexion sur les politiques publiques et de la lutte contre la précarisation ou que l’on analyse le travail d’accompagnement individuel des chômeurs.

Une deuxième difficulté à faire émerger le hors-normes à partir d’un point de repérage normatif dont il représenterait l’antithèse, tient à la multiplicité des pratiques, qui non contentes de varier en fonction des situations, des dispositifs, des référentiels, des types de publics, se spécifient également en rapport à la professionnalité des acteurs de l’accompagnement, de leur formation et de leur trajectoire, du sens qu’ils donnent à leur activité, des modèles techniques, relationnels, pédagogiques, voire idéologiques, sur lesquels ils s’appuient et qui ne sont que partiellement déterminés par les institutions dans lesquelles ils opèrent. Accompagner est certainement un métier, mais n’est pas à ce jour une profession entièrement unifiée et stabilisée. Largement concurrentiel, le champ de l’accompagnement des demandeurs d’emploi donne à voir des modalités hétérogènes de « travail sur autrui » (Dubet 2002). Et l’espace contractuel de l’interaction, bien que soumis à des tentatives de normalisation par le haut qui ne manquent pas de traverser les discours et d’y laisser des traces visibles, reste largement ouvert aux différences de positionnement et de registres d’action (Demailly 2009 ; Paul 2002). Il n’est pas identique en effet « d’individualiser les parcours dans un culte de la performance et de l’excellence », de « s’atteler à atténuer les souffrances générées par l’évolution des parcours pour soutenir les subjectivités », ou encore d’accompagner dans le sens d’aider à élaborer un « contre-projet qui suscite une réflexion critique sur les obstacles majeurs à la subjectivation », notamment ceux qui empêchent de pouvoir se mobiliser, de maintenir le lien social, de s’inscrire dans une mobilité assumée et non pas simplement contrainte, et de se repositionner dans une démarche globale de formation et de développement professionnel (Bachelart 2002 : 110). On voit que la normativité de l’action varie suivant les modèles d’intervention, et que par conséquent tout discours professionnel peut toujours être envisagé et considéré comme le hors-normes d’un autre.

Un troisième obstacle au repérage du hors-normes est typiquement lié aux conséquences du « débat de normes » qui anime toute « activité de travail » (Schwartz 2004). Du fait qu’elles viennent buter sur une situation singulière, les normes par définition abstraites font toujours l’objet d’une re-normalisation, c’est-à-dire d’une appropriation qui rejoue et déplace les « normes antécédentes ». Or le travail d’accompagnement, sous-tendu par des compétences relationnelles et communicationnelles peu formatables, résiste à toute taylorisation. Même préconstruites par les dispositifs publics dans lesquels elles s’inscrivent et traversées par des injonctions venant d’en haut, les situations d’accompagnement présentent une certaine plasticité. Elles prennent notamment la forme d’interactions ouvertes et a priori faiblement structurées, où face aux situations complexes vécues par les bénéficiaires, « les partenaires produisent, progressivement et de façon tâtonnante, les normes de leur interaction » (Foucart 2009 : 14). Au-delà des savoir-faire de l’interaction ou de la négociation, le travail des professionnels doit s’appuyer sur des compétences interprétatives, qui ne sont pas codifiées dans des référentiels, parce qu’elles sont le produit de la pratique et de l’expérience (Demazière 2013). Les débats éthiques qui s’instaurent (qu’ils soient intra-individuels, duels ou portés dans l’enceinte du collectif de travail) déplacent et reconstruisent en permanence les frontières de la norme et du hors-normes. Cette propriété structurelle du métier conduit à intégrer le hors-normes à la norme, à l’instar de ces conduites au guichet décrites par Dubois (2003), où les fonctionnaires des allocations familiales remplissent les bordereaux en inventant des réponses pour protéger les allocataires. Chez les conseillers-emploi également, c’est l’incertitude et l’instabilité des normes qui dominent.

Pour incertain qu’il soit au plan de sa construction théorique, le hors-normes se révèle néanmoins pertinent pour rendre compte de pratiques discursives qui se réclament d’orientations normatives atypiques. Nous re-questionnons ici trois travaux publiés, qui donnent un possible contenu à la notion.

1/ L’article déjà ancien, mais toujours d’une grande pertinence, de Revuz (1993) montre comment la « clinique du rapport au travail » ouvre à une écoute différente des chômeurs et fait surgir un autre discours que celui de la gestion normalisée de la recherche d’emploi. Partant du constat d’une déperdition de l’expérience clinique des conseillers-emplois, faute d’instances collectives ouvertes à l’analyse de pratiques et d’un relais auprès des responsables institutionnels chargés des politiques de traitement du chômage, l’auteur s’interroge sur les conditions de refoulement des savoirs et compétences cliniques investis dans le quotidien de l’accompagnement. La naturalisation d’outils d’objectivation des chômeurs et de procédures techniques d’évaluation des personnes issues des pratiques dominantes du recrutement et de la gestion de personnel, mais aussi la pression des flux et les contraintes économiques des institutions d’accompagnement conduisent à un aplatissement instrumental des pratiques, qui empêche tout travail d’exploration de la problématique psychique du bénéficiaire dans ses rapports aux dimensions économiques, techniques, organisationnelles, sociales du travail. Cette exploration empêchée relève bien pour nous d’une pratique discursive hors-normes. Lui donner droit de cité devrait conduire, selon l’auteur, à favoriser des interactions centrées sur le déploiement de l’opacité du signifiant « travail ». Il s’agit alors d’explorer des dimensions bien différentes de celles induites par les injonctions normatives des dispositifs publics, comme par exemple : l’approfondissement de la place du travail et de sa fonction « contenante » dans l’économie psychique du sujet, une attention plus aigüe à l’activité réelle du travail dans la trajectoire du sujet, une recherche de réinscription de la souffrance personnelle dans l’horizon politique et social de la crise du travail, la mise à jour d’équivalences symboliques entre les dimensions statutaires, salariales, techniques et éthiques de l’emploi, etc.

2/ Le travail d’I. de Saint-Georges (2011) sur « les dynamiques langagières de l’accompagnement » montre comment une situation d’incertitude et de conflit plus ou moins explicité sur les normes dans un groupe d’accompagnants aboutit à des formes de compromis, qui ne résolvent toutefois pas certains dilemmes et controverses du métier. Nous sommes typiquement dans le cas, évoqué plus haut, d’incertitude sur les normes. Face à la résistance d’un bénéficiaire à s’approprier les propositions qui lui sont faites, un groupe de formateurs d’une association d’insertion par le travail invoque différentes normes professionnelles (aider à la décision sans décider à la place de la personne, continuer à accompagner même si le bénéficiaire met l’institution dans la position paradoxale de ne pouvoir le faire, se refuser à toute ingérence dans la vie privée du bénéficiaire, se refuser à se débarrasser d’un bénéficiaire qui ne joue pas le jeu de l’institution), sans parvenir à résoudre l’impuissance dans laquelle ils se trouvent. Le hors-normes peut être travaillé ici en rapport à l’aspect paradoxal de la dimension performative de l’interaction d’accompagnement, qui tente de manière dialogique d’articuler délibération, non-ingérence, et sensibilisation du bénéficiaire, sans parvenir à résoudre un conflit de normes : ne rien imposer au bénéficiaire, mais l’orienter néanmoins vers un comportement propice à une réinsertion réussie, comportement auquel le bénéficiaire se refuse. Le hors-normes de l’accompagnement se joue dans l’intégration de deux orientations normatives contradictoires : « d’une part l’accompagnateur est celui qui ne doit pas juger, faire acte d’autorité, imposer (il doit laisser l’individu libre de ses choix). D’autre part, on dirait bien que ‘l’accompagnateur ne peut pas ne pas accompagner’ (pour adapter la célèbre formule de Bateson). Il doit bien ‘faire quelque chose’. Cette tension entre deux postures contradictoires amène […] à une curieuse forme de résolution qui consiste à ‘enjoindre au stagiaire d’agir librement’, ce qui est vécu par lui comme l’expression d’une ‘autonomie contrainte’« (De Saint-Georges 2011 : 71).

3/ Les recherches de C. Trombert (2013) sur les formes de « contre-expertise militante dans l’accès aux droits sociaux » nous permettent de circonscrire un troisième domaine de pertinence du hors-normes. La focalisation sur les ressources cognitives des bénéficiaires dans la définition de leur situation montre comment ceux-ci sont parfois capables de mobiliser les outils et les règles des institutions pour produire une « contre-expertise de l’usager », qui l’emporte sur l’expertise institutionnelle des personnels d’accompagnement. Le hors-normes prend ici la forme d’un travail cognitif et interprétatif dans des situations d’attribution rendues complexes par l’individualisation des droits. Jouant de l’insécurité juridique (termes repris à Dubois 2005) qui élargit le champ de l’interprétation des cas, ces usagers, réunis en collectifs de chômeurs, se mobilisent pour intervenir au guichet. Là où la norme est d’instruire la magistrature sociale (Astier 2000) dans le cadre d’un colloque singulier entre le chômeur et le conseiller (lequel est détenteur d’un pouvoir discrétionnaire et domine la situation du fait de l’asymétrie dans l’information légale et réglementaire), ces collectifs de chômeurs demandent à ce que l’interaction soit publicisée pour pouvoir contrôler les règles mobilisées par les agents d’accompagnement et contester les décisions d’attribution. Ainsi refusent-ils la norme de personnalisation qui vise à individualiser les droits sociaux en expertisant les comportements d’un bénéficiaire isolé dans un rapport de gré à gré au conseiller. Ils ont compris que l’individualisation de la procédure est un instrument de pouvoir et ils tentent par leur action organisée de défaire la « descente en singularité » et d’imposer une remontée en généralité juridique. De même, loin de satisfaire à l’injonction biographique (Astier et Duvoux 2006 ; Delory-Momberger 2010), ils cherchent à « protéger leur vie privée de la connaissance et de l’emprise des professionnels de l’insertion », essayant « d’en dire le moins possible […] afin de ne pas donner de prise, de ne pas se faire coincer dans un projet, et de pouvoir durer dans les dispositifs de prise en charge » (Trombert 2013 : 13). Cela passe par la fabrication de récits civils, flous et faux, destinés à satisfaire la magistrature sociale, tout en protégeant le « texte caché » de leur individualité. A l’injonction à l’autonomie et à l’implication dans un projet d’insertion validé par l’institution, ils opposent, non sans ironie et distance, une autonomie de fait qui passe par la volonté de cloisonner « les sphères du travail précaire, des droits sociaux, des loisirs, des passions personnelles ». Trombert (ibid.) montre comment ce comportement hors-normes (au sens où il n’est pas celui attendu par l’institution) se marque précisément par des différences dans le sens attribué à certains termes. On croirait entendre ici les analyses de M. Pêcheux1 (1990 :148), dans lesquelles celui-ci remarque le changement de sens des mots lorsqu’ils passent d’une formation discursive à l’autre. « Projet » par exemple est un vocable partagé avec les conseillers, mais il « sonne faux quand l’institution l’emploie ». Celle-ci pense « projet réaliste, réalisable à court-terme et faisant sortir par l’emploi de l’assistance », « alors que le rapport au projet des interviewés est existentiel et non centré sur le résultat des ‘marchés sociaux’ procurant revenu, statut et reconnaissance sociale ». Les projets des chômeurs politisés sont privés et non « monétisables », ils ont une valeur d’usage plus qu’une valeur d’échange.

Au regard de ces trois recherches, le hors-normes délimite tantôt un discours empêché, porteur d’une logique autre (Glady v.d. 2016b, à paraître), tantôt un discours paradoxant (pour reprendre ici le concept de De Gaulejac & Hanique 2015), c’est-à-dire porteur d’orientations normatives contradictoires qui peinent à s’assembler, tantôt enfin – et ceci du côté des accompagnés - un discours qui retourne ou subvertit la norme (d’individualisation de l’accompagnement) en donnant l’impression de s’y soumettre.

Dans son article intitulé « normes sociales, normativités individuelle et collective, normativité de l’action », N. Ramognino (2007) explore le problème de la configuration conceptuelle de la norme en sociologie. Elle montre l’hétérogénéité des approches : d’une conception substantialiste ou intellectualisée de la norme à un modèle procédural ; de l’ordre normatif durkheimien fondé sur la complétude et la contrainte de la norme, à l’hétérogénéité et à la concurrence des normes, en passant par divers modèles de régulation, ou par les approches interprétatives vs naturalistes de la norme. Pour avancer sur la voie d’une cumulativité et rassembler dans un même tableau ce que ces approches opposées focalisent, elle propose « un langage de description, fondé sur l’hétérogénéité des dimensions et des plans d’observation, langage d’observation susceptible d’articuler les échelles d’analyse globales et locales » (Ramognino 2007 : 13). La solution trouvée par l’auteure est stimulante : la norme comme outil cognitif et l’institution comme dispositif cognitif collectif rendent compte des variations conceptuelles de la norme, c’est-à-dire à la fois des normes intellectualisées, des normes pratiques culturelles ou naturelles et des normes collectives (Ramognino 2007 : 39).

Nous proposons que ce langage de description ne se déploie pas seulement dans l’ordre d’une théorie de la connaissance sociologique mais qu’il trouve une correspondance méthodologique au plan de l’analyse empirique. La solution théorique d’un ordre normatif comme institution cognitive collective nous semble être de nature à rendre compte aussi bien de la variété des normes substantielles dans le champ de l’accompagnement (les orientations des politiques publiques, l’évolution des lois et des textes juridiques, les injonctions pesant sur les acteurs, les représentations collectives s’imposant à eux, les référents formatifs idéologiques des conseillers, les normes de gestion qui encadrent leur action) que des formes procédurales qui guident la normativité des pratiques (la normativité technicisée inscrite dans les outils et logiciels, les formats d’interaction, les routines d’organisations temporelles et spatiales des professionnels, etc.).

Or c’est ici qu’intervient la question de l’identification du discours hors-normes. Nous avons suggéré que cette identification relevait d’un jugement, d’une perception ou d’une catégorisation sociale. C’est en tant qu’acteur social que nous identifions tel discours comme atypique, sortant de l’ordinaire, etc., sur la base d’un ensemble de connaissances d’arrière-plan, c’est-à-dire que nous l’évaluons par rapport à des référents normatifs et/ou à l’intérieur d’un système d’attentes. Le hors-normes comme jugement social fait notamment intervenir ici l’appréciation du degré de « normalité » du discours dans une situation donnée.

Or il nous semble que ce jugement social fragilise l’identification du hors-normes, pour les raisons que nous avons évoquées plus haut. Si la catégorisation dépend de la manière dont ce discours est perçu en rapport à des savoirs sociaux, il y a fort à parier que la recherche sociologique reste engluée dans le relativisme et les débats de normes qui font l’ordinaire des situations profanes. En effet, le jugement reste dépendant de la reconnaissance des dimensions sémantiques du discours, sans parvenir à se donner des instruments d’analyse susceptibles de contrôler l’interprétation du chercheur. Le repérage du discours hors-normes confond alors le plan esthésique de la réception des discours et celui de la matérialité langagière, produite par les usages des acteurs, et que N. Ramognino (1999) à la suite de Molino (1989) caractérise comme le « niveau neutre », relevable de l’analyse linguistique2. Ainsi, c’est à l’aune d’interprétations sociales préalables et indécidables que sont catégorisés les matériaux discursifs et non à partir de leurs propriétés linguistiques.

A cet argument, s’ajoute un second. Dans son texte, N. Ramognino (ibid.) nous alerte sur l’erreur consistant à confondre les « objets virtuels » de la sociologie et les factualités sociales et historiques. Mêmes si les premiers se donnent comme la représentation scientifique des secondes, ils ne sauraient être confondus. Les normes sont des abstractions scientifiques, qui sont prises dans des théories sociologiques partielles. Les factualités sociales et historiques, y compris lorsqu’elles prennent la forme de discours, obéissent quant à elles à différents types de normativité (autonomie individuelle, normativité collective, normativité de l’action et des artefacts sociaux) qui dépendent plutôt d’une anthropologie générale. Il convient donc de se donner les moyens de décrire ces dimensions anthropologiques, en particulier ici dans leur atypicité, sans les préconstruire par le jugement sociologique. Nous ne souhaitons pas rabattre le plan des objets virtuels sur les factualités sociales, mais au contraire autonomiser dans un premier temps un niveau d’analyse des matérialités langagières. L’Analyse du Discours offre un ensemble de catégories d’analyse pertinentes pour rendre compte des composantes cognitives et discursives des normes, comme nous cherchons à le montrer maintenant à partir d’éléments de corpus3.

Soit l’exemple d’un matériau discursif, donné à voir dans l’ouvrage coordonné par Didier Fassin (2013)4 :

« La difficulté, c’est qu’on est de plus en plus dans une question de rentabilité et de production, et beaucoup plus sur l’emploi direct, alors que c’est impossible sans un travail en amont sur le projet professionnel pour identifier des cibles, voir si le projet est réaliste et tenable en prenant en compte l’approche globale de la personne : comment elle se situe, le contexte dans lequel elle est, les besoins qu’elle a. Le problème, c’est qu’on est sur un axe emploi qui prend beaucoup de temps et qui est important parce que les subventions sont données sur cet axe alors qu’en amont tu dois travailler beaucoup de choses » (Fassin v.d. 2013 : 325)

Ce fragment présente un enchaînement de deux énoncés en relation paraphrastique, construits sur une structure identique. Celle-ci articule une thématisation5 : la difficulté, c’est que…, le problème, c’est que…, et un marqueur d’opposition dans une formule argumentative du type :

«  A non B alors que [AB] ».

avec A = Une question de rentabilité et de production, l’emploi direct, un axe emploi, beaucoup de temps, important, les subventions sont données sur cet axe ;

et B = un travail en amont sur le projet professionnel, identifier des cibles, voir si le projet est réaliste, l’approche globale de la personne, le contexte dans lequel elle est, les besoins qu’elle a, en amont, travailler beaucoup de choses.

Cette structure ouvre deux mondes possibles en relation de contradiction. Dans le premier (monde réel), A sans B peut être vrai tandis que, dans le second (monde contrefactuel), si A est vrai B doit l’être aussi. Le monde réel est celui de la norme exogène pesant sur les institutions d’accompagnement (favoriser le placement), alors que celui dans lequel prévaut la logique professionnelle est un monde contrefactuel, porteur d’une norme endogène : l’accompagnement vers l’emploi n’a pas de sens, sans un accompagnement sur le projet global d’insertion du jeune. On retrouve les deux sources de régulation (régulation autonome et régulation de contrôle) propres au modèle de J.D. Reynaud (1991). Mais le conflit de normes marque largement le refoulement de la norme professionnelle au bénéfice de la norme institutionnelle.

Ce fragment n’est pas choisi pour rien par les auteurs du chapitre. Il met en évidence de façon emblématique le travail d’accompagnement empêché par les injonctions des politiques publiques et des instances de financement. Sous le poids des contraintes économiques et des nouvelles normes d’activation, un travail biographique, plus global que la visée de placement parce qu’il porte sur le projet de vie du jeune, devient en quelque sorte le hors-normes de la pratique professionnelle. C’est tout le travail interactionnel d’étayage et de renforcement psychosociologique qui est nié par les nouveaux modes de financement des institutions qui privilégient la seule visée instrumentale du placement.

Les sociologues réunis autour de Fassin peuvent alors expliquer la plainte des conseillers de ces missions locales. Ceux-ci ne retrouvent pas dans les modes opératoires qu’on leur impose le sens du métier et les motivations qui les ont poussés à l’exercer. Une mission locale accueille des jeunes de 16 à 25 ans déscolarisés et à la recherche d’un emploi ou d’une formation. Le principe est celui d’un « accueil inconditionnel ». Ces jeunes ont connu généralement des parcours de galère, de violence, de mauvais traitement dans la famille, de délinquance et parfois même de condamnation. Pour les conseillers-emplois, il s’agit avant tout de les accompagner socialement, de travailler sur leurs conditions de vie et sur des solutions susceptibles de leur apporter de la stabilité. Cela explique pourquoi ils privilégient la définition d’un projet professionnel sur le placement direct dans l’emploi. Or sous l’effet des réorientations managériales de l’action des missions locales, le travail des conseillers est soumis à une évaluation chiffrée qui prend en compte le nombre de jeunes placés sur un emploi, mais ignore la part sociale de leur action. L’imposition d’objectifs chiffrés remplace ainsi progressivement le travail social par un effort de mise en adéquation des jeunes au marché du travail. Pour les auteurs de l’article, ces tendances conduisent à des procédures de sélection des jeunes, favorisant les profils qui sont les plus près de l’emploi et les moins démunis, car cela permet de maintenir des niveaux de subventions susceptibles de faire tourner la mission locale. Ce n’est pas sans affecter la représentation que les conseillers ont d’eux-mêmes et de leur travail, puisque la mission sociale dont ils se sentent investis, qu’ils conçoivent comme la valeur de leur métier et qui est d’ailleurs à l’origine de la création de l’institution en 1982, est déniée au profit d’un nouvel objectif : celui de trouver un emploi aux jeunes en collaboration avec d’autres organismes comme Pôle-Emploi.

L’analyse qui suit est tirée d’une enquête mise en place dans un grand organisme associatif de conseil en mobilité professionnelle, où nous avons suivi plusieurs bénéficiaires et enregistré leurs interactions avec les consultants. La bénéficiaire a 38 ans, elle est ingénieur dans un grand groupe de biologie industrielle et s’interroge sur son développement de carrière dans cette entreprise où elle se sent bloquée. Malgré l’enthousiasme dont elle témoigne pour s’approprier le programme de travail qui lui est proposé par la consultante (séquencer la démarche, utiliser les outils de l’organisme d’accompagnement pour « structurer sa réflexion », « se mettre en veille sur le marché », identifier ses compétences et les mettre en relation avec des réalisations professionnelles), différents indices montrent qu’elle ne se donne pas les moyens de s’approprier la démarche raisonnée d’investigation qui lui est proposée. En particulier l’absence totale de travail d’une séance à l’autre, malgré les sollicitations de la consultante à utiliser les supports en ligne sur le site de l’organisme. Son enthousiasme à s’inscrire dans la formation discursive de l’accompagnement ne dépasse pas le moment de la rencontre avec la consultante. Loin de se soumettre à la démarche procédurale et formelle qui lui est proposée, elle sature l’espace de l’interaction pour parler d’elle-même, de son rapport à son travail actuel dans le cadre des évolutions stratégiques et culturelles de l’entreprise, de son désir ambivalent de trouver un autre travail. La consultante ne manque pas de rebondir sur les questions que se pose la bénéficiaire, mais il ne lui échappe pas qu’elle n’a ni vraiment envie ni vraiment besoin des « exercices » qu’elle lui propose. Il en résulte ce que nous avons appelé ailleurs (Glady 2016a, à paraître) une « alliance de suspension de la formation discursive », marquée notamment par l’atténuation de l’injonction normative : « il n’y a pas d’urgence », « vous n’avez pas, j’imagine, pas eu le temps », « ce que je trouve intéressant c’est que effectivement vous le fassiez pas peut-être tout de suite, par contre… », « si c’est clair pour vous, vous êtes pas obligée, y a pas obligation de remplir », « si pour le prochain rendez-vous, vous n’avez pas eu le temps de tout faire, ben c’est pas grave ».

La bénéficiaire n’attend pas un « programme à dire » qui lui permettra, tel un sésame, d’ouvrir les portes d’éventuels recruteurs. Les questions qu’elle se pose touchent avant tout à la recherche d’un étayage relationnel qui lui permette de dépasser les promesses déçues d’une entreprise où elle se vit comme bloquée dans sa trajectoire pour franchir une nouvelle étape professionnelle. Cette liberté prise avec le cadre instrumental qui lui est suggéré n’est évidemment pas indépendante du caractère volontaire de sa démarche, dans des conditions objectives de capitaux, de ressources et de trajectoire favorables. L’interaction ne relève pas des dispositifs publics de l’emploi qui conditionnent l’attribution d’indemnités à la preuve de l’activisme du chômeur. L’aide qu’Andrée recherche relève d’ailleurs d’une question de mobilité professionnelle et d’évolution de carrière, pas du chômage. Mais il est remarquable que le modèle procédural d’accompagnement soit ici posé et délaissé, « non investi » par la bénéficiaire, détourné au profit d’une relation qu’elle installe comme une demande de soutien psychosociologique, avec la complicité plus ou moins résistante de la consultante qui cherche avant tout à la protéger de sa fragilité. On peut parler d’une interaction d’alliance de dégagement : alliance à « faire comme si », mais en réalité soutien réciproque dans le fait de tenir à distance les instruments opératoires de l’accompagnement et alliance à ne pas être dominées par le programme normatif de la formation discursive qui est aussi idéologie de l’accompagnement.

Le hors-normes apparaît ici comme le résultat d’une co-construction interactionnelle qui installe un progressif affaiblissement du cadre normatif, un glissement vers une autre manière d’accompagner, sous-tendue par la confiance faite au bénéficiaire et le lâcher prise. On voit que le hors-normes discursif s’invente ici dans la tension avec la contrainte abstraite et formelle de la norme, comme reconnaissance progressive de la pertinence d’une autre pratique discursive. Le hors-normes est ici invention et horizon, en continuité plus qu’en rupture avec la norme.

Alain, cadre supérieur de l’industrie pharmaceutique, 50 ans au moment de l’entretien, a accepté en 2003 un départ accompagné par un cabinet d’outplacement, négocié dans un cadre plutôt constructif de séparation avec l’entreprise. Le suivi a duré un an. Sollicité par l’enquêteur, il produit un discours lisse et prolixe qui décrit parfaitement la méthode, les étapes, les outils de l’outplacement, en montrant comment ils se sont appliqués à sa situation. Son énonciation semble en faire le porte-parole d’une approche à laquelle il adhère et dont il restitue avec pédagogie les différentes composantes. De nombreux marqueurs discursifs témoignent de son appropriation d’une posture « d’entrepreneur de soi-même », propre au discours de l’outplacement et à la formation discursive de l’accompagnement.

Or, un élément d’importance vient relativiser cette interprétation. Il s’agit d’une évaluation qui se formule progressivement, au fur et à mesure du déploiement de l’entretien, à travers des incises à caractère métadiscursif et des thématisations introduites par l’adverbe  :

« Et là, ça m’amène peut-être à une objection, à une remarque, à un point… je ne veux pas appeler ça un point négatif, mais un point d’amélioration que personnellement je vois dans ce dispositif, c’est que… » ; « c’est à ce niveau- que j’ai quelques réserves, c’est-à-dire je trouve qu’ils ne sont pas très actifs, c’est pour ça que je disais passifs » ; « et là je reviens à ce que je disais et c’est là où je les trouve passifs » ; « non, là-dessus ils ne sont pas actifs ».

Charaudeau (1992 : 230-231) note l’effet de « mise à distance » qui s’attache à la particule lorsqu’elle explicite comme ici une désolidarisation à l’égard de l’objet désigné. Façon qu’a le locuteur de donner à voir un questionnement relancé tout au long de l’entretien et qui débouche sur une véritable remise en question du travail des cabinets : 

« ils écoutent, ils vous posent quelques questions, ils vous montrent de l’intérêt, ils vous challengent un petit peu […] mais il n’y a pas de rôle suffisamment actif de leur part en termes de réseaux […] ça ne va pas jusqu’à vous aider ou vous ouvrir des portes, vous voyez ce que je veux dire ? […] Je trouverais personnellement relativement normal qu’ils aillent jusque-là ou qu’ils assurent ce service dans le cadre de leur mission ».

La norme d’activation dont on sait qu’elle se généralise dans la formation discursive de l’accompagnement sous l’effet des politiques publiques, est ici déplacée du plan des demandeurs d’emploi à celui des cabinets d’outplacement et en quelque sorte retournée contre le travail d’accompagnement des consultants. Jusqu’à dévoiler la mystification de la dénomination « d’outplacement » :

« en tous cas ils ne vous casent pas à l’extérieur en tous cas dans le sens où on peut l’entendre, parce que outplacement en anglais c’est ça que ça veut dire c’est : je te trouve un job ailleurs, bah non, ils ne vous trouvent pas un job ailleurs, ils vous aident à construire votre réseau relationnel qui lui pourra de là alors vous permettre de trouver un job ailleurs ».

 Contrairement à leur dénomination, les cabinets d’outplacement ne placent pas ! Bien plus, le mot occulte les contradictions et tensions des rapports sociaux (Gardin 2005), qui se nouent ici autour des pratiques d’externalisation des Ressources Humaines. Il s’agit bien d’une idéologie et d’un masque de la réalité des rapports de domination que l’interviewé dans la situation d’entretien est conduit à dévoiler, contribuant ainsi à la dénaturalisation des pratiques d’accompagnement.

Si la dépendance aux financements conduit certaines structures d’accompagnement à accepter la domination de la norme d’activation quitte à entériner le refoulement du travail social dans le hors-normes, d’autres acteurs institutionnels, au contraire, revendiquent de se positionner autour de pratiques alternatives. Le matériau observé ici ressortit au corpus d’entretiens semi-directifs (évoqué en note 3). L’étudiant qui a une sensibilité clinique a volontairement choisi un petit cabinet de 5 personnes situé dans le 11e arrondissement de Paris, spécialisé dans les bilans de compétences et dirigé par un patron fondateur, qui est psychanalyste. Il veut comprendre en effet comment ce cabinet, avec ses spécificités, trouve à accompagner des dispositifs aussi prescrits ou, comme il le dit, « standardisés » :

« on peut dire que vous avez une vraie vision de votre métier, enfin on peut dire personnelle ou fondée, je ne sais pas quel mot pourrait vous convenir... et comment justement vous pouvez organiser... aménager ce regard avec les contraintes telles que la nécessité par exemple d’aboutir dans certains cas à une formalisation plus ou moins standard qui permet au bénéficiaire de... »

interroge-t-il, avant d’être coupé par l’interviewé :

« je pense que la partie importante de la réflexion que vous allez avoir de ma part ne sera... sera peut-être une critique [très bien !], justement, de cette standardisation, et plutôt un développement de ce que nous pouvons porter ou faire, être dans des démarches qui... qui viennent penser, dire autre chose que cette justement standardisation ».

Dès le départ, les choses sont posées. C’est dans une conception fondamentalement critique, a contrario des normes dominantes du champ, que le cabinet développe sa conception de l’accompagnement. « Vous êtes venu sur un lieu un peu particulier, mais pas plus que d’autres, enfin par rapport à une majorité peut-être j’en sais rien, mais on n’est pas tout seuls, heureusement, à penser le Sujet » explique le dirigeant, énonçant devant l’étudiant le slogan – déjà aperçu par ce dernier sur le site du cabinet - selon lequel « le bénéficiaire n’est pas à normer mais à informer ».

L’A.D. comme description autonomisée du niveau neutre du langage révèle une structure discursive traversée par les négations sur l’ensemble des thématiques de l’entretien semi-directif. Cette formule, susceptible de variations mineures (disparition du premier terme ou inversion de l’ordre syntagmatique entre le second et le troisième terme), est du type : « A, ce n’est pas X, mais Y ». La méthode des classes d’équivalence définie par Pêcheux (1991) montre que cette équation énonciative, lorsqu’on la projette sur le texte de l’entretien, fait surgir un ensemble d’énoncés6 opposant deux positionnements professionnels (pratiques, organisation, référentiels, postures, etc.), qui se caractérisent par des formes de normativité en miroir :

Il s’agit bien d’une énonciation a contrario, qui stigmatise certaines pratiques professionnelles dans le champ, pour définir dans leur envers une autre normativité de l’action, revendiquée en propre : par exemple, ne pas être dans une position de sachant ou d’expert, résister à l’aide immédiate, ne pas chercher à donner de réponse, mais aider le bénéficiaire à re-questionner et à élaborer à partir de son histoire ; ne pas mettre en risque la personne, ne pas la mettre dans un idéal impossible (comme lorsqu’on laisse miroiter des possibilités de reconversion farfelues pour les casser dans un deuxième temps), mais entendre sa capacité à « pouvoir » se projeter et soutenir son désir de changement, etc. La négation induit une position énonciative de contestation d’une professionnalité posée comme standardisée, normée7. On peut dire qu’elle exprime une forme de revendication d’un discours hors-normes, y compris dans ses dimensions commerciales, même si ce hors-normes peut être destiné à devenir une autre norme, une contre-norme, du côté du développement personnel ou d’une clinique biographique (Niewiadomski 2012). On voit toutefois que c’est celui qui endosse ce discours, le locuteur, qui définit le hors-normes, et non le chercheur qui, à partir de ses connaissances du terrain, produirait une catégorisation sociale.

A la question définitoire : comment caractériser le discours hors-normes de l’accompagnement, nous avons substitué la question : qu’est-ce que les discours sur l’accompagnement délimitent eux-mêmes comme hétérogénéité normative ? Cette substitution n’est pertinente que si l’on accepte d’adopter le « langage de description » proposé par N. Ramognino (2007), et de penser le champ de l’accompagnement comme une institution cognitive collective dans laquelle se développent des rapports différenciés aux normes, elles-mêmes entendues comme des outils cognitifs. Dans cet espace, le hors-normes émerge de processus de négation, de thématisations ou dénivellations, de mises à distance métadiscursives, de constitution de classes d’équivalences, de construction énonciative en opposition ou a contrario de certains contenus sémantiques, etc., toutes formes discursives que l’on peut mettre en rapport avec des positions sociales de contestation, de subversion, de retournement ou simplement de suspension des injonctions pesant sur le travail d’accompagnement. Lorsqu’elles sont endossées par des acteurs en situations d’interaction ou d’enquête sociologique, ces réélaborations normatives inventent de nouvelles orientations de la pratique, des problématisations réflexives, des normes alternatives, qui déplacent les formes de domination ou d’assujettissement à la formation discursive de l’accompagnement. Réponses atypiques à la fragilisation des parcours professionnels, elles témoignent d’une quête d’autonomie et d’émancipation des sujets.

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Notes de bas de page


1 Pêcheux M., Haroche Cl., Henry P., 1971. « La sémantique et la coupure saussurienne : langue, langage, discours », in Langages n° 24. Le numéro étant épuisé, l’article a été republié intégralement par D. Maldidier dans Pêcheux, 1990.
2 « Ces différents niveaux viennent de ce que le langage, comme le dit J. Molino (1989), connaît deux formes d’existence, une existence matérielle, que constituent les « réalisations linguistiques » et une existence sociale, que constituent les actes d’énonciation et de réception » (Ramognino 1999 : 44)
3 Nous serons volontairement rapide sur la présentation des corpus, faute de place. Les entretiens ici exploités relèvent de deux ensembles d’enquêtes portant sur les pratiques d’accompagnement des chômeurs. Le premier corpus regroupe plus de 120 entretiens compréhensifs d’environ 1h15, conduits par 6 cohortes successives d’étudiants en formation dans le master 228 « conseil et accompagnement du changement » de Paris-Dauphine, auprès de consultants et conseillers emploi ainsi que de bénéficiaires de différents dispositifs (outplacement, accompagnement par des associations, aide aux chômeurs, suivi Pôle Emploi, accompagnement de cadres à l’APEC…). L’objet était d’explorer les pratiques professionnelles et le vécu de l’accompagnement. Un second corpus correspond à l’enregistrement d’interactions de travail entre consultants et bénéficiaires dans un organisme associatif travaillant sur l’aide aux mobilités professionnelles ; nous avons complété le recueil de ces interactions par des entretiens compréhensifs avec les deux catégories d’acteurs.
4 Ce fragment est tiré du chapitre 9, intitulé : « le profil de l’emploi. L’accompagnement des jeunes dans une mission locale ».
5 ou dénivellation dans le courant de la logique naturelle (Grize, 1990).
6 Les thèmes ressortissant de cette structure énonciative sont multiples : conception du métier, référentiels implicites ou explicites des pratiques, organisation et fonctionnement du cabinet, rapport aux outils et aux méthodes des consultants, conception du travail à mener avec le bénéficiaire, rapport aux injonctions des politiques publiques, etc.
7 Le slogan du cabinet exprime ce positionnement.



Pour citer cet article


Glady Marc. Discours hors-normes dans le champ de l’accompagnement à la recherche d’emploi : une ressource cognitive, une promesse d’émancipation. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 16. Discours hors-normes, constructions sociales, 1 février 2016. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4923. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378