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16. Discours hors-normes, constructions sociales

Editorial
Publié : 1 février 2016

Présentation numéro 16 : Discours hors-normes, constructions sociales


Karine Collette, Université de Sherbrooke, CRIFUQ
Agnès Steuckardt, Université Paul-Valéry Montpellier, Praxiling, UMR 5267, CNRS

L’Analyse du discours, depuis ses origines et encore dans ses productions les plus récentes, prend pour objet des textes que l’on peut qualifier de « normés » dans la mesure où ils relèvent des genres standards de leur temps (discours institutionnels, politiques, journalistiques, scientifiques, spécialisés, sociaux notamment). Les travaux de Pêcheux1 ou de Tournier2, par exemple, portent sur des documents (discours parlementaires, syndicaux, tracts) qui, s’ils peuvent exprimer une forme de contestation idéologique, le font dans les cadres linguistiques et discursifs de la langue commune et dans des situations sociales relativement institutionnalisées. Les analystes de discours affectionnent aujourd’hui encore particulièrement l’étude de pratiques discursives ritualisées, telles que les discours de vœux, les débats d’entre-deux tours. Mais des recherches récentes s’aventurent sur d’autres terrains, comme le monde du travail social3 ou l’univers hospitalier4. Sortant des sentiers battus de l’Analyse du discours, ces travaux invitent à explorer la catégorie du « discours hors-normes » sous ses multiples facettes. Qualifie-t-on un discours de hors-normes en raison du lieu d’où il est émis ? De la façon dont il est perçu ? De ses caractéristiques intrinsèques ? Des effets de sens et des effets sociaux qu’il induit ? D’un déficit conceptuel et méthodologique pour le prendre en charge dans les analyses ? L’Analyse du discours est-elle capable de mettre en évidence des caractéristiques objectivables du discours hors-normes ? Et, dans l’affirmative, quelles sont-elles ?

Un des objectifs de ce numéro 16 de la revue Signes, discours, société est d’appréhender la catégorie du hors‑normes et d’illustrer ses terrains d’observation. On a pour cela convié des sous-disciplines des Sciences du langage qui n’avaient guère coutume de dialoguer, et entre lesquelles émerge, depuis peu, un intérêt réciproque. Le présent numéro réunit analystes du discours, rhétoriciens, sociologues du langage, phonéticiens, didacticiens ; ils considèrent ici des discours qui, envisagés depuis les traditions disciplinaires de l’Analyse du discours et du point de vue des présupposés épistémologiques qu’ils interrogent ou bousculent, leur sont apparus susceptibles d’être qualifiés de hors-normes. Leurs contributions se répartissent en trois ensembles : le premier cherche à cerner la catégorie du discours hors-normes d’un point de vue théorique, le deuxième l’envisage en tant que praxis sociale, le troisième en tant qu’objet linguistique.

Les contributions de Sonia Branca-Rosoff et de Marc Angenot proposent une approche théorique de la notion de discours hors-normes. Pour la saisir, ils recherchent les catégories permettant d’explorer, dans un jeu discursif socialement réglé, l’envers du décor.

Sonia Branca-Rosoff rappelle les propositions de Michel Foucault, qui invite à penser la norme sociale en termes de « dispositifs disciplinaires ». Plutôt que de l’envisager comme un pouvoir étatique, Foucault souligne les formes multiples qu’elle prend, formes architecturales, mais aussi discursives, portées par des énoncés réglementaires, législatifs ou moraux. Si la notion de « dispositifs disciplinaires »5 sert prioritairement chez Foucault à comprendre le contrôle social des corps, elle peut être transposée dans le domaine du discours : prenant deux illustrations dans l’histoire des pratiques discursives, Sonia Branca-Rosoff montre comment de tels dispositifs cadrent le discours des femmes (par le réglage des accords), ou encore les lettres des peu-lettrés (par les formules ritualisées). Mais, dans la période contemporaine qui voit une explosion de l’écrit sur les supports numériques, des dispositifs disciplinaires viennent-ils réguler les discours produits ? Si les technologies d’aujourd’hui induisent une surveillance concrète de notre communication, Sonia Branca-Rosoff doute de l’effectivité de « micro-pouvoirs » régnant sur les discours, et se demande si les dispositifs disciplinaires de Foucault ne tiraient pas en définitive leur puissance du pouvoir de l’État. Le foisonnement actuel des discours semble échapper au contrôle d’une puissance normative, apparemment affaiblie.

Marc Angenot réaffirme la discordance fondamentale des logiques de discours qui s’établissent à la périphérie du système discursif et de la « sphère publique ». Il présente une synthèse de concepts issus de ses multiples travaux et publications disséquant les fonctionnements des discours sociaux. Sont abordés, au travers d’une illustration foisonnante, les concepts de coupures cognitives, la divergence de logiques argumentatives et l’écart para-doxal. Où les prémisses mêmes des théories argumentatives sont mises à mal au regard des échanges argumentatifs réels, qui persuadent si peu ou pas du tout. L’échec de la persuasion, le désaccord entériné se posent alors du côté de la normalité, et les manières de pensées irréconciliables, leur étrangeté respective conduisent l’auteur à proposer qu’au-delà des points de vue, des données choisies, de l’incompatibilité des vocabulaires etc., les divisions seraient plus profondément ancrées dans des divergences à caractère cognitif, des logiques argumentatives hétérogènes, discordantes, divergentes, incompossibles, où les uns et les autres finissent par se percevoir comme des fous discursifs. L’écart paradoxal, contre-intuitif, dont la pratique, socialement dédiée aux penseurs et hommes de lettres impose une rupture avec le connu et la connivence sociale, se présente comme un exercice méthodologique individuel de la raison, pointant les schémas illogiques des raisonnements ordinaires. Où ce qui s’apparente au hors-normes, l’absurde, l’aberrant, l’extravagant, le téméraire, le discours au-delà des limites du pensable, aurait toutes les chances d’être juste.

Le discours hors-normes suscite ainsi d’emblée un questionnement sur sa place, son impact, ses résonnances au cœur d’un système social, questionnement mené dans notre deuxième ensemble de contributions. Les travaux de Marc Glady et de Ricardo Penafiel nous invitent à saisir le hors-normes du point de vue des traces discursives, articulées au travail social de transformation, de contestation par rapport aux normes, qu’elles soient professionnelles (discours d’accompagnement à la recherche d’emploi) ou politiques (discours sur la démocratie participative).

À travers le discours des conseillers-emploi et des bénéficiaires, Marc Glady étudie les relations d’accompagnement des chômeurs d’un point de vue discursif. Il distingue le discours hors-normes – niveau neutre d’analyse des formes langagières, du hors-normes, acte esthésique dépendant de la réception et de la qualification sociale. Le discours hors-normes se définirait alors par rapport aux discours dominants, même si, par ailleurs la plasticité des relations d’accompagnement induit des modalités hétérogènes, où les normes peuvent par exemple se construire dans le fil même des interactions. L’auteur prend appui sur trois domaines de pertinence du hors-normes dans les discours d’accompagnement des chômeurs : l’exploration empêchée, liée à un discours porteur d’une logique autre (norme professionnelle versus norme institutionnelle…) ; l’intégration de deux normes contradictoires dans le discours des accompagnants, et finalement, du côté des accompagnés, un discours qui retourne ou subvertit la norme (feignant néanmoins de s’y conformer), lesquels incluent, côtoient les exemples présentés, selon une analyse basée sur les propriétés du discours et non sur les perceptions sociales, une description autonomisée du niveau neutre du langage. Les processus de négation, de thématisation ou dénivellation, de mise à distance métadiscursive, de constitution de classes d’équivalences ou encore de construction énonciative en opposition matérialisent le hors-normes dans les discours d’accompagnement.

En observant les relations dialogiques entre les discours institutionnels sur la démocratie participative et les pratiques discursives d’une participation citoyenne « sauvage » ou « insurgeante » et parfois réprimée, Ricardo Penafiel observe les luttes en terres latino-américaines et nous invite à considérer le travail interdiscursif qui se joue entre les discours normés et hors-normes, du point de vue d’une dynamique de renforcement des conditions de possibilité de l’action collective participative – issue de groupes hétérogènes – ainsi que de sa criminalisation, selon une partition politiquement soutenue et relayée par la presse entre « bonne » et « mauvaise » participation citoyenne. La relation entre les discours normés et les discours hors-normes de la participation citoyenne relève du dialogisme constitutif. Le sens même de la participation citoyenne qui se joue dans l’interdiscours inclut les discours non légitimés socialement, où le droit de cité refusé s’accomplit par le biais des actions, réprimées. Les effets de sens de la participation citoyenne s’articulent par exemple au-delà des antagonismes de départ : l’action « sauvage » fait aussi avancer l’idée que la démocratie participative doit reconnaître les positions des groupes marginaux, bousculant le décisionnisme des démocraties de consensus, réhabilitant la violence dans son rôle politique, articulé à la violence symbolique de l’application inégale des droits fondamentaux et à celle des lois spéciales et des décrets de l’état d’urgence.

Rebelles selon d’autres modalités, les surréalistes ont fait du hors-normes l’objet d’une quête, littéraire et existentielle. Raphaëlle Hérout déploie cette réinvention désirée d’un rapport à la société en même temps qu’à la langue. Expérimentation linguistique, elle se décline, on le sait, par l’insertion de lexèmes incongrus dans un cadre syntaxique qui reste normé, comme dans cette phrase co-écrite par Breton et Éluard : « J’ai les armes de Poitiers tatouées sur le côté gauche de mon bras recouvert d’une housse et les mots se peut prolongent artificiellement chacun des cils de ma paupière supérieure tandis que sur chacune de mes joues s’arrondit en rose macabre la première lettre de oui » (cité par Hérout, ici même). Raphaëlle Hérout montre aussi, et cela a été moins remarqué, que la sortie de norme préconisée par les surréalistes se fait par le choix des destinataires : les surréalistes veulent s’adresser aux « parias de la Pensée » (Artaud, cité par Hérout, ici même), aux hystériques, aux aphasiques. À l’articulation des approches sociale et linguistique du hors-normes, une proposition surréaliste serait ainsi qu’un discours devient hors-normes parce que ses destinataires se situent hors de la norme.

Les contributions de notre troisième ensemble ont utilisé la qualification de hors-normes pour appréhender des réalisations discursives. Cette qualification se révèle pouvoir se fonder sur différentes caractéristiques du discours : sa matérialité phonique et gestuelle, son contenu thématique, ses locuteurs.

Laura Santone aborde le hors-normes en discours à travers des mises en scène correspondant à un usage politique mais inédit du langage. Le discours du M5S (Mouvement 5 étoiles), porté par l’orateur Beppe Grillo et désigné sous l’étiquette du Grillese, se distingue par un ensemble de pratiques hors‑normes dont l’analyse montre que l’insulte ritualisée et pathémisée, le geste « hurlé » et le clamor se jouent des normes au-delà du langage, tout en fondant sur une liturgie irrévérencieuse, de « l’enculage », les ressorts d’une nouvelle communauté, la « V génération ». De fait, la vaffa consacre une rhétorique injurieuse et vulgaire de l’ailleurs corporel, à laquelle se joignent des re-désignations des acteurs politiques adverses, par le processus néologique devenu disqualifiant, de l’estropiement. Le geste hurlé met en scène le corps dans toute sa puissance dramatique, pour faire entendre la bataille des mots, une agressivité prosodique qui peut se révéler contradictoire au style (évangélique) : un appel aux passions mobilisant la foule par les affects vibratoires des mots de corps. L’effet tsunami de la parole clameur du grillese tient elle aussi à la composante affective : la violence et les obscénités verbales configurent un langage socialement partagé, en rupture avec le langage politique et avec les modalités communicationnelles et interactionnelles habituelles. Le Grillese s’impose à lui seul comme nouveau discours politique, d’une seule voix. L’auteure interroge finalement la possibilité du Grillese de se constituer en novlangue.

Nous conduisant du hors-normes choisi au hors-normes subi, Ivana Didirkova étudie le cas du bégaiement. Dans la communication orale, les disfluences font partie des incidents habituels de la parole. Pourtant, les disfluences des personnes bègues sont facilement perçues par les auditeurs naïfs comme sortant de la norme. Entre disfluences ordinaires et disfluences pathologiques, où se place le curseur ? Ivana Didirkova propose des pistes pour dégager une spécificité des disfluences pathologiques. Les observations cliniques qu’elle a menées sur les sujets bègues lui ont permis de mettre en évidence des ouvertures et des fermetures inappropriées de la glotte, ainsi que des blocages n’aboutissant pas à la production de parole ; de telles observations ne sont pas faites dans le cas de disfluences produites par des locuteurs non bègues. Ces difficultés dans la production de la parole et leur perception par les auditeurs placent le locuteur bègue en dehors des normes de l’échange social.

Certains sujets – les tabous que se donne une société – semblent diriger d’emblée le discours vers la zone du hors-normes. Parmi eux, le sexe. Si la littérature érotique, autrefois reléguée dans les enfers des bibliothèques, figure aujourd’hui en bonne place dans la recherche académique, il semble que la place du discours pornographique demeure incertaine : François Perea, abordant, à la suite de Marie‑Anne Paveau6, cet objet d’étude, en a fait l’expérience. Dans le champ des sciences du langage, alors que le chercheur travaillant sur le pronom personnel ou les temps verbaux n’a pas à s’expliquer sur ses choix, il n’en va pas de même de l’analyste du discours pornographique, promptement suspecté d’affinités particulières à l’égard de son objet d’étude. François Perea décrit la censure subie et l’autocensure contrainte, dans un milieu académique dont on pourrait attendre plus de distance à l’endroit d’un objet discursif rendu facilement accessible par le web et dont l’analyse paraît aussi légitime que nécessaire.

Un discours peut ainsi être qualifié de hors-normes à cause de ce dont il parle. Il peut l’être aussi au regard de ceux qui le tiennent et de la langue qu’ils parlent. Nathalie Auger et Nathalie Matheu ont mené dans deux quartiers de Perpignan une enquête de 18 mois sur la langue gitane et sa perception par les acteurs travaillant avec les locuteurs gitans. D’après leur enquête, ces acteurs avancent deux types de qualification faisant de la langue parlée par les Gitans une langue hors-normes : selon eux, 1) elle n’aurait pas de régularités morphosyntaxiques, 2) elle serait essentiellement orale. Cette perception est resituée par Nathalie Auger et Nathalie Matheu dans une analyse sociolinguistique plus générale : la langue gitane est minorée parce qu’elle est la langue familiale (dévalorisée par rapport à la langue française), parce qu’elle est une langue régionale peu écrite, parce qu’elle utilise du lexique kalò et apparaît pour cette raison comme un mélange de langue. L’analyse de la langue parlée par les Gitans de Perpignan, d’après l’enquête menée, permet de la décrire comme une variété du catalan. Une meilleure connaissance du catalan gitan et de ses caractéristiques – de ses normes – a pu amener les acteurs travaillant avec les locuteurs gitans à dépasser la qualification de leur langue comme une langue hors-normes.

Bien sûr, il est impossible de conclure à l’homogénéité des démarches analytiques ni des caractéristiques de la vaste catégorie des discours hors-normes. D’un point de vue théorique le hors‑normes ressort comme résolument constitutif des dynamiques discursives, mais ici représenté à la fois du point de vue de ce qu’il enraye et de ce qu’il permet de faire émerger. De fait, les études exposées articulent les caractéristiques langagières aux enjeux politico-sociaux, voire cognitifs, touchant un large spectre de domaines (de la recherche à la culture, en passant par le thérapeutique et le strictement politique). Les auteurs ayant contribué à ce numéro pointent ainsi les discours hors‑normes non pas en tant que discours linguistiquement ex-catégorisables, dans une représentation figée et strictement oppositionnelle entre discours normés et hors-normes, mais révèlent leurs propensions à informer et transformer les règles et les perceptions qui organisent ces catégories. Il s’agit alors de voir et d’entendre les discours hors-normes sous le jour de leur plein potentiel contributif aux altérations individuelles et sociétales, quelle qu’en soit l’orientation. Ce qui érige, croyons-nous, le hors-normes comme objet de choix dans les problématiques discursives.


Notes de bas de page


1 Pêcheux, Michel, L’analyse automatique du discours. Paris : Dunod, 1969.
2 Tournier, Maurice, Des tracts en mai 68. Paris : Presses de la FNSP, 1975.
3 Née, Émilie, Sitri, Frédérique Veniard, Marie, « Pour une approche des routines discursives dans les écrits professionnels », Franck Neveu et alii (éds), Actes du 4e Congrès mondial de Linguistique française. Paris : EDP Sciences, 2014, p. 2113-2124.
4 Fornel, Michel De, Verdier, Maud, Aux prises avec la douleur - Analyse conversationnelle des consultations d’analgésie. Paris : Éditions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Coll. « Cas de figure », 2014.
5 Foucault, Michel, Surveiller et punir. Paris : Gallimard, 1975.
6 Paveau, Marie-Anne, 2014, Le discours pornographique. Paris : La Musardine.


Pour citer cet article


Collette Karine et Steuckardt Agnès. Présentation numéro 16 : Discours hors-normes, constructions sociales. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 16. Discours hors-normes, constructions sociales, 1 février 2016. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4914. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378