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16. Discours hors-normes, constructions sociales

Article
Publié : 17 janvier 2016

« Discours rebelles, discours hors-normes ? L’exemple du Surréalisme »


Raphaëlle Hérout, ATER Université de Caen Normandie, LASLAR

Résumé

Le Surréalisme se caractérise par la recherche d’un autre rapport à la norme, langagière comme sociale. Il s’agit, par des créations hors-normes, d’attenter à la logique et à la rationalité qui brident l’esprit ; lexique et syntaxe sont ainsi bousculés de manière signifiante, le conflit interprétatif qui préside à leur compréhension génère de la signification, mais une signification autre, qui emprunte les voies de traverse de la raison grammaticale et force le lecteur à reconsidérer les structures les plus évidentes de sa langue. Il est bien question de s’affranchir d’une pensée héritée, pour quitter les sentiers par trop balisés du déjà-dit, déjà-pensé, et s’engager pour l’émergence d’une pensée nouvelle, propre à envisager de nouveaux objets de pensée, délestée des poids morts de la tradition. En cela, les surréalistes, dans leurs discours, redessinent les contours de la société à laquelle ils aspirent, une société où leurs valeurs d’élection prennent corps dans la langue, et où les marginaux ont droit de cité. Nous souhaitons interroger ces discours hors-normes qui font entendre une parole radicalement nouvelle, rebelle, rétive au cadre normatif de son époque, et prête à instituer un nouvel équilibre normatif qui réaffirme le caractère politique de tout langage.

Abstract

Surrealism is characterised by the search for a different relation to the linguistic as well as the social norms. Its aim is to use out-of-the-norm creations to attack the logic and rationality which limit the mind ; lexicon and syntax are in this way significantly shaken up, the interpretative conflict which governs their comprehension generates meaning, but another kind of meaning, a meaning that takes grammatical reasoning’s crossroads and forces the reader to reconsider the most obvious structures of his language. The goal is indeed to free ourselves from an inherited way of thinking, to get out of the over - beaten tracks of the already said and already thought, and to commit ourselves to the emergence of a new way of thinking that is able to consider new objects of thought, relieved from the tradition’s dead weights. In this, the surrealist discourse reshapes the society to which they aspire : a society in which their chosen values take shape, and where the marginals are allowed. We wish to interrogate in this way the out-of-the-norm discourses which allow a radically new voice to be heard : a voice that is rebelious, creative, resilient to the normative frame of its time, and ready to instaure a new normative balance that reaffirms the political character of any language.


Table des matières

Texte intégral

Dans le rapport pluriel du sujet au discours et au monde, il est traditionnellement entendu que les normes et les usages régulent le discours, et que le sujet est dans un rapport d’implication à ces normes. Or la littérature, et les emplois poétiques du langage en général, tendent à engager un nouveau rapport au langage, à réinvestir le sujet, faire émerger de nouvelles normes, et instituer de nouveaux possibles de langue. Ces nouveaux possibles de langue heurtent l’usage traditionnel, vont à l’encontre des emplois attendus, et pourtant ils s’insèrent dans la langue, y trouvent une place, et s’inscrivent au-delà de la simple fonction expressive, renégociant ainsi les contours du discours « normal ». Cette renégociation des frontières du normal et de l’anormal, du normé et du hors-normes est précisément un des enjeux littéraires et sociétaux du Surréalisme qui, en tant que mouvement culturel, a fait de la création de discours hors-normes sa marque de fabrique. Nous insistons d’emblée, dans cette réflexion, sur la façon dont les recherches poétiques sont, chez les surréalistes, en prise directe sur l’organisation de la société : interférer dans le langage courant permet de modifier nos représentations, de toucher directement aux mentalités et donc à la vie sociale, ce qui permet d’affirmer sans ambiguïté la dimension politique du langage. Ainsi, nous tenterons de rendre compte des enjeux de la production d’un type de discours volontairement hors-normes qui s’attache à intégrer, dans la chaîne signifiante du discours, une altérité radicale. Dans ce travail, pour comprendre ce qui fait bouger la norme, ou entre en conflit avec elle, nous nous appuyons sur les travaux et définitions d’Alain Rey (1972), de Canguilhem (1966), de Milner (1989) et de Sylvain Auroux (1991), qui tous donnent à comprendre la façon dont on parvient à circonscrire les usages linguistiques et langagiers, à délimiter une zone en dehors de laquelle on est dans le faux, voire dans le pathologique.

En tant que mouvement culturel et artistique, le surréalisme s’est engagé dans la voie du hors-normes pour affronter la doxa, pour briser les automatismes de lecture et d’écriture, pour « réveiller » les possibilités d’expression qui sont empêchées, entravées par l’usage normal, régulier, de la langue. L’impression dominante était que l’emploi normal du discours ne constituait qu’une infime partie des possibles expressifs, une partie non seulement restreinte, mais facilement contrôlable. Leur intuition de base était que l’on pouvait dire, exprimer, beaucoup plus que ce que la norme linguistique et langagière nous permet ; aussi se sont-ils donc lancés dans une véritable exploration des possibles expressifs.

Cette exploration se fait en termes de transgression des normes linguistiques, dans la mesure où la norme, au sens large, est perçue comme le véhicule et le garant d’un certain ordre établi. Or, on le sait, le surréalisme est d’abord et avant tout constitué par un groupe de jeunes poètes réunis autour d’un refus de l’ordre établi, refus de l’ordre moral bourgeois bien-pensant de l’entre-deux guerres, contre lequel ils vont s’insurger et duquel ils vont tenter de s’émanciper. Dans ce refus, nous nous intéressons au fait que tout part du langage : du langage en tant qu’institution sociale – le langage est un espace de partage – mais surtout comme lieu de cristallisation de toutes les représentations qui informent notre pensée, et à partir de là, en tant qu’agent de reproduction de l’ordre, des dominations sociales.

Le langage est ainsi suspecté de véhiculer des schèmes de pensée devenus obsolètes, qui concourent à restreindre les possibilités de la pensée ; face à cette suspicion, le surréalisme s’est constitué comme « une opération de grande envergure portant sur le langage » (Breton [1958] 2008 : 19), ou encore comme une « volonté d’insurrection contre la tyrannie d’un langage totalement avili » (Breton [1958] 2008 : 19).

Ce « langage avili » correspond au discours normal, normé, normatif, au langage de la communication utilitariste, celui qui a perdu ou oublié ses facultés créatrices, expressives, poétiques. C’est le langage sans la conscience du sujet, ce que Gadet, par ailleurs, appelle une « langue blanche »1 (Gadet, 1983 : 27), qui ne porte pas à conséquence ; c’est donc l’emploi machinal, réflexe, du langage, qui fait l’économie de la pensée et de l’engagement du sujet dans sa parole. Ce « langage avili » (Breton [1958] 2008 : 19) correspond au français correct, à la langue commune, unifiée, érigée en modèle par bon nombre d’institutions qui veillent au maintien des normes linguistiques.

Or les surréalistes vont s’inscrire en faux contre ces institutions :

[n]ous nous exposions par là aux persécutions d’usage, dans un domaine où le bien (bien parler) consiste à tenir compte avant tout de l’étymologie du mot, c’est-à-dire de son poids le plus mort, à conformer la phrase à une syntaxe médiocrement utilitaire, toutes choses en accord avec le piètre conservatisme humain et avec cette horreur de l’infini qui ne manque pas chez mes semblables une occasion de se manifester. (Breton, [1922] 1988 : 284)

Bien parler, c’est donc non seulement parler conformément à la syntaxe (soit), mais conformément à « une syntaxe utilitaire » (Breton, [1922] 1988 : 284). C’est contre cette syntaxe que les surréalistes vont déployer des efforts d’ingéniosité, pour la dévoyer, pour montrer qu’elle n’est qu’un possible parmi d’autres, pour tenter de saper les fondements non pas du langage en tant que tel, mais plutôt ceux des institutions qui détiennent le pouvoir de dire ce qui est bien ou mal en matière de discours, qui édictent les normes, qui définissent le bien parler dont le corollaire évident est : le bien penser.

En cela, et malgré l’absence de contact entre eux, Breton est très proche de Gramsci lorsqu’il expliquait que « [l]a grammaire normative écrite présuppose donc toujours un “choix”, une orientation culturelle, c’est-à-dire qu’elle est toujours un acte de politique culturelle nationale. » (Gramsci 1975 : 679)

Cet acte politique, c’est celui qui affirme l’ordre de la langue ; nous comprenons alors ce qui intéresse les surréalistes : faire des incursions dans la norme est un acte politique aussi.

Cette syntaxe que mentionne Breton correspond elle-même à un ordre qui n’a rien de l’ordre naturel coïncidant avec le mouvement de la pensée – contrairement à ce qu’ont longtemps affirmé les grammairiens. C’est bien un ordre qui a été institué, et là encore, des liens avec des penseurs politiques du langage apparaissent, les déclarations de Breton rejoignent parfaitement des analyses comme celles que fera plus tard Renée Balibar par exemple, qui, en montrant comment les grammairiens classiques ont forgé une représentation de la langue modelée sur le latin, explique bien que la syntaxe a été investie pour sauvegarder un certain ordre, ordre qui définit le « français correct » et dénie toute autorité aux autres structures linguistiques, notamment celles de la langue parlée, traditionnellement liées aux classes populaires (Balibar 1974).

Il y a donc une hégémonie culturelle – au sens de Gramsci – du « bien parler », de la grammaire normative, qui permet une langue commune, mais surtout qui assure la mainmise de pratiques linguistiques dont la légitimité est remise en cause. Les surréalistes ont pleinement conscience d’une domination linguistique et vont donc tenter de perturber les usages de la langue commune en ce qu’elle est l’emblème d’un embrigadement idéologique :

[l]e langage a été donné à l’homme pour qu’il en fasse un usage surréaliste. Dans la mesure où il lui est indispensable de se faire comprendre, il arrive tant bien que mal à s’exprimer et à assurer par là l’accomplissement de quelques fonctions prises parmi les plus grossières. (Breton [1924] 1988 : 334)

Mais le langage ne peut se cantonner à cela ; comment penser cet « usage surréaliste », qui s’oppose à l’usage normal, normé, normatif ? On ne peut le comprendre qu’en le considérant comme un langage qui permet l’émancipation du sujet-parlant, par une libération de la pensée. En cela, une des grandes richesses du surréalisme est d’avoir uni, de manière consubstantielle, réflexions poétiques et revendications politiques.

Le langage a partie liée à la résolution suivante : « chacun doit être libre d’exprimer en toutes circonstances sa manière de voir, doit être en mesure de justifier sans cesse de la non-domestication de son esprit. » (Breton [1935] 1992 : 413)

Cette non-domestication passe par le détour et la transgression des normes, et en cela, on comprend que l’affirmation de la non-domestication de l’esprit, dans son rapport à la subversion des cadres formels préétablis des normes linguistiques soit pensée en prise directe sur la transformation de la société.

Le travail poétique de transgression des normes va alors chercher à révéler le point d’inflexion qui permet le passage d’une langue de communication générale – la syntaxe utilitaire – à une langue singulière, pouvant ainsi mettre à distance un contenu culturel hérité, ou des valeurs dominantes rejetées. Finalement, s’il n’y a pas intervention sur les normes linguistiques, on s’oriente vers la « langue blanche ». Dans cette optique, les surréalistes vont vouloir empêcher les mots de se galvauder, l’expression de se banaliser, que ce soit par des associations sémantiques surprenantes – ce que l’on a le plus retenu du surréalisme –, ou par une syntaxe accidentée :

[r]estent les mots, puisque, aussi bien, de nos jours c’est cette même querelle qui se poursuit. Les mots sont sujets à se grouper selon des affinités particulières, lesquelles ont généralement pour effet de leur faire recréer à chaque instant le monde sur son vieux modèle. [...]

Mais je l’ai déjà dit, les mots, de par la nature que nous leur reconnaissons, méritent de jouer un rôle autrement décisif. Rien ne sert de les modifier puisque, tels qu’ils sont, ils répondent avec cette promptitude à notre appel. Il suffit que notre critique porte sur les lois qui président à leur assemblage. La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir d’énonciation ? […] (Breton [1925] 1992 : 275)

On voit là clairement affirmés à la fois les liens entre le langage et le monde tel qu’on le perçoit, et les possibles rapports de domination dans (ou via) la langue :

[j]e crois qu’il n’est pas trop tard pour revenir sur cette déception, inhérente aux mots dont nous avons fait jusqu’ici mauvais usage. Qu’est-ce qui me retient de brouiller l’ordre des mots, d’attenter de cette manière à l’existence toute apparente des choses ! Le langage peut et doit être arraché à son servage. Plus de descriptions d’après nature, plus d’études de mœurs. Silence, afin qu’où nul n’a jamais passé je passe, silence ! - Après toi, mon beau langage. (Breton [1925] 1992 : 276)

Affirmer ainsi, comme le fait Breton, le lien entre les mots et les choses, ce n’est donc pas, comme on l’a souvent reproché aux surréalistes, s’entêter dans un pur idéalisme ; bien au contraire, il s’agit de chercher dans le langage les moyens d’émancipation et de réappropriation des possibilités mêmes de la pensée. C’est bien en cela que les recherches poétiques sont pensées comme pouvant réellement « changer la vie » ou « transformer le monde », selon les deux mots d’ordre de Rimbaud et de Marx qu’ils s’étaient appropriés : « [o]n feint de ne pas trop s’apercevoir que le mécanisme logique de la phrase se montre à lui seul de plus en plus impuissant, chez l’homme, à déclencher la secousse émotive qui donne réellement quelque prix à sa vie. » (Breton [1929] 1988 : 802)

Il convient donc de chercher des mécanismes capables de s’abstraire de la logique, capables de répondre à d’autres aspirations, plus proches des valeurs choisies pour remplacer les valeurs traditionnelles, et donc plus aptes à exprimer ces premières. Ces mécanismes ne peuvent bien sûr pas se penser en dehors de la langue, mais ils ne peuvent pas non plus se penser et se créer à l’intérieur du cadre normatif de la langue, il faut donc affronter la raison grammaticale et chercher d’autres ordres possibles, ce qui apparaît chez Gadet :

[l]’ordre de la langue ? Rien d’autre que l’ordre politique dans la langue. Une incessante surveillance de tout ce qui – altérité ou différence interne – risque de mettre en cause la construction artificielle de son unité et de renverser le réseau de ses obligations. Là-dessus, diverses positions politiques ont pu trouver à se fixer : dans une défense paranoïaque de la langue, ou dans une fascination à l’égard du « bon sauvage », censé détenir comme un privilège le pouvoir de briser l’ordre le la langue. (Gadet 1981 : 28)

Et nous savons à quel point la pensée sauvage a passionné les surréalistes, a fourni un modèle de libération de l’expression. C’est en grande partie par ce biais de la pensée sauvage que va se penser la production de discours hors-normes, notamment à partir de la triade : pensée des peuples primitifs (donc sauvage au sens de non-soumis à la rationalité), pensée des enfants (au sens où l’imaginaire n’est pas encore bridé), et pensée des fous, pensée hors-normes, que la société s’empresse d’enfermer ou de disqualifier. Ces types de pensées, en ce qu’elles sont atypiques, produisent des catégories de locuteurs non-autorisés. C’est précisément ce point qui nous intéresse ici : le rapport à la folie en ce qu’il implique traditionnellement un bannissement de la société.

Le discours hors-normes s’affranchit de l’homogénéité du bien parler, du parler normal, conscient que cette homogénéité est une construction, et non un ordre naturel, et que si elle sert positivement la part des sujets parlants qui entrent dans ce cadre homogène, elle exclut en même temps toute une partie des sujets parlants, ceux dont le parler ne se conforme pas à cette langue prétendument commune. L’ordre langagier a donc une fonction discriminante : soit on s’y conforme, plus ou moins naturellement, (Breton, par exemple, expliquait bien qu’il respectait naturellement la syntaxe, c’est une norme complètement intériorisée pour la plupart des sujets parlants) ; soit on ne s’y conforme pas (volontairement ou non), auquel cas les sujets se voient expropriés de leur propre langue.

Ce rapport au langage va faire l’objet d’un réinvestissement où les points de vue poétique et politique jouent au plus serré des intuitions langagières. Dans cette démarche, produire ou ne serait-ce que faire entendre une voix « hors-normes », c’est non seulement donner à entendre ceux qu’on n’entend pas, donner corps à une voix tue, socialement muette, mais c’est aussi redessiner les frontières de ce qui est acceptable socialement, pour que les marginaux aient droit de cité.

C’est dans ce sens que les surréalistes vont créer des discours hors normes, dans une double démarche d’intégration de l’altérité : à la fois pouvoir dire ce que l’on ne peut pas dire ordinairement, et s’adresser à ceux à qui l’on ne s’adresse pas ordinairement. Cela apparaît de manière explicite chez Artaud :

Ces notes que les imbéciles jugeront du point de vue du sérieux et les malins du point de vue de la langue sont un des premiers modèles, un des premiers aspects de ce que j’entends par la Confusion de ma langue. Elles s’adressent aux confus de l’esprit, aux aphasiques par arrêt de la langue. [...] Ici la pensée fait défaut, ici l’esprit laisse apercevoir ses membres. [...]

Quel esprit bien placé n’y découvrira un redressement perpétuel de la langue, et la tension après le manque, la connaissance du détour, l’acceptation du mal-formulé. Ces notes qui méprisent la langue, qui crachent sur la pensée.

Et toutefois entre les failles d’une pensée humainement mal construite, inégalement cristallisée, brille une volonté de sens. La volonté de mettre au jour les détours d’une chose encore mal faite, une volonté de croyance.

Ici s’installe une certaine Foi,

mais que les coprolaliques m’entendent, les aphasiques, et en général tous les discrédités des mots et du verbe, les parias de la Pensée.

Je ne parle que pour ceux-là. (Artaud [1925] 2004 : 142)

Au-delà du déclassement généralisé des valeurs bourgeoises sourd la volonté de donner corps aux nouvelles valeurs d’élection, et de faire entendre une parole rebelle, rétive aux normes sociales.

Telle est la démarche de Breton et Aragon saluant, en 1928, le « cinquantenaire de l’hystérie » comme la « plus grande découverte poétique de la fin du XIXe siècle »2. Ici se situe la rupture avec le discours « normal » : normalement, l’hystérie est perçue comme une pathologie, et quand on parle d’un comportement ou d’une personne hystérique, c’est pour en montrer les aspects anormaux. Par retournement, elle devient un véritable moteur poétique, et est reconnue en tant qu’autre moyen de connaître et de dire le monde.

Nous, surréalistes, tenons à célébrer ici le cinquantenaire de l’hystérie, la plus grande découverte poétique de la fin du XIXe siècle, et cela au moment même où le démembrement du concept de l’hystérie parait chose consommée. Nous proposons donc, en 1928, une définition nouvelle de l’hystérie : L’hystérie est un état mental plus ou moins irréductible se caractérisant par la subversion des rapports qui s’établissent entre le sujet et le monde moral duquel il croit pratiquement relever, en dehors de tout système délirant. Cet état mental est fondé sur le besoin d’une séduction réciproque, qui explique les miracles hâtivement acceptés de la suggestion (ou contre-suggestion) médicale. L’hystérie n’est pas un phénomène pathologique et peut, à tous égards, être considérée comme un moyen suprême d’expression. (Aragon, Breton 1928 : 20)

Ces prises de positions légitiment les discours qui intègrent l’altérité, qui font reculer les bornes du pathologique, qui ne laissent pas les normes grammaticales, langagières, sociales s’arroger le droit de dire ce qu’il est possible ou non de dire.

Aussi Max Ernst, en 1933, a-t-il intégré des figures d’hystériques dans ses collages, notamment dans le dernier chapitre d’Une semaine de bonté, où il a utilisé des gravures sur bois d’après des photographies qui restituent la « grande attaque », la crise d’hystérie. Ces photos, prises par Paul Richer en 1881, à la Salpêtrière, où Charcot menait ses études pour percer le mystère de l’hystérie, étaient la base d’une documentation scientifique. Max Ernst, lui, va composer une série d’œuvres d’art, révélatrice de la fascination exercée par ces états hystériques : il y a donc non seulement revalorisation, mais transmutation en pôle positif d’un élément communément négatif. La même démarche est à l’œuvre lorsque Duchamp expose une roue de vélo ou un urinoir : il réalise un acte de coupure radicale, et c’est par cette coupure qu’il est possible de produire un changement de discours.

D’où les nombreuses expériences menées par les surréalistes, à l’image du texte intitulé L’Immaculée conception, texte écrit en collaboration par Éluard et Breton, comportant des « Essais de simulation » de différentes manies (de la débilité mentale, de la manie aiguë, de la paralysie générale, du délire d’interprétation, de la démence précoce).

Par ces essais de simulation, il ne s’agit absolument pas d’éprouver réellement l’état de conscience mentionné, les auteurs s’en défendent bien, mais de mettre au jour des représentations étranges, inhabituelles, paradoxales, qui doivent dévoyer les normes langagières pour exister dans la langue.

Je crois à la philatélie. J’ai les armes de Poitiers tatouées sur le côté gauche de mon bras recouvert d’une housse et les mots se peut prolongent artificiellement chacun des cils de ma paupière supérieure tandis que sur chacune de mes joues s’arrondit en rose macabre la première lettre de oui. (Éluard et Breton [1930] 1968 : 329)

Dans cet extrait aucun sens référentiel n’apparaît, si l’axe syntagmatique reste intact, l’axe paradigmatique, lui, est totalement perturbé, ce qui nous force à chercher de nouveaux réseaux de signification. Cette création d’une confusion délibérée est aussi la manifestation d’un écart absolu. La rédaction de ce type de texte répond à une des préoccupations majeures des surréalistes, qui est de réduire l’antinomie de la raison et de la déraison. En effet, pour ces poètes, ces couples d’antinomies qui polarisent l’espace mental ne peuvent pas rendre compte d’une pensée fine, subtile, mais au contraire, ils nous forcent à faire des choix interprétatifs qui ne correspondent pas au réel. Il s’agirait donc d’une mauvaise catégorisation, et l’on connaît la formule de Breton :

[a]u point de vue intellectuel il s’agissait, il s’agit encore d’éprouver par tous les moyens et de faire reconnaître à tout prix le caractère factice des vieilles antinomies destinées hypocritement à prévenir toute agitation insolite de la part de l’homme, ne serait-ce qu’en lui donnant une idée indigente de ses moyens, qu’en le défiant d’échapper dans une mesure valable à la contrainte universelle.

Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. (Breton [1929] 1988 : 781)

A cette liste d’antinomies s’ajoutent bien sûr la raison et la folie, et c’est bien ce qui se joue dans les recherches langagières : à la fois faire entrer dans le cadre de la langue ce qui reste normalement incommunicable, ce qui est hors-langue, on pourrait dire ob-langue, comme on a de l’ob-scène, ce qui reste au ban des discours normaux, et en tant que tel, porte préjudice au sujet-parlant, privé de la réalisation physique, par la parole, de sa pensée, amputé d’une part de sa parole, ce qu’exprime Artaud à de très nombreuses reprises :

[j]e ne vais pas mourir asphyxié d’angoisse parce qu’une expression m’aura manqué,

ça veut dire qu’elle a été avalée en moi et digérée par un être

ça veut dire qu’une épaisseur de souffle vivant a été avalée en moi et subtilisée par un être et que je ne la trouverai jamais plus pour respirer (Artaud [1947] 2004 :1495)

Pour conjurer ce sort, l’autre versant du travail langagier consiste à faire bouger le cadre rigide de la langue pour y accueillir ces pensées hors-normes, ce qui correspond au travail sur l’ordre des mots dans la citation de Breton, et ce que l’on retrouve à nouveau chez Artaud :

[j]e suis, paraît-il, un écrivain.

Mais qu’est-ce que j’écris ?

Je fais des phrases.

Sans sujet, verbe, attribut ou complément.

J’ai appris les mots,

ils m’ont appris des choses.

A mon tour je leur apprends une manière de nouveau comportement. (Artaud [1947] 2004 : 1516)

Il semble donc bien y avoir un double jeu d’assimilation-accommodation de la pensée dans la langue, il s’agit bien, en cela, de projeter dans la langue des représentations qui lui sont étrangères, en gardant le plus intact possible le caractère instinctif de l’expression.

La femme que voici un bras sur sa tête rocailleuse de prâlines qui sortent d’ici sans qu’on y voie clair parce que c’est un peu plus de midi ici en sortant du rire dans les dents que reculent à travers le palais des Danaïdes que je caresse de ma langue sans penser que le jour de Dieu est arrivé musique en tête des petites filles qui pleurent de la graine et qu’on regarde sans les voir pleurer par la main des grâces sur la fenêtre du quatrième à réséda du chat que la fronde prit à revers et de jour de fête.] En me boulangeant avec le Général des Thermopyles lancé sur un tricycle et rouge d’apercevoir. Le baquet est coché dans le ciel par la Vierge immobile dans son tonneau. Dieu me fait des langues avec le pain. J’ablette les montagnes. (Éluard et Breton [1930] 1968 : 329)

L’effet direct de ce genre de texte est bien de donner corps à l’étrange, de créer des zones de turbulence langagière propres à déstabiliser le discours normal, à révéler une certaine part de la vie de l’esprit, qui est plus riche, plus libre, plus exaltante que l’ordinaire vie consciente. Alors, nous pouvons affirmer que l’imaginaire linguistique du surréalisme joue à deux niveaux : libérer l’usage du langage pour libérer l’esprit de tous les sujets parlants des carcans moraux, étayés par nos représentations héritées, laisser ainsi la place pour l’émergence de nouveaux possibles ; et libérer les sujets parlants eux-mêmes du poids de la norme, de l’uniformisation d’une société bien policée, d’une pensée unique.

Il s’agissait de déjouer, de déjouer pour toujours la coalition des forces qui veillent à ce que l’inconscient soit incapable de toute violente éruption : une société qui se sent menacée de toutes parts comme la société bourgeoise pense, en effet, à juste titre, qu’une telle éruption peut lui être fatale. (Breton [1935] 1992 : 438)

Pour la société, éviter l’éruption de l’inconscient, c’est le réguler par le langage. Cette éruption peut, entre autre, être la parole que la société ne peut ni ne sait entendre :

Et qu’est-ce qu’un aliéné authentique ?

C’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain.

C’est ainsi que la société a fait étrangler dans ses asiles tous ceux dont elle a voulu se débarrasser ou se défendre, comme ayant refusé de se rendre avec elle complices de certaines hautes saletés.

Car un aliéné est aussi un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités.

Mais, dans ce cas, l’internement n’est pas sa seule arme, et le rassemblement concerté des hommes a d’autres moyens pour venir à bout des volontés qu’il veut briser. (Artaud [1947] 2004 : 1441)

Ces vérités passent par d’autres structurations que ce que l’ordre grammatical permet. Il s’agit bien, par la langue et en général, de prendre systématiquement le parti de l’anomalie parce que le normal, bien régulé, est naturellement valorisé par la société. C’est pour cela que l’ordre grammatical normal est perçu comme ce qui va lisser, aplanir tout ce qui peut censément sortir du cadre :

Je vais terriblement mieux. Les vains mots qu’on m’avait mis dans la bouche commencent à produire leur effet. Mes semblables me quittent. La main dans la crinière des lions, je vois l’horizon trompeur qui va une dernière fois me mentir. Je profite de tout et de ses mensonges en forme d’épluchure et de ce petit tour qu’il fait en passant toujours par chez moi. Rien ne me sert si bien que lorsqu’il me rencontre. (Éluard et Breton [1930] 1968 : 313)

Si le sujet « va mieux », c’est qu’il n’est plus en conflit. On met donc des mots dans la bouche comme on prescrit des antidépresseurs, ou comme on fait des séances d’électrochocs, comme on fait taire un symptôme qui traduit une singularité socialement inacceptée. L’ironie de cet état illusoirement amélioré se manifeste dans la fin du paragraphe, où le sujet reprend littérairement ses droits, avec son ordre propre.

Autrement dit, le langage peut être un moyen ou un outil pour refuser les règles du jeu de la pensée dominante, pensée héritée, bornée dans un type de représentation. Sur ce point, nous pouvons dresser une filiation entre Breton, les surréalistes, et Castoriadis, via Lacan :

C’est une chose de dire que l’on ne peut choisir un langage dans une liberté absolue, et que chaque langage empiète sur ce qui « est à dire ». C’est une autre chose, de croire que l’on est fatalement dominé par le langage et qu’on ne peut jamais dire que ce qu’il vous amène à dire. Nous ne pouvons jamais sortir du langage, mais notre mobilité dans le langage n’a pas de limites et nous permet de tout mettre en question, y compris même le langage et notre rapport à lui. (Castoriadis 1975 : 176)

Cela va donner au poète des moyens d’action, là où le cadre normatif de la langue prévient tout jaillissement, toute éruption imprévue. Entre une certaine fixité nécessaire à l’échange, à ce qu’il y ait du commun partagé entre les locuteurs, et une expression fixe, préétablie, qui balise la pensée et entrave l’émergence de nouveaux possibles de langue, il y a bien une solution de continuité, qui permet, poétiquement, de nier les ordres tout faits. Ainsi, tout ce qui organise le sens, tout ce qui impose une ligne de conduite est suspect aux yeux des surréalistes, le travail poétique sur la langue va créer les conditions de l’émergence d’un sens nouveau, en butte à l’hégémonie culturelle du discours normal, hégémonie dont la fonction est régulatrice. Face à cela le discours hors-normes va permettre le jaillissement d’une parole incontrôlée, incontrôlable, va engendrer des percées novatrices dans la langue, dans un véritable défi lancé à la pensée : celui de son autonomie.

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Notes de bas de page


1 Comme on dit un « examen blanc », ou encore un « mariage blanc ».
2 Précisons d’emblée que Breton et Aragon étaient très au courant des avancées de la psychiatrie.



Pour citer cet article


Hérout Raphaëlle. « Discours rebelles, discours hors-normes ? L’exemple du Surréalisme ». Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 16. Discours hors-normes, constructions sociales, 17 janvier 2016. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4871. ISSN 1308-8378.




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ISSN 1308-8378