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16. Discours hors-normes, constructions sociales

Article
Publié : 17 janvier 2016

Origines articulatoires des discours hors-normes

Le cas du bégaiement


Ivana Didirkova, UMR 5267 Praxiling & CNRS et Université Paul Valéry Montpellier III

Résumé

Le bégaiement est un trouble de la communication se manifestant essentiellement en société, lorsque l’individu se trouve en situation d’interaction. Il se caractérise par la présence d’accidents de parole, appelés disfluences, qui peuvent placer le discours de personnes qui bégaient en dehors des normes rythmiques référencées. Ce trouble a donné lieu à grand nombre de travaux relevant de différentes sciences telles que la sociologie, la psychologie ou la neurologie. En sciences du langage, les chercheurs se sont notamment intéressés aux loci du bégaiement, cherchant à repérer les éléments phonologiques, lexicologiques ou grammaticaux pouvant être à l’origine d’une disfluence. D’autres ont cherché à connaître les patrons respiratoires chez les personnes qui bégaient ou encore à délimiter la frontière entre les accidents de parole présents dans toute élocution et ceux présents uniquement dans la parole de personnes qui bégaient. L’objectif de notre travail consiste à étudier le comportement articulatoire en phase de disfluence normale et en phase de bégayage. Pour ce faire, des données nasofibroscopiques et EMA ont été utilisées. Nos résultats montrent un comportement spécifique au niveau laryngé durant les phases de disfluences sévères. De même, les gestes articulatoires observés grâce à l’EMA varient en fonction du type de la disfluence.

Abstract

Stuttering is defined as a speech disorder that affects individual’s social life because it appears mainly in social interactions. This disorder is characterized by numerous speech disfluencies that can place the discourse of a person who stutters outside the rhythmical norms. It has been studied by many sciences as sociology, psychology or neurology. In language sciences, researchers were trying to identify the loci of stuttering, such as phonological, lexicological or grammatical elements that could be at the origin of a disfluency. Other studies are focused on the breathing patterns in persons who stutter or on the boundary between stuttering-like disfluencies and other disfluencies. The aim of this research is to follow on these studies by analysing the articulatory behaviour in stutterers and non-stutterers during stuttering-like disfluencies and during normal disfluencies. In order to do this, two types of data were used : nasofibroscopic data and data get by means of electromagnetic articulography. Our results show a particular laryngeal behaviour during stuttering-like disfluencies as well as a variation of articulatory gestures depending on disfluency.


Table des matières

Texte intégral

L’importance de la communication dans la société n’est plus à démontrer. Si, aujourd’hui, les nouveaux supports de communication relèvent majoritairement de l’écrit, les technologies permettant la mise en contact avec d’autres personnes tout en ayant recours à la communication orale sont également en plein essor. Dans ce contexte, où tout un chacun est amené à participer aux fréquents échanges au sein de la communauté, tout éloignement de la norme relative à la communication peut s’avérer particulièrement handicapant dans la mesure où la personne qui est en dehors de cette norme peut rapidement se trouver stigmatisée et exclue des échanges.

Tel est le cas pour de nombreuses personnes qui bégaient. Leur défaut d’élocution, caractérisé comme un « trouble moteur de l’écoulement de la parole qui est alors produite avec plus d’effort musculaire » (Monfrais-Pfauwadel, 2014 : 4), touche 1 % de la population mondiale et a pour particularité de se manifester essentiellement en société, plus spécifiquement en situation d’interaction. En effet, les personnes qui bégaient vivent souvent dans un état d’anxiété sociale qui se traduit principalement par des comportements de tensions émotionnelles, de l’inconfort dans les situations sociales accompagné d’une moindre fréquence de réponses sociales ou encore de la peur d’évaluations négatives (Stein et al., 1996 ; Kraaimaat et al., 2002 ; Iverach & Rapee, 2014). Les personnes qui bégaient sont en effet conscientes de l’existence de certains stéréotypes négatifs à l’égard de leur trouble et, de fait, évitent fréquemment certaines situations considérées comme problématiques, telles que la prise de parole en public. Il est également à noter que plus le bégaiement est sévère et plus il est probable que la personne touchée ressente de l’appréhension face à une situation de communication (Blood et al., 2001). En outre, la probabilité que la parole d’un locuteur souffrant d’un bégaiement soit perturbée est plus importante lorsqu’il s’exprime face à un ou plusieurs interlocuteur(s) que lorsqu’il s’adresse à un animal ou encore récite un texte appris par cœur. La situation d’interaction dans laquelle se trouve une personne qui bégaie provoque ainsi des perturbations du rythme de la parole, qui se traduisent par des disfluences.

Si ces disfluences sont courantes chez les locuteurs normo-fluents également (Goldman-Eisler, 1968), celles présentes dans la parole bègue montrent des spécificités qui permettent à un jury d’auditeurs naïfs d’identifier avec efficacité les locuteurs souffrant de bégaiement (Didirkova et al., 2016, à paraitre). En effet, les auditeurs naïfs seraient sensibles à certaines caractéristiques des disfluences propres au bégaiement telles que la localisation de la disfluence, l’intonation avant et pendant la disfluence ou encore la présence ou non de tensions audibles.

Dans la mesure où les auditeurs distinguent de manière significative les disfluences produites par des locuteurs normo-fluents et celles des sujets qui bégaient, notre hypothèse est que nous devrions trouver des différences articulatoires lors de leurs réalisations. En effet, étant donné que la fréquence fondamentale résulte de l’activité laryngée, nous pouvons supposer qu’une perte du contrôle du larynx devrait être observée durant les phases de bégayages. En outre, nous pensons également relever des différences au niveau des mouvements ayant lieu dans les cavités supra-glottiques.

Pour mener à bien cette étude, deux types d’informations ont été recueillis : des données nasofibroscopiques et des données EMA.

Les données nasofibroscopiques ont été obtenues au Laboratoire Voix / Parole / Déglutition (Hôpital Européen Georges Pompidou, Paris) à l’aide de l’endoscope Kay Pentax (modèle RLS 9100). Une sonde flexible, composée d’une caméra et d’un élément lumineux, a été introduite dans une narine de chaque sujet, permettant une visualisation du comportement laryngé avec vue directe sur les plis vocaux. Parallèlement à la vidéo, un enregistrement audio synchronisé a été effectué (Hirsch et al., 2008). Trois locuteurs au total ont participé à l’étude : deux locuteurs qui bégaient et un locuteur de contrôle. Le premier locuteur qui bégaie était un homme âgé de 36 ans au moment de l’enregistrement. Il était de langue maternelle française et présentait un bégaiement modéré. Le second locuteur porteur d’un bégaiement, un homme âgé de 43 ans au moment de l’enregistrement, était de langue maternelle française également et souffrait d’un bégaiement sévère. Enfin, le sujet de contrôle, de sexe masculin, âgé de 32 ans, était de langue maternelle française et ne présentait aucun trouble de la perception ou de la production connu au moment de l’enregistrement.

Le deuxième type de données recueillies sont des données articulatoires enregistrées au Laboratoire Lorrain en Recherches en Informatique et ses Applications (LORIA, Nancy) à l’aide d’un articulatographe électromagnétique Carstens AG501 3D avec une fréquence de 200 Hz (représentant 1 mesure toutes les 5 ms) et une précision de 1 à 3 mm.

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Figure 1 : vue endoscopique du larynx. 1. – paroi pharyngale, 2. – aryténoïdes, 3. – plis vocaux, 4. – épiglotte

Trois sujets ont participé à cette étude : deux locuteurs normo-fluents (un homme et une femme, âgés de 34 et 26 ans respectivement au moment de l’acquisition) et une locutrice qui bégaie, âgée de 25 ans. Tous sont de langue maternelle française.

Huit capteurs ont été placés sur les articulateurs des sujets prenant part à l’étude, à savoir quatre capteurs labiaux, trois capteurs linguaux et un capteur placé sur incisive inférieure. Signalons également qu’une indication a été donnée sur la forme du palais. Ces capteurs ont permis de suivre les mouvements des lèvres, de la langue et de la mâchoire inférieure lors de la production de la parole. Les données ont par la suite été traitées à l’aide du logiciel VisArtico (Ouni et al., 2012).

Dans le cadre de cette étude, une suite de tâches verbales a été réalisée par les locuteurs, comprenant la lecture de la fable Le lion et le rat, de La Chèvre de Monsieur Seguin, d’une suite de logatomes et du protocole employé pour évaluer les dysarthries dans la batterie de Chevrie-Muller. La lecture a été suivie d’une tâche où il a été demandé aux locuteurs de répéter les éléments du protocole de Chevrie-Muller après l’expérimentatrice. Ensuite, les locuteurs avaient pour tâche de décrire une bande dessinée qui leur a été présentée. Enfin, une tâche de parole spontanée a clôturé l’enregistrement.

Nous présentons dans la Figure 2 des extraits du film nasofibroscopique dans lequel l’énoncé « lai / l lai l / l / l / laissez-moi » ([le / l : le l : / l : / l : / lesemwa]) a été produit par un locuteur qui bégaie. Plusieurs disfluences sévères viennent interrompre cet énoncé, à savoir des répétitions de sons et de syllabes suivies de blocages et prolongations de la liquide [l]. Plusieurs phases caractérisent cette séquence au niveau laryngé. Tout d’abord, durant la première production de la syllabe [le], les images 2 à 9 laissent voir une adduction des plis vocaux, durant laquelle une contraction du larynx peut également être observée. Ensuite, le premier blocage se traduit au niveau laryngé par un mouvement d’abduction des plis vocaux (images 10 et 11). Cette abduction sera partiellement reconduite durant la séquence sonore comprenant la prolongation de la liquide [l], la deuxième production de la syllabe [le] ainsi que la première partie du son [l] prolongé, comme cela est visible sur les images 12 à 28. La prolongation du son [l] continue à l’image 29, alors que les plis vocaux reviennent en position d’adduction, fortement contractés. Cette position est maintenue jusqu’à l’image 33, comprenant également une partie du blocage suivant la prolongation. La fin du blocage est caractérisée par une abduction partielle des plis vocaux qui perdure jusqu’au début d’une nouvelle prolongation de la liquide, prolongation qui continue alors que la glotte se referme et que le larynx effectue un mouvement vertical. Ces gestes persistent jusqu’au blocage silencieux qui suit la prolongation (images 41 à 46). A l’image 47, une nouvelle abduction des plis vocaux est observée, suivie d’une descente du larynx. Ce comportement est relevé jusqu’à l’image 54 et correspond à la fin du blocage et à la première partie d’une nouvelle prolongation du [l]. La fin de la liquide est traduite, au niveau laryngé, par une nouvelle montée du larynx accompagnée d’une ouverture plus importante de la glotte (55 à 59). Le dernier blocage silencieux compris dans la séquence étudiée (après l’image 60) se caractérise par des plis vocaux fortement contractés en position d’adduction et par une descente du larynx. Cette configuration de la glotte avec le mouvement vers le bas de l’ensemble cartilagineux est observée jusqu’à l’image 66, c’est-à-dire pendant la quasi-totalité du dernier blocage silencieux. Par la suite, la contraction des plis vocaux paraît moins importante ; ils se mettent en légère abduction avant la production fluente de la suite de l’énoncé [lesemwa].

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Figure 2 : En haut, les images nasofibroscopiques de la séquence « lai / l lai l / l /l / laissez-moi » produite par le locuteur qui bégaie. Les images 1 à 63 correspondent à la disfluence « lai / l lai l / l /l / laissez-moi ». En bas, signal acoustique de la même séquence avec deux lignes d’étiquetage, la première correspondant aux phonèmes et syllabes prononcés et la seconde à la localisation des images mentionnées dans le texte.

Par conséquent, des montées et descentes du larynx, une contraction de ce même larynx, des ouvertures et fermetures inappropriées de la glotte ainsi qu’une immobilisation de la langue ont été relevées durant la phase de disfluence sévère prise en exemple. Les mêmes constatations n’ont cependant pas pu être faites pour les disfluences normales.

C’est ce que révèle la Figure 3 qui montre les images nasofibroscopiques d’une disfluence normale produite par le sujet de contrôle. De l’image 1 à l’image 3, on constate une fermeture progressive de la glotte, ce qui correspond, au niveau acoustique, à la fricative [s]. De l’image 4 à l’image 7, c’est-à-dire durant le début de la voyelle [e] prolongée, la glotte est fermée. Celle-ci se rouvre à partir de l’image 8 et atteint son maximum d’ouverture à l’image 12 ; signalons que cette période correspond à la fin de la voyelle [e]. A partir de l’image 13, i.e. au début du second [s], les plis vocaux commencent à se rapprocher à nouveau, avant d’entrer partiellement en contact à l’image 16, qui correspond au début du [e]. A l’image 18, qui se situe dans le [y], la glotte est encore partiellement fermée et le larynx entame une légère descente.

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Figure 3 : en haut, les images nasofibroscopiques de la séquence « C’est / c’est une p’tite ville » produite par le locuteur normo-fluent. Les images 1 à 16 correspondent à la disfluence « c’est / c’est une… ». En bas à droite, le signal acoustique de la même séquence aux deux lignes d’étiquetage, la première correspondant aux phonèmes et syllabes prononcés et la seconde à la localisation des images mentionnées dans le texte.

Dans le cas de la disfluence normale, aucune immobilisation de la racine de la langue n’a été observée. De même, ni les contractions ni les ouvertures et fermetures inappropriées de la glotte, qui ont été relevées pour la disfluence sévère, ne sont présentes.

Deux situations d’énonciation ont été retenues pour la présente étude.

Dans un premier temps, nous analysons la parole semi-contrôlée chez une locutrice qui bégaie. Il a été demandé à la locutrice de répéter l’énoncé « Il faut la faire sans aucun regret. » après l’expérimentatrice et ce, sans délai afin de vérifier les temps de réaction articulatoire et acoustique en parole fluente et en phase de disfluence sévère.

La Figure 4 montre la répétition de l’énoncé dans une séquence fluente. La première barre noire verticale délimite la fin de l’énoncé produit par l’expérimentatrice. A ce moment-là, les articulateurs du sujet sont en position de repos. 256 ms plus tard, ils prennent leur place (deuxième barre) : la mandibule ainsi que la lèvre inférieure descendent, la langue se place verticalement et effectue un geste vers l’avant afin de produire le /i/. Le premier son de l’énoncé, le /i/, est audible 391 ms après la fin de la production de l’expérimentatrice (barre no. 3). Ainsi, en production orale fluente, le temps de pause correspond à une mise en mouvement progressive des articulateurs en vue de faire émerger le premier son de la reprise de parole, 135 ms plus tard.

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Figure 4 : répétition fluente de l’énoncé « Il faut la faire sans aucun regret. » En haut, en orange, les mouvements verticaux de la lèvre inférieure. En jaune, les mouvements verticaux du dos de la langue. En gris, les mouvements horizontaux de ce même dos de la langue. Enfin, en marron, les mouvements verticaux de la mandibule. En abscisse, le temps en secondes et en ordonnée, le déplacement des articulateurs en mm.

Dans la séquence disfluente comportant la répétition du même énoncé, la stratégie articulatoire de la locutrice est différente (Figure 5). En effet, les gestes démarrent cette fois-ci avant même la fin de la répétition de l’expérimentatrice délimitée par la première barre noire verticale. Dans cette séquence, la locutrice qui bégaie produit l’énoncé avec trois disfluences sévères : tout d’abord, un blocage silencieux est suivi d’une première production du son /i/ (produit entre les barres verticales 2 & 3). Un deuxième blocage survient immédiatement et c’est seulement après que l’énoncé est produit sans accroc (barre verticale no. 5) : [/i/ilfolafER].

Lors du premier blocage, la cible articulatoire n’a pas été correctement atteinte. En effet, le dos de la langue s’élève, atteignant un niveau plus élevé par rapport au /i/ fluent. Le même phénomène peut être observé pour la mandibule et la lèvre inférieure qui s’abaissent de manière synchrone. Sur le plan horizontal, le dos de la langue reste immobile pendant 400 ms avant de se projeter vers l’avant. Ce n’est que 2041 ms après la fin de la production de l’expérimentatrice que le premier son est émis, ce qui signifie que le temps de réaction acoustique est 5,2 fois plus important par rapport à la production fluente. Enfin, signalons que les deux blocages présents dans la séquence en question sont caractérisés par une succession de mouvements des articulateurs alors qu’aucun phone n’est émis.

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Figure 5 : répétition disfluente de l’énoncé « Il faut la faire sans aucun regret. » En haut, en orange, les mouvements verticaux de la lèvre inférieure. En jaune, les mouvements verticaux du dos de la langue. En gris, les mouvements horizontaux de ce même dos de la langue. Enfin, en marron, les mouvements verticaux de la mandibule. En abscisse, le temps en secondes et en ordonnée, le déplacement des articulateurs en mm.

L’objectif de la deuxième partie de l’étude EMA est de décrire les gestes articulatoires en phase de disfluences sévères réalisées en parole spontanée. Dans cette partie, nous avons retenu pour exemple le cas d’un blocage silencieux en parole disfluente qui a été comparé à une pause présente dans la parole de la locutrice normo-fluente.

La Figure 6 montre une pause silencieuse d’une durée de 2012 ms qui commence au début du graphique. Le début acoustique de la voyelle [a] produite après la pause est délimité par la deuxième barre noire verticale, la première démontrant le début articulatoire de cette même voyelle. Le silence est caractérisé par un positionnement stable des articulateurs qui sont au repos et ne se mettent en mouvement que 395 ms avant le début acoustique du son [a]. A ce moment-là, la mandibule descend afin d’augmenter l’aperture de la cavité buccale. Les mouvements de la langue sont coordonnés avec ceux de la mandibule.

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Figure 6 : Mouvements articulatoires en phase de pause vide chez la locutrice normo-fluente. En bleu, la courbe suivant les mouvements verticaux du dos de la langue, en jaune, les mouvements verticaux de la mandibule. En abscisse, le temps en secondes et en ordonnée, le déplacement des articulateurs en mm.

La Figure 7 montre les gestes articulatoires en phase de blocage silencieux chez la locutrice qui bégaie. Les barres noires 1 & 3 délimitent le blocage d’une durée comparable à celle de la pause silencieuse décrite ci-dessus, à savoir 2104 ms. Le bégayage se caractérise ici par des mouvements verticaux de la langue et de la mâchoire. En effet, contrairement à la pause chez la locutrice normo-fluente, les articulateurs de la locutrice qui bégaie sont ici en mouvement tout au long du silence. En outre, l’extension de l’anticipation des gestes articulatoires est moindre ici, comparé à celle observable dans la parole de la locutrice normo-fluente : délimité par la deuxième barre verticale, le début articulatoire de la voyelle [a] est situé 100 ms avant son début acoustique, c’est-à-dire qu’elle est près de quatre fois inférieure à ce que l’on a vu précédemment.

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Figure 7 : Mouvements articulatoires en phase de pause vide chez la locutrice normo-fluente. En bleu, la courbe suivant les mouvements verticaux du dos de la langue, en jaune, les mouvements verticaux de la mandibule. En abscisse, le temps en secondes et en ordonnée, le déplacement des articulateurs en mm.

La présente étude a mis en évidence les spécificités articulatoires rendant le rythme de la parole des personnes qui bégaient hors normes. Dans un premier temps, nous avons relevé un comportement phonatoire spécifique en phase de disfluence sévère chez un locuteur qui bégaie. En effet, le comportement laryngé est différent lors de la parole fluente que lorsque le locuteur subit un bégayage. Des mouvements inappropriés d’adduction et d’abduction des plis vocaux, de fortes contractions dans les cavités laryngée et pharyngale, des mouvements verticaux anarchiques du larynx ou encore des tétanisations de la glotte ont pu être observés. Il est à noter qu’il n’y a eu aucune différence dans le comportement laryngé entre les locuteurs qui bégaient et les sujets normo-fluents pour les tâches non-langagières telles que la déglutition, la simulation de toux ou d’effort ainsi qu’en lecture silencieuse. De même, ce comportement est identique chez les deux catégories de sujets lors d’une phase de disfluence normale. Autrement dit, seuls les bégayages sont caractérisés par des mouvements spasmodiques.

Le second type de données utilisées dans notre étude a servi à observer le comportement des articulateurs supra-glottiques en phase de disfluence. Cette seconde partie a permis de relever la présence de mouvements articulatoires dans les disfluences normales et pathologiques. En effet, les articulateurs (langues, lèvres, mandibule) se mettent en mouvement avant même le début acoustique de la reprise de parole aussi bien lors des pauses que pendant les bégayages caractérisés par un silence. Si, dans le cas de pauses, il s’agit de gestes préparatoires du / des son(s) suivants, cela n’est pas le cas en phase de bégayage. Les blocages silencieux présentés dans cette étude se caractérisaient, en effet, par la présence de mouvements « parasites » tout au long de la pause, ayant pour conséquence une moindre extension du geste anticipatoire.

En perspective, nous pensons qu’il est avant tout nécessaire d’enregistrer davantage de locuteurs et ce, pour les deux études. En effet, le fait d’avoir plusieurs locuteurs qui bégaient nous permettrait d’avoir une vue plus globale du comportement laryngé chez les personnes porteuses d’un bégaiement. Concernant l’étude EMA, un plus grand nombre de locuteurs serait également souhaitable, afin, d’une part, d’étudier les autres types de disfluences répertoriées et liées au bégaiement, et, d’autre part, d’obtenir des indications sur les gestes qui caractérisent les disfluences présentes dans la parole de locuteurs normo-fluents. De même, il semble judicieux de reprendre l’étude des événements articulatoires présents lors des pauses normales et des blocages silencieux tout en tenant compte de la durée du silence, de la prise de souffle et de la présence ou non de tensions. Enfin, il paraît souhaitable de coupler les données nasofibroscopiques avec les données EMA et ce, en vue de créer une typologie des disfluences normales et sévères se basant sur des paramètres articulatoires dans la mesure où la typologie actuelle, évoquant principalement des répétitions, des blocages, ou encore des prolongations, est basée sur des critères acoustiques. Or, comme nous avons pu le démontrer, sous le rendu acoustique, se cache un certain nombre de mouvements non-perceptibles, qui ne sont pas pris en compte dans les différentes classifications des accidents de parole.

BLOOD Gordon W., BLOOD Ingrid M., TELLIS Glen et GABEL Rodney (2001), « Communication apprehension and self-perceived communication competence in adolescents who stutter », Journal of Fluency Disorders, vol. 26, n° 3, pp. 161-178.

DIDIRKOVA Ivana, Crevier-Buchmann Lise, Monfrais-Pfauwadel Marie-Claude, ŠtenclovÁ Ľubomíra et Hirsch Fabrice (2016), « De la perception des disfluences normales et sévères à leurs origines articulatoires », Actes du colloque La perception en langue et en discours, 24-26 avril 2014, Varsovie, à paraitre.

GOLDMAN-EISLER Frieda (1968), Psycholinguistics : Experiments in Spontaneous Speech, Academic Press, London.

HIRSCH Fabrice, MONFRAIS-PFAUWADEL Marie-Claude et SOCK Rudolph (2008), « Observing irregular laryngeal behaviour in Stutterers », European Symposium on Fluency Disorders, Antwerpen, 18-19 avril, communication affichée.

IVERACH Lisa et RAPEE Ronald M. (2014), « Social anxiety disorder and stuttering : Current status and future directions », Journal of Fluency Disorders, vol. 40, pp. 69-82.

KRAAIMAAT Floris W., VANRYCKEGHEM Martine et VAN DAM-BAGGEN Rien (2002), « Stuttering and social anxiety », Journal of Fluency Disorders, vol. 27, n° 4, pp. 319-331.

MONFRAIS-PFAUWADEL Marie-Claude (2014), Bégaiement, bégaiements. Un manuel clinique et thérapeutique, Paris, Eds. De Bœck-Solal

OUNI Slim, Mangeonjean Loïc et Steiner Ingmar (2012), VisArtico : a visualization tool for articulatory data, Interspeech2012, September 9-13, 2012, Portland, OR, USA.

STEIN Murray B., BAIRD Allison et WALKER John R. (1996), « Social phobia in adults with stuttering », The American Journal of Psychiatry, vol. 153, n° 2, pp. 278-280.

Nos remerciements vont aux Docteurs Lise Crevier-Buchman et Marie-Claude Monfrais-Pfauwadel qui ont permis l’acquisition des films nasofibroscopiques. Quant aux données EMA, elles ont été obtenues grâce à Slim Ouni (LORIA Nancy) et l’Equipex Ortholang. Nous exprimons également notre reconnaissance vis-à-vis de Camille Fauth et de l’IdEx Attractivité de l’Université de Strasbourg « Arythmique ».





Pour citer cet article


Didirkova Ivana. Origines articulatoires des discours hors-normes : Le cas du bégaiement. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 16. Discours hors-normes, constructions sociales, 17 janvier 2016. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4817. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378