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16. Discours hors-normes, constructions sociales

Article
Publié : 1 février 2016

Discours pornographique : discours hors-norme / chercheur hors-norme ?


François Perea, MCF-HDR, Université Montpellier III, Praxiling UMR 5267 CNRS

Résumé

Travailler sur le discours pornographique, qui n’est pas à proprement parler un objet d’étude traditionnel en sciences du langage comme peut l’être par exemple le discours journalistique, entraîne de nombreuses réactions. Celles-ci permettent de questionner les représentations de la légitimité de certains objets de recherche et chercheurs. Le travail propose une réflexion sur une expérience de chercheur en analyse du discours attaché à des objets (discours et interactions pornographiques) non habituels jusqu’à il y a peu dans le cadre de cette discipline, pouvant être considérés comme hors-normes. Le caractère « non traditionnel » de ces objets devient parfois, pour certains, un trait saillant qui occulte le reste du travail d’investigation pourtant parfaitement inscrit dans les démarches disciplinaires et questionne la légitimité d’un objet de recherche. En analyse du discours, cette légitimité existe de facto sitôt qu’un discours apparait sur la scène sociale et que la discipline offre les moyens théoriques et méthodologiques de l’explorer. Les incidences de ses travaux sur l’image du chercheur, pouvant être parfois considéré lui-même comme sujet comme « hors-norme », sont alors explorées.

Abstract

Working on pornographic discourse, which is not exactly a traditional subject of study in Linguistics as can be, for example, the journalistic discourse, resulting in many reactions. These allow to question the representations of the legitimacy of certain objects of research and researchers. The work reflects a researcher experience in discourse analysis, attached to objects (pornographic discourses and interactions) not usual until there in the context of this discipline, which can be considered as non-standard. The “non-traditional” character of these objects is sometimes, for some, a salient feature that obscures the rest of investigative work, although it respects the disciplinary proceedings and questions the legitimacy of a research object. In discourse analysis, this legitimacy is de facto as soon as a speech appear on the social scene and the discipline provides theoretical and methodological ways to explore it. The impact of its work on the image of the researcher, which can sometimes be seen himself as subject as “norm-out”, are then explored.


Table des matières

Texte intégral

Dans le cadre de mes recherches consacrées aux incidences subjectives et affectives des discours médiatiques et technologiques, figure un ensemble de travaux mobilisant des corpus de productions pornographiques diverses : discours dans les interfaces de sites pornographiques du web, interactions synchrones dans des forums, discours de présentation de soi sur les sites de petites annonces explicites sans lendemain, dialogues dans les films pornographiques hétérosexuels, gays et lesbiens, etc.

Ces objets de recherche peu courants en sciences du langage ont pu engendrer des réactions diverses. En effet, il y a peu de temps encore, travailler sur le discours pornographique pouvait prêter à sourire (de manière complice) ou offrir le flanc à la critique.

Je propose dans ces lignes une réflexion sur mon expérience de chercheur en analyse du discours attaché à des objets (discours et interactions) peu habituels dans le cadre de ma discipline, pouvant être considérés comme hors-normes (partie 1). Dans ce cas, le caractère « non traditionnel » de ces objets devient parfois et pour certains un trait saillant qui occulte le reste du travail d’investigation pourtant parfaitement inscrit dans les démarches disciplinaires et questionne la légitimité d’un objet de recherche (partie 2). De même, ce caractère a des incidences sur l’image du chercheur, pouvant être parfois considéré lui-même comme sujet comme « hors-norme » (partie 3).

La pornographie n’est pas la sexualité. Elles n’ont rien à voir. Pourtant la première joue la confusion en se présentant comme la mise en scène de ce qui doit rester dans les coulisses de la vie sociale. Alors, si la pornographie peut déranger c’est justement parce qu’elle serait censée montrer ce qui ne doit pas l’être.

Les actes et rapports sexuels s’établissent en effet sur une scène à part qui, sauf les cas d’exhibitionnisme, d’apodysophilie1 et de voyeurisme, n’est pas exposée au regard de spectateurs. La loi en interdit l’exhibition que l’article 222-32 du code pénal punit, dans la législation française, d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. Les manuels de psychiatrie diagnostiquent ces expositions publiques comme paraphilies (DSM IV) ou troubles de la préférence sexuelle (CIM-102).

L’affaire est donc entendue pour les autorités : les relations sexuelles sont à exclure de l’espace public.

La scène de la relation sexuelle est donc à la fois :

  • privée, cette caractéristique pouvant être perçue comme un espace de liberté, largement préservé des contraintes sociales : est privé ce qui n’appelle pas l’intervention du pouvoir public et s’affranchit de son champ d’action ;

  • intime parce qu’elle interpelle les sujets jusque dans leurs intérieurs (intimus) domestiques (la chambre à coucher en est le lieu symbolique), corporels (les actes de pénétration y sont fréquents) et psychologiques (les individus s’y livreraient totalement et sans fard) ;

  • pudique, en ce sens que selon les périodes et les latitudes, il convient de ne pas montrer certains corps, sentiments, etc.

Cela ne veut pas dire que la relation sexuelle échappe à l’emprise sociale : J. Gagnon (2008) a analysé les dynamiques des scripts de la sexualité (culturels, interactionnels, intrapsychiques) et M. Foucault a montré que le sexe est un agent politique (1975), pour ne donner que deux exemples.

Les représentations sociales de la sexualité existent, prolifèrent même, et sont d’un autre ordre : elles apparaissent dans les arts plastiques et audiovisuels, sur les écrans publicitaires… Cependant il y a là une transformation : il ne s’agit plus de la relation privée intime et pudique entre les partenaires, mais d’une production sociale. Pour reprendre à E. Goffman (1991), les actes sont interprétés dans un « cadre secondaire » caractérisé par le faire-semblant.

Il n’est pas question de discuter ici des zones frontalières entre les deux sphères. L’intimité peut être exposée sur les réseaux sociaux (selon les modalités de l’extimité pointée par S. Tisseron, 2001, par exemple). Il s’agit de montrer que la pornographie pose questionnement en montrant sans autre ambition (sublimation artistique ou critique morale) qui constituerait une justification ou une excuse sociale, un spectacle se présentant comme la monstration de ce qui ne doit être montré.

De ce point de vue, le discours pornographique transgresse une norme, celle de la pudeur qui invite à cacher les « parties honteuses » du corps et qui délimite la ligne de partage entre l’intime et le public, en particulier en ce qui concerne la scène sexuelle. Cette transgression est punissable, hors-la-loi (elle est définie comme « atteinte à la pudeur »).

En travaillant sur la pornographie, le chercheur participe alors à la monstration. Pire, il met en lumière et ausculte, en même temps que le spectacle, ce à quoi il peut renvoyer et qui doit rester dans l’intimité. Certes, il pose la distance de l’analyse, mais il actualise aussi dans un milieu préservé (celui de l’université) des discours et images qui en sont par principe exclus.

Il faut donc qu’il discute de la place de cet objet d’études dans le champ de visibilité universitaire.

Après tout, est-il vraiment sérieux de travailler sur la pornographie ?

Dans La pornographie et ses images (1997), P. Baudry revient sur les réactions engendrées par son objet d’étude :

« Une étude sur la pornographie n’est pas simple. D’abord l’on doit parler de choses qui suscitent la gêne et un plaisir compromettant. On ne gêne pas seulement parce que l’on parlerait de choses extraordinaires, mais bien plus sûrement parce qu’on évoque des choses triviales aussi bien que quotidiennes » (1997 : 21).

Rares sont les objets de recherche qui laissent indifférent, mais certains suscitent plus de réactions que d’autres. Celui-ci serait-il scandaleux ?

« Il n’y a pas d’objets mauvais parce qu’ils seraient « scandaleux » : naïveté sotte de qui croirait déranger. […] Les « objets bizarroïdes » sont ceux qui ne peuvent être saisis par une grille de lecture dûment légitimée et échappent à la logique de reproduction des savoirs établis, non pas de savoirs « dominants » (expression banale dont il faut mettre en question l’exactitude) mais des types de savoirs qui affirment que ce qu’il y a à savoir est établi : se reproduisant à partir d’une synthèse qui se veut définitive des « acquis », et érigeant leur propre répétitivité comme horizon indépassable » (Baudry, 1997 : 30 et 31).

La distinction de P. Baudry paraît pertinente. Il ne s’agit pas de dire que les sciences du langage seraient conservatrices ou qu’il y aurait une noblesse des sujets préétablie. Cependant, il y a des objets d’analyse qui apparaissent tout au long de son histoire, des approches répétées, qui se déclinent et dont la répétition produit un « effet d’ordinaire » conduisant à une forme de légitimité non discutée.

La pornographie ne faisant pas partie de ces objets répétés n’est dès lors pas considérée spontanément comme légitime : il y a discussion.

Comme analyste du discours (inscrit dans l’approche Texte Discours Interactions) travaillant sur les médias, je considère que tout discours apparaissant dans l’espace social est objet potentiel d’analyse et il est de l’intérêt (j’ose dire du devoir) des analystes de discours de le prendre en considération. Sans cela, notre discipline est vouée à la disparition car elle n’offre plus de possibilité de dialogue actualisé avec les autres disciplines et la société.

Tout discours est, du point de vue linguistique, digne d’être analysé.

Dans le cadre du discours pornographique, cette légitimité prend alors trois formes.

Le web, en particulier, connait le succès de ces productions et les sites pornographiques sont régulièrement considérés comme les plus fréquentés avec des chiffres sensiblement variables, et F.-R. Dubois d’écrire qu’« indépendamment de ces difficultés à quantifier la présence de la pornographie sur Internet, on peut du moins affirmer qu’elle est importante : il n’y a pas de désaccord sur la question » (2014 : 48).

Cette présence est visible pour les productions les plus caractéristiques de la pornographie, et elle est relayée par des formes plus « présentables ». Ainsi, le succès de 50 nuances de Grey, d’E. L. James a conduit à la création de têtes de gondoles consacrées à la littérature rose à l’entrée de certains supermarchés. Alors, pour X. Deleu :

« Le porno ne fait plus peur. Aujourd’hui, plus que jamais, l’argument pornographique est porteur dans les médias, en littérature, au cinéma ou sur Internet. Les récits à caractère pornographique trustent les premières places des listes des best-sellers, les affiches « porno chic » fleurissent dans les couloirs du métro, les sites Internet « pour adultes » sont les plus visités » (2002, 4ème de couverture).

Le phénomène est tel que le journal en ligne Rue 89 (www.http://rue89.nouvelobs.com/) propose parmi ses entrées principales classiques du contrat médiatique journalistique (« éco », « monde », « culture », « société », « planète », « politique ») en ligne (« blogs »), une rubrique « Rue 69 » consacrée aux questions de genre, de sexe et à la pornographie.

Ce que certains appellent alors une « banalisation » conduit à l’apparition de nombreuses formes, dérivées ou pas, qui empruntent au vocabulaire et à l’esthétique pornographique. Porn désigne alors, par extension, tout ce qui est attractif visuellement comme dans le cas du foodporn, cette pratique qui consiste à photographier de manière spectaculaire les plats. Le blogger Mark Simpson, célèbre pour avoir inventé le lexème metrosexuel, évoque le sporno (contraction de sport et de porno) pour désigner les images de sportifs érotisées dont le calendrier des rugbymen compose une forme prototypique. Plus encore, le lexique propre à la pornographie connait un succès dont témoigne l’emploi de milf (de Mother I’d Like to Fuck) dans un article (C. Mury, 2015) du très sérieux Télérama intitulé : « Le porno pour maman : en plein dans le MILF ».

Mais l’argument quantitatif n’est pas le seul. L’industrie pornographique marque de son empreinte d’autres formes médiatiques.

Cela est vrai d’un point de vue économique. Xavier Niel a fait fortune en exploitant des sex-shops, des sites pornos et de vente par correspondance de sex-toys. Cet argent a participé à la création d’un empire dans les champs variés des médias : accès internet (Free), téléphonie (Free mobile), journalisme (il est copropriétaire du groupe Le Monde). B. Edelman (2009) considère ainsi l’industrie pornographique comme un des principaux moteurs économiques du développement des TIC.

Mais le lien entre les médias et la pornographie ne se limite pas aux aspects économiques : il repose également sur un rapport modélisateur et J. Ibanez Bueno d’écrire que « le « sexe » est souvent le « genre débutant » : dès la naissance (ou presque) d’un nouveau média, l’érotisme et la pornographie participent au décollage du média » (2004 : 96). Ce rapport apparait dans la diffusion de certaines formes de communication en ligne. Ainsi, dans les interfaces permettant l’exposition de soi extime (Serge Tisseron, 2001) : dédipix (notés selon l’emplacement des dédicaces sur le corps) ; applications de rencontres (telle grindr)… Et P. Sibilia d’écrire :

Qu’est-ce qui s’est passé dans notre société pour que change à ce point l’idée d’intimité ? [ …] Les gens diffusent sur Youtube leurs échographies, leurs vidéos pornographiques faites maison, tout. Que s’est-il passé pour que l’intimité ne soit plus la valeur précieuse qu’elle était au XIXe et XXe siècles ? Ce qui s’est passé a changé la façon dont nous nous construisons en tant que sujets, la manière que nous avons de nous définir. L’introspection s’est affaiblie. Maintenant, nous nous définissons par ce que nous pouvons montrer et que les autres voient. L’intimité est donc essentielle pour définir ce que nous sommes comme ce que nous montrons. (P. Sibilia, dans C. Pérez-Lanzac, 2009, je traduis)

La présence massive et influente (économique, formelle…) de la pornographie, de ses discours et de ses images, justifie parfaitement que les sciences du langage en général et l’analyse du discours en particulier s’y intéressent. Ce, d’autant que les méthodes et les démarches de recherche existent et ne font pas de la démarche du chercheur une entreprise isolée.

F.-R. Dubois (2014) distingue, d’un point de vue épistémologique, les études sur la pornographie des études pornographiques (ou porn studies).

Les études sur la pornographie sont anciennes. Elles regroupent toute approche qui ne vise pas à constituer un corps de recherche homogène, ancré épistémologiquement, autour de la monstration médiatique d’actes sexuels. Ainsi, R. Darnton (1991) explique que la pornographie et la philosophie sont synonymes au XVIIIe. « Etudes sur la pornographie » désigne donc un ensemble de recherches sur la pornographie sans ambition de constituer cette dernière comme objet pour lui-même. Par exemple, elles alimentent des réflexions philosophiques sur la morale, psychologiques sur la dépendance… La plupart de ces travaux se situent dans une perspective juridique, éthique et/ou psychopathologique et la pornographie constitue bien souvent ici un détour pour atteindre un objet de recherche dont elle ne constitue qu’un aspect voire un exemple. Dans ces conditions, elle est acceptable car elle ne vaut pas « en elle-même et pour elle-même ». En étant détour, elle est mise à distance : temporelle (travailler sur la pornographie dans l’Antiquité), spatiale (la pornographie au Japon, chez les Papous), psychologique ou médicale (l’addiction à la pornographie) ou procède par recatégorisation de l’objet : artistique (la littérature pornographique, c’est de la littérature), hiérarchique (l’érotisme acceptable), fonctionnelle (spectacles publicitaires empruntant au spectacle pornographique pour vendre), etc.

Mais l’étude de la pornographie per se sort bien souvent de ce cadre. Alors, il lui faut s’organiser, s’inscrire dans les épistémologies.

Les « études pornographiques » sont apparues aux USA, autour de L. Williams et deux ouvrages fondateurs : Hard Core : Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible (1989) et Porn Studies (2004). Elles se sont développées sur le continent américain en lien avec les cultural studies et les études féministes. Les « études pornographiques » ne posent pas d’emblée le problème de l’incidence sociale voire morale de la pornographie : elles étudient les productions hors du questionnement de leur reconnaissance. Ainsi, F.-R. Dubois les distingue : 

Les porn studies existent précisément de manière distincte parce qu’elles s’opposent à d’autres perspectives savantes sur la question. De la même manière qu’il existe un débat public sur la question pornographique, depuis de nombreuses années se jouent, dans la sphère plus confidentielle des recherches académiques, des polémiques savantes (2014 : 55).

Dans le champ de la linguistique française, la pornographie constitue, selon M.-A. Paveau (2011) « une terra incognita et encore un peu sulfurica ». D. Maingueneau a ouvert la voie en 2007, avec son ouvrage La littérature pornographique, suivi par les travaux de M.-A. Paveau, F. Perea, D. Lagorgette…

Pour M.-A. Paveau (2014 : 73), trois domaines des sciences du langage sont principalement sollicités :

  • les approches du lexique, avec notamment les dictionnaires de l’érotisme, de la pornographie ;

  • la pragmatique, participant également au débat sur la performativité du discours pornographique, ses effets ;

  • l’analyse du discours (analyse des textes, des discours et des interactions).

Un champ d’étude s’organise donc et s’étend, marquant une approche linguistique affirmée dans les « études pornographiques ». C’est que les sciences du langage ont beaucoup à dire sur la pornographie alors que jusqu’à présent la plupart des études ont porté sur ses images. Elles apportent de nombreux éclairages conceptuels : ainsi des « pornèmes » de M.-A. Paveau (2014) ou des « pornotypes » de F. Perea (2012).

La présence influente de es discours sur la scène sociale et les atouts disciplinaires permettant d’apporter à la compréhension des phénomènes pornographiques de nouveaux éclairages constituant, de manière non exhaustive, de solides piliers de la légitimité des recherches sur la linguistique du pornographique.

La reconnaissance de cette légitimité de l’objet a grande importance car elle a des incidences sur l’image du chercheur.

En effet, il ne suffit pas que l’objet d’études acquière une légitimité, il faut aussi que le sujet-chercheur travaille la sienne.

Dans son Esquisse pour une auto-analyse (2004) écrit quelques mois avant sa mort, P. Bourdieu, après avoir consacré l’essentiel de ses travaux aux mécanismes de reproduction sociale et de domination, expose (dans une langue étrangère : l’allemand) quelques éléments biographiques relatifs à ses origines provinciales et modestes et à son ascension sociale qu’il juge inconfortable et en partie responsable de son attrait pour la sociologie, cette « science roturière ».

En septembre 2008, alors qu’il a 71 ans et a consacré une grande partie de son œuvre l’étude des mécanismes de la résilience, notamment à partir de l’observation des parcours de survivants des camps de concentration, B. Cyrulnik retourne à Bordeaux et relate dans Je me souviens (2010) son enfance à l’Assistance Publique, la rafle organisée en 1943 par l’armée allemande et la police française à la synagogue, son évasion rendue possible grâce à Madame Descombès…

Ces deux exemples soulignent combien l’investissement dans la recherche et le choix des objets d’études ne sont pas anodins et comment ils sont marqués par l’histoire du chercheur. « Qu’est-ce qui motive un chercheur à entreprendre une activité aussi coûteuse du point de vue psychique qu’une recherche ? », interroge alors C. Costantini (2009), recherche dont on sait les effets d’engagement et de distance, pour reprendre N. Elias (1993).

L’affaire est donc entendue : le sujet ne se dirige pas totalement par hasard vers des objets d’étude.

Travaillant sur la pornographie, le chercheur est invité à s’expliquer : son positionnement « méta » voire son introspection explicite constituerait ainsi un gage de validité scientifique.

Pourtant, une telle injonction (même implicite) n’est pas faite à celui qui travaille sur le système des pronoms personnels, alors que cet investissement dans l’objet pourrait être la trace d’un problème de personnalité ! Mais à celui qui travaille sur un discours hors normes, sur un corpus sensible, de s’expliquer. La psychologue C. Lavigne, qui a longtemps travaillé sur le handicap, a ainsi dû se justifier de ses recherches le jour où elle est devenue mère d’un enfant sourd :

Raisonner avec sa tête et sentir avec son ventre : l’argument de mon impossible objectivité s’étaye sur mon lien physique, charnel, lien du ventre avec mon objet de recherche (insistance sur la force et l’indissolubilité du lien maternel) : « tu ne peux plus être objective, tu vas parler avec tes tripes car tu es mère » (1997 : 31).

Pour d’autres raisons, le chercheur travaillant sur la pornographie est potentiellement suspect de proximité charnelle. P. Baudry revient ainsi sur les réactions engendrées par son objet d’étude :

Vous suscitez l’amusement mais à la mesure de la méfiance que votre grossièreté inspire […] Amateur discret de jolies filles et de parties de jambes en l’air, on vous accorderait le bénéfice d’une vie privée peut être mouvementée peut-être sportive, c’est-à-dire saine après tout. Mais son exposition publique dans le registre d’une recherche universitaire a de quoi agacer […] On voudrait vous croira très sympathique et peut-être habile organisateur de soirées chaudes. Mais vous en parlez comme de mises en scène observées de loin, détaillées selon leur logique, leur dispositif. Vous ennuyez vraiment à présent, vous n’êtes plus un douteux complice, mais un traître (1997 : 23).

La preuve de la légitimité se travaille sur plusieurs plans.

Sur le plan personnel et interpersonnel d’abord, comme on croit le chercheur lié à son objet de manière négative (le dangereux obsédé) ou positive (les collègues demandant des précisions sur le corpus, des adresses de sites… sont nombreux). Ce ne peut être le discours qui l’intéresse, ou ses fonctionnements sociaux, c’est forcément la pornographie.

Sur le plan institutionnel, ensuite. Car il ne suffit pas que l’on accorde une légitimité à l’objet, encore faut-il que le chercheur prenne soin de lui trouver une surface d’exposition acceptable. En colloque, la question se pose (de manière tout à fait légitime et légale) de la monstration des images et pour un séminaire du laboratoire de recherche, une date en toute fin d’année a été trouvée… lorsque les étudiants sont partis.

Trop en faire… ou pas assez, pour ceux qui voudraient vous enrôler dans l’association des chercheurs rebelles et engagés. Alors que je présente avec un collègue phonéticien un travail sur les fluctuations vocales des actrices dans des productions professionnelles et d’amateurs, nous sommes accusés d’autocensure car nous n’avons pas prononcé les termes référant à des pratiques dites extrêmes, alors que celles-ci était absentes du corpus.

Les « discours hors normes » sont définis ici comme des discours qui ne figurent pas dans les habitus institutionnalisés de la recherche. Le discours pornographique, en l’occurrence, ne peut se prévaloir d’une longue tradition disciplinaire d’études en sciences du langage et il constitue, de plus, un corpus sensible (Paveau et Perea, 2012/15).

Plus que d’éventuelles normes discursives, ces discours permettent d’interroger un rapport normatif institutionnel implicite, et ses incidences sur les objets de recherche et les chercheurs.

De ce point de vue, il est intéressant de questionner nos habitudes universitaires dans une perspective « méta-réflexive» revisitée. Ainsi, les études pornographiques que l’on qualifierait trop vite de « hors norme » ou de « hors champ », participent au développement des sciences du langage en confrontant leurs théories à de nouveaux objets et en assurant leur promotion au-delà des champs « classiques » de sa légitimité. En se confrontant au discours institutionnalisé qui détermine ce qu’il y a à faire (et peut-être à savoir), les recherches sur ces objets peu communs obligent à faire « un pas de côté » (pour reprendre l’expression de M.-A. Paveau), ni à rebours, ni opposé, mais en avant.

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Notes de bas de page


1 L’exhibitionnisme désigne le besoin compulsif qu’a un sujet de montrer ses organes sexuels ; l’apodysophilie désigne l’exhibition totale du corps dénudé.
2 DSM IV : Diagnostic and Statistical Manual, 4ème révision ; CIM-10 : Classification internationale des maladies, 10ème révision.



Pour citer cet article


Perea François. Discours pornographique : discours hors-norme / chercheur hors-norme ?. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 16. Discours hors-normes, constructions sociales, 1 février 2016. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4736. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378