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15. La fabrique des martyrs

Article
Publié : 28 juin 2015

Entre témoignage, (auto)biographie d’institution et hagiographie : pour une analyse généalogique des testaments de martyrs


Olivier Grojean, Maître de conférences en science politique, Université Aix Marseille

Résumé

Les phénomènes de martyre donnent souvent lieu à la rédaction de lettres ou de testaments. C’est par exemple le cas de nombreux martyrs palestiniens, iraniens, libanais, turcs, kurdes, tchétchènes ou encore indo-pakistanais, s’étant volontairement donnés la mort ou ayant été tués dans des opérations fedayin. Mais que sont réellement ces testaments de martyrs ? A partir de l’exemple du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), cet article s’interroge sur le statut de ces testaments, c’est-à-dire sur la manière dont sont produites ces données, sur leur comparabilité, et sur les questions qu’il est raisonnablement possible de leur poser. Si quelques testaments peuvent être lus comme des lettres intimes susceptibles d’informer le chercheur sur les perspectives et les raisons qui ont incité à l’action, la grande majorité ressemble davantage à des « autobiographies d’institution », qui révèlent surtout les modalités complexes, plurielles et parfois contradictoires de remise de soi au Parti. Ce faisant, il est possible de démontrer tout l’intérêt qu’il y a à dépasser les approches en termes de « motivations » individuelles, de « rationalité », voire d’« intentionnalité » de mourir, au profit d’une analyse privilégiant les relations diachroniques qui se nouent entre individu et institution.

Abstract

Martyrs often leave behind them letters or testaments. It is for example the case of numerous Palestinian, Iranian, Lebanese, Turkish, Kurdish, Chechen or Indo-Pakistani martyrs, having voluntarily committed suicide or having been killed in fedayin operations. But what are really these martyrs' testaments? Based on the example of the Kurdistan Workers' Party (PKK), this article addresses the status of these sources, the way these data are produced, as well as asks how they can be compared, and which research questions could be raised. If some testaments can be considered as intimate which could give the researcher indications on the perspectives and reasons to conducive to the action, the great majority of them looks like "institutional autobiographies". They especially reveal the complex, plural and sometimes contradictory modalities of the activists’ submission to the Party. In so doing, we show that an analysis which focuses on the diachronic relationships between the activist and the institution offers important insights into understanding the reasons an individual becomes a martyr. Such a perspective challenges the more traditional analysis in terms of individual "motivations", "rationality", and even "intentionality" to die.


Table des matières

Texte intégral

Les phénomènes de martyre donnent souvent lieu à la rédaction de lettres ou de testaments. C’est par exemple le cas de nombreux martyrs palestiniens (Larzillière 2001,  Bucaille 2003), iraniens (Khosrokhavar 1995, Butel 2000), libanais (Chaib 2007a), turcs (Bozarslan 2002a, Bargu 2014), kurdes (Bozarslan 2002b, 2003, Grojean 2012), tchétchènes (Larzillière 2003) ou encore indo-pakistanais (Blom 2003, 2011, Abou-Zahab 2006, Mohammad-Arif 2014). Plus récemment, certaines attaques-suicides menées par (ou se réclamant de) Al-Qaïda (Khosrokhavar 2002, Hafez 2007a), par Al-Nosra ou l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EI), ont également pu donner lieu à la rédaction de testaments écrits ou filmés, destinés à galvaniser le groupe de référence, à donner un sens politique ou religieux à l’action, mais également parfois à expliquer la trajectoire « identitaire » du martyr.

Dans l’islam aujourd’hui1, le terme de martyr renvoie globalement à quatre types de populations. Il y a d’abord les victimes non-combattantes d’une cause, que celle-ci soit religieuse, politico-religieuse ou strictement politique. Viennent ensuite les combattants, réguliers ou irréguliers, tués lors d’opérations, d’affrontements, ou morts sous la torture. Certains deviennent les martyrs « emblématiques » d’un mouvement ou d’une cause (Bozarslan 2002b), alors que les autres restent relativement inconnus au-delà du cercle assez restreint de leurs connaissances. Une catégorie particulière de martyrs concerne les individus tués au combat alors qu’ils étaient engagés dans des opérations très risquées, avec peu de chances de survie (ce que certains groupes appellent des opérations fedayin par exemple). Enfin, le martyr est aussi celui qui se donne volontairement la mort, lors d’une attaque-suicide, par une immolation par le feu ou une grève de la faim, ou encore pour éviter la capture. Seules les deux dernières catégories de martyrs, dont le caractère « volontaire » du sacrifice est reconnu (même s’ils ne se donnent pas forcément eux-mêmes la mort), rédigent régulièrement des lettres ou des testaments, visant à expliciter le sens de leur action.

Car, étymologiquement, le martyr est d’abord un « témoin » (Boyarin 1999), et le testament laissé est généralement pensé comme une forme de témoignage. Témoin de la souffrance endurée par le groupe, de la fidélité à l’institution et de la foi en la cause, le martyr dénonce les responsables du malheur et met en avant les « sauveurs » du groupe. Les testaments de martyrs constituent ainsi une source potentiellement exploitable afin de rendre compte de ces actions auto-sacrificielles. Pour certains chercheurs, ils constituent même une source privilégiée, à même d’expliquer les raisons et les motivations des auteurs de ces violences contre eux-mêmes. Ainsi, dans son travail précurseur sur les martyrs de la milice Bassidje en Iran, Fahrad Khosrokhavar fonde majoritairement son analyse sur des testaments, même s’il indique au tout début de son ouvrage que « ce sont les contacts avec les acteurs révolutionnaires, ainsi que ce (qu’il a) perçu sur le terrain qui ont déterminé le choix des textes (Khosrokhavar 1995 : 7). Et ce sont ces testaments qui lui permettent d’« entrer » dans la psychologie des « martyropathes », qui constituent selon lui 10 à 15% des 400 000 Bassidji ayant combattu l’armée irakienne entre 1980 et 1988 (Khosrokhavar 1995 : 27). Depuis, de nombreux autres chercheurs ont eu recours à des testaments, entre autres sources, afin de mettre en évidence les visions du monde, les croyances et les sentiments de ces martyrs.

Mais le martyr « exemplifie » également une forme d’engagement possible, voire souhaitable. L’exemplarité est en effet une seconde caractéristique du martyr (Centlivre et Losonczy 2001), et si les individus se sacrifiant volontairement peuvent évidemment ardemment désirer une forme de reconnaissance dans la mort ou simplement « montrer l’exemple », le travail des organisations est fondamental dans la construction de figures héroïques ou de sainteté. Nombre de biographies de type apologétique relatent ainsi la vie et les actions des martyrs, qu’ils se soient eux-mêmes sacrifiés ou qu’ils aient été tués en raison de leurs croyances ou de leur engagement. Et ces écrits influencent également sans doute beaucoup les auteurs de testaments, ainsi que les individus en charge de les publier, au point de rendre parfois très floues les frontières entre autobiographies et hagiographies.

Pour reprendre l’exemple des Bassidji iraniens, Fahrad Khosrokhavar note que des « correcteurs de testaments » sont chargés de les « mettre en forme ». S’il indique que ces correcteurs « s’inspirent du chiisme mortifère des jeunes, plutôt qu’ils n’en donnent eux-mêmes les lignes directrices » (Khosrokhavar 1995 : 181), il ajoute ensuite que « la rédaction du testament se fait souvent avec l’aide des "correcteurs" de Bassidje » (210), que « les testaments publiés des autres martyrs servent de modèle » (211), que les sentiments s’expriment aussi « dans un idiome martyropathe (…) pour que le texte puisse être matériellement publié (les organismes de censure (opérant) avec vigilance » (285), et que « certaines catégories de martyre (…) ne figurent pas, sauf exception, dans les testaments publiés par Bassidje, compte tenu de la supervision tatillonne des services d’encadrement spécialisés » (286). Plus globalement, lorsqu’on connaît également le rôle des organisations dans le façonnage institutionnel des individus (Grojean 2015), on est en droit de s’interroger sur le statut de ces testaments, c’est-à-dire sur la manière dont sont produites ces données, sur leur comparabilité, et sur les questions qu’il est raisonnablement possible de leur poser. Or, ce travail méthodologique ne semble jamais réellement entrepris par les chercheurs, ou, tout du moins, n’est jamais explicité dans les articles et ouvrages sur les phénomènes de martyre2. Si l’on excepte quelques lignes dans certains travaux francophones (Larzillière 2001, Chaib 2007b, Larzillière 2011), la seule étude trouvée portant spécifiquement sur ce matériau prend le strict contrepied des autres analyses en postulant le caractère stratégique et la dimension éminemment propagandiste de ces écrits, sans justement tenter de distinguer la spécificité de ces textes, entre narrations homodiégétiques3 et récits hagiographiques (Hafez 2007b).

A partir de l’exemple de 83 martyrs auto-sacrificiels du PKK (Partiya Karkerên Kurdistan, Parti des Travailleurs du Kurdistan4), décédés entre 1982 et 2007, je propose de revenir sur ce que sont vraiment les testaments de martyrs, afin d’ébaucher les prémisses d’une analyse critique des sources testamentaires. L’exemple du PKK est ici profondément singulier - car marqué par une culture du rapport autocritique à la Direction du Parti ressemblant aux autobiographies communistes des années 1930 (Studer, Unfried et Herrmann 2002) - mais il permet également, précisément pour cette raison, de questionner les liens sans doute universels qui existent entre testaments de martyrs d’une part et culture d’institution d’autre part. Je montrerai que si quelques testaments peuvent être lus comme des lettres intimes susceptibles d’informer le chercheur sur les perspectives et les raisons qui ont incité à l’action, la grande majorité ressemble davantage à des « autobiographies d’institution », qui révèlent surtout les modalités complexes, plurielles et parfois contradictoires de remise de soi au Parti (Pennetier et Pudal 1996, 2002). Ce faisant, il sera possible de démontrer tout l’intérêt qu’il y a à dépasser les approches en termes de « motivations » individuelles (cf. Mariot 2003), de « rationalité » (cf. Larzillière 2011), voire d’« intentionnalité » de mourir (cf. Grojean 2009 ; Blom 2011), au profit d’une analyse privilégiant les relations diachroniques qui se nouent entre l’individu, l’institution et son groupe de référence.

Sur la période 1982-2007, j’ai recensé, à partir de sources partisanes et « indépendantes », 218 tentatives d’action-suicide volontaires (une pendaison, un suicide pour éviter la capture, 183 tentatives d’immolations par le feu et 33 tentatives d’attaques-suicides5), qui se sont déroulées pour l’essentiel au Moyen-Orient, mais aussi en Europe, Russie, Australie et Nouvelle-Zélande (52 tentatives d’immolations). Sur ces 218 tentatives d’actions-suicides volontaires recensées, seules 83 (une pendaison, un suicide pour éviter la capture, 64 immolations par le feu et 17 attaques-suicides « effectives »6) ont conduit au décès des sympathisants, militants ou guérilleros concernés, les autres ayant été empêchées (par les forces de sécurité ou les camarades du sympathisant ou du militant). Enfin, sur ces 83 cas de décès déclarés liés à une action-suicide volontaire recensés, j’ai pu retrouver la trace écrite - au moins fragmentaire - de 44 testaments (parfois collectifs), 34 étant liés à une immolation par le feu et 10 à une attaque suicide7. Ainsi, mon corpus de testaments ne concerne que 53% des cas où la mort de l’individu est avérée, et surtout ne compte que pour 20% de l’ensemble des tentatives d’actions-suicides. D’un point de vue quantitatif, on voit donc que ces testaments ne peuvent être considérés comme représentatifs de toutes les actions auto-sacrificielles. Mais au-delà, si l’on s’interroge sur les raisons de cette très faible proportion, tout porte à croire que de nombreux biais pourraient affecter ce corpus.

Tout d’abord, d’autres testaments ont pu être écrits sans être publicisés, notamment lorsque la tentative d’action-suicide avortait : mon corpus ne concerne donc que les actions ayant « réussi » et ne peut rien dire sur celles qui ont échoué, alors même que l’issue de l’action ne peut être considérée comme une variable indépendante. Par ailleurs, comme dans le cas des Bassidji iraniens, certains testaments pourraient ne pas avoir été publiés car ils ne correspondaient pas aux attentes du PKK : mon corpus surreprésente donc sans doute les testaments s’inscrivant dans les visions du monde et les objectif du parti d’Öcalan. On sait aussi que les membres et les soutiens du PKK, en Turquie comme en Europe, sont le plus souvent issus des classes les plus défavorisées de Turquie, où le taux d’analphabétisme était encore très élevé dans les années 1990 : mon corpus surreprésente donc peut-être les actions entreprises par des sympathisants, militants ou guérilleros disposant de capitaux culturels et politiques plus importants que d’autres. Enfin, une dernière hypothèse concerne la temporalité de l’action. La présence de testament pourrait en effet signifier que l’action a été pensée à l’avance, tandis que leur absence pourrait indiquer une action non préméditée, dictée par des logiques de situations et/ou fortement liée à des états affectifs singuliers. Ainsi, mon corpus pourrait fortement surreprésenter les actions préméditées et sous-représenter les autres. Les testaments retrouvés ne peuvent donc servir à éclairer qu’une infime partie des actions-suicides volontaires, et surtout ne semblent être « représentatifs » que de certaines catégories de populations et d’actions. Qu’en est-il alors maintenant d’un point de vue plus qualitatif ?

Les testaments sont généralement publiés dans les jours qui suivent le décès et je n’ai presque toujours retrouvé qu’une seule version d’un même testament, même si dans quelques cas exceptionnels j’ai retrouvé jusqu’à trois versions. Les testaments vont d’une phrase griffonnée sur un morceau de papier (« Je serai libre avec le feu ») accompagnée d’une photographie d’Öcalan et d’un tract du PKK8 à une lettre fleuve de plus de 10 pages, destinées à plusieurs groupes de personnes (la « Direction » du PKK, l’opinion publique « révolutionnaire », les femmes du Kurdistan et les combattants de la liberté), qui se veut à la fois autobiographie et manifeste politique9. Entre ces deux extrêmes, une multitude de types de testaments existent, même si nous verrons qu’une grande « famille »  peut être repérée. Les testaments issus de la guérilla et, dans une moindre mesure, de l’univers carcéral sont par ailleurs diffusés dans leur grande majorité d’abord via des sources partisanes (ils peuvent ensuite être repris par d’autres médias), alors que les testaments issus de l’Europe ou du « milieu ordinaire » en Turquie sont relativement souvent diffusés par les autorités du pays concerné, des sources pro-PKK pouvant ensuite les reproduire et les diffuser, sans qu’il y ait ici d’automaticité.

Encadré 1. Recenser les attaques-suicides et les immolations par le feu : questions de méthode10

Construction de l’objet

Afin d’analyser les immolations par le feu et les attaques-suicides en faveur de la cause kurde, le recensement exhaustif (ou quasi-exhaustif) de ces actions s’est avéré nécessaire. Deux critères de sélection ont été retenus : les revendications en faveur de la cause kurde ou du leader du PKK, Abdullah Öcalan, d’une part et/ou l’appartenance au PKK d’autre part. Etaient ainsi exclues les immolations par le feu de sans-papiers kurdes en Europe, ou celles de détenus kurdes ou turcs non membres du (ou non affiliés au) PKK en Turquie. Ce recensement a été effectué à partir de sources plurielles qui ont ensuite été croisées dans la plupart des cas. Au total, 183 immolations ou tentatives d’immolation, ainsi que 33 attaques-suicides ou tentatives ont été recensées entre 1982 et 2007, soit sur une période de 25 ans. J’ai considéré qu’il y avait « tentative » quand une action débutée (boire de l’essence ou s’asperger de liquide inflammable, s’être revêtu d’une ceinture d’explosifs) n’aboutissait pas à une immolation par le feu ou à une attaque-suicide effective. Les menaces individuelles d’immolations, très nombreuses, ont ainsi été exclues de mon corpus.

Sources

Lors d’une recherche antérieure portant sur la question kurde, j’avais déjà dépouillé de manière exhaustive 7 quotidiens (4 français et 3 allemands) et 7 hebdomadaires (5 français et 2 allemands) pour la période octobre 1998-juin 1999, qui a vu le plus grand nombre d’immolations par le feu et d’attaques-suicides. Puis j’ai étendu cette recherche en dépouillant de manière exhaustive le Bulletin de liaison de l’Institut kurde de Paris (revue de presse d’environ 25 000 pages sur les années 1983-2007). En janvier 2003, j’ai enfin consulté la base de données Lexis-Nexis à partir de mots-clés en anglais, français et allemands. Après avoir dépouillé entièrement le mensuel germanophone du PKK Kurdistan Report (1982-2007), j’ai également consulté les journaux turcophones proches du parti (Özgür Politika, Jina Serbilind, Serxwebûn) en suivant deux méthodes : j’ai d’abord examiné les périodes « clé » préalablement repérées dans les versions papiers, puis j’ai effectué une recherche par mots-clés sur les sites d’internet d’Özgür Politika et de Serxwebûn (archives limitées à 1997-2005). Ces sources kurdes ont été complétées et/ou vérifiées par une recension effectuée par l’ancien commandant du PKK Selahattin Çelik (Çelik 2000 : 506-509) pour la période octobre 1998-juin 1999 et par l’étude de Banu Bargu sur les années 1980-2000 (Bargu 2014 : 174-176). La consultation des Album des martyrs du PKK a également permis de retrouver certaines personnes décédées des suites de leur immolation ou de leur attaque-suicide. Afin de retrouver les immolations par le feu ayant eu lieu en milieu carcéral - souvent moins publicisées – j’ai par ailleurs consulté les rapports en turc et parfois en anglais des associations turques de soutien aux prisonniers ou en faveur des droits de l’Homme (TİHV, TAYAD, İHD) disponibles sur internet. Enfin, à des fins de vérification, une dernière recherche a consisté à taper les noms de toutes les personnes recensées (avec puis sans les erreurs d’orthographe) sur un moteur de recherche internet (google.com).

Gestion des problèmes et des sources discordantes

Le recensement de toutes les attaques-suicides et tentatives d’attaques-suicides attribuées au - ou revendiquées par - le PKK a permis de constituer un corpus de 33 actions. Ces 33 actions ne comprennent pas les déclarations fantaisistes, ni les attributions de responsabilité a priori (arrestations de militants avant les faits présumés). Parmi ces 33 actions figurent 17 attaques-suicides ayant conduit à la mort du militant et ayant été revendiquées par le PKK. Mais deux de ces attaques (en Irak, contre des forces du PDK) n’apparaissent que dans des sources pro-PKK et n’ont donc pu être réellement recoupées. 10 attaques, qui apparaissent dans des sources plurielles, ont par ailleurs avorté et se sont terminées par l’arrestation ou le décès du militant, avant le passage à l’action. Enfin, 6 attaques et tentatives ont posé davantage problème. Parmi celles-ci pourraient ainsi figurer trois accidents, deux tentatives empêchées mais peu documentées, et un attentat ne relevant vraisemblablement pas du PKK. Des contraintes d’enjeux politiques similaires ont pesé sur le recensement des immolations par le feu, mais elles ont concerné bien moins de cas, d’ailleurs très discutés dans les milieux kurdistes. Par exemple, la mort de Nazime Aztürk en août 2000 en Irak a été déclarée immolation par le feu protestataire par le PKK alors que des opposants kurdes au mouvement ont parlé d’un suicide afin d’éviter la torture (dans le doute, elle a néanmoins été conservée dans mon corpus). Au total, 183 tentatives d’immolations ont été recensées, et seules 64 d’entre elles ont conduit de manière sûre à la mort des militants ou sympathisants impliqués (l’information manquait dans 21 cas).

Ces observations ne doivent aucunement conduire à croire que certains testaments sont plus « vrais » que d’autres : même si l’on connaît mal les conditions de leur rédaction, les testaments issus de la guérilla ressemblent fort à des autobiographies d’institution et pourraient avoir été écrits assez « librement » par les militants (dans le désir également de « coller » aux attentes de l’institution) et, inversement, rien n’indique qu’un testament diffusé par la police allemande et publié d’abord dans un quotidien germanophone n’ait pas été préalablement « préparé » ou « codifié » par l’institution elle-même. Car certaines marques d’allégeances, certains termes spécifiques à l’organisation, certaines manières de décrire l’action à venir, ainsi qu’un sentiment diffus de culpabilité et un appel à la mobilisation peuvent se retrouver dans presque tous les testaments, indépendamment des espaces considérés. Comme dans les cas libanais (Chaib 2007b), palestiniens (Larzillière 2001) ou encore kashmiris (Abou-Zahab 2006), les testaments se ressemblent souvent, ce qui tend à souligner une nouvelle fois l’influence des organisations dans leur rédaction.

L’analyse et la comparaison systématique de ces 44 testaments dépasseraient évidemment les limites de cet article. Il est cependant possible d’observer des évolutions tendancielles dans la forme, la structure et le contenu de ces testaments, mais aussi des fluctuations plus conjoncturelles liées à la singularité des cas. J’ai donc choisi de présenter brièvement les trois premiers, puis d’analyser ensuite comment certains modèles s’institutionnalisaient, avant d’observer un dernier testament plus récent et plus atypique11. Cette étude permettra ainsi tout à la fois d’observer les difficultés de recensement de ce type d’écrits (plusieurs version existant parfois), de dégager certaines constantes dans les testaments, et de classifier leur statut en tant que source, afin d’observer ce qu’il est possible d’en retirer d’un point de vue méthodologique et scientifique.

Si, comme je l’ai dit, la littérature sur les actions-suicides souligne bien souvent le fait que les testaments se ressemblent beaucoup, peu de travaux tentent d’analyser leur évolution possible dans la durée. Pourtant, comme le souligne Pénélope Larzillière, « avant même les vidéos très cadrées, l’évolution est nette entre les premiers testaments palestiniens, assez informels et variés et les testaments beaucoup plus formatés qui paraissent par la suite, avec des rubriques pré-identifiées qui ressemblent à celles du Hezbollah (libanais) (message personnel, peuple de l’Islam, à ma famille etc.) » (Larzillière 2011 : 65-67). Afin de mettre en lumière ces évolutions, il apparaît ainsi fondamental d’ébaucher une analyse généalogique sommaire des testaments de martyrs du PKK.

La première action-suicide du PKK remonte à la pendaison de Mazlum Doğan dans une cellule de la prison militaire de Diyarbakir le 21 mars 198212, mais le premier testament est celui des « Dörtler » (« les Quatre », Ferhat Kurtay, Necmi Öner, Eşref Anyık et Mahmut Zengin) qui s’immolent par le feu dans cette même prison le 18 mai 1982. Ce testament est d’ores et déjà très politique : il s’adresse aux camarades du parti et « à toute l’humanité », expose les objectifs de la lutte de libération nationale et de la révolution, dénonce le complot ayant conduit à l’assassinat du premier « martyr » du PKK Haki Karer cinq ans plus tôt (jour pour jour), fait référence à la mort de Mazlum Doğan deux mois plus tôt, et finit en lançant « A bas le colonialisme ! A bas l'impérialisme ! Vive le PKK ! Vive notre lutte pour l'indépendance nationale ! »13. C’est également un testament collectif, signé de la main de quatre militants du PKK qui ne sont pas membres du comité central du Parti.

Après la lettre des Dörtler, la lettre de Rahşan Demirel, une lycéenne kurde de 18 ans vivant à İzmir, est le second testament d’une personne s’étant immolée par le feu pour la cause du PKK14. Si son existence est avérée par la police15, il ne m’a pas été possible de réellement les comparer car cette lettre n’est pas reproduite dans l’Album des martyrs des femmes (Özgür Kadın Hareketi Şehitler Albümü 2005). Seuls des fragments ont été diffusés par la police et des passages semblent avoir été repris dans son hagiographie16. Son action est ainsi commentée dans les termes de la lettre qu’elle aurait laissée, destinée a priori essentiellement aux Kurdes des métropoles qui ont fui vers l’ouest de la Turquie. Elle leur aurait ainsi demandé de ne pas oublier la peine et les souffrances de ceux qui restaient sous l’oppression turque, les auraient incités à s’unir, à résister et à rejoindre la lutte des martyrs qui ont montré le chemin de l’indépendance du Kurdistan (Özgür Kadın Hareketi Şehitler Albümü 2005 : 51-53). Par rapport au testament des Dörtler, ces deux lettres ont a priori des points communs : elles semblent s’adresser en priorité à la population et aux camarades de lutte, elles insistent sur la nécessaire mobilisation pour faire avancer la cause, elles expriment des convictions politiques claires et finissent toutes deux par un certain nombre de slogans mobilisateurs. Mais tandis que la première s’inscrit surtout dans un collectif partisan et révolutionnaire, la deuxième se réfère directement à Öcalan et au Kurdistan, alors même que son auteure n’est qu’une sympathisante du parti (« Vive le président Apo (surnom d’Öcalan), vive le Kurdistan, vive Newroz »)17.

En 1994, Ronahî et Berîvan, deux jeunes militantes qui s’immolent par le feu à Mannheim en Allemagne, 12 ans, jour pour jour, après la pendaison de Mazlum Doğan, inscrivent clairement leur action dans la continuité de celles de Mazlum, des Dörtler et de Zekiye Alkan (qui s’est immolée à Diyarbakir en 1990, sans laisser de testament), dont elles connaissent sans doute très bien l’histoire. Leur lettre apparaît cependant beaucoup plus courte, beaucoup moins idéologique et beaucoup plus « circonstanciée ». Les slogans finaux mixent des salutations déjà lancés par les Dörtler (sur le colonialisme, l’impérialisme et la lutte de libération) et des mots d’ordre concernant Öcalan et le Kurdistan similaires à ceux de Rahşan, mais une mention spéciale est faite à l’« Etat allemand »18, cible principale de cette action de protestation. Reproduite par Özgür Gündem, quotidien kurdiste publié en Europe, cette lettre - sans doute diffusée par la police allemande qui l’a retrouvée à l’endroit du drame - a aussi circulé parmi les journalistes allemands qui en ont parfois reproduit une grande partie (Stein, 1994 : 161-162). Ce n’est pourtant pas cette lettre qui est lue par Öcalan le 11 avril 1994 (Serxwebûn, mai 1994), qui est reproduite d’abord dans le mensuel Berxwedan (avril 1994) puis dans l’Album des martyrs des femmes (Özgür Kadın Hareketi Şehitler Albümü 2005 : 54-55). Cette dernière est encore plus courte, plus idéologique (elle intègre implicitement la question de l’« Homme nouveau » et des « Femmes libres », cf. Grojean 2008, 2013), davantage tournée vers la mobilisation du peuple kurde en Europe, est absolument acritique vis-à-vis des autorités allemandes et surtout inscrit beaucoup plus les deux jeunes femmes dans une démarche de soumission à la « Direction » du parti (Öcalan).

Encadré 2. Un testament double ? Bedriye Taş (Ronahî) et Nilgün Yıldırım (Berîvan)

« Première » lettre publiée in Özgür Gündem, 24 mars 1994

L’Etat allemand a, ces derniers mois, affiché très clairement son hostilité. Nos associations ont été interdites, nos couleurs nationales, nos drapeaux nationaux ont été bannis et des dizaines de nos patriotes ont été mis en garde-à-vue. L’Allemagne suit en cela le racisme turc. Elle soutien en se frottant les mains les plans de massacres de la clique de Demirel, Çiller et Güreş selon lesquelles : « on en aura bientôt fini [avec vous] (ya bitecek, ya bitecek) », et elle (l’Allemagne) apporte toute sorte de soutien à la continuation de la sale guerre et à la destruction du peuple kurde. Les massacres au Kurdistan sont perpétrés à l’aide d’armes allemandes. Enfin, les actions contre les patriotes kurdes qui participaient aux marches de Newroz 1994 dans différentes villes d’Allemagne, qui ont dépassé de loin Hitler, sont la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. A Cizre, à Şırnak, à Diyarbakir, l’Etat allemand a une grande responsabilité dans la pratique de la barbarie. Avec ses actions, l’Etat allemand commet un crime contre l’Humanité et devra immanquablement en rendre compte.

Nous commémorons avec respect et gratitude les soldats de la lutte de libération : Mazlum Doğan, qui, dans les prisons de Diyarbakir, a montré la voie au peuple kurde avec les restes de trois allumettes, les Ferhat (Kurtay) qui ont répondu à cette initiative pleine de sens en enflammant leurs corps, les Zekiye Alkan, qui ont dit « il faut célébrer Newroz en allumant le feu de Newroz », et qui ont enflammé leurs corps sur les remparts de Diyarbakir. Nous voyons que le drapeau qu’ils nous ont transmis sera planté très bientôt dans les bastions. Nous allons de notre propre gré sur la voie des Necmi (Öner) qui disent de ne pas éteindre le feu. Brûler nos corps est la plus grande réponse à l’impérialisme et au colonialisme.

Hier soir, les paroles du Ministre de l’Intérieur Manfred Kanther : « à partir de maintenant, nous nous montrerons encore plus ferme vis-à-vis du PKK. Les militants du PKK (PKK’liler) doivent savoir qu’ils ne pourront être libres de leur mouvement nulle part » nous ont conforté dans notre décision. Nous savons et croyons que les flammes de la liberté, qui se nourriront de notre corps, contribueront à allumer un feu encore plus grand. Nous offrons notre corps et notre âme au peuple kurde et à l'humanité entière.

Nous saluons ceux qui sont tombés pour la lutte de libération du territoire, nous saluons ceux qui marchent pour la libération d’un Kurdistan uni et indépendant, et nous saluons le Président Apo.

A bas le colonialisme et l’impérialisme !

A bas le chauvinisme allemand !

Vive le PKK, l’ARGK, l’ERNK.

Vive notre leader national Président Apo

Ronahî, Berîvan, 21 mars 1994

« Deuxième » lettre publiée in Berxwedan, avril 1994

et reproduite à l’identique in Özgür Kadın Hareketi Şehitler Albümü 2005 : 54-55

A notre grand peuple héroïque !

En vous souhaitant de tout cœur un joyeux Newroz, puisque notre objectif est de mener une existence humaine (digne), et que, comme l’a déclaré la Direction de notre Parti, il faut que vous résistiez encore davantage, nous commençons par nous-mêmes en ce 21 mars et, même si cela est peu, nous voulions vous le faire savoir.

Comme l’a déclaré la Direction de notre Parti, la révolution de notre peuple en Europe, qui rejaillit sur le Kurdistan, est aussi d’une importance fondamentale. Sur cette base, puisque de lourdes tâches incombent à nos femmes, elles doivent pouvoir faire en sorte de rester debout, d’être celles qui suivent la voie montrée par la Direction de notre Parti. Nous croyons profondément en vous, notre grand peuple et notre confiance est sans fin.

Vive notre président Apo !

Vive le PKK, l’ARGK, l’ERNK !

Vive l’internationalisme !

Ronahî, Berîvan, 21 mars 1994

Les autorités allemandes ont-elles choisi de ne diffuser qu’une partie d’une seule et même lettre ? Mais dans ce cas, pourquoi le PKK n’aurait-t-il  jamais reproduit la lettre dans son intégralité ? Ronahî et Berîvan ont-elles écrit deux lettres ? L’une à destination de l’« opinion publique » et l’autre à destination des militants et du peuple kurde ? Cela expliquerait que le PKK se soit surtout intéressé à la deuxième. Enfin, dernière hypothèse, le premier testament ne convenait-il pas à la « Direction » qui aurait ressenti la nécessité de publier un autre testament, plus conforme aux théories défendues par Öcalan ? Je n’ai pas la réponse à ces questions. Il est néanmoins clair que le testament diffusé par le parti est plus codifié que l’autre, et semble annoncer une certaine standardisation, visible dans le testament de Zilan.

Le 30 juin 1996, Zilan (Zeynep Kınacı) est la première guérillero à lancer une attaque suicide contre des militaires turcs à Tunceli (Dersim) en Turquie. Dès le mois de juillet 1996, une lettre de Zilan est d’abord reproduite dans le mensuel Serxwebûn (p. 16-17). Selon diverses sources partisanes, cette lettre aurait d’abord été écrite de la main de Zeynep Kınacı19. Puis la combattante l’aurait lue à haute voix devant une caméra et la cassette aurait été ensuite envoyée à la télévision pro-PKK Med-TV à Bruxelles qui en aurait diffusé quelques extraits dès le 30 juin au soir, sans que je n’aie  pu retrouver trace de cette vidéo. Le testament écrit est divisé en trois parties, la première s’adressant à Abdullah Öcalan (la « Direction du parti »), la deuxième « au peuple kurde patriote et à l’opinion publique révolutionnaire », la troisième « aux femmes du Kurdistan et aux combattants de la liberté ». Si une version allemande du testament existe et reste très fidèle au texte original paru dans Serxwebûn20, une deuxième version turque raccourcie existe également, qui ne reprend que la première partie du testament et sert d’introduction à des Çözümlemeler (Analyses) d’Öcalan (« Kürt kadın diriliş sembolu olmak istiyorum » (Je veux être le symbole de résistance de la femme kurde) 1999 ) ; ce n’est pas celle-ci néanmoins qui est reproduite dans l’Album des martyrs 1995-1997 (1995-1997 Şehitler Albümü date de publication inconnue : 25-30), ni dans l’Album des martyrs des femmes (Özgür Kadın Hareketi Şehitler Albümü 2005 : 23-28).

Si le testament de Zilan reprend là encore des éléments des lettres précédentes (appel aux camarades, au peuple, dénonciation des persécuteurs…), il innove sur un certain nombre de points. Tout d’abord, la première partie du testament est particulièrement autobiographique. Après une présentation de son milieu social d’origine, Zeynep explique d’abord le parcours qui l’a menée à entrer dans l’armée du PKK, puis raconte les progrès qu’elle a faits du point de vue de sa personnalité au sein du mouvement. Comme pour le réveil du peuple kurde « sans patriotisme et soumis à l’ennemi », c’est grâce au PKK et à Öcalan qu’elle a pu réaliser cette transformation. Puis elle explique le rôle spécifique qu’Öcalan a joué dans cette lutte révolutionnaire, et met en évidence son talent à « tirer de la tombe » le peuple « sans doute le plus arriéré du monde » : c’est par exemple grâce à sa théorie scientifique sur les femmes que le peuple kurde a pu devenir le peuple le plus précurseur dans ce domaine. La Direction est « source d’amour » et « en sa personne s’est forgé le profil-type de l’homme nouveau ». En tout cela, ce testament ressemble fortement aux rapports autocritiques que les militants remettent régulièrement à la Direction, afin de présenter leurs erreurs, les progrès qu’ils ont fait dans la compréhension des Analyses d’Öcalan, et ceux qui leur restent à faire. Bref, c’est en quelque sorte une véritable autobiographie d’institution, révélatrice tout à la fois des attentes du Parti et du degré de fidélisation et de remise de soi des militants (Pennetier et Pudal 1996).

Comme j’ai commencé à le montrer, une seconde singularité du testament de Zilan, visible dans les trois parties, est le respect, l’admiration et même l’amour qu’elle témoigne à Öcalan, ainsi que l’attention portée à la question des femmes. Si ces deux dimensions étaient déjà quelque peu présentes dans le second testament de Ronahî et Berîvan, la soumission au Serok est ici bien plus manifeste : « Sur cette base, j’ai pris la décision individuelle de devenir une guérillero-suicide, non pas seulement pour moi personnellement, mais d’abord pour être digne des efforts du Président Apo et de notre parti PKK ». De même, alors que Ronahî et Berîvan parlaient « d’une lourde tâche incombant à nos femmes », la troisième partie du testament de Zilan souligne que la mentalité réellement arriérée des femmes kurdes n’a pas permis à la Direction d’aller au bout de ses idées. C’est donc pour que les femmes jouent pleinement « leur rôle dans la lutte de libération nationale », et en suivant l’exemple des martyrs hommes et femmes du PKK, qu’elle affirme avoir pris la décision de devenir une « guérillero-suicide ».

Son testament se termine enfin par des slogans en faveur d’Öcalan, des femmes kurdes et contre « l’Etat fasciste turc ». Mais ce n’est pourtant pas la fin du récit : la réponse d’Öcalan, d’une dizaine de pages elle aussi, vise à expliciter le parcours et les motivations de la combattante et a, en quelque sorte, totalement intégré le testament21. Dans sa première intervention publique après l’attaque de Tunceli, Öcalan affirme que c’est une « action individuelle », « une réaction prématurée mais honnête contre les opérations incessantes de l’armée »22, et il souligne également dans sa Réponse que « ce fût la première et la dernière action » de ce genre : « il n’y a aucune nécessité que chacun agisse ainsi ». Pourtant, il ajoute également que Zilan est parvenue de cette manière à l’Homme nouveau qu’il attend, que dans l’histoire de notre lutte de libération nationale et de celle du parti, (son) action est la plus sacrée et la plus grande ». Mais le testament de Zilan permet aussi à Öcalan de questionner la réalité de l’engagement des autres militants, qui n’ont toujours pas compris ce qu’il attendait d’eux, qui, du fait de leur manque de foi, d’audace et de réflexion, empêchent le mouvement de libération de parvenir à ses objectifs : « Comme je l’ai dit, elle a combattu deux ans tout au plus et s’est développée comme l’une des combattantes les plus militantes de notre parti. Notre Camarade l’a prouvé par la pratique, de cette manière. Mais comment allez-vous faire pour le prouver dans votre réalité23 ? »

Le testament de Zilan a dans une large mesure servi de modèle aux testaments des auteur(e)s d’attaques-suicide qui vont suivre : celui de Leyla Kaplan (25 octobre 1996 à Adana) reprend la structure de la première partie de celui de Zilan, celui de Güler Otaç (29 octobre 1996 à Sivas) reprend la structure des première et deuxième parties. Le testament de Nezahat Baracı (4 mars 1999 à Batman) innove quelque peu en consacrant une partie au peuple de Cizre et une partie à l’Etat turc, et celui de Meral Mamyak (27 mars 1999 à İstanbul) synthétise quelque peu les différents testaments d’auteur(e)s d’attaques-suicide. Et l’on peut retrouver des constructions assez similaires dans un certain nombre de testaments écrits en prison (Sema Yüce le 17 mars 1998, Fikri Baygeldi le 25 mars 1998, Aynur Artan et Selamet Menteş le 22 octobre 1998, etc.) ou, plus tard, en Europe (Hükmiye Seyhan, le 2 août 1999 à Moscou). Les exemples pourraient ici être multipliés : la grande innovation par rapport aux testaments publiés avant 1996 est ainsi la standardisation, avec tout à la fois des éléments autobiographiques, une analyse politique, un appel à l’« opinion publique révolutionnaire » et aux camarades de lutte, et une volonté de s’adresser en priorité à Öcalan. Tous les testaments ne sont cependant pas publiés dans les Albums des martyrs ou dans Serxwebûn (ceux de Fatma Özen, Hüsniye Oruç et Hamdiye Kapan, toutes trois auteures d’attaques-suicide les 17 novembre 1998, 1er décembre 1998 et 24 décembre 1998, sont par exemple introuvables, même dans l’Album des martyrs fedayin, cf. Fedai Şehitler Albümü 2001), et tous n’ont pas la chance de recevoir une Réponse d’Öcalan. Quelques-uns sont aussi beaucoup plus succincts, beaucoup moins vindicatifs, comme celui de Mirza Sevimli (décédé d’une immolation par le feu le 26 octobre 1998 dans la prison d’Erzurum), qui, tout en s’adressant directement à Öcalan et en reprenant un même schéma autobiographique, est plus simple et moins théorique. Et les auteurs de ces testaments sont aussi bien moins connus des militants et sympathisants… Enfin, certains testament écrits sur le modèle de celui de Zilan comportent une partie destinée à la famille, et même au père et à la mère, phénomène qui reste néanmoins très minoritaire (cf. les testaments de Mehmet Halit Oral, Mehmet Gül, Ali Aydın, ou Bülent Bayram les 9, 18, 20 et 21 octobre 1998 dans les prisons de Maraş, Amasya, Bartın et Adana).

Tableau 1. Origine des testaments retrouvés (1995-2007)

Type d’action ayant conduit à un décès

Nombre d’action

Nombre de testaments retrouvés

Attaques-suicides de guérilleros

17

10

Immolations dans les prisons turques

22

15

Immolations de militants hors milieu carcéral24

7

6

Immolations d’anciens membres hors milieu carcéral

2

2

Immolations de sympathisants hors milieu carcéral

25

4

TOTAL

73

37

Cette standardisation est-elle alors le fait de tous les martyrs, qu’ils soient guérilleros, détenus, militants politiques, ou simple sympathisants ? En fait, une analyse plus fine de mon corpus montre que les testaments sont avant tout le fait de membres du PKK, qu’ils soient guérilleros, détenus25 ou militants politiques. Depuis les immolations de Ronahî et Berîvan en 1994, sur les 73 décès liés à une action-suicide volontaire, j’ai en effet retrouvé 37 testaments, dont 32 ont été rédigés par des guérilleros, des détenus ou des membres du PKK en Europe. Seuls 6 testaments sur 37 sont donc le fait d’anciens membres du PKK ayant collaboré avec la police allemande (2) ou de sympathisants (4)26.

Comment interpréter ces résultats ? Il est évidemment possible que les lettres laissées par des sympathisants soient moins souvent publiées par le parti d’Öcalan, et soient donc plus difficiles à retrouver. Pourtant, ces « martyrs-sympathisants-sans-testament » peuvent aussi fréquemment être recensés dans les Albums des martyrs : sans que leur histoire ne soit réécrite, elle est intégrée à la lutte, comme ce fût par exemple le cas de celle de Zekiye Alkan en 1990. Une seconde hypothèse concerne les modalités du passage à l’action : il est en effet probable que les sympathisants du PKK tendent à moins préméditer leur immolation (en Europe, elles ont souvent lieu au moment d’une manifestation préalable, ce qui rend également les décès plus rares, cf. Grojean 2008 : 625-626), et surtout à moins l’intellectualiser27. Bref, les sympathisants ont sans doute moins souvent le temps et le désir de rédiger une lettre d’explication. Mais si l’on se souvient que les militants rédigent également régulièrement des rapports biographiques à la Direction, il est également vraisemblable que les testaments soient aussi l’occasion pour les membres du parti de rédiger un dernier rapport, qui synthétise leur vie de militant, exprime ce qu’ils ont retenu des discours d’Öcalan, et décrive succinctement leurs « motivations » individuelles et politiques. Bref, le testament serait ici, pour l’essentiel, une ultime autobiographe d’institution, visant à d’abord à payer sa dette au PKK et à Öcalan, à présenter sa vie de manière peut-être moins autocritique en soulignant sa volonté propre et son désir de victoire, et, parfois, à témoigner quelques pensées à sa famille. Cette dernière hypothèse peut être étayée par l’analyse de testaments construits différemment, plus intimes mais également très marqués par le modèle du « bon militant ». Parmi les 6 qui ne sont pas le fait de membres du PKK toujours engagés, celui d’Eser Altınok, qui s’est immolé par le feu le 5 janvier 1998 en Allemagne, est ici exemplaire.

Né à Berlin en 1974, Eser Altınok s’engage dans la branche européenne du PKK en 1991, après quelques années de petite délinquance. Il travaille trois ans pour le parti d’Öcalan, avant d’être arrêté par la police pour des faits antérieurs à son engagement. On le menace alors d’une expulsion vers la Turquie (qu’il ne connaît pas) s’il refuse de devenir « témoin principal » dans des procès de cadres du PKK, ce qu’il finit par accepter. Mais il vit cela très mal et suit un traitement psychiatrique, sous contrôle policier. Il fait d’ailleurs une tentative de suicide. Début 1997, il souhaite arrêter de coopérer avec la police, qui le menace alors de lui retirer sa protection policière. Le 5 janvier 1998, dans une rue de Görlitz près de Duisburg, il renverse plusieurs litres d’essence sur lui et s’enflamme. Transporté à l’hôpital militaire de Koblenz, il y meurt à la fin du mois et est enterré à Berlin le 4 février28.

Dans une lettre adressée à sa mère (ses parents sont divorcés), très différentes de toutes les autobiographies testamentaires écrites par des militants n’ayant pas « trahi », il explique le processus qui le conduit à s’immoler par le feu29. Au sein du PKK se déroule ainsi une lutte des classes entre ceux qui veulent supprimer la souffrance dans ce monde (Öcalan) et ceux qui veulent qu’elle perdure, ceux qui veulent brader l’essence révolutionnaire du parti. Comme l’a déjà souvent affirmé Öcalan, ce combat est encore plus intense que la lutte contre l’ennemi et Eser dit ressentir fortement cette intensité en lui. Il considère en effet qu’il a utilisé le parti à des fins personnelles et que sa traîtrise est à la conséquence de son refus de s’engager dans la voie de la nouvelle personnalité : elle lui a fait perdre toute humanité. Seule la mort pourra alors lui faire regagner sa dignité.

Encadré 3. Fin de la lettre d’Eser Altınok à sa mère

Publiée in 1997-1998 Şehitler Albümü : 653

(…) Je suis un Kurde. Oui, je suis kurde. Moi aussi je suis un fils du feu et du soleil. Mais je ne vais pas brûler de la même manière que Mazlum Doğan, Ronahî et Berîvan. Leurs flammes, leur fumée et leurs cendres ont montré la voie au peuple kurde. Moi par contre, je me brûle pour ma dignité, pour la dignité de l’Homme. Mon feu n’est pas pour le peuple, mais pour moi. A vrai dire, il y a encore de nombreuses choses que j’aimerais t’écrire. L’ennemi dans mon âme a écrit, en vivant, une partie de la vie du PKK. Il a lentement grandi quand j’ai rompu avec la vie du PKK. Alors qu’il était petit, il a grandi. Juste comme une lettre se transforme (en mot puis) en concept. En même temps que me brûler, je vais aussi brûler l’ennemi. Je ne vais pas brûler un homme mais toute une classe (sociale d’ennemis). En même temps que brûler l’impérialisme qui est en moi, je voudrais aussi changer mon cœur en cendres. Quand je boirai de l’essence, je brûlerai mon cœur de l’intérieur. Je vais conquérir la forteresse de l’intérieur. Maman, ne soyez pas triste, Kurdistanisez-vous (Kurdistanlaşın), vivez la lutte. Ma vie doit être une leçon pour tous les Altınok et tous les Narin (nom de famille de sa mère ?). Que je sois une leçon pour votre vie, c’est ça que je voulais finalement vous dire : je suis très heureux, je ne pleure pas. Je dois me suicider afin de corriger mes erreurs. Essayez de réparer les erreurs que j’ai commises … Je tiens aussi à vous demander de m’enterrer au cimetière musulman de Berlin. Je veux être enterré là-bas. Pas à İstanbul, pas à Bingöl. La place d’une personnalité qui a été forgée à Berlin est à Berlin. J’embrasse tes mains. J’embrasse ma sœur, mon beau-frère, mes frères et sœurs et mes nièces et neveux sur les yeux. La seule chose que vous puissiez faire pour moi est de conscientiser (politiquement) votre douleur.

A bas la traîtrise ! Vive la résistance !

05.01.1998

Eser Altınok

Si l’on peut retrouver dans cette lettre les éléments d’une trajectoire politique singulière caractéristique des autobiographies d’institution, de nombreux indices démontrent le caractère beaucoup plus personnel des considérations développées. Le fait de s’adresser à un tiers intime (à sa mère, et non à Öcalan comme la plupart des martyrs militants), de parler de sa famille et de présenter ses dernières volontés (éléments très rares dans les testaments antérieurs), de ne pas lancer des slogans en faveur d’Öcalan à la fin de la lettre… Tout cela semble indiquer un récit bien davantage détaché des attentes immédiates de l’institution partisane, même si bien sûr il y est indirectement fait référence dans les raisons avancées (l’« ennemi intérieur » à éliminer notamment). Or, ce genre de lettre n’est pas unique dans mon corpus de testaments : le sympathisant Cebeli Haco, qui s’immole par le feu le 14 juillet 1998 à Bochum pour protester contre la politique allemande vis-à-vis du mouvement kurde, adresse sa lettre d’adieux à toute sa famille et à ses frères, leur affirme qu’il est conscient que sa mort les attristera, mais leur demande de s’engager dans le combat pour le peuple. Il ne finit pas non plus sa lettre par les traditionnels slogans en faveur d’Öcalan et du PKK…

Nous ne sommes pas ici en présence de journaux intimes comme ceux qu’Emiko Ohnuki-Tierney a retrouvés pour certains pilotes tokkotai (kamikazes) japonais (Ohnuki-Tierney 200230) ou comme la lettre très personnelle laissée par la sympathisante grecque Elefteriya Fortulaki (qui rêvait au départ de s’engager dans la guérilla, mais ne pouvait plus l’imaginer après avoir eu deux enfants)31. Le fait de s’adresser à la famille ou à des proches n’est également en rien un gage de sincérité ou de vérité (la plupart des martyrs iraniens, palestiniens ou kashmiris s’adressent également à leurs parents ou à leurs frères et sœurs… Cf. Khosrokhavar 1995 ; Abou-Zahab 2006). Pourtant, force est de reconnaître que ces testaments diffèrent très sensiblement des autobiographies d’institution qui se généralisent après le testament de Zilan. Ce ne sont pas des témoignages exprimant la dépendance, la soumission et la remise de soi totale à l’institution, mais bien davantage des récits exposant une forme de réaffirmation de soi et de sa liberté, même si celle-ci s’opère par rapport à une norme militante idéale. Pour le dire autrement, la transaction que le martyr opère ici est moins avec l’institution qu’« avec son "moi idéal militant" plus ou moins représenté par l’institution » (Pennetier et Pudal 1996 : 61).

Au terme de cette analyse, il est désormais possible de mieux cerner ce que sont les testaments de martyrs du PKK. Pouvant être le reflet réel des réflexions de l’auteur d’une action-suicide ayant fortement assimilé le rôle qui lui a été attribué au sein de l’organisation (à charge pour l’institution de ne pas publier le testament quand il ne correspond pas vraiment à ses objectifs), ils sont aussi des instruments visant l’assujettissement des individus engagés et la mobilisation du peuple kurde, et peuvent de ce fait exprimer davantage le « point de vue » de l’institution que celui de leur auteur. Dans la lignée des rapports autocritiques remis régulièrement au parti, assimilables le plus souvent à des autobiographies d’institution, ils sont donc tout à la fois le reflet des attentes de l’institution et des modalités d’investissement de soi des militants (auto-examen, autocontrôle, travail sur soi et thématisation de soi, cf. Studer, 2002).

Au sein d’une analyse sociologique compréhensive, ils peuvent ainsi surtout être utilisés pour exemplifier l’idéal d’engagement exigé et attendu des militants, et le degré de soumission de soi à l’institution : ils portent en quelque sorte témoignage des relations singulières qui peuvent se nouer, dans un certain nombre de cas, entre le militant, le PKK et Öcalan. Les informations « objectives » présentées dans ces testaments (et notamment les dates et lieux de naissance, de mort, d’engagement, le sexe, la position occupée au sein de l’organisation), qui mettent en jeu la crédibilité du parti en interne et vis-à-vis de son groupe de référence, semblent également des données fiables potentiellement exploitables dans une analyse quantitative sur les trajectoires auto-sacrificielles, à condition de bien garder à l’esprit qu’ils ne concernent que 20% des tentatives d’actions-suicides. Un grand risque serait en effet de généraliser les conclusions à l’ensemble des martyrs « volontaires », alors que, hors milieu carcéral, les immolations par le feu sont majoritairement le fait de « martyrs-sympathisants-sans-testaments » n’ayant pas forcément prémédité leur action, et n’étant pas forcément décédés des suites de leur action.

En revanche, le contenu « subjectif » des testaments ne semble pas pouvoir être mobilisé dans le cadre d’analyses qualitatives visant à explorer la « psychologie » des martyrs, leurs « motivations mortifères », ou leur « volonté » de mourir pour la cause. Conçus comme des témoignages, les testaments sont censés donner une cohérence et une rationalité là où l’action pouvait justement apparaître à certains comme incohérente et irrationnelle. Or, cette dichotomie artificielle fait manquer l’idée que la culture d’institution est bien « assimilable à une rationalité particulière » (Lagroye, François et Sawicki 2002 : 164). Comme je l’ai déjà avancé, les éléments subjectifs de ces testaments doivent avant tout être analysés comme des traces singulières de relations tout aussi singulières nouées avec l’institution, qu’il faut mettre en relation avec le façonnage institutionnel des militants, la discipline partisane et les dispositifs de sensibilisation à la cause (Grojean 2015).

Il en va peut-être différemment des testaments écrits par les sympathisants, qui ne représentent cependant que 11% des testaments de mon corpus. Ceux-ci, davantage destinés à la famille, visent à expliquer les raisons intimes, tout à la fois structurelles et immédiates, qui ont conduit leurs auteurs à se donner la mort. Ils pourraient ainsi permettre de mieux comprendre les configurations et les situations qui ont pu conduire certains à s’immoler par le feu, tout en n’oubliant pas qu’en tant que testaments politiques (même s’ils sont destinés à la famille), ils constituent également des présentations publiques de représentations subjectives et privées de la propre vie des militants, qui impliquent des contraintes et des censures spécifiques, dont il faut nécessairement tenir compte (Bourdieu 1986 : 71). Le recours à d’autres sources, et notamment aux entretiens et observations avant l’action (cas exceptionnel de plusieurs entretiens menés quelques temps avant une attaque suicide, cf. Mohammad-Arif 2014), après l’action (cas d’une militante ayant survécu à son immolation, cf. Grojean 2013), ou encore après le renoncement à l’action (cas de militants formés aux opérations fedayin, cf. Blom 2011), apparaît dès lors bien plus pertinent quand il s’agit de réfléchir aux trajectoires auto-sacrificielles de martyrs. Ces deux dernières possibilités sonnent également comme une invitation à cesser de penser les pratiques de « violences contre soi » comme devant nécessairement conduire à la mort (Grojean 2006).



Notes de bas de page


1 D’autres populations non musulmanes ont vu se développer en leur sein des phénomènes de martyre similaires donnant également parfois lieu à la rédaction de testaments. On pense ici notamment aux militants de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), aux Tigres tamouls (LTTE), aux militants sikhs ou encore aux moines tibétains.
2 Je ne peux faire ici une recension exhaustive de la méthodologie des travaux sur les phénomènes de martyre ou de mort volontaire. Retenons que ce champ de recherche est dominé par études quantitatives « objectivistes » d’un côté et les analyses « subjectivistes » insistant sur l’imaginaire des acteurs d’un autre côté.
3 C’est à dire une narration dans lequel le narrateur prend lui-même part aux éléments du récit qu’il raconte.
4 Fondé en 1978, le PKK est une organisation d’abord marxiste-léniniste et nationaliste, en guerre contre l’Etat turc depuis 1984. A partir de 1982, de nombreux sympathisants, militants et guérilleros du parti se sont lancés dans des grèves de la faim jusqu’à la mort, immolations par le feu, et attaques-suicides, notamment au moment de l’arrestation de leur chef Abdullah Öcalan en 1998-1999. Modifiant son discours à partir du début des années 1990, le PKK défend aujourd’hui le communalisme libertaire, tant au Kurdistan de Syrie (par l’intermédiaire du PYD – Parti de l’Union Démocratique -  qui lui est affilié) qu’au Kurdistan de Turquie. Depuis juin 2014, il est aussi une des principales mouvances kurdes combattant l’Etat islamique en Syrie et en Irak.
5 Je parle ici d’attaques-suicides et non d’attentats-suicides car les attaques ont toujours visé en premier lieu des militaires ou des policiers, même si des civils ont régulièrement pu en être victimes. Les auteur(e)s d’attaques-suicide ont d’ailleurs toujours été des guérilleros et non des militants politiques ou des sympathisants. Inversement, seulement deux cas d’immolation (dont un controversé) ont été recensés dans la guérilla. Par ailleurs, je n’analyserai pas ici les testaments de martyrs décédés d’une grève de la faim, en raison de la difficulté à différencier les « jeûnes de la mort » des grèves de la faim à durée limitée, du contrôle mutuel qui s’exerce lors des grèves (Siméant, 2009), et du très faible nombre de testaments retrouvés.
6 Par attaque « effective », nous entendons ici une attaque ayant été menée à son terme et ayant conduit à la mort du guérillero. Ne sont donc pas comptabilités ici les morts « accidentels » ou tués par les forces de sécurité. Sur ma méthodologie de recensement, voir l’encadré 1.
7 Aucun testament de personne encore en vie n’a été retrouvé. Les testaments sont toujours écrits, même si, dans un seul cas avéré existe également une version filmée.
8 Immolation par le feu d’un jeune militant Kurde de 30 ans, İsar Bozkurt, à Athènes le 14 avril 2000.
9 Attaque-suicide de Zeynep Kınacı (Zilan) le 30 juin 1996 à Tunceli (Turquie).
10 Pour une analyse plus détaillée de ma méthodologie, voir Grojean 2008 : 610-613. Pour une liste des immolations par le feu, voir Grojean 2008 : 676-679.
11 Tous les testaments ont été rédigés en turc par leurs auteurs, sauf un rédigé en kurde (kurmanci) par une sympathisante grecque.
12 Avant Mazlum Doğan, Ali Erek décède d’une grève de la faim le 20 avril 1981 dans la même prison de Diyarbakir. Il existe une « dernière lettre » de Mazlum Doğan, non datée, mais qui ne mentionne pas son action et ne peut être assimilée à un testament (cf. Doğan 1994 : 225-230). Au début des années 1980, il se dit au sein des cercles PKK que Mazlum Doğan, qui est membre du Comité central du PKK, a été torturé à mort (c’est le cas également des Dörtler), mais depuis les années 1990 et encore aujourd’hui, une grande partie des sympathisants du PKK sont persuadés qu’il s’est immolé par le feu.
13 La lettre est en ligne sur le site du PKK. URL : http://www.pkkonline.com/tr/index.php?sys=article&artID=81 (dernier accès le 26 juin 2015).
14 Entre l’action des Dörtler et l’immolation de Rahşan Demirel, 4 immolations ont lieu en 1988 (3 mères de détenus, dont l’une décèdera) et 1990 (Zekiye Alkan à Diyarbakir). Par ailleurs, 9 détenus du PKK meurent d’une grève de la faim en septembre 1982, mars 1984, et février et août 1988.
15 Selon des sources policières, Rahşan aurait laissé une lettre à ses côtés : « je me brûle pour ma nation kurde » y aurait-elle écrit (Associated Press, 22 mars 1992).
16 Les hagiographies des martyrs sont toujours signées des « Camarades du mouvement » (Mücadele arkadaşları) et ont en général d’abord été publiées dans le mensuel Serxwebûn.
17 Yeni Özgür Politika, 20 mars 2006. La fête de Newroz, le 21 mars, est destinée à célébrer le retour du printemps et est devenue au début des années 1990 un symbole fort de résistance à l’oppression turque.
18 Les autorités allemandes, suivies par les autorités françaises, ont interdit le PKK l’année précédente, en 1993.
19 Je n’en ai retrouvé aucune reproduction. Par contre, des reproductions présentées comme authentiques d’une lettre datée du 22 juin 1996 et d’un rapport écrit de sa main à la direction du PKK (signé de son nom d’épouse Zeynep Atlı) avaient été mis en ligne dans les années 2000 sur un site du PKK destiné à la jeunesse (rojaciwan.com). Le rapport est aujourd’hui accessible sur le site du Parti des femmes du PKK, URL : http://www.pajk-online.com/arsiv/tr/ozgurluk_sehitleri/zilan_sicili.html (dernier accès le 26 juin 2015).
20 Le testament traduit en allemand a été publié à une date indéterminée (avant 2006) sur le site d’Isku (Informationsstelle Kurdistan e. V.).
21 Serxwebûn, n°175, juillet 1996, p. 12. Mais il existe également plusieurs versions de la réponse d’Öcalan : celle-ci qui est reproduite dans l’Album des martyrs des femmes (p. 29-31) est ainsi beaucoup plus courte et celle qui a été publiée dans l’ouvrage Özgürlük Manifestosu Zilan (p. 16-39) a été quelque peu retravaillée. Les actions de Rahşan Demirel, Zekiye Alkan, Ronahî et Berîvan avaient également reçu une réponse d’Öcalan.
22 Med-TV, 1er juillet 1996.
23 « Gerçeklik » : terme spécifique au vocabulaire du PKK, qui renvoie tout à la fois aux conditions sociales, aux trajectoires et aux perceptions de chaque militant.
24 J’ai compté dans cette catégorie un militant s’étant immolé dans une prison allemande car l’ordre carcéral n’y est pas sous-traité aux organisations politiques, comme c’est le cas en Turquie.
25 De nombreux détenus sont arrêtés alors qu’ils ne sont que sympathisants du PKK. Comme me l’ont montré un certain nombre d’entretiens, on devient par contre membre de fait en prison dès que l’on rédige un rapport au parti, ce qui est favorisé par la délégation de l’ordre carcéral aux organisations politiques.
26 Les lettres des deux anciens membres Eser Altınok et Hasan Akdağ (qui se sont immolés en Allemagne le 5 janvier et le 14 juillet 1998) ainsi que celle du sympathisant Cebeli Haco, qui s’est immolé le 14 juillet 1998 à Bochum, sont reproduites dans l’Album des martyrs 1997-1998 (1997-1998 Şehitler Albümü : 651-654, 656). La lettre d’Emrullah Damlayici, un sympathisant qui s’est immolé le 18 novembre 1998 en Syrie, est reproduite dans l’Album des martyrs fedayin, cf. Fedai Şehitler Albümü 2001 : 65. La lettre d’Elefteriya Fortulaki, qui s’est immolée à Athènes le 24 mars 2006, est reproduite dans l’Album des martyrs 2006 (2006 Şehitler Albümü : 188-189). Enfin, la lettre d’Orhan Aykan, un sympathisant s’étant immolé par le feu le 27 mars 1999 à Kassel, est avérée, mais n’a pu être retrouvée dans son intégralité.
27 Le cas de Necla Kanteper, qui s’est immolée à Londres le 16 février 1999 est ici très révélateur. Cf. Grojean 2013.
28 Cf. « Diesmal fliegen Bomben. Der Weg eines jungen Kurden in die Gewalt », Der Spiegel, n°14, avril 1996 (à partir d’une interview d’Eser Altınok alors qu’il est « témoin principal » dans des procès contre des cadres du PKK ; Kurdistan Rundbrief, n°1, Jg 11, 13 janvier 1998 ; Kurdistan Rundbrief, n°2, Jg 11, 27 janvier 1998 ; Kurdistan Rundbrief, n°3, Jg 11, 10 février 1998 ; Focus, 2 février 1998 ; Isku, « UnterstützerInnen und Mitglieder der kurdischen Befreiungsbewegung, die in der Bundesrepublik Deutschland ihr Leben verlochen haben », URL :http://www.nadir.org/nadir/initiativ/isku/hintergrund/verbot/2003/ausstellung/gefallene/ (dernier accès le 26 juin 2015).
29 1997-1998 Şehitler Albümü : 651-653 ; Kurdistan Report, n°90, mars-avril 1998 (version allemande). Des passages de cette lettre ont également été publiés dans la presse allemande.
30 Ces journaux intimes montrent, contre les interprétations fondées sur les dernières volontés des kamikazes, que les pilotes tokkotai, même volontaires, peuvent être très tiraillés, ne souhaitent pas forcément mourir et même parfois expriment clairement et jusqu’au jour de leur action, leur volonté de vivre.
31 Cf. 2006 Şehitler Albümü : 188-189 ; « Greek young woman had set fire her body for Ocalan », DİHA, 28 mars 2006 ; « Öcalan için bedenini ateşe verdi », Özgür Politika, 29 mars 2006.



Pour citer cet article


Grojean Olivier. Entre témoignage, (auto)biographie d’institution et hagiographie : pour une analyse généalogique des testaments de martyrs. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 15. La fabrique des martyrs, 28 juin 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4601. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378