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15. La fabrique des martyrs

Article
Publié : 25 juin 2015

La construction sociale et étatique du « martyr » en Turquie : l’exemple du  décès des soldats des forces armées turques lors des opérations de lutte anti-terroriste


Sümbül Kaya, Docteure en Science Politique, Post-doctorante EHESS/CETOBAC

Résumé

A travers le cas des conscrits qui décèdent pendant leur service militaire, nous analyserons la fabrique de la figure du soldat martyr par l’Etat turc et par l’armée. Le soldat qui meurt pendant qu’il effectuait ses fonctions dans l’armée est qualifié de şehit par la loi de lutte contre le terrorisme, c'est à dire « martyr ».  Nous verrons donc comment ces appelés qui décèdent deviennent des martyrs, terme qui fait aussi référence à un imaginaire religieux comme nous le montrerons. Notre hypothèse est que cette construction de la figure du martyr s’appuie à la fois sur l’historiographie nationale ainsi que sur les cérémonies funéraires qui, en diffusant une culture des martyrs en Turquie, visent aussi à légitimer le conflit armé et ses conséquences.

Abstract

This article analyzes how the Turkish state and the military institution shape the figure of the soldiers who died during military service. The anti-terrorism law officially called them şehit or martyrs. I show that this term refers to a religious repertoire and argue that the state construction of the martyr figure is based on a national historiography as well as on funeral ceremonies that aim to diffuse a culture of martyrdom in Turkey and justify the armed conflict in the Kurdistan region and its consequences.


Table des matières

Texte intégral

Depuis 1984 et jusqu’en 20141, l'armée turque et le mouvement nationaliste kurde (Parti des travailleurs du Kurdistan) s’affrontent, principalement dans le sud-est anatolien. Les autorités turques justifient la présence permanente de l'armée turque dans les montagnes du sud-est, et ce même en période de cessez-le-feu, par la nécessité de lutter contre le « terrorisme »2. Des militaires de carrière et des conscrits sont régulièrement envoyés dans les zones majoritairement kurdes afin d'y mener des opérations militaires, mais seuls, ces derniers, retiendront notre attention dans cet article. Les appelés, qui ont entre 19 et 22 ans, sont nombreux à être envoyés dans ces zones alors qu’ils ne sont pas des professionnels de la guerre et du combat. Ils sont généralement, mais pas systématiquement, recrutés parmi les classes populaires3. Certains d’entre eux sont formés pendant leurs classes en tant soldat du rang ou sortis du rang commandos pendant trois mois4 Le service militaire d’une durée de quinze mois de ces commandos est très particulier puisqu’ils constituent les principales forces envoyées en opérations terrestres. Ces appelés participent donc pleinement à la guerre et ils sont confrontés à la violence des combats. Mais tous les conscrits ne deviennent pas commandos lorsqu’ils sont affectés dans les régiments situés dans les zones à majorité car ils occupent, parfois, des fonctions logistiques dans le transport, la restauration, l’artillerie etc. Dans tous les cas, le conflit armé laisse des séquelles sur ces conscrits qui ne retournent pas indemnes à la vie civile. Il arrive également parfois que certains appelés décèdent soit pendant les combats soit accidentellement lors des manœuvres. Ces soldats sont considérés par l’Etat et les forces armées turques et aussi par une partie de la population turque comme des martyrs.

A travers cet exemple des décès des conscrits des forces armées turques, nous analyserons la fabrique du soldat martyr par l’Etat turc et par l’armée. Le soldat qui meurt pendant qu’il effectuait ses fonctions dans l’armée est qualifié de şehit par la loi de lutte contre le terrorisme, c'est à dire « martyr »5.  Nous verrons donc comment ces appelés qui décèdent deviennent des martyrs, terme qui fait aussi référence à un imaginaire religieux comme nous le montrerons. Notre hypothèse est que cette construction de la figure du martyr s’appuie à la fois sur l’historiographie nationale ainsi que sur les cérémonies funéraires qui, en diffusant une culture des martyrs en Turquie, visent aussi à légitimer le conflit armé et ses conséquences. Ce travail s’appuie sur des entretiens réalisés dans un département d’Anatolie : Kayseri, entre 2005 et 2007, auprès de conscrits et d’anciens conscrits6, ainsi que sur l’observation des funérailles des « martyrs » et des rites de retour des appelés ou encore sur l’analyse de la presse locale et nationale.

Nous  analyserons ainsi la construction sociale de la figure du martyr en Turquie. Dans une première partie, nous montrerons que l’actuelle mythification des anciens combattants du conflit kurde, qui s’opère notamment à partir des cérémonies commémoratives, réactive des représentations plus anciennes concernant les héros nationaux et comment l’historiographie nationale et la religion  jouent un rôle important dans la diffusion d’une culture des martyrs. De plus, l’armée instrumentalise les figures des « martyrs » contribuant ainsi à rendre légitime le conflit armé et ses conséquences.

Nous analyserons dans cette première partie les différents éléments du processus qui interviennent dans la construction sociale du martyr soldat, puis nous soutiendrons que l’actuelle mythification des anciens combattants du conflit kurde réactive des représentations plus anciennes concernant les héros nationaux. Enfin nous verrons comment l’historiographie nationale ainsi que la religion jouent un rôle important dans la diffusion d’une culture des martyrs visant à légitimer la guerre et ses conséquences.  

L’historiographie nationale, tout particulièrement en Turquie, en raison de la genèse de la République, crée un rapport affectif au passé via la présentation des anciens combattants du début du XXe siècle comme des héros. Les martyrs et les vétérans des années 2000 réactivent les représentations plus anciennes concernant ces héros du passé. La conception actuelle de la nation turque dépend fortement du passé et du contexte dans lequel a été créée la république. La défaite de l’Empire ottoman qui était aux côtés des vaincus de la Première Guerre mondiale a conduit à son démantèlement et à une perte de confiance de la population. Mustafa Kemal est considéré comme le libérateur et le père fondateur de la Turquie contemporaine puisqu’il a appelé les populations anatoliennes à se révolter et à reconquérir les territoires perdus. L’historien Etienne Copeaux souligne ainsi, dans son analyse de l’historiographie nationaliste de 1931 à 1993, combien cette dernière produit un « discours de justification destiné à redonner confiance et fierté aux Turcs, à corriger leur image, à prouver la continuité et la grandeur de leur culture, et à établir l’ancienneté et la légitimité de leur présence en Anatolie, et leur aptitude, à travers des millénaires, à dresser des structures étatiques »7. Pour l’auteur, « l’attachement au sol anatolien est exprimé par la glorification du sacrifice, l’évocation fréquente de la menace ennemie, l’appel à la cohésion et à la concorde »8. Il considère ce discours comme une réponse à l’antiturquisme du début de XXe siècle. Dans cette perspective, « l’objectif de l’enseignement de l’histoire est autant de créer un rapport affectif avec le passé que de faire connaître celui-ci9».

Le martyr  représente l’une des figures particulièrement valorisées dans l’histoire nationale de la Turquie. Ces derniers sont considérés comme ayant rendu son honneur et son territoire à la nation turque. Ils sont appelés les héros, « Kahramanlar». De nombreux discours de commémoration font référence en particulier aux martyrs et vétérans de la guerre des Dardanelles (1915-1916) et de « la guerre d’indépendance10 » (1919-1922).Selon la vision officielle, ils sont à l’origine de la paix sociale d’aujourd’hui et de l’existence de la nation turque.

Actuellement, sur la scène publique, les références aux batailles et conflits passés sont particulièrement nombreuses. Les images de ces anciens combattants qui, dans des conditions terribles, ont sacrifié leur vie pour sauver le pays fleurissent un peu partout, que ce soit dans les institutions, dans les entreprises ou chez les particuliers. Le conflit actuel au Kurdistan réactive la représentation de ces héros du passé dans les mémoires collectives. Ainsi, es martyrs et vétérans de guerre des années 2000 éveillent dans les mémoires collectives les représentations et images de ces anciens combattants du début du XXe qui se sont sacrifiés pour la patrie. Le passé et le présent s’entremêlent. Le sentiment national ou l’identité nationale se réactive au sein de la société  lorsque, comme le suggère Gérard Noiriel, celle-ci est portée à croire que « (se)s intérêts sont "menacés" par d’autres groupes nationaux11… ».  Dans le passé, tout comme dans le présent, la rhétorique de l’ennemi extérieur ou intérieur, du sacrifice pour la nation, de l’indivisibilité de la nation et du territoire turcs sont très similaires. L’historiographie nationale est donc un moyen de glorifier le soldat mort dans le passé ou dans le présent, de penser le présent à travers les grilles de lecture du passé.

La mémoire collective est entretenue en particulier par les commémorations qui favorisent l’assimilation entre le passé et le présent. Le pouvoir politique et les institutions étatiques prévoient des rituels et des cérémonies commémoratives qui glorifient les martyrs et les vétérans de guerre et participent ainsi à la construction sociale de la guerre et à une socialisation à une identité nationale kémaliste. Ces cérémonies commémoratives sont mises en place à l’échelle des pouvoirs centraux mais aussi à un niveau plus local. Une loi du 27 juin 200212 impose aux institutions et aux institutions administratives d’organiser des cérémonies commémoratives le 18 mars13 de chaque année pour rendre hommage aux martyrs, et le 19 septembre14 pour les vétérans. Ces cérémonies intègrent les associations et la population. Ainsi, de nombreux ministres et le président de la République ont prononcé ce 19 septembre 2008 des discours similaires pour rendre hommage aux vétérans, où ils font également référence aux martyrs. Le chef d’Etat major İlker Basbuğ déclara ainsi :

« Le combat qui a été initié en faveur de la protection et de l’indépendance du pays, de l’indivisibilité de la nation turque, de l’unité nationale et de la possibilité de vivre ensemble, grâce à votre sacrifice et votre héroïsme, ne s’effacera jamais de nos mémoires et les forces armées turques n’oublieront jamais leur devoir de fidélité.

 Si aujourd’hui  la nation turque vit libre et indépendante dans l’unité, ensemble nous le devons à nos saints martyrs et à nos héros les vétérans. Bénédiction, en premier à notre sublime leader Mustafa Kemal ATATÜRK et à ses compagnons d’armes, à nos saints martyrs et nos héros les vétérans. Il est nécessaire de commémorer avec gratitude l’action des vétérans en vie, mes respects aux chères familles et à la nation entière » 15.

Le président de la République Abdullah Gül prononça également un discours qui assimile les martyrs et vétérans du passé à ceux d’aujourd’hui :

« Ce qui tient la nation au-dessus de tout pour la nation turque est le « martyrisme » et le « vétéranisme ». Cette patrie paradisiaque est l’héritage de nos martyrs et de nos vétérans… Nos forces de sécurité sont aujourd’hui au secours d’un combat contre le terrorisme. Les vétérans héroïques de ce combat, en sacrifiant tout ce qu’ils ont pour le pays sont le plus bel exemple de l’amour patriotique… 16 »

De façon très intéressante, le discours du président de la République fait référence à la fois au passé en intégrant les anciens combattants de la guerre d’indépendance et au présent en soulignant la participation des forces armées turques dans la lutte contre le « terrorisme ». Le discours du chef d’État-major fait davantage allusion aux anciens combattants du passé mais ses références à « l’indivisibilité du territoire », à « l’unité de la nation » et à « la possibilité de vivre ensemble » font sens également dans les représentations collectives du conflit du sud-est. L’association qui est faite entre les conflits passés et le conflit actuel peut affecter et émouvoir la population, et réactiver ainsi l’habitus national17. Gérard Noiriel soutient de plus l’idée que les évènements traumatisants et les souffrances vécues jouent un rôle très important dans la fixation des habitus nationaux en raison de « la place qu’occupe la dimension affective dans le processus d’intériorisation des normes et des structures étatiques »18. Pour l’auteur, « les conflits armés, la violence collective, sont des facteurs déterminants pour la diffusion du sentiment d’appartenance à la nation dans toutes les couches de la société »19. Dans notre cas, la sacralisation des martyrs et l’héroïsation des vétérans du conflit kurde, en mobilisant les références à la guerre d’indépendance qui est à l’origine de la formation de l’Etat turc, participent au brouillage des frontières entre le passé et le présent. La construction sociale de la guerre est ainsi à l’œuvre et renforce le sentiment d’appartenance nationale20.  

La législation concernant les cérémonies commémoratives s’impose aussi aux pouvoirs publics locaux. Leur proximité avec la population peut faciliter l’adhésion de cette dernière au conflit à un niveau plus local, ainsi que l’activation de l’habitus national et la reconnaissance de la légitimité du pouvoir central quant à ses interventions dans le sud-est. Dans différents départements de la Turquie, les familles des martyrs sont invitées à des dîners organisés par les pouvoirs publics locaux. Par exemple, à Kayseri, le préfet a réuni à un repas du ramadan  les familles des martyrs, le commandant de la garnison, le recteur de l’université, les députés, le maire et les représentants administratifs, à l’hôtel de police. Sur la photo qui accompagne l’article de la presse locale, on peut repérer des personnalités locales attablées et priant ; sur les murs, sont accrochés le drapeau turc, la photo de Mustafa Kemal Atatürk et l’emblème de la police. Le préfet a prononcé le discours suivant :

 « Vous êtes les personnes qui ont donné leur vie au pays. Ces martyrs sont également notre âme. Même si nous n’arrivons pas à nous rencontrer très souvent, nous sommes fiers d’être réunis tous ensemble aujourd’hui ».21

 A Izmir, le directeur de la sécurité a également organisé un dîner pour les proches des martyrs à l’occasion duquel il réaffirme dans son discours l’importance de l’unité de la nation et de l’indivisibilité du pays. Il ajoute « c’est pourquoi nous avons donné des martyrs et nous avons des vétérans ».22 Ces rencontres entre les familles des martyrs et ces différentes personnalités locales sont fortement médiatisées ce qui permet de diffuser ces images et ces discours à l’ensemble des habitants de la province. Les pratiques commémoratives semblent se multiplier. Par exemple, la préfecture de Kayseri a mis en place sur son site internet un espace dédié aux martyrs23 qui énumère les noms et prénoms des martyrs « donnés » par la province de Kayseri (au total 251)24. Les visiteurs peuvent également consulter de nombreuses photos qui ont été prises lors des journées commémoratives pour les martyrs (2007, 2008 et 2009)25. En outre, les funérailles des « martyrs » du conflit kurde se passent généralement dans l’espace local. Lorsque les membres de commandos décèdent pendant leur service militaire, leur dépouille est renvoyée sur leur lieu de résidence, ce qui suscite des dynamiques très locales. Le conflit du sud-est est ainsi rendu visible et s’exporte dans les différents départements turcs. Les pouvoirs publics locaux interviennent alors dans la gestion des effets de la guerre sur les soldats blessés ou décédés.  Une culture des martyrs est valorisée et diffusée à travers l’historiographie et les cérémonies commémoratives  mais c’est aussi au sein de l’armée que le sacrifice de soi en situation de guerre est inculqué lors des formations.

Dans les documents internes de l’armée consacrés à la « formation à l’amour de la patrie », mourir pour l’État, la nation et la patrie est présenté comme une obligation morale. La martyrologie consacrée aux soldats morts au combat est très développée au sein de l’armée comme dans la société, et la peur que pourrait éventuellement éprouver le soldat avant ou durant le combat est considérée comme une faute impardonnable, car elle « entache l’honneur et la dignité »26. Le sacrifice de soi et l’obligation de ne pas protéger sa propre vie sont justifiés par le fait que d’autres citoyens et notamment les membres de sa propre famille peuvent ainsi vivre dans la tranquillité et la sécurité. Mais s’il est nécessaire de mourir pour la patrie, il est également nécessaire de vivre pour elle, car c’est parce que « des personnes vivent chaque moment de leur vie pour ce pays que la patrie ne mourra pas »27. Des exemples concrets sont fournis pour illustrer ces propos, entre autres, celui du soldat qui, telle une mère veillant son enfant malade, fait ses gardes dans une zone frontalière sans fermer l’œil de la nuit. La patrie est donc assimilée à une entité élargie de la famille, au nom de laquelle l’armée exige des conscrits qu’ils s’engagent complètement dans cette nouvelle réalité que sont la guerre ou la « lutte antiterroriste ». D’ailleurs, c’est la loi de lutte antiterroriste  en Turquie qui donne une définition juridique du martyr.  Mais il  est intéressant de noter que la figure du « martyr » fait sens dans la sphère religieuse tout autant que dans la sphère sociale et étatique. Les différences idéologiques entre les Kémalistes qui revendiquent la laïcité de l’Etat turc et les islamistes s’estompent paradoxalement pour s'accorder sur le statut exceptionnel accordé au « martyr ». C'est donc  une grande partie de la population (y  compris les "laïcs") qui est convaincue qu'un « martyr » est vivant au paradis. Elle se réfère à un verset de la sourate d'Al-Ahram du Coran : « Ne crois surtout pas que ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu sont morts. Ils sont vivants »28 et elle l'applique au cas des combattants dans le sud-est. Dans les milieux religieux, il est courant de nommer les forces armées turques par l'expression : « le foyer du Prophète »  peygamber ocağı. Si des soldats meurent lors des opérations dans le sud-est de la Turquie, ils sont considérés comme ayant opéré au sein du foyer du Prophète et sur le chemin de Dieu. Alors, « le martyr ne meurt pas », on le glorifie. Il s’agit d’un moyen de lui donner un autre sens qui transcende son existence physique, le fait d’entrer dans une méta-communauté où il continue sa vie dans une méta-histoire. Par ailleurs, l’immortalité à laquelle accède le soldat facilite certainement l’acceptation de cette situation par les proches.

Le culte voué à ces martyrs peut activer des représentations homogènes de l’ennemi et une conception de l’identité nationale et de la nation conforme à l’idéologie kémaliste de l’Etat turc. La mythification du décès de ces soldats  permet au pouvoir de rendre acceptable une guerre que la population, dans un premier mouvement, a tendance à considérer comme scandaleuse (parce que ses jeunes meurent au combat).

L’observation des cérémonies funéraires29 permet de mesurer la charge émotionnelle entourant la mort du soldat, qualifié de martyr. Les rites funéraires sont très codifiés par les forces armées turques. L’ordonnancement institutionnel de ces funérailles tend à éviter les débordements et vise à exalter et masquer la guerre. La description d’une cérémonie funéraire que nous avons observée30 nous permettra de souligner qu’il s’agit également d’un moment où le sentiment d’appartenance nationale est renforcé.

A Kayseri, le corps du martyr est déposé sous un camélia dans les jardins de la grande mosquée. Peu à peu, une foule de personnes se rassemble autour du cercueil du défunt entouré par des soldats. Tous attendent la fin de la prière faite par le responsable départemental des affaires religieuses « Müftü » rattaché à la préfecture qui est diffusée par les hauts parleurs à l’extérieur de la mosquée. A la fin de la cérémonie religieuse, le corps du martyr est transporté de la mosquée au cimetière. Des personnalités locales, le maire, le préfet, le commandant de la garnison de Kayseri, le « Müftü » avec les parents du défunt, se rassemblent devant le cercueil. Les femmes sont beaucoup moins nombreuses que les hommes et sont séparées des hommes. Un cortège se met en place à la fin de la prière. Au début de ce cortège, une cinquantaine de soldats effectuent la marche militaire, puis vient la fanfare militaire, ensuite les soldats qui portent les couronnes de fleurs et le camion qui transporte sur la remorque le corps du soldat mort, et derrière les parents et les hauts gradés et, à la fin du cortège, la foule des citoyens qui portent le drapeau turc et ceux qui défilent simplement. Les funérailles du martyr regroupent sur un même lieu des symboles religieux et militaires qui sont souvent antagonistes au sein de la société turque.31 Les proches peuvent choisir entre des funérailles à la caserne d’affectation du soldat et le rapatriement, par les forces armées turques, du corps du soldat à la mosquée de son domicile32. Dans tous les cas, les martyrs ont droit à des funérailles militaires et religieuses qui sont complémentaires. Le soldat est enterré dans un cimetière réservé aux martyrs, qui est situé à Kayseri au centre-ville dans une zone militaire. Ce cimetière est gardé par un soldat et les tombes des martyrs du conflit kurde sont très proches du poste de garde. Les tombes des martyrs sont regroupées selon les dates de décès. Les premières tombes datent de la guerre d’indépendance, suivies des nombreuses tombes qui datent de 1993 et de 199733, et de celles plus actuelles de 2007. Les rituels funéraires pour les martyrs diffèrent sensiblement de ceux du citoyen lambda. Le cercueil du martyr sur lequel repose habituellement un tissu de couleur verte, couleur de l'islam, est remplacé par le drapeau turc qui sera remis par le plus haut gradé à sa femme, ou au plus grand de ses enfants, sinon à ses parents, à ses frères et sœurs. Une médaille est remise par un haut gradé à l'un de ses proches. Les funérailles du martyr sont très médiatisées et rassemblent non seulement les proches endeuillés mais aussi un nombre important de badauds qui assistent à cette mise en scène où chars et soldats en uniforme investissent la mosquée du centre-ville accompagnés par la fanfare militaire.

La diffusion par les médias locaux et nationaux de certaines images stéréotypées où le haut gradé en uniforme baise les mains d'une vieille paysanne voilée vise à émouvoir la société toute entière. Des soldats distribuent la photo du martyr et des épingles à nourrice à l'ensemble de la foule et tous se l’accrochent sur le cœur. La foule très émue et bientôt en colère qui suit le corps du martyr de la mosquée au cimetière vocifère des slogans contre le  PKK « Maudit soit le PKK » ou des slogans religieux, « Allah est le plus grand », ou encore « la patrie ne se divise pas et les martyrs ne meurent pas », « le plus grand soldat est notre soldat ». Les personnes mobilisées semblent hésitantes par rapport à l’enchaînement des slogans à crier mais ceux énoncés plus haut sont utilisés dans la majorité des cérémonies funéraires. L’ordonnancement institutionnel de l’évènement par les forces armées tente sans doute de canaliser la colère et les émotions des participants.

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Cérémonie funéraire de martyrs, Kayseri, 6 août 2017

La prise en charge économique des familles de martyr et de vétéran par l’Etat est particulièrement sophistiquée. Elle crée un lien de dépendance entre la famille et les forces armées turques ce qui favorise, sans doute, une allégeance à ces dernières. L’article 61 de la Constitution turque stipule que l’Etat a l’obligation de protéger et d’assurer de bonnes conditions à la famille du martyr mort à la guerre, mort pour l’Etat ou mort dans l’exercice de ses fonctions. En effet, il est possible en Turquie de mourir pour l’Etat. La loi de lutte contre le terrorisme définit les droits des vétérans et des martyrs. Les forces armées turques octroient certains droits à la famille du défunt - à sa femme s'il est marié ou, s'il est célibataire, à ses parents, à ses frères et sœurs - afin d'apaiser un peu la douleur et de secourir un minimum celui ou celle qui a perdu un proche. La fondation Mehmetçik, créée le 17 mai 198234 par les forces armées turques, régit l’aide économique et sociale apportée aux familles des appelés, qu’ils soient martyrs ou vétérans35. Le rôle de la fondation est de distribuer des pensions de décès et d’invalidité pour les soldats et leurs familles. Elle a également pour fonction de fournir une aide éducative aux familles, d’assurer la continuité des soins aux familles de vétérans, d’organiser des programmes sociaux pour rassembler les vétérans, les familles des vétérans, les martyrs, les donateurs, d’améliorer la fondation au travers des activités, des investissements et des donations, et d’informer le public. Le soutien matériel qui est fourni aux familles des martyrs ou au vétéran est une allocation payée en une fois36 plus une pension mensuelle37. On relève sur le site de la fondation un discours qui glorifie les martyrs et les vétérans : « Dans la tradition turque, être soldat est la plus grande valeur sacrée et source d’honneur (…). Nous disons que le martyr est lumineux c’est-à-dire qu’il a des qualités religieuses et spirituelles très fortes et que le vétéran est un soldat respectueux. L’aide économique et sociale accordée par le gouvernement  à ces soldats est un principe à valeur constitutionnelle…».38 La sacralisation du soldat ressort de ce discours officiel de la fondation, la guerre prend-elle ce faisant un caractère sacré ?

Dans les sociétés européennes, le culte du soldat mort est au cœur du « mythe de la guerre » à l’œuvre au cours de la première guerre mondiale décrit par George. L Mosse. Selon l'auteur, dans le cas de la France et de l'Allemagne, le « mythe de la guerre », c'est-à-dire le processus de transformation de la réalité de la guerre pour en faire « un évènement doté d’un sens sacré »39, permettrait de transcender « l'horreur du conflit et simultanément de nourrir l'utopie nationaliste40 ». Ce culte participerait également à une banalisation de la violence et de la guerre.41 Il nomme tout ce processus « la brutalisation des sociétés européennes », entendue comme une pénétration de la guerre dans la vie politique et dans la vie quotidienne des individus au lendemain de la première guerre mondiale en raison de l’acceptation de la guerre et de l’état d’esprit qui en découle. Dans notre contexte, ce culte du soldat mort permet-il aussi une banalisation de la violence et de la guerre ?

En Turquie, on retrouve en effet ce phénomène de transformation de la réalité de la guerre en un événement sacré : outre le rôle de l’historiographie nationale qui exalte l’identité nationale turque, le culte du soldat mort à travers les cérémonies et les discours commémoratifs, la diffusion presque quotidienne par les médias des funérailles de martyrs, les films vidéos que les familles de martyrs mettent sur des sites web42…participent à la construction d’un certain « mythe de guerre » en Turquie.

La sacralisation de la guerre alimente également les discours idéologiques de l’extrême droite qui se radicalise de plus en plus en ne dissociant plus la population kurde des guérilleros du PKK43. Les ultras nationalistes en Turquie n'hésitent pas à évoquer la supériorité de la race turque et ils se réfèrent même à Hitler et au nazisme44 pour consolider leur idéologie. Ils accusent également les pays occidentaux de soutenir le PKK, ce qui implique la complicité des puissances étrangères pour diviser le pays de l’intérieur45. Des propos déshumanisant les guérilleros du PKK et parfois la population kurde ressortent également de nos entretiens « on les appelle les cochons »46, « ce sont des tueurs de bébé »47, « il faut se méfier de ceux qui sont le mieux intégrés et qui noyautent nos institutions »48. Les Kurdes représentent la figure de la « cinquième colonne ». Il semble qu’ainsi la violence et de la guerre tendent à se banaliser.

Mais si nous repérons des similitudes entre le processus décrit par George. L. Mosse et notre terrain turc, il n’en demeure pas moins des différences. Dans le contexte turc,  on voit opérer une syntaxe d’hégémonie scellée par le sacré et par le sentiment d’appartenance nationale. Effectivement, l’historiographie nationale, les cérémonies et les discours commémoratifs, l’ordonnancement institutionnel des funérailles et la prise en charge économique des familles de martyr et de vétéran de guerre œuvrent ensemble vers une mythification du combat et une déréalisation de la violence du conflit.

Cependant, il nous semble qu’il est empiriquement impossible de prouver que le peuple turc s’est habitué à « un certain niveau de violence visuelle et verbale »49.Il nous semble que cette généralisation est abusive car comment prouver empiriquement que la terreur a été  rabaissée à  « un niveau ordinaire et acceptable »50 comme le suggère George. L. Mosse. Ce que nous pouvons toutefois affirmer, c’est que, sur le plan discursif, apparait un sentiment favorable de la population envers les forces armées turques et que la pérennisation de ce conflit crée un sentiment d’insécurité au sein de la population qui, en retour, considère légitimes les opérations de lutte contre le « terrorisme ». Ahmet Insel souligne aussi la volonté des « forces prétoriennes » de maintenir leur position de pouvoir : « En appelant en permanence aux périls qui menacent l’unité et l’intégrité de la République par les ennemis intérieurs, les forces prétoriennes tentent régulièrement de reproduire les conditions d’un régime de sécurité nationale dans lequel l’exceptionnalité de la situation autorise la prolongation de l’exceptionnalité de certains pouvoirs tutélaires »51.  

Le culte des martyrs et la production discursive d’une représentation déshumanisée de l’ennemi favorisent le processus d’armement moral contre les guérilléros du PKK. La construction sociale de la guerre et la désignation d’ « ennemis de l’intérieur » sont bien à l’œuvre. Le culte du martyr et du vétéran renforce l’identité nationale conforme à l’idéologie kémaliste de l’Etat turc et stigmatise la figure de l’ennemi de la nation. La population turque est sans cesse sollicitée directement ou indirectement dans ce conflit. Par exemple, la mort d’un soldat affecte toute la société. Il pourrait être le fils de n’importe qui. Chacun se sent concerné et tout le monde connaît un proche qui a été envoyé dans les zones majoritairement kurdes lors de son service. L’implication des appelés et de leurs proches à ce conflit participe également à la diffusion et à l’intériorisation de la légitimité de la guerre. L’institution militaire en retire donc une certaine légitimité sociale. Il n’est pas surprenant de voir des parents promener leur fils vêtu de l’uniforme militaire que les familles peuvent acquérir simplement sur les marchés au même titre que les costumes traditionnels. Dans le marché des commandos52 à Kayseri où se rendent les appelés qui sont en train d’effectuer leurs classes, n’importe qui peut acquérir des cartes postales mettant en scène des caricatures illustrant la vie à la caserne ou des grenades qui semblent être des vraies sont disposées de manière à ce que nous puissions lire « je t’aime » ou « je ne suis pas encore mort maman ». Effectivement, ces objets rappellent la guerre mais il nous est difficile de dire, à la suite de George. L  Mosse, que « la guerre est vue comme un jeu »53 et donc que l’expérience de la guerre se banalise. Nous soulignerons plutôt qu’en tant que construit social, cette guerre fait l’objet de perceptions différenciées par les individus. Même si, comme nous l’avons vu, les institutions étatiques cherchent à orienter la vision de la guerre en instrumentalisant les anciens combattants, nous ne pouvons pas confirmer la thèse de la banalisation de la violence. De plus, même s’il se dégage un consensus sur la glorification des martyrs et des vétérans, ceci n’engendre pas une acceptation générale par la société turque de la guerre et de la violence, ainsi qu’en témoigne l’existence de mouvements d’opposition à la guerre54.

La sacralisation des martyrs et des vétérans de guerre, les cérémonies et discours commémoratifs, les cérémonies funéraires aux martyrs et leur médiatisation ainsi que le reversement des conscrits combattants à la vie civile participent à  la diffusion d’une culture des martyrs en Turquie. Ces pratiques permettent ainsi à l’Etat turc de se redéployer au sein des structures sociales et de rendre légitime le conflit armé et ses conséquences. Si le décès des appelés en service est glorifié en Turquie, pendant longtemps le suicide de certains d’entre eux a été un sujet tabou. Depuis 2010, la publicisation de ces cas de suicide par les médias dans un premier temps et les débats politiques, notamment au niveau parlementaire, qui émergent en conséquence, indiquent une politisation du sujet. Les premiers chiffres sont diffusés en 2010, lorsque le ministre de la Défense nationale Vecdi Gönül, indique que 408 appelés se seraient suicidés entre 2005 et 201055 dans une réponse le 10 novembre 2010 à la question de Fatma Kurtulan, une députée du Parti de la Paix et de la Démocratie (Barış ve Demokrasi Partisi- BDP) sur le suicide des appelés d’origine kurde56 pendant leur service militaire. Lors la réunion du 28 novembre 2012, Ayhan Sefer Üstün, président de la Commission parlementaire des droits de l’Homme57 donne de nouveaux chiffres, lesquels sont très massivement diffusés par la presse, faisant scandale. Ayhan Sefer Üstün compare alors le nombre d’appelés qui se sont suicidés au nombre de martyrs dans le conflit kurde :

« Ces deux dernières années et demie, 175 soldats du rang et soldats sortis du rang, ces dix dernières années, au total 934 soldats du rang et soldats sortis du rang se sont suicidés. Dans ces mêmes deux années et demie, il y a eu 233 martyrs [décès au combat] liés aux problèmes de sécurité intérieure, et 818 dans les dix dernières années Ces dernières années, les suicides sont devenus plus importants que les martyrs »58.

Le fait que les conscrits de l’armée turque se donnent plus la mort qu’on la leur donne à travers les violences des combats a scandalisé la population turque. Mais les appelés qui se suicident ne sont pas considérés comme étant des martyrs par la société et par l’institution militaire. D’ailleurs, les rapports de l’armée les stigmatisent en soulignant les problèmes psychologiques qu’avaient ces appelés en amont même de leur expérience du service militaire.

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GROJEAN, Olivier, KAYA, Sümbül (2012)  « Ce que font les combattants lorsqu’ils ne combattent pas. Regards croisés sur les commandos de l’armée turque et sur les guérilleros du PKK », Pôle sud, n°37, second semestre,  pp. 99-115.

INSEL, Ahmet (2008), « "Cet Etat n’est pas sans propriétaires ! " Forces prétoriennes et autoritarisme en Turquie », in Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXe siècle, sous la direction d’olivier Dabène, Vincent Geisser et Gilles Massardier, La découverte, Paris, p.131-153.

KAYA, Sümbül (2010), « Le retour des conscrits, vecteur de construction d'un régime de sécurité nationale ? », in Nathalie Duclos (dir.), L'adieu aux armes ? Parcours d'anciens combattants, Karthala, collection recherches internationales, Paris, pp. 83-110.

KAYA, Sümbül (2014),  « La socialisation des appelés par la « formation à l’amour de la patrie » dans le cadre du service militaire en Turquie », in Marc Aymes, Benjamin Gourisse, et Élise Massicard (dir.), L’Art de l’État. Arrangements de l’action publique en Turquie, de la fin de l’Empire ottoman à nos jours, Karthala, Paris,  pp. 335-362.

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Site officiel du ministère de l’intérieur consacré aux martyrs et vétérans de guerre :

http://www.sehitlervegaziler.gov.tr

Site des forces armées  turques :

http://www.tsk.mil.tr

Site de la fondation du Mehmetçik :  

http://www.mehmetcik.org.tr

Site internet des opposants à la guerre :

http://www.savaskarsitlari.org

Site web de la préfecture de Kayseri :

http://www.kayseri.gov.tr



Notes de bas de page


1 Depuis 2014, un processus de règlement pacifique du conflit est mis en place.
2  Sur l’histoire du conflit, voir : Hamit Bozarslan, Les Kurdes. L’autre front du Proche-Orient, Paris, Autrement, 2009.  
3 Le règlement de santé précise seulement que les commandos doivent être « solides et agiles, avoir un bon développement musculaire et squelettique, saisir rapidement les choses, avoir des réflexes rapides ». De plus, nos observations réalisées au marché des commandos à Kayseri nous ont permis de constater qu’ils étaient pour la majorité d’entre eux très jeunes, célibataires et démunis scolairement. Article 13 du règlement sur les conditions de santé des forces armées turques.
4  Cet article est une version remaniée d’un article Sümbül Kaya,  « Le retour des conscrits, vecteur de construction d'un régime de sécurité nationale ? », in Nathalie Duclos (dir.), L'adieu aux armes ? Parcours d'anciens combattants, Karthala, collection recherches internationales, Paris, 2010, pp. 83-110.
5 La loi de lutte contre le terrorisme n° 3713 adoptée le 12/04/1991 est parue au journal officiel le 12/04/1991. Cette loi est consultable sur le site officiel du ministère de l’intérieur consacré aux martyrs et aux vétérans de guerre : http://www.sehitlervegaziler.gov.tr
6 Cette recherche s’appuie sur des entretiens semi-directifs ou ouverts (récits de vie centrés sur l’expérience militaire). Notre corpus d’entretiens pourrait se diviser en trois groupes : les hommes qui se préparaient à partir au service militaire, ceux qui étaient en train de l’effectuer et ceux qui en sont revenus. Pour certains enquêtés, nous avons pu suivre ces trois étapes successives. Nous avons élaboré un échantillon où sont représentées les différentes catégories socioprofessionnelles, les différents lieux d’habitation (urbain-rural) et les diverses sensibilités politiques et idéologiques. L’entretien a pu à certains moments être complété par un témoignage de la mère ou de la femme de l’enquêté. Il nous a enfin été possible de nous entretenir avec des officiers chargés de la formation des appelés et de faire des observations au sein d’une caserne.
7 Etienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque, Analyse d’une historiographie nationaliste 1931-1993, CNRS Editions, Paris, 1997,  p.33.
8 Op. cit. p.339.
9 Ibid.
10 « La guerre d’indépendance » est également appelée la guerre gréco-turque.
11 Gérard Noiriel, Etat, nation et immigration, Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, 2001. p.139.
12 Loi n°4768 du 27 juin 2002, publiée au journal officiel le 3 juillet 2002.
13La date du 18 mars renvoie à la destruction des navires des alliés par les Turcs durant la bataille des Dardanelles.
14 Le 19 septembre 1921, l’assemblée nationale accorde à Mustafa Kemal le titre de maréchal et de vétéran de guerre.
15  Discours du 19 septembre 2008, disponible sur le site des forces armées turques :
16 Site officiel du gouvernement turc consacré aux martyrs et aux vétérans :
17 Norbert Elias donne la définition suivante de l’habitus national : « Ce que nous appelons le « caractère national » est une strate de l’habitus social très profondément et très solidement ancrée dans la structure de la personnalité de l’individu …. L’enracinement profond de différents caractères nationaux et la conscience de sa propre identité collective nationale, très étroitement liée à ce caractère, pourraient être un exemple assez clair de la façon dont l’habitus social de l’individu fournit le terrain sur lequel se développent des différences individuelles purement personnelles », La société des individus, Fayard, Paris, 1991, p. 273.
18  Gérard Noiriel, Etat, nation et immigration, vers une histoire du pouvoir, Belin, Paris, 2001, p.136.
19 Ibid.
20 Sümbül Kaya, « La socialisation des appelés par la « formation à l’amour de la patrie » dans le cadre du service militaire en Turquie », in Marc Aymes, Benjamin Gourisse, et Élise Massicard (dir.), L’Art de l’État. Arrangements de l’action publique en Turquie, de la fin de l’Empire ottoman à nos jours, Karthala, Paris, 2014, pp. 335-362.
21 Journal Kenthaber, 24/12/2008  
22 Journal Haber Türk, 17/09/2008
23 Site web de la préfecture de Kayseri : http://www.kayseri.gov.tr/
24 La préfecture de Kayseri a également participé à l’élaboration d’un album intitulé : Album 2007 des martyrs et des vétérans de Kayseri.
25 Des couronnes de fleurs ont été déposées dans le cimetière aux martyrs, les personnes présentes se sont mises en « position de respect » et ont chanté l’hymne national. Le drapeau Turc a été hissé. Trois tirs ont été lancés. Le préfet a signé le livre des martyrs de la garnison. Un discours a été prononcé par le lieutenant chef de l’infanterie et le président de l’association des vétérans de guerre et des veuves et des orphelins de martyrs de Kayseri. Les personnalités publiques de Kayseri ont présenté leurs condoléances aux familles des martyrs. Des œillets ont été dispersés sur les différentes tombes. Le responsable départemental des affaires religieuses (Müftü) a fait une prière. Le commandant de la garnison a baisé les mains des mères des martyrs et a fait une prière. Il a également signé le livre des martyrs. Le préfet, le maire, le commandant de la garnison ainsi que les autres membres présents ont quitté le cimetière pour visiter l’association des vétérans de guerre et des veuves et des orphelins de martyrs de Kayseri. Site de la préfecture pour les photos : http://www.kayseri.gov.tr/ Article de presse : http://www.kayserim.net/haberd.asp?id=10271
26- Diaporama intitulé « Yurt Sevgisi Eğitimi » [Formation à l’amour de la patrie] daté du 19 février 2004.
27 Ibid.
28 Verset de la sourate Al-Ahram : « Ne crois surtout pas que ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu sont morts. Ils sont vivants. Ils sont pourvus de biens auprès de leur seigneur. Ils sont heureux de la grâce que Dieu leur a accordée. Ils se réjouissent parce qu’ils savent que ceux qui viendront après eux et qui ne les ont pas encore rejoints n’éprouveront plus aucune crainte et qu’ils ne seront pas affligés ». Jacques Berque, Le Coran, Essai de traduction, Paris, Albin Michel, 1995, p.149.
29 Observation réalisée à Kayseri le 6 août 2007 et étude des nombreuses vidéos observées sur You tube ou sur Daily motion.
30 Observation réalisée à Kayseri le 6 août 2007.
31 La Laïcité est une des caractéristiques de l’Etat turc (Article 2 de  la constitution de 1982).  Les dispositions de l’article 2 ne peuvent être modifiées. Certains partis politiques (le parti de la Prospérité « Refah Partisi » et le  Parti de la Vertu « Fazilet Partisi ») ont été dissous par la Cour constitutionnelle car leurs activités politiques ont été qualifiées comme étant une menace au principe de laïcité.  Pour les mêmes raisons, il a manqué de peu au Parti de la justice et du développement, Adalet ve Kalkınma Partisi, qui dirige actuellement le gouvernement de se faire interdire par la Cour constitutionnelle. Les milieux religieux s’opposent à cette conception rigide de la laïcité de l’Etat tandis que les Kémalistes, qui soutiennent le Parti Républicain du Peuple, Cumhuriyet Halk Partisi, défendent rigoureusement la laïcité.
32 Dans la pratique, le plus souvent le corps du soldat mort est rapatrié à la mosquée de son domicile.
33 Période où les opérations dans le sud-est se sont accentuées.
34 Date qui correspond à l’adoption d’une constitution qui est orchestrée par les militaires suite à leur coup d’Etat du 12 septembre 1980.
35 Site de la fondation : http://www.mehmetcik.org.tr
36 La pension de décès est payée aux familles de « martyrs » ou  aux appelés qui décèdent pendant l’exercice de leur fonction. La pension d’invalidité est payée aux soldats qui sont devenus des vétérans de guerre ou qui ont été blessés pendant leur service. Une pension de décès est payée en cas de décès du vétéran de guerre ou du soldat blessé. Une pension de naissance est payée si le vétéran ou le soldat blessé devient père pendant son service militaire. Une pension de décès des enfants du martyr, du vétéran ou du soldat blessé est payée en cas de décès de leur enfant
37 Une aide mensuelle pour l’éducation des enfants du martyr, du vétéran de guerre et du soldat blessé pendant son service militaire… Pour les martyrs et vétérans qui ne sont pas des appelés mais des militaires de carrière, les aides sont beaucoup plus importantes. En effet, les forces armées turques accordent à l’un des proches du martyr une aide financière : une prise en charge des funérailles, une compensation financière, une aide pour l'éducation des enfants et la direction générale des fonds de retraite de la République turque octroie également un salaire mensuel. Puis, les familles ont le droit à une série d'avantages : une réduction de la facture d'électricité, l'exonération de la taxe foncière, la protection de la sécurité sociale, une carte d'identité des forces armées turques, l’accès aux centres d'entraînements spécialisés, la gratuité des transports en commun, la gratuité des frais de parking, l’accès aux clubs militaires des officiers, la suppression du service militaire pour le frère du martyr, le recrutement au sein de la fonction publique de l’un des proches de la personne décédée, l’exonération pour les enfants du martyr des frais d'inscription pour leurs études supérieures, la gratuité dans les établissements d'éducation spécialisée. Les enfants des martyrs sont prioritaires pour bénéficier d'une place en pension et des crédits lorsqu’ils sont étudiants  ainsi que pour entrer dans une école militaire.
38 Les valeurs de la fondation sont les suivantes : l’honnêteté, la respectabilité, le respect des valeurs nationales et des principes d’Atatürk, la responsabilité, la transparence, la participation créative, la neutralité. Cf. fondation du Mehmetçik : http://www.mehmetcik.org.tr
39 George L.Mosse, De la grande guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999, p.11.
40 Ibid, p.123.
41 Selon George L. Mosse « la mémoire de guerre s’était appropriée la religion et la nature, ces forces traditionnellement consolatrices. Elle fut aussi travaillée par la banalisation, phénomène qui se chargea de rabaisser l’échelle de la terreur à un niveau ordinaire et acceptable…la banalisation permettait de s’accommoder de la guerre, sans l’exalter ni la glorifier, en l’intégrant à un monde familier qui repoussait les terreurs incontrôlables ». Ibid, p.145.  
42 Voir les nombreuses vidéos commémoratives des martyrs sur le site : http://www.youtube.com.
43 Entretien avec Ali, le 3 juillet 2008 à kayseri.
44 Ibid.
45 Ces arguments reviennent dans des nombreux entretiens : « Les puissances étrangères œuvrent à diviser la Turquie de l’intérieur ».
46 Entretien réalisé à Kayseri avec İhsan, le 15 juillet 2007.
47 Document informel et anonyme sur l’opération « Soleil »  menée par la Turquie dans le nord de l’Irak contre le PKK/Kongra-gel depuis le 21 février 2008.
48 Echange informel avec un journaliste de Kayseri, le 29 mars 2006.
49 Voir note 39, p.205.
50 Voir note 39 p.151.
51 Ahmet Insel, « "Cet Etat n’est pas sans propriétaires !" Forces prétoriennes et Autoritarisme en Turquie », in Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXe siècle, sous la direction d’Olivier Dabène, Vincent Geisser et Gilles Massardier, La découverte, Paris, 2008, p.147.
52 Le marché aux commandos à Kayseri  regroupe dans un même espace des commerces spécialisés dans le domaine militaire. Des barbiers, des couturiers, des photographes, des libraires accueillent les conscrits commandos qui font leurs classes à Kayseri.
53Voir note 60, p.162.
54 Voir site internet des opposants à la guerre : http://www.savaskarsitlari.org
55Communiqué de presse de l’assemblée nationale sur les débats du 28 novembre 2012 de la Commission parlementaire des droits de l’Homme, loc. cit.
56  Certains suicides d’appelés d’origine kurde sont suspectés de ne pas en être comme par exemple le suicide de Zeki Özel, originaire de Batman, qui faisait son service dans une gendarmerie à Yüksekova près de Hakkari. Le père du défunt s’interroge sur les quatre balles retrouvées sur le corps de son fils. Par ailleurs, le cousin de Zeki Özel se serait également suicidé pendant son service militaire. « İntihar eden askerde 4'üncü kurşun iddiası [la prétention d’une 4e balle sur l’appelé qui s’est suicidé] », 07/06/2011, Mynet yurt haber, consulté le 14/05/2010, article disponible sur le journal en ligne Mynet yurt haber.
57 Ayhan Sefer Üstün est membre du parti de la Justice et du Développement.
58 Communiqué de presse de l’assemblée nationale sur les débats du 28 novembre 2012 de la Commission parlementaire des droits de l’Homme.



Pour citer cet article


Kaya Sümbül. La construction sociale et étatique du « martyr » en Turquie : l’exemple du  décès des soldats des forces armées turques lors des opérations de lutte anti-terroriste. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 15. La fabrique des martyrs, 25 juin 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4501. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378