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15. La fabrique des martyrs

Article
Publié : 19 juin 2015

Les martyrs comme ressources culturelles des mobilisations :Les cultes de Txiki, Otaegi et Argala par le nationalisme basque radical


Mathieu Petithomme, Maître de conférences en science politique, Centre de recherches juridiques de Franche-Comté Université de Besançon

Résumé

La politique est dominée par les vivants qui proposent des visions contradictoires afin d’ordonner leur coexistence, et avec une certaine vision idéale du futur, afin de définir les piliers qui ordonneront celle de ceux qui leur succéderont. Mais dans de nombreux cas, la politique s’édifie aussi à partir des morts. Ils peuvent faire l’objet de récupération politique et engendrer les mobilisations de certains acteurs dans la sphère publique. En effet, leurs figures condensent parfois les valeurs qu’une communauté politique aspire à rendre universelles et atemporelles aux yeux de ses sympathisants. Ceci est particulièrement vrai pour les « martyrs » des mouvements nationalistes, dont les morts violentes symbolisent le sacrifice pour la lutte de libération nationale. En étudiant le processus social de création de trois martyrs du nationalisme basque radical, Txiki, Otaegi et Argala, cet article montre que la fabrique des martyrs constitue une puissante ressource culturelle des mobilisations. Il invite à réévaluer le rôle joué par les émotions lors des célébrations en l’honneur de la mémoire des martyrs, en permettant le maintien d’une culture du conflit, d’un discours d’injustice et d’un contre-récit national.

Abstract

Politics is dominated by living people who propose contradictory visions to order their coexistence, and with a certain and ideal vision of the future, to define the pillars that will order the coexistence of those who will succeed them. But in many cases, politics is also founded on dead people. They can become the object of policies of recover and generate the mobilizations of certain actors in the public sphere. Indeed, their figures sometimes condense the values that a political community aspires to universalize and convert in timeless in the eyes of its followers. This is particularly true for the “martyrs” of nationalist movements whose violent deaths symbolize the sacrifice for the fight for national liberation. Studying the social process of creation of three martyrs of radical basque nationalism, Txiki, Otaegi and Argala, this article shows that the fabric of martyrs constitutes a powerful cultural resource for mobilizations. It invites to reassess the role played by emotions in the celebrations in the honor of martyrs’ memory, enabling to maintain a culture of conflict, a discourse of injustice and an alternative national story.


Table des matières

Texte intégral

Depuis la création de l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna, « Pays basque et liberté ») en 1959, le nationalisme basque radical a cherché à justifier la légitimité de la lutte armée en s’appuyant sur un récit national présentant ses militants comme les successeurs des combattants nationalistes de la guerre civile. Les « martyrs » des bataillons de l’Action nationaliste basque (ANV) qui luttèrent contre les troupes franquistes ont été célébrés lors du Bizkargi Eguna et de l’Albertia Eguna en mai et en juillet de chaque année par le Mouvement basque de libération nationale (MLNV). De même, commémorant initialement les exécutions de résistants basques de la guerre civile en octobre 1937, le « Jour du soldat basque » (Gudari Eguna) a été détourné par les radicaux pour mythifier les exécutions sommaires de Juan Paredes Manot (« Txiki ») et d’Ángel Otaegi Etxebarria, deux membres de l’ETA, le 27 septembre 1975. L’assassinat de José Miguel Beñaran Ordeñana (« Argala »), dirigeant de l’ETA-militaire (ETA-m), le 21 décembre 1978, constitue une autre date centrale de leur calendrier mémoriel.

Quels rôles jouent les hommages aux martyrs pour le nationalisme basque radical ? Cet article étudie le processus social de création de martyrs de la cause indépendantiste et les usages politiques de la mémoire afin de légitimer la lutte armée de l’ETA. Il s’appuie sur des archives de presse, des affiches et des tracts militants pour proposer une analyse sociologique et historique comparée des origines, du déroulement et du rôle de ces trois célébrations. La fabrique des martyrs constitue un processus crucial pour comprendre la genèse d’une « contre-histoire » nationale du mouvement social indépendantiste, entendu comme un ensemble d’acteurs et d’organisations qui partagent des valeurs et des visions communes des injustices subies par le peuple basque. L’étude de la « martyrologie » éclaire aussi le maintien d’une ambiguïté durable jusqu’à nos jours de ce secteur social à l’égard de la violence de l’ETA. Malgré le cessez-le-feu unilatéral d’octobre 2011, les nationalistes radicaux continuent à rendre hommage chaque année aux principales figures de l’ETA décédées durant la « lutte armée » suivant un calendrier de célébrations mémorielles qui joue des fonctions d’intégration et de maintien de la cohésion de ce groupe social.

Distinguons d’abord le nationalisme « modéré », qui condamne la violence et s’articule principalement  autour du Parti nationaliste basque (PNV), du nationalisme « radical » qui a longtemps légitimé la lutte armée au nom d’un programme révolutionnaire et d’une quête d’indépendance, présentée de façon populiste comme étant menée au nom de l’ensemble du peuple basque. Le terme « nationaliste radical » est préféré à celui d’« indépendantiste », puisque tous les nationalistes radicaux sont indépendantistes, mais que tous les indépendantistes ne partagent pas l’absence de condamnation, le soutien implicite ou la légitimation de la violence qui caractérise les radicaux. Cette communauté politique qui s’appuie sur de nombreuses associations culturelles et pro-amnistie, des syndicats et des partis, s’est longtemps distinguée par sa posture antisystème, participant certes aux élections, mais remettant parallèlement en cause la légitimité démocratique des institutions et de leurs représentants par les manifestations de rue, la guérilla urbaine (« kale borroka »), voire même les actions terroristes de l’ETA. Dans le contexte basque, le nationalisme radical est souvent appelé gauche abertzale (« patriote »), même si son attachement aux valeurs du socialisme révolutionnaire est surtout instrumental (Petithomme 2009 : 103-128).

La « martyrologie », à savoir la célébration rituelle de cultes funéraires et de commémorations en l’honneur des martyrs de la lutte indépendantiste, constitue une pratique fondamentale pour saisir la reproduction de la communauté nationaliste radicale. La récupération politique de la mémoire de militants décédés, en les présentant comme autant de sacrifices de « héros » exemplaires en faveur de l’objectif et de l’idéal de la libération nationale, constitue une puissante « ressource » culturelle (Mac Carthy et Zald, 1977 : 1212-1241). Elle donne une profondeur historique et un substrat émotionnel à la lutte indépendantiste. La « martyrologie » constitue donc une ressource importante dans la mesure où « l’émotivité de la mort facilite la mobilisation » (Palacios Cerezales 2009 : 44). Au-delà de l’étude de l’idéologie, de l’organisation et de la stratégie de l’ETA, il convient ainsi de reconsidérer les ressources culturelles des mobilisations nationalistes radicales, en s’intéressant aux usages de la mémoire et à la création de mythes et de rituels autour des martyrs de la lutte armée. Dans la veine des travaux constructivistes en sociologie de l’action collective (Melucci 1996 ; Etzioni et Bloom 2004), nous nous intéressons au processus social de construction d’une mémoire d’injustices partagées autour de la vénération de figures héroïques de la lutte armée.

Les commémorations sont des rites officiels préservant une conscience nationale et remémorant des événements de l’histoire collective afin d’éclairer la trajectoire et les objectifs communs d’une communauté politique. La thèse de cet article est que la fabrique de « martyrs » de sa cause et leurs célébrations joue la fonction d’une puissante ressource culturelle des mobilisations pour le nationalisme basque radical. En créant un culte à des « héros » de la lutte nationale, la « martyrologie » permet à ce courant de légitimer ses objectifs politiques et de proposer un récit historique national fondé sur une succession d’événements tragiques et d’oppressions passées. En « fabriquant » des martyrs et en les sacralisant comme autant d’exemples à suivre pour les générations futures, les radicaux cherchent aussi à maintenir une identité collective autour de célébrations et de rituels intégrateurs qui permettent de renforcer la cohésion de leur groupe social. Analyser le processus de construction des martyrs constitue donc une entrée privilégiée qui permet de comprendre le maintien d’une identité radicale : dans la mesure où la vénération des combattants morts en sacrifice pour la patrie va souvent de pair avec des falsifications de l’histoire, l’appropriation et le détournement de certains symboles, les cultes aux martyrs contribuent directement à légitimer les objectifs du nationalisme radical, notamment celui de maintenir une certaine ambigüité à l’égard de l’usage de la violence.

En mettant les émotions au premier plan du politique à travers la mise en scène des souffrances, des rites funéraires et des symboles de la lutte tout en s’appropriant des éléments du patrimoine culturel basque, la fabrique des martyrs participe à la transmission d’une « mémoire culturelle » de cette lutte , pour reprendre l’expression de Jan Assmann (2010). En commémorant la mémoire de ses victimes, il s’agit de diffuser une effervescence collective autour de figures clés de la lutte nationaliste. Les martyrs jouent un rôle instrumental, en  permettant de requalifier la lutte armée comme une cause défensive et « légitime » en réponse à l’oppression et au « terrorisme d’État ». Ils permettent de proposer un « contre-discours » légitimateur : les militants de l’ETA deviennent des « combattants de la liberté » ; le terrorisme est reconceptualisé comme une « lutte légitime » ou une « réponse à la violence d’État » ; la police et la Garde Civile sont taxées de « forces d’occupation » sur la base de leurs « crimes contre le peuple basque ». La célébration des martyrs permet donc d’imprégner la société basque d’une sous-culture du conflit et d’une vision négative de l’État espagnol. Elle présente enfin un caractère performatif, en mettant en scène et en « faisant exister » par ces célébrations rituelles, le prétendu « conflit » que le nationalisme radical dénonce (Langshaw Austin 1991). Les martyrs permettent de dramatiser l’histoire du peuple basque et de mettre l’accent sur ses souffrances en proposant un discours d’injustice qui joue le rôle d’incitation à l’engagement pour renverser cette situation perçue d’asservissement.

Les morts violentes de Juan Paredes Manot (« Txiki ») et d’Ángel Otaegi Etxebarria le 27 septembre 1975 lors des dernières exécutions du franquisme, constituent le fondement historique qui a déclenché leur vénération postérieure. Ces deux membres de l’ETA, condamnés lors de procès sommaires et en l’absence de preuves, constituent des martyrs « archétypes », dans le sens où ils produisent des symboles et des modèles généraux de combattants altruistes morts en sacrifice pour la lutte de libération nationale.

Du point de vue historique, onze personnes furent initialement condamnées à mort à travers le 26 août 1975, mais seules cinq furent  fusillées : Txiki et Otaegi, exécutés à Barcelone et à Burgos, mais aussi José Luis Sánchez Bravo, Ramón García Sanz et José Humberto Baena Alonso, trois membres du Front révolutionnaire antifasciste et patriote, un groupuscule d´extrême-gauche, qui furent fusillés à Madrid. Un Conseil de Guerre sommaire du Gouvernement militaire de Barcelone condamna Txiki le 19 septembre 1975 pour l´assassinat le 8 juin 1975 du caporal-chef de la Police militaire, Ovidio Díaz López, suite au vol à main armée de la rue Caspe à Barcelone (Pérez Pérez et Carnicero Herreros 2008 : 111-128). Ángel Otaegi fut quant à lui condamné à mort avec un autre membre de l’ETA, José Antonio Artola (dont la peine sera commuée en réclusion à perpétuité), par le régiment d´artillerie 63 de Castrillo del Val (Burgos), pour l´assassinat de Gregorio Posadas Zurrón, chef du service d´information de la Garde civile à Azpeitia le 3 avril 1974. Ces exécutions déclenchèrent une grève générale malgré l´État d´exception en vigueur en Biscaye et à Guipuscoa depuis le 27 avril 1975, qui mobilisa localement plus de 200000 personnes du 27 au 30 septembre, suscitant une vague de protestations populaires et de condamnations officielles à l´étranger contre le gouvernement espagnol (Jauregui 1985). Plus encore que le procès antérieur de Burgos du 3 décembre 1970 qui avait condamné à mort six membres de l’ETA (des peines qui ne furent jamais appliquées), les exécutions de Txiki et d´Otaegi par un régime dictatorial à bout de souffle suite à des jugements sommaires, contribuèrent à convertir les deux membres de l’ETA en martyrs de la cause nationaliste. Dès 1978, le livre El viento y las raíces de Javier Sánchez Erauskin érigea Txiki et Otaegi en « figures héroïques », ce qui conduisit à son interdiction immédiate et à la condamnation de l´auteur par l´Audience Nationale pour « apologie du terrorisme » en 1980 (Sánchez Erauskin 1978)1. Vénérés par l’ensemble des antifranquistes durant la transition, leur culte devint exclusivement perpétué par les radicaux à partir de 1982 suite aux « années de plomb » et au début de la délégitimation de l’ETA dans l’opinion publique.

L´illégitimité du pouvoir franquiste, la jeunesse des condamnés, la partialité des procès dénoncés par Amnesty International et l´inflexibilité des autorités malgré les fortes protestations nationales et internationales, contribuèrent à forger une « dramaturgie du pouvoir » qui convertiront Txiki et Otaegi en martyrs (Braud 1997 : 77). Les origines de Txiki, les circonstances de son exécution et son comportement lors de son procès, ont permis au nationalisme radical de le convertir en martyr de sa cause. « Txiki » parfois aussi surnommé « Jon » (Juan en basque) est né le 20 février 1954 à Zalamea de la Serena dans la province de Badajoz en Estrémadure, l´une des régions les plus pauvres  d´Espagne, ce qui conduisit ses parents et ses grands-parents à émigrer suite à la guerre civile. Il s’installa avec sa famille et ses quatre frères à Zarauz dans la province de Guipuscoa à l´âge de 10 ans. Il étudia jusqu´à 14 ans, commença à travailler dans une usine locale de plastique puis s’engagea politiquement au sein de EGI-Batasuna en 1972 avant de rejoindre un commando de l’ETA en 1973, de quitter Zarauz et de passer à la clandestinité le 12 janvier 1974 (Elorza et al. 2002 : 26). Il demeura membre de la branche politico-militaire (ETA-pm) suite à la création d´une branche purement militaire (ETA-m) en novembre 1974, considérant la lutte armée comme un instrument de la lutte politique plus qu´une fin en soi. Il apprit la langue basque au sein de l’organisation armée. Le 1er avril 1975, il fut accusé par la presse franquiste de l´attentat de Saint Sébastien contre l’inspecteur de police adjoint Diaz Linares, ce qui l´obligea à se réfugier en Catalogne en mai avec Iñaki Pérez Beotegi (« Wilson »), avant d´être arrêté avec ce dernier le 30 juillet à Barcelone, rue Boada.

La partialité du déroulement de son procès et la dévotion dont il fera preuve pour la cause nationaliste constitueront les fondements de sa sacralisation postérieure et de sa légitimation en tant que martyr. Bien que la législation en vigueur à ce moment interdise une garde à vue de plus de 72h, il fut détenu cinq jours et torturé au sein du Commissariat central de Barcelone, puis incarcéré avant d’entamer une grève de la faim. Ses avocats ne disposeront que de quatre heures pour étudier son cas le 22 août 19752. Par manque de preuves, il ne sera finalement pas accusé de la mort de José Diaz Linares, mais de celle d´Ovidio Díaz López suite à l´attaque de la banque Santander de la rue Caspe de Barcelone le 6 juin 1975. Il nia les faits, soulignant qu´il se trouvait alors en fuite à Perpignan. Il fut néanmoins condamné à mort le 19 septembre par un Conseil de Guerre, en théorie destiné aux militaires et non aux civils, et sans présence d´avocats. La défense demanda sans succès une autopsie du policier et une analyse des balles qui le tuèrent afin de savoir si elles provenaient de l´une de ses armes. Txiki et ses avocats étaient convaincus qu´il s´agissait d´un procès politique et que seule la mort prématurée du dictateur aurait pu changer les choses (Kalparso 2007 : 126). Même le pape Paul IV demanda la révision de sa peine.

Les témoignages utilisés contre lui lors de son procès furent très contradictoires et entachés de nombreux vices de forme3. De faux témoignages générèrent une très forte sensation de partialité. La théâtralisation de ses déclarations finales lors du procès renforça l’image d’un militant condamné à mourir en martyr :

« Je ne suis d´accord avec rien de tout cela, parce que ce procès a lieu contre le peuple basque et contre tous les peuples de l´État espagnol. Debout Pays basque! ».

La presse salua sa « force de caractère » et sa « sérénité » le jour de son exécution. La légende, entretenue par le nationalisme radical, raconte qu´un militaire lui fit part de son étonnement, ce à quoi Txiki aurait répondu : « Nous, nous n´avons pas à avoir honte d´être ici. Vous, si »4. Txiki dédia à ses jeunes frères les paroles d´Ernesto « Che » Guevara qu´il écrivit au dos d´une photographie et qui servirent d´épitaphe sur sa tombe : « Demain, lorsque je mourrai, ne venez pas pleurer. Je ne serai jamais sous terre, je suis le vent de la liberté »5. Avant son exécution, le 27 septembre 1975 à 8h30 du matin dans la clairière d´un bosquet près du cimetière barcelonais de Sardañola del Vallés, il entonna l´Eusko Gudariak, considéré par les nationalistes comme l´hymne basque, puis cria « Gora Euskadi askatuta. Aberria ala hil ! », « Debout le Pays basque libre ! Patrie ou mort! »6.

Le 29 septembre 1975, 4000 personnes assistèrent à ses funérailles à Zarauz malgré les interdictions policières. Lors de son enterrement, de nombreux militants crièrent « Debout le Pays basque libre ! Vive la Catalogne! Debout Txiki! » (« Gora Euskadi Askatuta! Visca Catalunya! Gora Txiki! »). Ses funérailles symbolisèrent sa conversion posthume en martyr mort pour la patrie, mais continuant à vivre (« debout ») à travers la perpétuation de sa lutte. La foule qui lui rendit hommage marqua son entrée dans le panthéon des « héros-martyrs ». Ses funérailles initièrent ainsi la « nationalisation » de sa figure, remémorée chaque année par sa famille nucléaire au sens sociologique du terme, mais surtout par la communauté nationaliste radicale, entendue comme une famille politique élargie pour laquelle son culte devint un rituel fédérateur. Sa sépulture fut transférée un an plus tard à Zarauz, en ajoutant sur sa tombe un vers du poète basque Atxa en plus des paroles du « Che » qu´il prononça : « Si je meurs trop tôt, l´ultime désir qui s´éteint sur mes lèvres sera peut être le premier sourire qui fleurira demain », une épitaphe qui invite à perpétuer la voie qu´il a ouverte. Le même processus de conversion de la figure d’Ángel Otaegi Etxebarria en un martyr de la cause nationaliste eut lieu à partir de 1976 lors d’hommages rendus chaque année sur sa tombe dans son village natal d’Azpeitia7. La décomposition du régime franquiste, les déroulements très critiquables de leurs procès, le recours à la peine de mort qui n´avait été utilisée qu´à six reprises dans les années 1960 et les vives protestations, donnèrent l’image de condamnations politiques profondément antidémocratiques. Ces exécutions constituèrent ainsi des « événements fondateurs » utilisés par les nationalistes radicaux pour convertir leurs militants en martyrs de leur cause, célébrer ensuite leur mémoire et revendiquer l’actualité de leurs luttes passées.

Alors que les cultes de Txiki et d’Otaegi sont partagés avec l’ensemble des autres martyrs du nationalisme radical lors du Gudari Eguna, José Miguel Beñaran Ordeñana, connu sous le surnom de « Argala », né le 7 mars 1949 à Arrigorriaga, une petite ville industrielle de la banlieue de Bilbao, constitue l’exemple emblématique d’un membre de l’ETA promu au rang de martyr, qui bénéficie d’une célébration propre chaque année, le jour anniversaire de sa mort, le 21 décembre 1978. La construction sociale du martyr d’Argala est particulièrement intéressante, car elle illustre la création d’une icône nationale dans le nouveau régime politique démocratique. Selon sa biographie proposée par Jokin Apalategi, son père était menuisier puis devint petit entrepreneur dans le secteur du bâtiment, et sa mère d’origine paysanne travailla comme femme de ménage à Bilbao. La langue parlée dans sa famille fut le castillan, même si sa mère était bascophone, ce qui créa chez lui un fort sentiment d’aliénation, notamment pour ne jamais avoir pu communiquer avec sa grand-mère maternelle avant le décès de cette dernière (Apalategi 1979). Plutôt religieux, il n’eut pas de conscience nationale ou de classe durant son adolescence, son père était d’ailleurs plutôt sympathisant du PNV et lui-même vouait une certaine admiration à Franco et au patriotisme espagnol (Casquete 2009 : 221).

À 17 ans, ses convictions catholiques passèrent au second plan, il découvrit le marxisme et intégra l’ETA à la fin des années 1960, qui exerçait alors un pouvoir d’attraction sur la jeunesse, avant de passer à la clandestinité en septembre 1970. Après avoir cherché sans succès à creuser un tunnel pour libérer ses camarades prisonniers au sein de la prison de Burgos, il participa à un vol à main armé à Bergara, à l’explosion d’un bourg à Urnieta ou encore à la séquestration de l’entrepreneur Lorenzo Zabala au printemps 1972. Mais l’action qui créa sa renommée fut sa participation à l’« Opération Ogre » du commando Txikia : en se faisant passer pour un électricien réparant un lampadaire, il plaça une bombe sous la voiture de l’amiral Luis Carrero Blanco le 20 décembre 1973, qui était alors le chef du gouvernement du général Franco et le « dauphin » politique du Caudillo vieillissant. Cet attentat joua un rôle central dans la désintégration du régime franquiste, en accroissant les divisions internes entre ses membres. En 1974, il devint le principal dirigeant de l’ETA-m, puis fut détenu à Saint-Jean-de-Luz par la police française en 1976, déporté à l’île d’Yeu avant de revenir au Pays basque français en 1977. Il devint une cible privilégiée des escadrons de la mort et des milices comme le Bataillon basque espagnol, qui cherchèrent à assassiner les membres de l’ETA à partir de la fin des années 1970. En février 1978, il bénéficia de l’amnistie décrété par le gouvernement d’Adolfo Suárez. Le 21 décembre 1978, cinq ans exactement après l’« Opération Ogre », dans un exemple très clair d’assassinat politique symbolique, il mourut à Anglet dans un attentat à la voiture piégé. Il fut alors immédiatement élevé au rang d’icône et de martyr du nationalisme basque radical.

Son rôle d’idéologue au sein du mouvement de libération nationale, sa fonction de direction de l’ETA-m, son rôle dans le commando Txikia, sa mort à un âge prématuré, et les circonstances de celle-ci qui en firent une « victime » du terrorisme d’État, expliquent le caractère fonctionnel de l’élévation de sa figure au rang de martyr pour la communauté nationaliste radicale. Lors des jours qui suivirent son exécution, plusieurs manifestations importantes eurent lieu à Bilbao et Saint-Sébastien. Jusqu’en 1984, des marches funèbres, des manifestations et des commémorations en son honneur furent organisées le 21 décembre de chaque année. Face à l’ostracisme croissant à l’égard de l’ETA qui s’est développé au sein de la société basque suite à sa dérive terroriste, les radicaux se réunissent désormais uniquement dans sa ville natale d’Arrigorriaga pour honorer la mémoire de leur martyr. Après ces analyses des circonstances des morts de Txiki, d’Otaegi et d’Argala, focalisons nous maintenant plus en détail sur le processus social de célébration et d’entretien de la mémoire de ces martyrs.

Les figures de Txiki, d´Otaegi et d’Argala furent converties en martyrs dans la mesure où leurs décès jouaient un rôle fonctionnel pour la communauté, celui de donner des exemples de victimes d’un système injuste (Txiki et Otaegi), ou de « héros » morts au combat assassinés par les forces de sécurité du régime ennemi (Argala). Leurs morts violentes dégagèrent un fort symbolisme et permirent à la communauté de consolider son récit national relatif aux oppressions du peuple basque, à la légitimité de sa lutte et à l’illégitimité de l’État oppresseur. L’étude de la célébration de ces martyrs, le 27 septembre de chaque année lors du Gudari Eguna pour les deux premiers, et le 21 décembre pour l’anniversaire de la mort d’Argala, permet de comprendre le rôle joué par ces hommages pour la communauté nationaliste radicale.

Le Gudari Eguna (« le jour du soldat basque ») fut initialement commémoré par le PNV en mémoire des exécutions à El Dueso (Santander) de 14 prisonniers basques le 15 octobre 1937, qui furent accusés par les troupes franquistes de « collaboration avec la rébellion » suite à la capitulation du Gouvernement basque. Huit de ces combattants provenaient des rangs non-nationalistes (deux anarchistes, deux communistes, deux socialistes et deux républicains), et six des organisations nationalistes (quatre du PNV et deux d´ELA/STV). Parmi ces derniers, ce sont surtout les figures de Ramón Azkue, dirigeant d´Euzkadi Buru Batzar (la milice du PNV), et celle de Florencio Markiegi, maire de Deba dirigée par le PNV durant la guerre civile, qui sont encore célébrées par le parti, puisque les autres ne furent que des miliciens subalternes (Casquete 2009 : 207). La première fête à l´initiative du PNV, qui eut lieu le 17 octobre 1965, avait pour objectif de célébrer la mémoire de ces résistants de la guerre civile, compris dans un sens inclusif puisque la majeure partie d´entre eux provenait des rangs de la gauche républicaine et de l´extrême-gauche, donc d’organisations politiques non-nationalistes. Mais à partir de la fin des années 1970, selon Eviatar Zerubavel, le nationalisme radical est entré dans « une confrontation historique pour l´appropriation de la mémoire nationale » avec l´interprétation fournie par le nationalisme modéré du PNV (Zerubavel 2004 : 19). Ce qui est important pour notre analyse est qu’après 1975, les radicaux ont détourné le « sens » originel du Gudari Eguna, en l’utilisant afin de célébrer la mémoire de leurs propres martyrs à travers les cultes de Txiki et d’Ángel Otaegi, membres de l’ETA. Le fait que les deux militants aient été exécutés le 27 septembre 1975, à quelques jours près de la commémoration traditionnelle du 15 octobre 1937, a permis aux radicaux de faire converger puis de fusionner les deux célébrations. À partir des années 1980, lors du Gudari Eguna organisé le plus souvent par les associations pro-amnistie qui militent pour la libération des prisonniers de l’ETA, la commémoration des gudaris historiques de la guerre civile ne devint plus qu’un prétexte pour légitimer le culte à tous les martyrs de l’organisation armée. Dans le but de légitimer et de donner une profondeur historique à leur lutte, les radicaux mirent sur le même plan les « résistants » de la guerre civile et les militants de l’ETA décédés par mort violente.

Dans l´introduction de son livre-référence pour les radicaux, Javier Sánchez Erauskin considéra que Txiki et Otaegi furent choisis par le régime franquiste pour jouer le rôle d´« exemples », puisqu´ils représentaient deux symboles à combattre, l´émigrant converti au nationalisme et le représentant du monde rural basque : « l´émigrant intégré et le propriétaire terrien, celui des nouveaux vents de la liberté et celui des veines enracinées du peuple. Le libéré et le réglo. Le vent et les racines » (Sánchez Erauskin 2007 : 9). La figure de Txiki, immigrant, pauvre, travailleur, mais néanmoins intégré dans la société basque et compromis avec la cause nationaliste, fit de lui un référent pour la jeunesse nombreuse des descendants d´émigrés pauvres originaires d´autres provinces rurales. Sa figure joua un rôle intégrateur au sein de la constellation nationaliste radicale, en aidant symboliquement au dépassement de la barrière sociale et culturelle qui avait peu à peu émergé entre les autochtones et les émigrants. Ce fut surtout dans les milieux bascophones et nationalistes traditionnels mais aussi chez les jeunes générations non bascophones en recherche de racines identitaires que recruta l’ETA à la fin des années 1970, ce qui correspond bien au profil de Txiki (Pérez-Agote 2008 : 118-164). La perte progressive de la langue et le clivage avec des parents refusant l´engagement politique par peur de la répression, conduisit à une « survalorisation symbolique » et à une « radicalisation générationnelle » d´une partie de la jeunesse basque contre l´État espagnol, mais aussi contre la passivité de leurs familles, même lorsqu´elles furent nationalistes modérées. Otaegi provenait au contraire d´une famille bascophone rurale traditionnelle, faisant ainsi référence au « cœur » de la tradition basque fondée sur l´exaltation de la « ruralité » (Juaristi 1998 : 3-8).

La nécessité d’organiser les manifestations de dénonciation des procès de José Antonio Garmendia et d´Angel Otaegi contribua de même directement à la création de la Coordination patriote socialiste (Kordinadora Abertzale Socialista), connue sous le nom d’« Alternative KAS », visant à coordonner les actions légales et de désobéissance civile des différentes organisations politiques et sociales du MLNV. Dès la fin des années 1970, le MLNV a ainsi converti le 27 septembre en une date clé de son agenda politique et mémoriel à travers l’organisation de nombreux hommages et manifestations en mémoire de Txiki et d´Otaegi. Il est à noter cependant que lors des célébrations du Gudari Eguna par les radicaux, la mise en avant de ces deux martyrs est avant tout instrumentale, car c’est l’ensemble des « combattants » nationalistes qui sont vénérés pour leurs sacrifices. La sacralisation des martyrs d’hier de pair avec des appels à la continuation de la lutte, illustrant bien l’usage politique de la mémoire des martyrs. Plus qu´une simple commémoration « historique », le nationalisme radical a donc fait du Gudari Eguna une tribune publique et politique visant à réaffirmer un compromis avec la cause de la libération nationale du Pays Basque, tout en assurant une reconnaissance aux militants qui se dévoueront pour celle-ci.

Les déclarations des organisateurs de ces célébrations, telles que retranscrites par la presse locale ne laissent aucun doute à ce sujet : en 1983, il fut ainsi déclaré lors du Gudari Eguna qu´il s´agit de « suivre le chemin et l´exemple de ces martyrs » ; en 1984, la lutte armée fut justifiée par une longue trajectoire historique puisque « où tombe un gudari, naissent cent nouveaux » ; en 1987, les tracts des festivités considérèrent celles-ci comme « une consécration de l´hommage et du compromis de tous les morts pour la liberté d´Euskal Herria » ; en 2000, la figure de Txiki fut présentée comme « un exemple de compromis pour les jeunes » puisque « même si un jour l’ETA venait à disparaître, d´autres gudaris naîtront avec les armes à la main en défense de ce peuple »8. Lors du Gudari Eguna en 2006 sur le mont Aritxulegi, l´un des trois membres masqués et armés de l’ETA qui apparurent à la tribune et furent applaudis par la foule, déclara devant ses sympathisants : « ce furent d´autres septembres. Mais en réalité c´est le même septembre », traçant une continuité historique entre les gudaris de la guerre civile, les exécutions de Txiki et d´Otaegi et une situation présente d´oppression perçue9. Il appela à la continuation de la lutte :

« Il ne faut pas occulter aux nouvelles générations que l´ensemble d´entre eux furent des combattants qui faisaient partie de ce torrent de générosité et d´idéalisme qui affronta le fascisme avec les armes durant la guerre civile, et qui continua de combattre le régime franquiste jusqu´à son final formel (…) Ils nous ouvrent des pistes sur le passé, sur le présent mais aussi sur le chemin futur à suivre pour l´indépendance d´Euskal Herria »10.

Le culte à ces martyrs, morts en sacrifice pour la patrie, est aussi célébré grâce à des actions symboliques : chaque année, des plaques avec des épitaphes et des photos sont apposées au pied d’un chêne sur le mont Aritxulegi le 27 septembre. Elles honorent la mémoire des militants de l’ETA décédés. Que leurs morts résultent d’affrontements avec les forces de police, soit simplement accidentelles ou liées à la vieillesse n’est pas central pour la communauté radicale : l’important est de les présenter comme autant de « combattants de la liberté », afin de donner l’impression aux militants d’aujourd’hui que nombreux sont ceux qui ont payé de leur vie leur engagement pour une lutte qu’il serait donc immoral et irrespectueux pour leur mémoire de remettre en cause. À côté des photos, des pousses de chêne sont plantées chaque année : dans la mythologie basque, le chêne symbolise les origines du peuple, l’ancrage dans la terre11. Planter des pousses de chêne permet aux indépendantistes de créer un lien symbolique entre les militants décédés en martyrs, désormais sous terre, mais qui donnent naissance aux racines de nouveaux arbres et font émerger de nouveaux militants qui doivent perpétuer la lutte. Il est d’ailleurs significatif que le 6 mars 2014, la Garde civile a arrêté cinq personnes à Oiartzun, et a entrepris la saisie des photos et la destruction des pousses de chêne. La justification donnée par le Ministère de l’intérieur dans un communiqué postérieur est particulièrement éclairante :

« L’État espagnol ne peut accepter la création d’un lieu emblématique et permanent de culte et d’hommage aux membres de l’ETA décédés, comme espace public afin que perdure la ‘mémoire’ de ces derniers, et avec l’objectif de légitimer l’activité terroriste de l’organisation et de maintenir en vigueur son idéologie »12.

L’appel individuel à l´engagement militant en faveur de la lutte armée indépendantiste fut bien mis en avant par un autre membre de l’ETA lors du Gudari Eguna de 2006 :

« Le jour du soldat basque n´est pas pour nous une date où il faut rester en regardant en arrière. Ce jour doit servir à renforcer les luttes d´hier et d´aujourd´hui pour renforcer l´engagement individuel en faveur de la liberté d´Euskal Herria : l´opportunité de récupérer la liberté se situe dans la tête et entre les mains de chacun. Nous construirons l´indépendance de l´Euskal Herria avec nos actions quotidiennes. Nous réaffirmons notre engagement de continuer à empoigner fermement les armes jusqu´à obtenir l´indépendance et le socialisme. Nous réussirons! Debout les gudaris basques! Debout Euskal Herria libérée! »13.

La même idée apparut sur le tract de convocation de l´hommage à Txiki à Zarautz en 2010 : au-delà de l´hommage général « à tous les combattants antifascistes et à toutes les victimes du franquisme », il fut écrit en dessous de sa photo : « et sachez que je mourrai seulement si vous lâchez du lest, car celui qui tomba en combattant vit en chaque camarade ».

De plus, tant lors du Gudari Eguna que des commémorations du 21 décembre à Arrigorriaga en l’honneur d’Argala, les nationalistes radicaux se sont appropriés les symboles basques traditionnels, le drapeau, les hymnes et les chants. Le fait d’arborer clairement l’ikurriña, le drapeau basque, est tout à fait significatif, dans la mesure où cela permet aux radicaux de disputer au nationalisme modéré le droit à la représentativité du « peuple » dont ils se revendiquent. L’ikurriña fut en effet conçue par Sabino Arana, le fondateur du PNV en 1894, et demeure aujourd´hui encore le drapeau officiel du PNV. Les radicaux ne rejettent pas ce symbole intégrateur du peuple basque, même s´il est aussi celui d´un parti nationaliste rival. Son fond rouge représente les Basques et la croix oblique verte de Saint André représente le chêne de Guernica, symbole des fors historiques de la province de Biscaye, et donc de la liberté multiséculaire du peuple basque. Pour autant, la croix blanche du drapeau (qui surmonte et donc s´impose sur la croix verte qui elle-même surmonte le fond rouge), renvoie historiquement au catholicisme et à la devise « Jaungoiko eta lege zaharra » (« Dieu et les vieilles lois ») de Sabino Arana, un élément confessionnel qui conduisit pourtant les dissidents du PNV à créer l´ANV en 1930, de même que les membres de l’ETA à souligner le caractère non-confessionnel de leur organisation lors de sa fondation en 1959. Le fait que de nombreux militants arborent le drapeau en étant vêtu de noir, souligne que même s´ils revendiquent ce symbole basque intégrateur, ils se situent toutefois aussi dans la lignée des martyrs et des militants de l’ETA le plus souvent vêtus de noir en symbole de lutte, de sacrifice et de deuil.

          L´acceptation des symboles basques traditionnels par les radicaux ne demeure cependant que partielle, comme le souligne par exemple l´invention du label « Euskal Herria » qui vise à englober l´ensemble des territoires basques français et espagnols et la Navarre dans une même communauté politique imaginée, et à imposer son usage plutôt que celui du néologisme « Euskadi » inventé par Sabino Arana, qui dénomme aujourd´hui simplement en Espagne la communauté autonome du Pays basque. De plus, lors des rites en l’honneur du martyr Argala, le symbole de l´« Arrano beltza » (« l´aigle noir ») a souvent été mis en avant par les radicaux, comme par exemple en 201214. Selon l´interprétation nationaliste (Goyhenetxe 2004), il remémore le sceau du roi Sanche III qui réunit l’Aragon et la Castille au début du XIème siècle, dont le règne constituerait ainsi un précédent historique de l´unification des territoires basques au sein d´un même État indépendant. Ce symbole de l´« aigle noir » est désormais uniquement mobilisé par la gauche abertzale. Enfin, lors de l’anniversaire de la mort d’Argala en 2005, des photos de lui en noir et blanc furent associées à d’autres photos de combattants de la guerre civile sur une grande banderole, illustrant clairement la volonté de mettre en scène une continuité historique supposée. Mais le propos à la tribune ce jour-là d’Arnaldo Otegi, dirigeant historique de Herri Batasuna, montre bien comment la célébration du martyr Argala et la volonté de donner une profondeur historique à son combat n’est fonctionnelle pour la communauté que parce que sa mort condense les valeurs d’engagement et de dévotion à la lutte de libération nationale qu’elle veut promouvoir :

« Argala est un exemple pour nous. Il est mort en martyr, exécuté par les forces d’occupation pour avoir voulu défendre la cause de notre peuple et sa lutte pour l’indépendance. Aujourd’hui encore, la répression continue. La Garde civile de l’Espagne n’a toujours pas quitté le Pays Basque. Les prisonniers politiques ne sont toujours pas libérés. La gauche abertzale réunie ici est l’Euskal Herria, et c’est le futur de ce peuple »15.

Au final, quels rôles jouent les hommages aux martyrs pour le nationalisme basque radical ? Dans cet article, à travers l’étude du processus social de construction de trois martyrs et des célébrations postérieures de leurs mémoires, nous avons vu comment la partialité des procès de Txiki et d’Otaegi et le recours à la peine de mort dans un contexte de contestation croissante du régime franquiste, fournirent des événements fondateurs utilisés par les radicaux pour créer des cultes à l’égard de ces figures de la lutte, présentées comme des « victimes » de l’oppression de l’État espagnol et légitimer la cause de l’ETA. Leurs exécutions jouèrent donc un rôle capital dans la genèse du discours et de la « contre-histoire » proposée par le nationalisme radical qui présente les membres de l’ETA comme des « résistants » à la cause légitime, face à l´oppression soi-disant pluriséculaire de l’Espagne. La création d’une icône nationale autour d’Argala, a aussi permis de montrer que les martyrs jouent un rôle au sein d’une compétition politique et mémorielle interne entre les composantes « modérée » et « radicale » du nationalisme basque : ils permettent aux radicaux de se démarquer du PNV, de mettre en avant leurs propres martyrs au premier rang des « combattants » et des « libérateurs » du Pays basque, en les présentant sur le même plan et comme des successeurs des gudaris « historiques » de la guerre civile.

Les célébrations des martyrs de l’ETA jouent donc les rôles d’importantes « ressources émotionnelles » qui permettent au nationalisme radical d’instituer des rites, des symboles et des traditions qui maintiennent la cohésion de leur groupe social. Notre analyse apporte donc une pièce de plus aux travaux qui soulignent le rôle des émotions dans la création des actions collectives (Braud 1996 ; Traïni 2009). Les hommages aux martyrs constituent des éléments clés du travail de manipulation historique et symbolique de ce courant politique afin de créer un contre-récit national et de proposer un lien générationnel fallacieux entre plusieurs générations militantes, même si les combattants de la guerre civile luttèrent pour la démocratie et la république, alors que les militants de l’ETA pratiquèrent le terrorisme en s’en prirent délibérément à des victimes civiles après la transition démocratique. Le martyr est glorifié dans la mesure où sa personne condense un type-idéal au sens wébérien du terme, de figure dévouée à la lutte jusqu’au sacrifice ultime. On voit donc bien comment, au-delà des organisations politiques et sociales qui défendent l’idéologie du nationalisme radical, les hommages aux martyrs illustrent parfaitement la bataille communicationnelle, culturelle et mémorielle, de même que le travail d’appropriation des symboles et de manipulation de l’histoire entrepris de façon méthodique par cette communauté politique.

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Notes de bas de page


1. Un livre sur Txiki a été réédité récemment en basque (Sánchez Erauskin 2007).
2. « Levantamiento de la incomunicación a Juan Paredes Manot », El Correo, 24 août 1975.
3. Le directeur de la banque Santander, Alberto Sánchez affirma ne reconnaître aucun des accusés ; un employé, José Luis Fernández dira reconnaître Txiki, tout en donnant ensuite une description erronée de lui ; le gardien de la banque, Ricardo García, déclara que l´assaillant principal fut blond et grand alors que Txiki était petit et brun ; enfin, les policiers Manuel Carboell et Jesús Vázquez témoignèrent contre l´accusé en disant avoir vu la scène, alors même qu´ils ne figuraient pas sur le procès-verbal établi par la police, qui détaillait les assaillants et les témoins (Kalparso 2007 : 132).
4. « Sangre inútil », El País, 27 septembre 1985.
5. « El día en que Franco gastó sus últimas balas », Gara, 27 septembre 1975.
6. « Txiki ejecutado ayer en Cerdanyola », Diario de Barcelona, 26 septembre 1975.
7. Les premiers hommages eurent lieu l’année suivante car la police franquiste empêcha la famille de l’enterrer de jour le 27 septembre 1975, en ne lui donnant son corps qu’au crépuscule pour éviter un regroupement de foule. Il fut enterré de nuit par sa famille.
8. Egin, 27 septembre 1983, p. 2; Egin, 24 décembre 1984, p. 1; Egin, 27 septembre 1987, p. 2; Gara, 28 octobre 2000, p. 2.
9. « Otros septiembres, el mismo septiembre », cité in Gara, 27 septembre 2006, p. 4; « ETA comunica en una concentración por el Gudari Eguna que continuará la lucha hasta lograr la independencia y el socialismo », Gara, 28 septembre 2006, p. 3; Voir aussi [http://www.kaosenlared.net/noticia/gudari-eguna-08], consulté le 26 avril 2015.
10. Gara, 29 septembre 2006, p. 4.
11. Ce qui donne lieu à des cérémonies, puis à des arrachages et des affrontements ultérieurs avec les forces de l’ordre retranscrits par la presse locale.
12. « Cinco detenidos en Oiartzun por el ‘bosque de los gudaris’ situado en Aritxulegi », 6 mars 2014, consulté sur [http://www.naiz.eus], consulté le 30 avril 2015.
13. « Conmovedor homenaje a los gudaris en Aritxulegi », Gara, 24 septembre 2006.
14. Voir les photos des célébrations sur les sites militants de la gauche abertzale, [http://amnistiapresos.blogspot.com] et [http://www.kaosenlared.net], consultés le 25 avril 2015. De même, Cf. El País le 21 décembre 2012.
15. « El nacionalismo vasco radical conmemora la memoria de Argala », El País, 21 décembre 2005.



Pour citer cet article


Petithomme Mathieu. Les martyrs comme ressources culturelles des mobilisations :Les cultes de Txiki, Otaegi et Argala par le nationalisme basque radical. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 15. La fabrique des martyrs, 19 juin 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4425. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378