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Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu > Section 4. Une approche sémantique de l'interaction verbale

Article
Publié : 15 janvier 2015

Contours d’une sémantique conceptuelle au service de l’interaction verbale : des représentations aux réalisations et des réalisations aux représentations


Abdelhadi Bellachhab, IRFFLE & CoDiRe EA4643, Université de Nantes (France), abdelhadi.bellachhab@univ-nantes.fr

Résumé

Cet article constitue une amorce de réflexion en sémantique expérimentale entamée il y a dix ans. Il dessine les contours et la genèse d’une sémantique conceptuelle au service de l’interaction verbale. Son objectif consiste essentiellement à ouvrir des pistes de réflexion et d’action pour répondre à des attentes de la recherche fondamentale et appliquée.

En nous inscrivant dans cette nouvelle optique, nous souhaitons à travers notre argumentaire plaider pour une nouvelle perspective de traitement du sens à double sens : des représentations aux réalisations et des réalisations aux représentations. Adhérant aux postulats de la sémantique argumentative, notamment de l’argumentativité de la langue, nous espérons comprendre les choix discursifs des interactants au moment de l’interaction. Il s’agit, par ailleurs, de chercher à justifier ces choix, ces orientations argumentatives, ces formes qui les expriment, par le biais de motivations conceptuelles avant d’être contextuelles.

Abstract

This article is an attempt at reflecting on experimental semantics that is a couple of years old. It draws the contours and the genesis of conceptual semantics for the sake of verbal interaction. Its aim is essentially to open up avenues of reflection and action to meet the expectations of fundamental and applied research.

In the context of this new approach, we hope, through our argumentation, to plead for a new perspective on approaching meaning as a two-way process: from representation to performance and from performance to representation. Adhering to the assumptions of argumentative semantics, including the argumentativity of language, we hope to understand the discursive choices of interactants in interaction. Moreover, we seek to justify these choices, these argumentative orientations, these forms that express them, through motivations which are conceptual before being contextual.


Table des matières

Texte intégral

Inscrit dans une démarche de recherche à la fois fondamentale et expérimentale, cet article constitue une amorce de réflexion en sémantique expérimentale entamée il y a dix ans. Il dessine les contours et la genèse d’une sémantique conceptuelle au service de l’interaction verbale. Son objectif consiste essentiellement à ouvrir des pistes de réflexion et d’action pour répondre à des attentes de la recherche fondamentale et appliquée.

Sur le plan de la recherche fondamentale, ce travail établit une sorte d’alliance théorico-méthodologique entre deux traditions récentes dans l’approche du sens, de sa construction en ligne comme hors-ligne, en virtualité comme en devenir. Cette alliance réunit deux modèles théoriques distincts, mais non incompatibles : la grammaire cognitive, représentative de la linguistique cognitive, réclamant une approche expérientialiste dans l’appréhension de la réalité, et la sémantique des possibles argumentatifs, descendante de la sémantique argumentative, prônant une approche holistique de la signification et de ses potentialités dans le discours.

Sur le plan expérimental, ce rapprochement entre elles a servi et sert toujours de trame de référence pour nos travaux en sémantique et pragmatique expérimentales. Cette démarche expérimentale est entendue non seulement comme un procédé rationnel où l’on cherche à reconstruire des scénarios de la construction du sens basés sur les seules intuitions, argumentations conceptuelles ou observations, mais aussi, et surtout, comme une manière qui cherche à tester des hypothèses discursives (sémantico-pragmatiques) théoriques en utilisant une panoplie de techniques empiriques. L’avantage de la méthode expérimentale est de permettre de récolter des données concernant les processus de conceptualisation et de constructions discursives.

À partir de cette alliance, nous visons quatre objectifs :

  • D’un point de vue théorique, nous participons à la construction d’« une sémantique de l’interaction » (Galatanu et al. à paraître) à travers le rapprochement que nous établissons entre la grammaire cognitive de Langacker et la sémantique des possibles argumentatifs de Galatanu.

  • D’un point de vue expérimental, nous illustrons cette alliance, comme nous l’avons toujours fait, par un seul et même raisonnement qui traverse l’ensemble de nos travaux. Ce raisonnement est développé de manière à permettre d’établir, de façon toujours empirique, un cheminement à double sens quant à la construction du sens : des représentations aux réalisations et des réalisations aux représentations ; de la potentialité de signification à la potentialité de sens et vice versa.

  • Notre troisième objectif consiste à modéliser l’interaction verbale, non pas dans son organisation conversationnelle comme on le fait dans l’analyse conversationnelle, mais plutôt dans son organisation discursive en termes de déploiements discursifs. Il s’agit d’examiner, à travers une reconstruction des représentations sémantico-conceptuelles, les déploiements discursifs possibles des mots, voire les réalisations linguistiques probables des actes illocutionnaires.

  • Enfin, il convient dans ce cadre de l’interaction verbale de pouvoir mettre les éléments théorico-méthodologiques développés dans cet article – du moins nous l’espérons – au service de la programmation didactique et de l’apprentissage des langues étrangères/secondes. Il s’agit de réfléchir à une mise en place raisonnée d’une programmation didactique et méthodologique susceptible de permettre un apprentissage des langues réflexif et réfléchi, qu’il s’agisse du lexique, des fonctions langagières, de la lecture des textes, etc.

Ce sont donc ces quatre objectifs qui vont fédérer notre réflexion tout au long de cet article, avec une place plus importante pour les deuxième et troisième objectifs, c’est-à-dire ceux qui visent la conception d’un modèle unifié pour une sémantique conceptuelle au service de l’interaction.

Si la production et l’interprétation du sens sont ce sur quoi portent les langues, alors la construction du sens, encore plus que son identité – pour le moins flottante – devrait faire l’objet premier d’une théorie du sens. Or, de quel traitement aurons-nous besoin pour déceler le sens, déconstruire son énigme, et surtout comprendre sa construction, ce cheminement qui donne sens aux mots lors de leur production et leur interprétation ; bref, avec quelle sémantique serait-on capable d’en fournir une approche explicative optimale, une approche qui saurait saisir un maximum de ce cheminement signifiant ? Tels ont été les enjeux majeurs de toutes les sémantiques, de tous les courants de pensée ayant occupé le champ de réflexion depuis le Tournant linguistique du milieu du XIXe siècle. Cette réflexion parfois mouvementée, souvent prismatique, anime toujours les esprits, non seulement des linguistes, mais d’autres soucieux du langage, du sens qu’il véhicule, ceux-ci étant une voie d’accès permettant d’approcher l’esprit humain, son fonctionnement.

Les mots représentent-ils le monde ? Si oui, de quelle façon le représentent-ils ? « De quelle façon les mots se relient-ils à la réalité ? » (Searle 1972 : 37), comment parviennent-ils à avoir du sens ? Quels rapports entretiennent-ils avec leurs émetteurs/destinataires ? Comment parvient-on à communiquer et, éventuellement, à se comprendre ? Telles sont les questions qui ont longuement animé notre réflexion. Notre problématique, comme le laisse transparaître ces questionnements, se préoccupe foncièrement du sens, de sa construction, à la production comme à l’interprétation, une préoccupation dont le seul souci est de comprendre comment nous, scripteur, par exemple, à travers ces mots et cet exercice d’écriture qui est le nôtre, nous arrivons à donner du sens à ce que nous écrivons, et vous, lecteur, vous parvenez, sans effort aucun, à comprendre, voire à déceler la sinuosité de ce discours. Notre discours crée-t-il, chez vous, des attentes inférentielles, comme le soutiennent Wilson et Sperber dans leur ouvrage Meaning and Relevance (2012), ou bien n’est-ce qu’une suite de compromis renouvelés de représentations négociées et échangées entre nous, producteur du discours et du sens, et vous, interprétant du discours et du sens.

Dans cet exercice de réflexion et de construction du sens, nous ne nous étendrons pas sur le rapport qu’entretiennent le langage et la réalité (ou le monde) comme l’a largement fait la philosophie du langage, avec en prime la philosophie analytique. Le fil conducteur de notre raisonnement dans cet article sera de rendre compte de ce qu’on appelle des “preuves de sens”, des simples mots aux discours les plus complexes, ainsi que la façon dont ces preuves génèrent du sens. Cela nous rappelle en partie, sans doute, ce qu’a dit Oswald Ducrot : « le sens d’un énoncé est une image de son énonciation » (Ducrot 1980 : 34), bien que nous y ajoutions que le sens d’un énoncé est aussi et avant tout une image de sa représentation.

Nous partons donc à la recherche d’une sémantique censée identifier, décrire et expliquer ces preuves de sens, des preuves responsables de la pertinence et de la cohérence des discours échangés dans une interaction verbale et susceptibles de justifier tel ou tel autre déploiement discursif. Notre objectif dans cette épreuve réflexive et prospective consiste à tenter de procurer des outils susceptibles de justifier, voire prédire la motivation de tel ou tel réalisateur linguistique. Nous serons à la recherche d’une sémantique capable de fournir un modèle de simulation du sens, de motivation du sens. Finalement, la question qui s’impose serait de savoir ce qui motive les choix des interactants en faveur de telle ou telle réalisation linguistique. Nous ne prétendons pas, dans cet article, fournir un modèle théorique du sens à part entière. Il s’agit pour nous de réfléchir à un rapprochement théorique et méthodologique de modèles sémantiques, que nous entretenons depuis quelque temps (Bellachhab 2009, 2011, 2012 et 2013 ; Bellachhab et Galatanu 2012a et b ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b ; Galatanu et al. à paraître) et qui serait en mesure d’affiner notre compréhension du sens et de sa construction, du fonctionnement de ses preuves et de ses marqueurs. Comme le suggère le titre de cet article, notre objectif réside dans la poursuite de notre réflexion doctorale visant l’établissement d’une « sémantique de l’interaction verbale ». L’idée ne saurait s’éloigner de la pragmatique intégrée de Anscombre et Ducrot (1983), dont le postulat de base est que la dimension pragmatique d’un énoncé est inscrite dans la langue elle-même, mais nous y associons une dimension conceptuelle sous-tendant nos formes linguistiques, une dimension censée justifier nos comportements verbaux. Notre modèle sémantique s’aligne, rappelons-le, sur un projet de recherche scientifique, initié par Olga Galatanu et mené principalement par elle, Ana-Maria Cozma et nous-même, et qui a abouti jusqu’alors à plusieurs travaux de recherche (Bellachhab 2009, 2011 et 2012 ; Bellachhab et Galatanu 2012a et b ; Bellachhab et al. 2010 ; Galatanu 2010, 2011a, b et c ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b ; Galatanu et al. 2012a et b). S’appuyant sur des recherches théoriques et méthodologiques inspirées essentiellement par la sémantique des possibles argumentatifs ou SPA (développé par Galatanu depuis 1999), par une approche modale de la signification et des actes illocutionnaires et par une sémantique conceptuelle, le projet-recherche vise la construction d’un modèle sémantique capable d’expliquer la motivation, voire anticiper la probabilité des déploiements du sens discursif en interaction en termes des représentations qui sous-tendent la signification.

En nous inscrivant dans cette nouvelle optique d’une sémantique au service de l’interaction verbale, nous souhaitons à travers notre argumentaire plaider pour une nouvelle perspective de traitement du sens à double sens : des représentations aux réalisations et des réalisations aux représentations. Adhérant aux postulats de la sémantique argumentative (Ducrot 1980 ; Anscombre et Ducrot 1983 ; Galatanu 2008), notamment de l’argumentativité de la langue, des mots, nous espérons comprendre ces choix discursifs des interactants au moment de l’interaction. Il s’agit, par ailleurs, de chercher à justifier ces choix, ces orientations argumentatives, ces formes qui les expriment, par le biais de motivations conceptuelles avant d’être contextuelles. Voici donc notre projet de réflexion qui nous conduira jusqu’au bout de cet exercice.

Si nous étions amené à préciser la date de naissance de cette volonté d’apporter des éléments de description et d’explication du sens et de sa construction, deux projets majeurs, dirons-nous, en seraient à l’origine. D’abord, notre thèse de doctorat qui a constitué à la fois la concrétisation d’un parcours de réflexion sur « la construction du sens dans les interactions verbales en classe de FLE » à travers les actes de langage (le cas de l’excuse) et le début d’une nouvelle aventure avec le sens, celle-ci menée dans les contours de deux approches sémantiques : la grammaire cognitive (CG) de Langacker et la sémantique des possibles argumentatifs de Galatanu. Le deuxième projet à la base de notre entreprise est, sans doute, la recherche scientifique initiée et dirigée par Olga Galatanu. Les lignes directrices de ce projet sont ainsi résumées par Galatanu :

« La thématique de [ce projet] est issue d’une double interrogation :

 la première est d’ordre théorique et concerne la nature de l’interface sémantique-pragmatique et la possibilité de construire une sémantique des interactions verbales ;

 la seconde concerne la description et l’analyse des représentations culturelles des actes illocutionnaires et ipso facto les représentations sémantiques des verbes et des nominaux qui les désignent, d’une part, et les variations dans la réalisation en français de ces actes […].

La première interrogation porte sur les liens entre la sémantique et la pragmatique [...]. Ces liens ont été envisagés, dans l’histoire de leurs développements, comme :

• une “jonction”, traitant, respectivement de la signification linguistique (la sémantique) et du sens discursif = la signification mobilisée dans et par l’acte discursif + information pragmatique (la pragmatique) […] ;

Les actes de parole (qui produisent le sens en contexte), y apparaissent comme objets spécifiques de la pragmatique linguistique […]. Les réalisateurs linguistiques sont ainsi traités en lien avec les stratégies discursives ancrées dans le culturel.

• une “intrication”, une intégration de la pragmatique à la sémantique […] ou, pourquoi pas, inversement, intégration de la sémantique à la pragmatique ;

Les marqueurs discursifs illocutionnaires, qu’il s’agisse de ceux issus d’un processus de pragmaticalisation […], des “holophrases” […], ou du marquage de la force illocutionnaire par un préfixe performatif ou un modal, peuvent être traités comme des “mots du discours” (Ducrot 1980). Cette approche active la proposition de Searle de distinguer dans la phrase un potentiel de force illocutionnaire et un potentiel de contenu propositionnel.

• une “interface” (comme celle, très présente en linguistique, entre la syntaxe et la sémantique), entendue comme “surface de séparation entre deux phases/formes distinctes” du fait de langue, mais aussi, et c’est notre choix, comme espace de deux formes de manifestations simultanées du même phénomène linguistique.

Cet usage du concept d’“interface” en linguistique, notamment dans le traitement des rapports entre les disciplines qui étudient le sens, par analogie avec son usage en sciences de la physique ou en informatique, reste à développer, mais c’est celui-ci que nous allons adopter pour cadre théorique et épistémologique pour notre programme de recherche sur les actes de langage. » (Galatanu 2011c)

Ce sont ces mêmes orientations, placées naturellement dans un cadre expérientialiste préconisant un cheminement bidirectionnel dans la construction du sens allant des représentations sémantico-conceptuelles aux réalisations linguistiques et vice-versa, qui vont définir notre approche du sens au service de l’interaction verbale. Notre souhait est de revisiter la tradition qui place l’étude de l’interaction verbale exclusivement parmi les objets de la pragmatique. Notre objectif consiste à proposer, via des rapprochements théoriques, une nouvelle perspective dans le traitement du sens, de ses preuves, qui saurait justifier les facettes du sens et ses déploiements, et qui saurait expliquer ce qui les motivent conceptuellement bien avant qu’ils soient contextuellement justifiés dans le discours.

Cela étant, notre approche exclut toute description de la signification et du sens discursif exclusivement à travers l’alternative interactive, c’est-à-dire comme une propriété émergeant de manière dynamique strictement et uniquement dans le discours ou dans l’interaction. Langacker, décrivant le postulat interactionniste, note que

« [p]lutôt que d’être fixes et prédéterminées, [les significations] sont activement négociées par les interlocuteurs sur la base du contexte physique, linguistique, social et culturel. Le sens n’est pas localisé mais distribué, certains de ses aspects sont inhérents à la communauté linguistique, aux circonstances pragmatiques de l’événement de communication [speech event] et au milieu environnant. En particulier, il n’est pas à l’intérieur de la tête d’un seul locuteur. » (Langacker 2008 : 28)

Il est vrai que le postulat interactionniste tient compte de l’individu dans la caractérisation du sens, mais seulement de par son action sociale et son interaction avec les autres, et non pas grâce à sa cognition. L’interactionnisme, notamment dans sa version extrémiste, ne reconnaît pas que le sens discursif soit une conceptualisation en tête et dans le discours.

Nous l’avons dit, notre approche n’est pas étriquée ni insulaire ; elle cherche à associer le cognitif à l’interactionnel, l’individuel au collectif et l’inédit au conventionnel.

Par ailleurs, notre approche du sens au service de l’interaction verbale exige, nous semble-t-il, une autre dimension d’approche qui saurait décrire les vicissitudes du sens et ses déploiements dans le discours après être motivés conceptuellement. Cette nouvelle dimension trouve sa filiation dans la thèse de l’argumentativité de la langue. Nous maintenons cette dimension argumentative dans notre tentative d’une sémantique conceptuelle au service de l’interaction, une dimension permettant de concevoir la signification comme porteuse de « virtualités procédurales » qui se séparent et se décohèrent dans les interactions avec l’environnement discursif (Galatanu 1999 : 48).

La question du savoir du mot et du savoir du monde et leur apport quant à la construction du sens, ainsi que la frontière qui les sépare et/ou qui les lie, demeurera toujours au centre des préoccupations de toute théorie du sens. Celle-ci étant une des questions qui a longuement fédéré la réflexion au sein de la théorie sémantique jusqu’à aujourd’hui, notre approche ne fera pas exception. De ce fait, elle se veut maximaliste, où le sens (co)construit (ou en cours de construction) n’est pas un produit mental stricto sensu ; il n’est pas non plus le résultat lato sensu du contexte socioculturel. En effet, l’approche sociale du langage aujourd’hui, malgré son engouement pour expliquer la communication en fonction des facteurs sociaux, n’a pas réussi à élucider le pourquoi et le comment des contraintes socioculturelles qui agissent sur le langage et la communication. Le sens est, à vrai dire, la conséquence d’un enchaînement sociocognitif qui réunit, d’un côté, un processus conceptuel complexe relatif à la conceptualisation des différentes données reçues du monde extérieur sous forme de représentations linguistique, perceptuelle, kinesthésique, etc., et de l’autre, l’expérience socioculturelle du sujet parlant qui se crée lors de ses rapports interactionnels sociaux, une expérience qui se nourrit tout le long de sa socialisation, en tant que membre qui agit et réagit, au sein de sa communauté linguistique.

Cette approche maximaliste dans son premier volet cognitiviste, d’inspiration essentiellement langackerienne1 et lakoffienne2, ne fait pas de distinction entre la connaissance que l’on peut qualifier de sémantique et les connaissances encyclopédiques. Aucune conception modulaire, où la connaissance sémantique serait autonome par rapport à la cognition en général, n’est admise. Les données sémantiques sont autant linguistiques qu’extralinguistiques. La pragmatique ne serait qu’une partie intégrante de la sémantique, la différence entre elles relèverait de la centralité des spécifications apportées par chacune d’entre elles. À la suite de Langacker (1987), cette division ne serait qu’artéfactuelle (artifactual), voire vaine. Nous envisageons une approche « dans laquelle la distinction entre la sémantique et la pragmatique est hors de propos, dans laquelle le langage est considéré dans le contexte de la cognition en général, dans laquelle la langue en emploi est la base méthodologique de la linguistique – au moins en principe » (Geeraerts 2010 : 182). Notre but, c’est d’opter pour une conception encyclopédique dans la mesure où la conceptualisation du sens procède d’une manière globale et holistique qui regroupe différents types d’informations classées selon leur centralité et leur pertinence. Une telle conception rejette toute exclusivité de l’information, qu’elle soit de nature sémantique ou pragmatique. Langacker souligne à cet égard qu’« un premier engagement pour examiner la représentation cognitive du langage n’implique jamais l’exclusion, la négligence ou le manque de rapport des facteurs interactionnels et contextuels » (Langacker 1997 : 234).

Dans cette optique, nous rejetons également le principe d’une compositionnalité totale3 en faveur d’une compositionnalité partielle. Tout en admettant l’existence des principes de composition sémantique, ceux-ci offrent de simples approximations à la réelle compréhension d’une expression. Selon Langacker :

« le rôle d’une entité lexicale et des principes compositionnels n’est pas alors de prédire ou d’établir le sens d’une expression mais seulement de le suggérer, de l’évoquer, et de le contraindre partiellement. En fait, le sens global d’une expression façonne probablement les valeurs de ses éléments constituants autant qu’ils sont façonnés par elle. Cette compréhension globale est élaborée en ligne, dans le cadre de l’interaction verbale, par des concepteurs [conceptualizers] engagés capables d’être attentifs à tout aspect de leur connaissance et leur sensibilité contextuelle. » (Langacker 1997 : 248)

Cela étant, le sens lexical d’une entité ou d’une expression linguistique demeure en partie une valeur variable sujette aux contraintes discursives et interactionnelles.

Inscrite donc dans cette filiation maximaliste, notre démarche s’appuie essentiellement sur deux postulats : le premier renvoie au fait que le langage est appréhendé comme outil cognitif, de représentation du monde « perçu » et « modélisé » (Kleiber 1999) par la langue, et le second relève de l’idée qu’on ne peut spécifier le sens d’un concept sans pour autant se rapporter à différents types d’informations encyclopédiques structurés sous forme de domaines cognitifs, au sens de Langacker (1987). Ces domaines constituent, rappelons-le, « une zone cohérente de conceptualisation selon laquelle les unités sémantiques peuvent être caractérisées » (Langacker 1987 : 488) ; néanmoins, ces caractérisations peuvent être de l’ordre de la sémantique ou de la pragmatique ou bien les deux.

Nous avons, au travers de ces principes, voulu construire une démarche en mesure non seulement de décrire la signification lexicale des mots simples, mais aussi et surtout d’analyser les unités minimales de base de la communication, à savoir les actes illocutionnaires. Ce choix se justifie, tout simplement, par notre intention originelle de décrire ces unités interactionnelles en termes de conceptualisations à la fois statiques et variables, prédéterminées et négociées.

Qu’en est-il alors du second fondement de notre approche ? Qu’a-t-il de si commun avec le volet conceptuel de notre approche ? Et concrètement, qu’a-t-il de si avantageux et pratique pour élucider le sens et sa construction ?

Dans son volet argumentativiste, notre approche maximaliste du sens adopte un modèle inscrit dans la lignée de la sémantique argumentative (Anscombre et Ducrot 1983) et devant ses origines à deux approches principales : l’analyse du discours et la sémantique lexicale. Ce modèle théorique qu’est la sémantique des possibles argumentatifs (SPA), conçu et développé par Galatanu depuis 1999 (Galatanu 1999, 2000, 2003, 2005a, b, 2007, 2008 et 2009), établit un modèle de représentation et de reconstruction de la signification lexicale à partir des différentes occurrences d’emploi d’un lexème donné (Galatanu 2007 : 91-92). La SPA essaie d’établir « un modèle de représentation du discours comme lieu de manifestation de mécanismes sémantico-discursifs de construction de sens et de reconstruction de la signification ». Elle se veut « un modèle de représentation de la signification linguistique susceptible de rendre compte de sa partie stable et de son cinétisme » (Galatanu 2007 : 94). Ce modèle s’appuie essentiellement sur des mécanismes sémantico-discursifs et pragmatico-discursifs d’activation du potentiel argumentatif des entités linguistiques (lexicales).

La SPA, conçue comme une approche lexicale holistique, associative et encyclopédique de la signification, trouve ses origines dans la réflexion putnamienne (Putnam 1990) sur la proposition de décrire la signification des mots en termes de noyau (traits de catégorisation) et de stéréotypes (associés durablement aux mots). À ces deux strates, Galatanu en ajoute deux autres, celle de « possibles argumentatifs » (PA) « qui représentent des séquences discursives, déployant l’association du mot avec les éléments de son stéréotype et donc calculables à partir du stéréotype » (Galatanu 2003 : 318), et celle représentant une forme de manifestation discursive, à savoir les « déploiements argumentatifs » (DA) (Galatanu 2008). La SPA cherche à établir

« un modèle de description de la signification lexicale (ou plutôt de la construction de la signification lexicale à partir des hypothèses émises dans et par l’interprétation du sens de différentes occurrences d’emploi du lexème concerné et de sa reconstruction par les discours des acteurs sociaux), susceptible de rendre compte à la fois des représentations du monde “perçu” et “modélisé” par la langue (Kleiber, 1999 : 27-34) et du “potentiel discursif” au niveau des enchaînements argumentatifs des mots que l’environnement sémantique de la phrase énoncée et/ou le contexte pragmatique de cet énoncé peuvent activer, voire renforcer, ou au contraire, affaiblir, voire neutraliser ou même intervertir. » (Galatanu 2005b : 3)

Par ailleurs, la SPA se veut une approche associative dans la mesure où elle cherche à rendre compte de l’ancrage dénotatif de la signification lexicale et de son potentiel argumentatif. En fait, ce caractère associatif est le résultat d’une association du noyau (propriétés essentielles et centrales du mot) avec ses stéréotypes (des blocs de signification argumentative). Ces associations sont relativement stables au sein d’une communauté donnée et en même temps, constituent des ensembles ouverts, à tel point qu’il serait impossible d’identifier des limites rigides à ces ensembles. Cette flexibilité de la structure interne de la signification illustre, en effet, le caractère encyclopédique de la SPA qui conçoit la signification lexicale d’une entité, à l’instar de la grammaire cognitive, comme l’ensemble de connaissances qui contribuent au sens de l’expression qui la désigne (Galatanu 2003 : 319 ; Langacker 1991 : 106).

La SPA insiste par ailleurs, et surtout, sur la dimension argumentative de la signification lexicale. Inscrite dans la filiation de la sémantique argumentative, nous l’avons noté auparavant, la SPA situe la dimension argumentative au sein même de la signification lexicale. Dans cette optique, Galatanu définit l’argumentation comme

« un acte discursif sous-tendu par deux opérations mentales : une opération d’association de deux représentations du monde dans un “bloc signifiant” (de signification) et une opération de sélection qui permet de poser un lien “naturel” entre ces deux représentations (cause-effet, intention-moyen, phénomène-symptôme…) » (Galatanu 1999 : 47)

Pourquoi donc avoir choisi ces deux modèles ? Quels liens entretiendraient-ils ? Le rapprochement que nous avons entrepris, lors de notre travail de thèse (Bellachhab 2009 et 2012), maintenu et expérimenté par la suite (Bellachhab 2011, 2012 et 2013 ; Bellachhab et Galatanu 2012a et b ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b) entre la sémantique argumentative, particulièrement à travers la sémantique des possibles argumentatifs, et la grammaire cognitive dans son volet sémantique constitue, nous semble-t-il, une alliance nécessaire de deux raisonnements proches, certes, mais pas identiques. Ce rapprochement, nous pouvons le retracer facilement via la vision de chacun des deux modèles quant à l’interface sémantique-pragmatique. La sémantique argumentative, prônant une pragmatique intégrée, exprime une volonté d’éliminer toutes frontières entre la sémantique et la pragmatique. Elle dépasse « l’opposition classique entre sens littéral et sens non littéral enfermés dans deux catégories distinctes et étanches pour inscrire la découverte du sens non littéral dans le prolongement de celle du sens littéral » (Bracops 2010 : 163). Dans la grammaire cognitive, où la conceptualisation du sens procède d’une manière globale et holistique regroupant différents types d’informations classées selon leur centralité, toute distinction entre la sémantique et la pragmatique serait vaine. Les deux modèles sont également non vériconditionnels, où, pour la pragmatique intégrée, c’est l’argumentation ou la valeur argumentative qui prime sur l’information communiquée par l’énoncé, celle-ci occupant une place secondaire (Bracops 2010 : 177), et où, pour la grammaire cognitive, c’est la conceptualisation à travers l’expérience qui détermine le sens des énoncés.

Par ailleurs, l’inscription de la SPA dans la lignée de la grammaire cognitive, notamment dans la sémantique conceptuelle (SC), relève essentiellement de la prise en compte « de l’enracinement subjectif, individuel [et expérientiel] dans le vécu subjectif et individuel du langage » (Geeraerts 1991 : 45). La conceptrice de la SPA, Galatanu, précise elle-même qu’il s’agit bien d’une « parenté des points de vue observationnels des deux approches sémantiques [la sémantique lexicale comme branche de la sémantique historico-philologique et la sémantique cognitive] qui appréhendent l’objet de la recherche, le langage, dans sa dimension subjective et intersubjective » (Galatanu 2005a : 3). De par son domaine empirique, à savoir la reconstruction de la signification lexicale à partir d’associations en blocs argumentatifs qui structurent les différentes strates de la signification conceptuelle et le lien entre ces strates, la SPA semble rejoindre les postulats de la SC résumés par Geeraerts en trois points :

- « La flexibilité est une caractéristique cognitivement essentielle de la langue et […], par conséquent, le dynamisme et la propension au changement doivent être considérés comme inhérents à l’état synchronique de la langue » ;

- « L’expérience humaine est, avant tout, un phénomène individuel avant d’être un phénomène collectif et culturel », d’où la conception psychologique du sens ;

- « L’expérience n’est pas un champ isolé de la réalité », d’où la conception encyclopédique de la signification. (Geeraerts 1993 : 45)

Comme le note Geeraerts, « la signification lexicale n’est pas considérée comme un phénomène autonome, mais elle est inextricablement liée aux expériences individuelles, culturelles, sociales et historiques du locuteur » (Geeraerts 1993 : 45). Les concepts lexicaux sont vus comme des groupes polysémiques de nuances sémantiques qui se chevauchent et où les différents sens d’un élément lexical ne peuvent pas toujours être strictement distingués les uns des autres. Parallèlement aux limites floues des concepts lexicaux dans leur ensemble, il peut ne pas y avoir de frontières claires entre les sens qui constituent l’ensemble d’une catégorie. Ce flou catégoriel se trouve à l’origine même du cinétisme sémantique dont parle la SPA. Les concepts lexicaux fonctionnent de manière flexible et analogique, par opposition à un fonctionnement rigide. Puisque l’appartenance à une catégorie peut se définir par similarité plutôt que par identité, cela implique que les catégories conceptuelles peuvent être utilisées d’une manière extrêmement souple. Le fait de rendre les critères, pour l’utilisation d’une catégorie, moins stricts multiplie les possibilités d’utiliser cette catégorie (Geeraerts 1991 : 26).

La stratification de la signification lexicale, au sein du modèle de la SPA, en termes de noyau, stéréotypes et PA, est en phase avec la catégorisation en termes d’attributs ayant différents degrés de représentativité. Étant donné le caractère encyclopédique des concepts lexicaux, la SC et la SPA présument que les attributs d’une catégorie ne relèvent pas forcément du même statut ; ils ne bénéficient pas du même degré de centralité. Les attributs qui ne sont pas partagés par tous les membres de la catégorie lexicale sont moins importants pour la définition que les attributs qui apparaissent pour toutes les entités de la catégorie ou presque. Ces attributs fréquents et centraux ont plus de poids dans la structure sémantique de la catégorie (Geeraerts 1991 : 27).

Ce rapprochement, comme le souligne Galatanu, « s’appuie sur cette idée que “la stabilisation du monde” par la catégorisation naturelle est un processus subjectif et intersubjectif, objet à la fois variable dans l’espace social et individuel, et donc marqué par un “flou catégoriel”, et cinétique » (Galatanu 2005a : 3).

Pour revenir à notre alliance théorique entre la grammaire cognitive et la SPA, nous avons établi à maintes reprises (Bellachhab 2009, 2011, 2012, 2013 ; Bellachhab et Galatanu 2012a et b ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b.) que la représentation sémantique, de par sa conception encyclopédique associative4, exige pour sa caractérisation divers champs lexicaux attenants à divers domaines cognitifs sur le plan conceptuel. Néanmoins, cette caractérisation se détermine, il faut le préciser, par un cinétisme impliquant que celle-ci demeure une caractérisation en cours de formation (une conceptualisation au sens de Langacker) – il en est de même pour les acceptions des mots proposées par les dictionnaires – tant qu’elle n’a pas été mise en place dans un contexte donné (dans le discours ou l’interaction). Et pour permettre cette caractérisation de la signification (représentation sémantique), l’on procède à une comparaison des espaces sémantiques relatifs à chaque mot en question afin de définir la partie stable de la signification, notamment la partie qui institue la base de savoir substantif (ou le noyau, dans la terminologie de la SPA) au niveau de la structure sémantique. Pour l’identification de cette partie qui s’avère être construite à partir des propriétés essentielles – qui ne sont pas nécessairement intrinsèques – envisagées en tant que telles au sein d’une communauté linguistique, l’on se base sur le discours lexicographique. Nous nous appuyons sur ce type de discours parce qu’il se présente comme la transcription du savoir collectif linguistique que partage une communauté linguistique à une certaine période. En outre, compte tenu de ses approximations de la signification des entrées lexicales, ce discours lexicographique apporte une base d’acceptions relativement stable et durable.

De manière générale, la reconstruction de la signification lexicale en termes de noyau, de stéréotypes et de possibles argumentatifs mobilisables dans le discours nous a servi à plusieurs niveaux :

  • d’abord, à déterminer la partie la plus saillante de la représentation sémantique de par son ancrage (entrenchment) relatif et sa forte – si ce n’est absolue – probabilité d’activation dans le contexte de l’expression qu’elle spécifie. Cette partie correspond au noyau, le profil par défaut de la base sémantico-conceptuelle propre à un mot ;

  • à spécifier les représentations durablement associées aux éléments du noyau, à savoir les stéréotypes. Ceux-ci bénéficient chacun d’une moindre saillance par rapport à la proéminence des éléments nucléaires. Par ailleurs, cette saillance des éléments stéréotypiques est sans doute variable de par le degré d’enracinement de chaque stéréotype dans une communauté linguistique donnée ;

  • de prévoir la probabilité d’activation (Géraut 2010) du potentiel argumentatif (possibles argumentatifs) dans le discours sous formes de déploiements argumentatifs à partir des associations les plus saillantes (les plus probables à être activées) entre les éléments nucléaires et les éléments stéréotypiques.

À noter également ici que cette démarche de reconstruction de la signification lexicale, selon un principe de réciprocité (entretenu par la SPA), est rétroactive dans la mesure où l’on pourrait reconstruire la signification lexicale à partir d’une reconstitution des différentes occurrences rendues possibles par le discours. Galatanu affirme à cet égard que

« [l]a proposition SPA trouve sa source dans la recherche d’un modèle de description de la signification lexicale (ou plutôt de la reconstruction de la signification lexicale à partir des hypothèses émises dans et par l’interprétation du sens de différentes occurrences d’emploi des lexèmes concernés). » (Galatanu 2003 : 314)

Cette reconstitution ressemblerait, toute proportion gardée, à une reconstitution de crime, où l’on cherche à refaire/reconstruire les faits. Ces faits correspondraient aux déploiements discursifs qui ne sont que des manifestations de possibles argumentatifs associant un profil par défaut (le noyau) et des éléments stéréotypiques variablement saillants. Mais ces faits correspondraient surtout aux mécanismes qui rendent possibles ces possibles argumentatifs.

Comme l’avait précédemment noté Galatanu (cf. III. Entrée en matière), l’une des interrogations qui animent le projet de « la sémantique de l’interaction verbale » porte sur « la description et l’analyse des représentations culturelles des actes illocutionnaires et ipso facto les représentations sémantiques des verbes et des nominaux qui les désignent, d’une part, et les variations dans la réalisation en français de ces actes […] ». À l’instar de cette interrogation que l’on peut décliner en objectif, notre description des significations ne s’est pas limitée aux simples lexèmes, elle s’est étendue à l’unité minimale de communication, à savoir l’acte de langage (l’acte illocutionnaire) et le verbe ou le nominal qui le désigne. À plusieurs reprises (Bellachhab 2009, 2011, 2012, 2013 ; Bellachhab et Galatanu 2012a ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b ; Galatanu et al. à paraître), nous avons voulu à travers une description des verbes illocutionnaires5 rassurants (remercier et s’excuser) et menaçants (insulter, reprocher et s’excuser) reconstruire leurs représentations sémantico-conceptuelles sous-jacentes respectives et ainsi mettre en évidence, par le biais d’une approche modale (Galatanu 1984, 2000), les attitudes modales qui les sous-tendent. Il s’agit, en effet, de voir à quel point les informations sémantique et conceptuelle sont décisives pour déterminer la force illocutionnaire des actes de langage. Autrement dit, jusqu’à quel point l’élément contextuel (situationnel, socioculturel, etc.) est ancré dans les représentations sémantico-conceptuelles de l’acte illocutionnaire ? Quel rôle joueraient ces représentations dans la caractérisation de la force illocutionnaire ?

Répondre à ces questions nous inspire deux hypothèses corollaires :

  • La première avance que tout acte illocutionnaire, avant même d’être une forme d’intentionnalité, est prédéterminé par ses représentations sémantico-conceptuelles sous-jacentes, celles-ci étant des conceptualisations établies et organisées sous forme de modèles cognitifs idéalisés ;

  • La deuxième stipule que les représentations sémantico-conceptuelles que nous avons des actes illocutionnaires motivent, voire déterminent nos attitudes modales quant à la réalisation de ces actes.

Ces deux hypothèses, si elles se confirment, montreront que les différences quant à la conceptualisation des actes illocutionnaires transcendent les simples variations linguistiques ; elles sont multiples : conceptuelles, attitudinales et sémantiques, et les trois sont culturellement déterminées6. De plus, ces hypothèses semblent poser ce que l’on peut appeler une règle de prédiction de formes linguistiques à partir des représentations sémantico-conceptuelles et des attitudes modales, et c’est à ce niveau que s’inscrit notre démarche de caractérisation des formes/réalisateurs linguistiques au moyen d’une description des représentations relatives à l’acte illocutionnaire et, subséquemment, de sa configuration/représentation modale. Cette démarche nous a permis effectivement non seulement de prévoir quelles seraient les formes linguistiques (stratégies de réalisations) mobilisables dans tel ou tel contexte en fonction des différentes attitudes modales exprimées dans sa configuration modale, mais aussi, et avant tout, de poser un postulat empirique à partir des représentations sémantico-conceptuelles et la configuration modale afin de permettre, dans une perspective comparative entre les langues/cultures,

  • de voir si les représentations sémantico-conceptuelles de l’acte illocutionnaire y correspondent ou bien divergent culturellement ;

  • de spécifier les résidus culturels – relatifs à chacune des langues étudiées – dans ces représentations/configurations.

Rétroactivement (des réalisations aux représentations), voire du point de vue de l’interprétation, les réalisateurs linguistiques nous permettraient aussi de reconstruire, de voir et revoir constamment les représentations qui leur sont associées.

Persuadé de l’apport théorique et méthodologique fourni par le rapprochement que nous avons développé entre, d’une part, une sémantique conceptuelle, représentée essentiellement par la grammaire cognitive de Langacker et, d’autre part, une sémantique argumentative, illustrée par la sémantique des possibles argumentatifs, nous avons cherché, à travers nos différents travaux autour des actes de langage et de leurs réalisations linguistiques, à maintenir une ligne directrice, un même schéma de description et d’analyse. Ce schéma entretient, souvent dans un cadre comparatif (mais pas exclusivement), une démarche onomasiologique de construction du sens. Son point de départ demeure toujours la représentation sémantico-conceptuelle sous-jacente aux verbes illocutionnaires ou les nominaux qui les désignent. Cette représentation, déclinée en une composante nucléaire saillante (profil par défaut) et d’autres, périphériques, mais variablement saillantes les unes par rapport aux autres (sous forme de stéréotypes linguistiques associés à des domaines cognitifs superposés), institue un postulat empirique que l’on établit comme une configuration modale reprenant généralement, sous forme d’attitudes modales (valeurs modales), les éléments constitutifs de la représentation sémantico-conceptuelle de l’acte en question, qu’il s’agisse des éléments nucléaires proéminemment présents ou des éléments stéréotypiques bénéficiant d’une certaine saillance au sein du modèle cognitif idéalisé de l’acte illocutionnaire. Comme l’affirme Galatanu depuis 1984 (Galatanu 1984), « chaque acte illocutionnaire spécifique, posé par un postulat empirique sur les interactions verbales, peut être ainsi décrit par une configuration spécifique de valeurs modales » (Galatanu et Bellachhab 2011a : 128). Il s’agit, en effet, d’une « représentation modale du prototype » (Galatanu et Bellachhab 2011a : 128) de l’acte illocutionnaire étudié.

D’où vient ce postulat empirique ? Il est reconstruit à partir d’au moins deux types de savoirs : un savoir lexicographique relatif aux définitions des verbes illocutionnaires et un savoir déclaratif des sujets parlants de ces verbes et des actes qui leur sont assignés dans une langue donnée, en l’occurrence le français (dans notre cas). Nous ne prétendons pas l’universalité de ce postulat ; loin de là, il s’agit, pour nous, de postuler un point de départ, un repère qui serait le fondement de nos comparaisons des actes de langage dans les différentes langues/cultures, qui constituerait également notre base d’analyse des différentes réalisations linguistiques de ces actes au sein d’une même langue ou dans plusieurs langues. Notre objectif est de dire, tout simplement, ce que l’on pose comme étant l’acte illocutionnaire à étudier (postulat empirique), peu importe qu’il soit reconstruit à partir de telle ou telle langue, l’important c’est d’avoir une sorte de jalon contre lequel établir les convergences et/ou les divergences susceptibles de transparaître entre les langues/cultures.

Mais alors pourquoi ces deux types de savoirs ? Sans doute, parce qu’ils représentent deux voies d’accès, bien qu’indirectes, à nos représentations sémantico-conceptuelles, à nos modèles cognitifs idéalisés propres à chaque acte, parce qu’ils mobilisent sous forme de représentations déployées, juxtaposées ou superposées, des stéréotypes linguistiques associés aux verbes illocutionnaires (ou leurs nominaux). Ces déploiements permettent d’établir, en les restituant, les éléments de la représentation sémantico-conceptuelle.

Comment envisager la révision des représentations par le biais du discours, des formes qui y sont mobilisées ?

Comment les expressions linguistiques nous renseignent sur les conceptualisations7 auxquelles elles sont associées ? Qu’entendons-nous par ce retour de la réalisation linguistique vers la représentation sémantico-conceptuelle (la signification) ? Dans cette optique, nos deux modèles théoriques constitutifs de cette approche globale d’une sémantique au service de l’interaction, s’alignant sur le point de la réciprocité, défendent, chacun à sa manière, une théorie d’usage.

Lorsque la SPA se veut « un modèle de représentation du discours comme lieu de manifestation de mécanismes sémantico-discursifs de construction de sens et de re-construction de la signification » (Galatanu 2007 : 94 ; c’est nous qui soulignons), elle s’inscrit explicitement dans cette logique “usagiste”. Elle prévoit justement la reconstruction de la signification lexicale à partir des hypothèses émises dans et par l’interprétation du sens des différentes occurrences d’emploi d’un lexème donné, et de sa reconstruction par les discours des acteurs sociaux (Galatanu 2007 : 91-92). En lien avec l’argumentativité de la langue, Galatanu, en inscrivant « la construction [reconstruction] des significations des mots à partir de leurs emplois en cotexte et en contexte » (Galatanu 2009 : 194) à l’interface de l’analyse du discours et la sémantique lexicale, avance une triple hypothèse concernant la présence permanente d’un potentiel argumentative qui, en plus d’être généré par la signification elle-même, la régénère. Cette triple hypothèse stipule :

«  Lorsque les conditions de bonne réalisation d’un acte de langage sont remplies, l’interprétation du sens des énoncés produits par ces actes a nécessairement une dimension argumentative première. Cette dimension argumentative peut être déployée dans des séquences qui activent le potentiel discursif du mot […]. Mais cette dimension argumentative peut également être “virtuelle”, potentielle, à construire par les destinataires des actes de langage, à partir du contexte dans lequel les actes sont performés […] ;

 La deuxième hypothèse porte sur le fait que cette dimension argumentative première peut être représentée par un ensemble ouvert de séquences discursives que l’énoncé autorise et produit (séquence argumentative déployée), ou peut produire (visée argumentative d’un énoncé) ;

 Enfin, la troisième hypothèse pose que l’on peut rendre compte de cet ensemble ouvert d’enchaînements argumentatifs au niveau de la description même de la signification lexicale, tout en articulant cette inscription du potentiel argumentatif à la lecture descriptive du monde représenté et stabilisé par les mots. » (Galatanu 2009 : 194)

Il faut ajouter que ce potentiel argumentatif régénératif du discours vers la signification n’est pas limité seulement au traitement en cours lorsqu’il est question d’interprétation, mais aussi notamment un potentiel permanent de questionnement de la signification, de sa reconstruction. L’une des illustrations évidentes proposées par Galatanu à cet égard serait le phénomène de la stéréophagie. Celle-ci, étant un vecteur de cinétisme de la signification lexicale, est définie comme un phénomène sémantico-discursif qui produit une flexion de polarité à la fois discursive et sémantique ayant pour effet soit « l’inscription de nouveaux stéréotypes dans la signification du mot », soit « le blocage du fonctionnement d’un possible argumentatif prévisible à partir de la signification » (Galatanu 2009 : 196-197). De la même manière, Galatanu conclut que

« la flexion de polarité discursive est l’un des effets de la “stéréophagie” et la “fixation”, la “conventionnalisation”, par l’usage récurrent de déploiements stéréophagiques, peut représenter l’un des vecteurs du cinétisme sémantique des mots, surtout dans la zone de valeurs sociales complexes (démocratie, eugénique, innovation, etc.), mais pas seulement (femme, féminité, homme). » (Galatanu 2009 : 202-203)

La linguistique cognitive et, tout particulièrement, la grammaire cognitive, se revendiquent également des théories d’usage. Langacker affirme souvent cette sorte de réciprocité permanente entre la signification et le discours :

« Le discours c’est l’emploi de la langue. Inversement, une langue relève d’échantillons conventionnels d’usage. Ces échantillons, appris à partir d’innombrables cas d’usage en contextes discursifs, sont appliqués par la suite dans la production et la compréhension d’autres discours. C’est l’ancienne histoire bien connue de la poule et de l’œuf. » (Langacker 2008 : 457)

Il ajoute, par ailleurs, que

« [l]es unités sémantiques sont extraites à partir d’interprétations contextuelles d’expressions survenues, les unités phonologiques à partir de la compréhension de leurs propriétés phonétiques, et les unités symboliques à partir de l’alliance des deux. Dans tous les cas, les unités surgissent à travers l’ancrage progressif des configurations qui se reproduisent dans un nombre suffisant d’événements/cas établis comme des routines cognitives. » (Langacker 2008 : 220)

« Sous certaines conditions, une unité (par exemple une nouvelle unité lexicale) peut être apprise à partir d’une seule exposition. Ainsi, le nombre de cas d’usage peut être moins important qu’une mesure d’impact psychologique cumulatif (impliquant des facteurs additionnels comme la saillance cognitive) ». Note de bas de page citée dans le texte d’origine (Langacker 2008 : 220)

Le discours implique, comme le suggèrent nos deux modèles (SPA et GC), des déploiements discursifs ou des cas/événements d’usage (usage events), ceux-ci représentent des occurrences discursives à la fois complexes et spécifiques. Ces occurrences, affirme Langacker, sont bipolaires, associant à la fois des conceptualisations et des réalisateurs. Ce sont donc ces occurrences (déploiements discursifs et événements d’usage), leur fréquence de mobilisation dans le discours (l’interaction), leur ancrage potentiel qui seraient à l’origine d’une éventuelle régénération de la signification, une permanente reconstruction de la signification.

Cette réciprocité d’influence préconisée par la SPA et la GC entre la signification et ses propres occurrences concorde avec une hypothèse que nous avons avancée lors de travaux antérieurs (Bellachhab 2009, 2012, 2013). Celle-ci stipulait qu’une dissymétrie de saillance, au travers d’un processus de profilage ou d’énucléation dans le discours, illustrée dans chaque occurrence d’un lexème donné (une expression linguistique, d’un acte illocutionnaire) serait au cœur même de la régénérescence de la signification, dans la mesure où elle peut servir d’outil pour appuyer/confirmer, modérer, transgresser ou désapprouver un élément de la signification. Les deux processus sous-jacents à cette dissymétrie de saillance, nous l’estimons, sont à l’origine de formes de cinétisme sémantique. Ils sont le résultat de juxtapositions d’actes ou de mots à d’autres énoncés ou unités lexicales dans un co(n)texte donné.

Nous avons relevé par ailleurs (Bellachhab 2009, 2012) que la forme linguistique, à travers le cinétisme sémantique qu’elle génère selon ses déploiements discursifs, fonctionne comme un zoom à focale variable. Elle focalise ou modifie, dans le courant du discours, la zone profilée dans l’ensemble superposé de domaines instituant la représentation sémantico-conceptuelle relative à un mot ou un acte illocutionnaire. Nous avons également signalé que le processus de pragmaticalisation, dans le cas de l’excuse, illustre un processus de spécification/focalisation du domaine ou des domaines qui seront profilés en fonction du contexte dans la matrice structurant le modèle cognitif idéalisé de l’excuse. Plus concrètement, la formule pardonne-moi pragmaticalisée focalise, selon le contexte, une spécification précise au niveau de la représentation sémantique, qui à son tour spécifie/profile un nœud d’accès à la représentation conceptuelle de l’excuse. Parfois, elle peut focaliser une « demande de pardon », parfois une « expression de regret », et ainsi de suite (Bellachhab 2012 : 199). C’est ainsi, diachroniquement comme synchroniquement, que l’on peut repenser nos représentations mentales de façon continue.

Corollairement, la grammaire cognitive propose un autre apport vis-à-vis de cette réciprocité d’influence notamment sur le plan de l’interaction. Afin d’expliquer cette influence des événements d’usage, du contexte, dans toutes ces dimensions, sur la signification, ou tout simplement ce qu’appelle Langacker le substrat conceptuel8 (conceptual substrate) d’une expression, ce dernier propose la figure suivante :

 
Figure 1.
Contexte général de l’interaction (substrat conceptuel) (Langacker 2008 : 466)

Image1

Selon cette figure, « les unités linguistiques sont extraites d’événements d’usage par le renforcement de points communs récurrents. [C’est-à-dire qu’]à chaque fois qu’un aspect de l’événement d’usage propre à une unité linguistique réapparaît, il y est incorporé » (Langacker 2008 : 466). De par son caractère encyclopédique, la signification ne se bornerait pas au seul “contenu objectif”, ni à son profil (partie saillante du contenu objectif), ni même à l’espace de l’événement d’usage en cours, elle s’étendrait bien au-delà de ces limites. Elle est contrainte, déterminée et façonnée par plusieurs facteurs :

 D’abord, au sein même de l’événement d’usage en cours, le locuteur (S) et le destinataire (H) (à la production comme à l’interprétation) conceptualisent, chacun à sa manière et en tenant compte l’un de l’autre, cet événement, puis le contenu objectif qui le fédère, ceci contre une dimension spatio-temporelle immédiate de l’échange (terrain). Chacun, aussi à sa manière et sur la base de la première conceptualisation, profile la spécification (partie saillante du contenu objectif) qui lui paraît pertinente. Cette démarche s’appelle la « disposition de visualisation » (viewing arrangement) : « Une disposition de visualisation est un rapport global entre des visionneurs et des situations visualisées. […] Les visionneurs sont des agents conceptualisants qui conçoivent la signification des expressions linguistiques : le locuteur et le destinataire » (Langacker 2008 : 73) ;

 Sur un plan plus étendu, « les éléments prospectifs et rétrospectifs » (Langacker 2008 : 466) sont aussi déterminants (sur le court comme sur le long terme). Les événements d’usage précédents et/ou attendus sont donc susceptibles de façonner nos déploiements/occurrences discursifs/ves (à cet égard, les mécanismes sémantico-discursifs et pragmatico-discursifs dont parle la SPA ont tout à fait leur place). Ils permettent d’introduire, tout en les fixant, de nouvelles représentations à la signification (au contenu objectif), de consolider d’autres, voire d’annuler encore d’autres.

Moins décisifs mais tout de même présents, l’espace courant du discours, le contexte transitoire et les connaissances stables représentent respectivement trois espaces contextuels (du spécifique au général) pouvant entretenir la production et l’interprétation d’une expression linguistique (mot ou acte), en traitement en ligne ou hors ligne (un traitement en cours d’interaction ou bien en permanence).

« Une sémantique conceptuelle nous permet de comprendre comment la langue a un sens [fait sens]. En soi, cependant, un point de vue conceptuel ne simplifiera pas la description sémantique (plutôt le contraire). Il ne garantira en rien non plus qu’on soit en train de décrire les significations d’une manière fondée et appropriée. Comment peut-on savoir si une description proposée a une certaine validité ?

On ne peut se fier uniquement à l’intuition ou à l’introspection. Une perspective conceptuelle de la signification n’implique pas que la structure sémantique soit directement accessible à la conscience introspective [introspective awareness] : s’engager dans la conceptualisation n’est pas la même chose que de savoir comment elle fonctionne, pas plus que voir n’est pas pareil que de savoir comment la vision fonctionne. Nous appréhendons les significations (id est nous comprenons les expressions que nous utilisons), mais cela est très différent que de les soumettre à l’analyse explicite. En effet, au niveau de l’analyse consciente nous oublions la conception [construal] – à la fois le fait que nous concevons le contenu évoqué et aussi les manières spécifiques dont nous le faisons. Dans l’emploi normal et irréfléchi de la langue, notre premier intérêt tient à ce qui est dit et non aux mécanismes sous-jacents. Ces mécanismes sont en tout cas inaccessibles à la perception consciente, tout comme les mécanismes de la vision sont eux-mêmes invisibles à nous. » (Langacker 2008 : 85)

Opter donc pour une sémantique conceptuelle n’est pas toute la solution pour la description sémantique, affirme Langacker. Il ajoute que « c’est seulement à travers une analyse linguistique soignée que l’on peut aboutir à une caractérisation fondée et révélatrice de la structure sémantique » (Langacker 2008 : 85). Cette analyse linguistique, nous l’estimons, trouve sa source et sa légitimité dans l’alliance théorique que nous avons établie entre la grammaire cognitive et la sémantique des possibles argumentatifs. Ce sont deux modèles de description, d’analyse et de justification du sens comme produit de la signification. Une sémantique qui veille à une description optimale de la signification et de la construction du sens devrait répondre à aux moins quelques critères :

  • d’abord, être appuyée par les principes propres à la cognition et son fonctionnement (pas seulement du langage) ;

  • proposer un modèle de description viable et fiable de la signification et de ses déploiements dans le discours avec des concepts empiriquement justifiés ;

  • et fournir des concepts qui sont en mesure de permettre et soutenir une explication grammaticale optimale. (Langacker 2008 : 85)

Qu’en est-il de notre approche conceptuelle argumentative ? À quel point répond-elle à ces trois critères ? Concernant le premier critère, les concepts descriptifs et les principes d’organisation conceptuelle proposés dans le cadre de la linguistique cognitive, et tout particulièrement de la grammaire cognitive, « sont basés sur des phénomènes cognitifs connus et facilement démontrés » (Langacker 2008 : 85). Par voie de conséquence, la sémantique des possibles argumentatifs propose un modèle de description conceptuellement fondé. Ce modèle, préconisant une approche holistique, associative et encyclopédique de la signification, stratifie les représentations cognitives de par leur degré de saillance et d’ancrage dans la structure conceptuelle : un noyau proéminemment stable, des stéréotypes qui lui sont durablement associés et variablement saillants, et des possibilités de conceptualisation (possibles argumentatifs) selon des opérations de conception cognitivement fondées (la perspective, la focalisation, la proéminence et la spécificité).

Quant au second critère, à savoir la mise en place d’un modèle de description et d’explication viable et fiable, nous pensons d’abord que l’ensemble de notre réflexion en fournit déjà une réponse. Qui plus est, l’alliance établie entre nos deux modèles, cognitivement informés, va dans cette direction d’aboutir à un modèle étoffé et enrichi sur le plan conceptuel comme sur le plan discursif ou interactionnel9. Cette alliance visait également un enrichissement et un enchevêtrement solidaire des outils de description propres à chacun des deux modèles. En plus de la démarche fondamentale, une démarche expérimentale, lancée dans le cadre de nos projets, surtout celui de « la sémantique de l’interaction verbale » appliquée aux actes illocutionnaires10, cherche à tester la viabilité/fiabilité de notre approche et du modèle de description/explication qu’elle construit.

Sur le plan des concepts fournis par le double modèle, nous estimons qu’ils sont empiriquement justifiés grâce à leur capacité de décrire méticuleusement leur objet d’étude, d’établir des distinctions, quoique mineures, entre deux expressions ayant un contenu comparable (cf. la distinction entre deux actes illocutionnaires très proches : reprocher, blâmer ; les différences qui peuvent exister entre deux langues quant à la conception d’un même acte illocutionnaire) et de proposer une description intuitivement “appréciable” et évaluable.

Quant au dernier critère posé par Langacker, il concerne essentiellement les sémantiques conceptuelles, comme la grammaire cognitive, qui stipulent que la grammaire est signifiante. Dans ce sens, la grammaire cognitive répond parfaitement à ce critère. Elle soutient que la grammaire est symbolique et donc mobilise un ensemble de concepts qui sont opérationnels à la fois pour les descriptions grammaticales et pour les descriptions sémantiques. La SPA, en revanche, se veut essentiellement une théorie sémantique de représentation de la signification lexicale. Ce modèle propose de reconstruire la représentation sémantique censée rendre compte :

«  de la dimension descriptive de la signification, permettant de stabiliser le monde par la modélisation langagière ;

 de la partie “stable” de la signification et la partie évolutive, que le discours proposé charge et/ou décharge de valeurs ;

 du statut d’ensemble ouvert des éléments de signification évolutifs, les stéréotypes ;

 du potentiel discursif (argumentatif) de la signification lexicale ;

 du potentiel cinétique du dispositif noyau-stéréotypes. » (Galatanu 2008 : 3)

Enfin, les deux modèles font suffisamment de prévisions sémantiques et discursives, bien que relativistes et non absolues, sur les conceptions possibles d’une situation donnée. La grammaire cognitive comme la sémantique des possibles argumentatifs, de par les modèles de description qu’elles offrent, cherchent à décrire, expliquer, voire prévoir des constructions/conceptions éventuelles de situations discursives réalisées et réalisables.

Grâce à cette alliance entre grammaire cognitive et sémantique des possibles argumentatifs, nous avons pu dessiner les contours d’un ensemble théorique et méthodologique cohérent et suffisamment apte à construire une sémantique associant conceptualisation et argumentativité, où la deuxième est une forme de la première. Ce rapprochement nous a servi également à établir les contours d’une sémantique de l’interaction susceptible de décrire, expliquer et justifier nos déploiements discursifs, nos actes de langage et notre communication.

Pour ce faire, nous nous sommes placé dans un cadre expérientialiste préconisant un cheminement bidirectionnel dans la construction du sens allant des représentations sémantico-conceptuelles aux réalisations linguistiques et des réalisations linguistiques aux représentations sémantico-conceptuelles. Notre objectif était de revisiter cette tradition qui place l’étude de l’interaction verbale exclusivement parmi les objets de la pragmatique. Nous avons proposé, via le rapprochement théorique que nous avons établi, une nouvelle perspective dans le traitement du sens, de ses preuves, qui saurait justifier les facettes du sens et de ses déploiements, et qui saurait expliquer ce qui les motivent conceptuellement bien avant qu’ils soient contextuellement justifiés dans le discours.

La sémantique que nous avons défendue prône une valeur active pour les éléments linguistiques et un dynamisme conceptuel qui se concrétise via l’interaction. Pour nous, le sens des expressions linguistiques n’est pas statique mais il émerge et se développe dans le discours ; autrement dit, il se conceptualise. En fait, cette sémantique conceptuelle au service de l’interaction refuse d’attribuer au sens (étant une conceptualisation) un statut totalement fixe, totalement conventionnel.

Nous avons, par ailleurs, relevé une réciprocité d’action ou d’influence entre nos représentations sémantico-conceptuelles et nos réalisations linguistiques, entre la signification et le sens dans le discours. Cette réciprocité serait sous-tendue par ce que l’on a nommé un principe de réciprocité, où la signification génère du sens, et où les déploiements discursifs régénèrent la signification. Nous avons essayé de représenter cette mutualité sous forme de deux processus complémentaires : un processus de génération de sens et un autre de régénération de signification. Le premier, de nature descendante (top-down process), produit du sens dans le discours à partir d’une représentation sémantico-conceptuelle ayant un potentiel discursif/argumentatif déterminé par la signification lexicale elle-même et reconstruit au fil du discours. Dans le cadre de la SPA, cette génération du sens active, voire renforce, ou au contraire, affaiblit, voire neutralise ou même intervertit le potentiel discursif. Le deuxième, de nature ascendante (bottom-up process), régénère la signification lexicale (représentations sémantico-conceptuelles) de par ses propres déploiements argumentatifs dans le discours. Cette régénérescence serait le fruit d’hypothèses émises sur le sens des mots à partir de leurs occurrences respectives.

Nous avons montré également, en alliant encore une fois nos deux modèles théoriques (la SPA et la GC), à quel point les contenus conceptuels (représentations sémantico-conceptuelles, modèles cognitifs idéalisés, etc.) déterminent nos formes linguistiques par le biais d’opérations de conception, et en même temps sont, eux aussi, déterminés par la façon dont nous concevons ces mêmes formes. Cela dit, les actes illocutionnaires imposent aux destinataires, de par leurs représentations sémantico-conceptuelles, des formes de conceptualisation, selon le contexte et les intentions/attitudes, une partie de nos modèles culturels idéalisés sous-jacents à ces actes. Le locuteur, de par le choix qu’il fait en faveur de telle ou telle stratégie de réalisation, oriente son destinataire quant à l’interprétation de l’acte en question, quant aux éléments auxquels il devrait être plus attentif.



Liste des références bibliographiques

Pour les références bibliographiques, voir l’annexe.

Liens

Notes de bas de page


1 Notamment avec la grammaire cognitive.
2 Notamment avec les modèles cognitifs idéalisés (MCI).
3 L’interprétation d’une expression complexe est une fonction de l’interprétation de ses parties et de la manière dont elles sont assemblées.
4 Revendiquée par la SPA et la grammaire cognitive.
5 Bien entendu, aucune confusion entre les verbes et les actes n’est faite à cet égard (souvent aucune correspondance biunivoque entre eux n’est valable). Nous procédons d’abord par désigner l’acte illocutionnaire à étudier, et ensuite, déterminer le verbe ou le nominal qui l’exprime fidèlement.
6 L’élément culturel est ancré dans la représentation sémantico-conceptuelle avant d’être un simple élément contextuel (cf. Galatanu et Bellachhab 2011b).
7 Nous préférons « conceptualisations » aux « concepts » pour souligner la dynamique et la régénérescence de la signification.
8 Le substrat conceptuel renvoie à l’étendue maximale de ce que peut incorporer la signification d’une expression comme connaissances fondamentales partagées du contexte physique, social et linguistique (Langacker 2008 : 4), pour ne citer que celles-ci.
9 Nous ne classifions pas chacun de nos deux modèles sur l’un de ces deux plans : conceptuel et discursif. Pour nous, les deux sont à la fois conceptuellement basés et discursivement opérants.
10 Projet de recherche scientifique initié par Olga Galatanu et mené principalement par elle, Ana-Maria Cozma et nous-même.



Pour citer cet article


Bellachhab Abdelhadi. Contours d’une sémantique conceptuelle au service de l’interaction verbale : des représentations aux réalisations et des réalisations aux représentations. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4396. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378