-
Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

14. La construction des identités culturelles dans les séries télévisées

Article
Publié : 12 février 2015

Les identités culturelles dans la série turque Avrupa Yakası : “le côté européen”


Halime YÜCEL, Université Galatasaray, Istanbul

Résumé

L’objectif de cet article est d’étudier les marqueurs d’identités culturelles dans la série télévisée turque « Avrupa Yakası », sitcom très populaire et plein d’humour qui a été diffusée entre et 2004 et 2009 sur la chaine privée ATV. Les événements qui s’y déroulent, tournent autour de la vie de la famille Sütçüoğlu qui habite dans le quartier « chic » de Nişantaşı à Istanbul, coté européen et au sein du magazine féminin « Avrupa Yakası » pour lequel travaille la fille de la famille Sütçüoğlu, Asli. Après avoir expliqué le contexte politique et social dans lequel la série est située, l’article présente les différentes saisons (six au total). Ensuite l’article s’attache à présnter les différents marqueurs identitaires de la série. En effet, « Avrupa Yakası » se déroule dans un quartier particulier d’Istanbul, Nişantaşı : les marqueurs des identités culturelles y sont nombreux. On peut citer ici : les lieux, les habitations, les caractères des personnages, leur façon de s’habiller, leur utilisation de la langue, etc. Les relations familiales notamment mettent en évidence les contradictions auxquelles une grande partie de la société turque doit fait face : la tradition et la modernité, l’individu et la famille (ou la société), la culture et la richesse. En même temps, les sujets traités dans « Avrupa Yakası » renvoient à une réalité vécue par les spectateurs, même s’ils n’en sont pas une pure traduction. C'est une série qui est considérée par beaucoup comme une série culte, la meilleure sitcom de la Turquie. On peut prétendre qu'elle reflète bien au moins une partie de la société turque.

Abstract

The objective of this paper is to study the markers of cultural identities in the Turkish television series « Avrupa Yakası », a very popular and full of humor sitcon which was broadcast between 2004 and 2006 on the ATV private channel. The events which take place in this sitcom turn around the life of the family Sütçüoğlu which lives in the « smart » district of Nişantaşı in the European side of Istanbul and within the women’s magazine « Avrupa Yakası » for which the daugther of the family Sütçüoğlu, Aslı works. Having explained   the political and social context in which the series is situated,  the article presents various identical markers of the series. We can quote : places, houses, characters, the they get dressend, their use of the language etc. The family relations in particular highlight the contradictions to which a big part of the Turkish society is facing in : the tradition and the modernity, the individual and the family (or the society), the culture and the richness. At the same time subject treated in « Avrupa Yakası » send back to a reality lived by TV spectators, even if it isn’t not a pure translation. We can assert that the series is considered by manıy as a cult series and the best sitcom of Turkey, it reflects at least a part of Turkish society.


Table des matières

Texte intégral

Avrupa Yakası est une comédie de situation qui dure 190 épisodes et six saisons diffusée entre le 11 février 2004 et le 24 juin 2009 sur la chaine privée ATV.  Le producteur de la série est le célèbre auteur des films populaires turcs, Sinan Çetin, la metteuse en scène est Jale Atabey et la scénariste Gülse Birsel. Selon une recherche menée en 2008, elle est la deuxième série la plus coûteuse de la Turquie. ( Habertürk.: 07.11.2008. "Hangi dizi kaç paraya mal oluyor?"; Bugün: 07.11.2008)

Elle a eu une audience phénoménale, et de ce fait elle a toujours attiré les annonceurs publicitaires (Karabiyik, 2014: 124). Les premiers 169 épisodes durent chacun 90 minutes, mais à partir de 2008, à cause de la crise économique, la durée des derniers 21 épisodes ont été réduit à 73 et 85 minutes. Les événements qui s’y déroulent, tournent autour de la vie de la famille Sütçüoğlu qui habite dans le quartier « chic » de Nişantaşı à Istanbul, coté européen et au sein du magazine féminin « Avrupa Yakası » pour lequel travaille la fille de la famille Sütçüoğlu, Aslı.

Avrupa Yakası est devenue une sitcom culte et très appréciée pour son humour.  Sa scénariste, Gülse Birsel, à ses débuts, a elle-même longtemps travaillé comme journaliste et éditrice dans des magazines comme « Avrupa Yakası ».

Dans la première saison  on nous présente la famille Sütçüoğlu avec le père Tahsin et le mère İffet et leurs deux enfants adultes qui vivent avec eux.  Leur fille Aslı a 30 ans : elle a fait ses études universitaires à New-York, travaille comme journaliste dans le magazine « Avrupa Yakası ». Son frère ainé Volkan, musicien et chanteur, dirige le restaurant fondé par son père. Ces deux jeunes sont obligés de faire face aux pressions de leur famille. Aslı a rarement la permission de sortir le soir, quant à aux petits copains, il est quasiment impossible pour elle d’en avoir. Volkan rêve de devenir un chanteur célèbre, rêve contesté et réprimandé par son père qui pense que le métier de musicien n’est pas un vrai métier. Contrairement à sa sœur, il a toute la liberté de fréquenter des jeunes filles, mais ses choix ne sont jamais approuvés par ses parents. Dans la première saison, il essaie de séduire Selin, la fille gâtée du patron d’Aslı, qui travaille dans le même magazine qu’elle, tandis que Yaprak, très bonne copine d’Aslı, et éditrice de mode dans la revue est sous le charme des comportements machistes de Volkan. De son coté, Aslı tombe amoureuse de Cem qui, rentrant de New York où il vivait, devient le directeur du magazine.

La deuxième saison s’ouvre sur la relation amoureuse d’Aslı et de Cem et se poursuit avec celle de Volkan et Selin. Yaprak, au grand regret de ses amis, commence à fréquenter l’ex-copain très riche et superficiel de Selin, Kubilay.

Dans la troisième saison, un nouveau personnage s’ajoute à la série : le directeur administratif Burhan. A cause de ses complexes, de son hypocrisie et de ses manières de « plouc », il est vite détesté par Aslı et ses copains. Burhan devient cependant un personnage très important de la série : il accumule et résume tout ce qui n’appartient pas au mode de vie « urbaine et civilisée » de Nişantaşı, il est souvent ridiculisé. La troisième saison est celle des mariages : Volkan réussit à épouser Selin et à la fin de la saison, on assiste aux noces d’Aslı et de Cem.

Au début de la quatrième saison, on apprend qu’Aslı et Cem doivent venir vivre avec la famille Sütçüoğlu, n’ayant pas assez d’argent pour vivre ailleurs. Les cousins d’Aslı, Makbule et Sacit viennent à Istanbul et s’installent dans l’appartement d’à coté des Sütçüoğlu. Fatoş, l’éditrice en chef du magazine et qui est présentée comme une « femme fatale », commence à vivre un amour passionné avec le rockeur Tanrıverdi , homme à tout faire du bureau et qui a vingt ans de moins qu’elle. Yaprak et Kubilay se marient.

Dans la cinquième saison, nous rencontrons Şahika, une jeune femme qui est la fille de la 14ème plus riche famille de la Turquie. Ayant acheté 50% des actions du magazine, elle s’ajoute au groupe d’amis d’Aslı et commence à sortir avec Sacit. Aslı, divorçant de Cem, flirte avec le cousin de Şahika, Osman. Makbule est amoureuse de Burhan, mais déçue par lui, elle épouse Izzet qui tient un magasin dans le Grand Bazar et est père de trois enfants. Leur mariage dure quelques semaines : comprenant que leurs modes de vie ne sont pas compatibles, elle cherche à séduire de nouveau Burhan.

Dans la dernière saison, la tante de Şahika et d’Osman vient d’Adana s’installer dans l’appartement au-dessus de celui des Sütçüoğlu et essaie de séduire le père d’Aslı. Sacit part dans sa ville natale Gaziantep et Volkan, rentré de son service militaire et divorcé de Selin, tombe amoureux de Şahika. Aslı et Cem recommencent à sortir ensemble et Aslı tombe enceinte. Dans le dernier épisode, Aslı et Cem se remarient, Burhan file à l’anglaise juste avant son mariage avec Makbule et Osman est arrêté par la police à cause de ses affaires mafieuses.

La bourgeoisie de Nişantaşı, la vie familiale des Sütçüoğlu et certains conflits sociaux servent de trame de fond à ces histoires d’amour.  Pendant ses 190 épisodes la série « Avrupa Yakası » traite plusieurs sujets sociaux et fait souvent référence aux événements contemporains turcs tout en se moquant de plusieurs aspects de la société turque et de ses tendances.

Comme on a pu le comprendre, plusieurs personnages principaux dont Aslı et Cem travaillent pour le magazine « Avrupa Yakası » qui donne son nom à la série. Il est présenté comme un magazine « raffiné », « destiné à la femme urbaine », moderne et indépendante Le magazine « Avrupa Yakası » dans lequel Aslı et ses amis travaillent  reflète ainsi l'univers et les valeurs que la série accentue. Le nom même du magazine renvoie à ce qui occidentaliste et européen. « Avrupa Yakası » est un magazine de « life style » qui guide la femme moderne en matière de mode, de beauté, de culture, de restaurants et de bars à fréquenter et du savoir vivre. Il s'adresse aux femmes aisées d'une certaine culture en présentant comme modèle la vie de la bourgeoisie de Nişantaşı. Les personnages principaux du magazine qu’on retrouvera tout au long de la série sont : le propriétaire principal du magazine, Saadettin, Fatoş l’éditrice du magazine, Aslı la reporter, Yaprak l’éditrice de mode, Burhan le directeur administratif et Cem le directeur général. Şesu, puis Tanrıverdi sont les hommes à tout faire du bureau : intelligents, ils sortent tout droit de leurs villages d’Anatolie, et ont atterri à Istanbul pour réussir dans la vie.

La série commence en 2004, l’année où l’AKP (le parti de la Justice et du Développement), parti politique conservateur aux tendances islamiques, entame sa troisième année au pouvoir. Durant les six années de diffusion de la série, l’AKP, toujours au pouvoir, renforce sa position et en particulier dans les médias: la chaine de télévision qui diffuse la série devient proche du gouvernement. Par contre la série suit un chemin tout à fait inverse : les critiques sur les menus des restaurants cèdent la place aux suggestions politiques. Par exemple, pendant la période où les cercles proches du gouvernement mettent sur écoute des journalistes et des personnages importants du pays, la série « Avrupa Yakası », pendant deux épisodes, mettra en scène des situations où les téléphones sont sur écoute, en insistant sur le fait que les écoutes sont illégales. Un autre épisode traite de l’élection du gérant de l’immeuble avec des références explicites à la vie politique turque. De même, plus le gouvernement accentue ses tendances islamiques, plus les robes des actrices de la série se raccourcissent et dévoilent leurs décolletées. Cette sitcom qui, au début, se moquait de la bourgeoisie et des nouveaux riches, tourne ainsi mais légèrement à la critique politique. Cette sitcom traite presque tous les sujets quotidiens avec humour et sans les prendre vraiment au sérieux. De toute façon, la série se passe à Nişantaşı où, selon Aslı, « même le kebab Adana (une sorte de kebab très piquant) est sans piquant ».

En même temps la série a été assez affectée par les censures diverses. Dans la revue périodique de l’Institution de la Famille et des Recherches Sociaux, publiée par les services du Premier Ministre, elle est accusée de « créer des comportements non-désirés chez les spectateurs » et de « mettre en péril la vie sociale ». Le fait que la cause du divorce d’Aslı et de Cem ne soit pas très claire, - pourtant il avait failli la tromper !- a été considéré comme « un risque social ». Le secrétaire du syndicat de la direction des Affaires religieuses, a aussi critiqué le choix des prénoms dans la série, car les prénoms des trois personnages un peu bêtes et naïfs de la série avaient des origines ancrées dans la religion islamique. Selon ce secrétaire, le choix de ces prénoms « causait des dégâts irréparables dans les sentiments nationaux et  spirituels de la nation ». Le conseil supérieur de radio et télévision (RTÜK) a mis la touche finale en publiant un avertissement contre « la mauvaise utilisation de la langue turque » dans la série. L’épisode émis dans la semaine suivante a du coup été « bipé » 80 fois pour « empêcher » cette « mauvaise utilisation » de la langue (sicakgundem.com. 14.11.2008) Parmi les mots les plus bipés figuraient « bête », « idiot », « maniaque », « retardé » qui apparemment selon RTÜK constituaient de réelles menaces contre la langue turque. Donc la série globalement fut considérée comme " une menace pour la société turque" pour divers raisons !

Les séries sont considérées comme un vecteur d'identité culturelle et de débat sur cette identité (Maigret, Soulez, 2007 : 7). « Avrupa Yakası » aussi met en scène les identités culturelles d'un certain milieu, parfois en les défendant, parfois en se moquent d'elles. Dans la série, l'identité culturelle de référence est celle d'Istanbul et plus particulièrement de Nişantaşı.

L’identité stambouliote est accentuée et valorisée dans la série. Mais cette identité stambouliote n’est pas unique : selon les quartiers il existe de vraies différences. Le lieu principal de la série est Nişantaşı, qui est un quartier riche et bourgeois, qu’un des personnages appelle « La république de Nişantaşı ». « La république de Nişantaşı » signifie la culture, la richesse et le savoir vivre, y habiter n’est pas suffisant pour y appartenir. Nişantaşı est non seulement un quartier riche, mais aussi un quartier relativement ancien par rapport à la plupart des quartiers riches d’Istanbul. Au milieu de boutiques comme Vuitton, Prada, Hermès, il est encore possible de mener « une vie de quartier », où les habitants se connaissent, font leurs courses chez leur épicier ou leur boucherie habituelle. A Istanbul il existe certes plusieurs nouveaux quartiers modernes et riches, mais Nişantaşı a une place à part, un peu à cause de ses habitants qui préfèrent afficher un style de vie « occidental ». Dans les rue de Nişantaşı les gens seront ainsi généralement habillés chics, contrairement aux quartiers populaires ou plus traditionnels, les femmes en décolletés ou mini-jupes peuvent se promener sans être dérangées.

Dans la série, l’identité qu’on attribue à Nişantaşı se manifeste clairement dans un épisode où Volkan décide de fonder un parti politique. Il demande l’avis de son entourage, s’intéresse à leurs besoins qui sont « de pouvoir obtenir un visa en une heure en donnant l’argent qu’il faut, avoir un musée d’art moderne, un spa, un club de golf, et un cinéma où sont programmés des films indépendants dans chaque quartier, les rues chauffées depuis le sol, etc. ». Etonné, il s’exclame « c’est ça vos problèmes ? Mais où vivez-vous ?». Tout le monde répond « à Nişantaşı ! ». Il obtient le soutien de sa sœur qui pense que les gens de Nişantaşı pourraient voter pour lui, car il défendrait effectivement leurs intérêts. Lors de son premier discours public, applaudi vivement par « ses électeurs », il se dit : « ils sont givrés ces gens ! ». Les habitants de Nişantaşı sont donc représentés comme des gens riches, ayant peu de problèmes. Les problèmes sociaux tels que la santé, l’éducation et le chômage ne les intéressent pas. Comme le dit Selin « l’année dernière mon papa a dû se faire opérer, il est allé aux Etats-Unis pour le faire ».  Dans le même épisode, Şesu rencontre une très jolie fille qui se présente comme une « communiste » : éblouie par sa beauté, il décide de mener une vie pauvre et simple comme celle qu’elle vit. Par la suite, il apprend qu’elle est, en fait, la fille d’un riche homme d’affaires et que tous les six mois elle change d’idéologie et de mode de vie. Tout cela nous donne une vision « apolitique » des gens de Nişantaş, même si parfois on peut déceler dans la série une sorte de racisme implicite et élitiste, comme par exemple quand Burhan s’adresse à Makbule sur un ton méprisant : « libère-toi de cet esprit rural, tu es à Nişantaşı, allume tes antennes ! ».  Nişantaşı représente donc un style de vie bien identifié selon lequel on va dans des restaurants réputés, on essaie ce qui est nouveau et à la mode.

La série donne d’ailleurs l’impression qu’il est préférable de passer sa vie sans sortir de Nişantaşı sauf à entreprendre des voyages dans des pays occidentaux et exotiques. Chaque périple en dehors de Nişantaşı devient ainsi une petite épopée ne serait-ce qu’en raison des problèmes d’embouteillage d’Istanbul. Quand Aslı et Cem décident de se marier, Cem décide de louer une maison à trois étages avec jardin –ce qui est rare à Istanbul- de l'autre côté du Bosphore, en Asie. Il doit alors faire face à l’opposition violente des parents d'Aslı qui ne veulent pas que leur fille habite « à l'autre bout du monde » et comme Aslı insiste aussi pour vivre à Nişantaşı, il renonce à la maison avec jardin. Dans un autre épisode, quelques uns des personnages qui travaillent dans le magazine, décident d’aller de l’autre côté d’Istanbul, en Asie, en traversant le pont. Burhan prend alors son appareil photo pour photographier les lieux importants et « les gens naïfs d’Anatolie ». Il qualifie le quartier, pourtant lui aussi luxueux, d’Etiler, comme un quartier de banlieue car il est loin de Nişantaşı. Quand Yaprak propose de tenter cette aventure de traverser le pont sur le Bosphore pour passer en Asie afin d’acheter les meubles pour son appartement, elle a bien du mal à convaincre ses amis qui affirment ne pas vouloir faire « un voyage sans début ni fin ». Dans un autre épisode, Cem décide d’acheter une villa avec une piscine « à vingt kilomètres du centre » dont il a vu l’annonce dans un journal. Les autres essaient de le dissuader. Selon Fatoş « s’il  y a une carte dans l’annonce, c’est que l’endroit ne se trouve pas à Istanbul !». Malgré tout il part avec son père pour la visiter : le voyage dure toute une journée et une nuit, ils se perdent, tombent en panne d’essence et passent la nuit avec un homme et son coq auxquels Cem, terrifié de les rencontrer au milieu de la nuit, déclare, transi de peur : « nous sommes des amis !». Afin d'aller dans les grands magasins de meubles et de produits technologiques, les personnages sont parfois bien obligés de quitter leur quartier, mais on nous fait bien comprendre qu'au-delà de Nişantaşı, il n'y a pas de salut !

Généralement dans les sitcoms les caractères sont basés sur les traits reliés à la classe sociale, l’âge, le sexe et l’ethnicité (Stafford: 2004). C’est aussi le cas dans « Avrupa Yakası » même si les identités culturelles y restent limitées aux stéréotypes. On peut cependant noter que, dans la série, les manières de s’habiller accentuent les goûts des personnages mais aussi leur appartenance sociale et donc leurs identités culturelles. On peut cependant proposer une typologie des personnages propre à la série, fondée sur des caractéristiques à la fois sociales et culturelles.

Le concept de "turc blanc" a été inventé en 1992 par certains chroniqueurs qui le définissent comme "désignant les personnes qui ont un niveau culturel et économique élevé, qui ont assumé la culture occidentale". La plupart d'entre eux ont grandi dans les grandes villes, se sont appropriés les valeurs occidentales, ils essaient de développer les valeurs raffinées (Bali, 2002:324-326). Cem et Aslı sont des modèles de "turc blanc". Tous les deux ont fait leurs études à New York, ce qui est le paroxysme du « turc blanc », dans un environnement où les Etats-Unis et l'américanisme constituent un modèle idéal (Bali, 2002: 264). La famille de Cem trouve cela assez ordinaire, mais le père d'Aslı est très fier de sa fille et répète assez souvent qu'ayant fait ses études aux Etats-Unis, elle ne devrait s'incliner devant personne. Cem, comme les autres personnages l’affirment dans plusieurs épisodes, «…est né chanceux ». Il est le contraire de Volkan et de ses copains, non seulement avec sa manière de parler respectueuse, ses goûts raffinés et sa culture, mais aussi avec son apparence : il est beau, grand et athlétique, il fait du sport et va au salon de beauté pour les soins du visage. Il a confiance en lui et dans les travaux qu’il accomplit. Il est habitué à un style de vie aisé,  même quand il n’a pas d’argent. Il est un homme "metrosexuel" comme les aiment les filles de la série.

Aslı aussi a l’air assez occidental. Elle est présentée comme la personne « la plus normale » de la série à laquelle s’identifie la plupart des spectatrices. Elle est loin d’être parfaite, elle a des faiblesses: prétentieuse et jalouse, elle ne manque pas de faire des « bêtises ». Elle aspire à être indépendante comme Fatos et Yaprak, mais elle a du mal à faire face à la pression de sa famille. Quand elle est à la maison, Aslı s’habille d’une manière décontractée mais soignée, elle met des bluejeans sous ses t-shirts Lacoste. Dehors, elle met des jupes et robes assez chics et des talons hauts. Au fil du temps, elle devient de plus en plus chic, commence à mettre des robes de créateurs. Elle est toujours distinguée et malgré ses rares mini-jupes, elle est loin de l’image de femme très sexy. Par contre elle est souvent « grondée » par son frère Volkan, par Burhan qui se croit son beau-frère et par son fiancé de courte durée Osman à cause de ses mini-jupes. Burhan lui dit qu’elle est trop âgée pour s’habiller comme « une hôtesse de foire », Osman l’oblige à changer sa mini-jupe et à mettre des pantalons.

Les personnes âgées dans la série sont généralement les parents. Tahsin Sütçüoğlu est un père de famille intelligent et raisonnable, par certains cotés éloigné du monde moderne. Il s’intéresse à la technologie, mais son âge l’empêche d’utiliser les outils technologiques. Dans un épisode, il achète un ordinateur portable et même avant de l’avoir allumé il est émerveillé par le nouvel univers qui pourrait s’ouvrir devant lui. Mais en essayant d’apprendre à l’utiliser, il met à l’épreuve la patience de ses enfants. Quand l’ordinateur est infecté par un virus, il est effrayé pour sa santé, il pense être tombé malade parce qu’il est contaminé par le virus d’ordinateur et ses enfants en profitent pour jeter l’ordinateur à la poubelle. Il est un peu hypocondriaque et utilise ses maladies comme moyen de pression pour obtenir ce qu’il veut. Comme le font généralement en Turquie les vieilles personnes, quand quelqu'un lui parle de ses propres problèmes de santé, il apporte ses médicaments en disant que ce sont les meilleurs. Ses habits sont, comme ceux des autres hommes de la série, assez simples, mais Tahsin met des pantalons remontés au dessus de son ventre et des bretelles. Sur ses pyjamas, il met des robes de chambre classiques. Il s’habille comme une personne d’un certain âge et d’une certaine génération. Il assume son âge et agit avec la sagesse propre à son âge.

İffet Sütçüoğlu est une femme âgée mais encore belle et mince. Elle est très coquette et surtout, ne supporte pas de vieillir. Quand elle soupçonne sa fille et son beau-fils d’essayer d’avoir un bébé, elle fait tout son possible pour les en empêcher. Comme la plupart des mères turques d’un certain âge, elle a un faible pour son fils et se conduit de façon plus sévère avec sa fille. Elle très ordonnée et propre au point d’en faire une maladie. Elle met assez souvent des châles. On peut dire qu’İffet Sütçüoğlu est assez « chargée » comme le salon de son appartement : elle a de longs cheveux qui accentuent sa féminité dans lesquels elle met de grandes fleurs artificielles. C'est une femme plutôt exubérante, elle parle à voix haute, elle s’énerve assez facilement, elle est très vive.

Sedef et Bulent Onaran, les parents de Cem, figurent aussi parmi les personnages âgés de la série, mais ils ne sont pas traditionnels. Sedef, quand elle en a assez d'être trompée par son mari, adopte un petit chien et s'adonne aux activités culturelles et aux sorties avec ses copines. Bulent est plus sportif et en pleine forme physique ce qui rend jaloux les autres hommes de la série, même les plus jeunes. Il boit de l’alcool et sort en ville souvent. Sedef et Bulent sont les seuls "anciens riches" de la série. Ils viennent de familles nobles et riches. Même s'ils ont perdu une partie de leur richesse, ils restent nobles et orgueilleux, font partie de l'élite, et posent d’ailleurs pour le magazine "Crème de la Crème".

Yaprak, seule végétarienne et défenseure de la vie naturelle de la série, est un personnage assez caricatural. Elle est très gentille et naïve, une grande adepte de méditation, de yoga et de reiki. Il émane d’elle la bonté, la paix et l’innocence. Elle est d’une famille de gauche, qu’elle qualifie de « démocratique et égalitaire », dans laquelle elle fut élevée avec une certaine liberté. Contrairement à ses copines, elle peut rester chez ses parents avec son petit-copain. Elle s’intéresse aux beaux-arts et participe aux expositions de peintures et d’installations. Mais son caractère et ses goûts pour les hommes ne sont pas très cohérents : elle choisit des petits copains qui ne sont pas compatibles avec son univers. Elle tombe amoureuse de Volkan parce que son attitude macho l’attire, puis elle épouse Kubilay qui ne respecte ni les humains ni la nature. Cela donne l’impression d’une femme faible de caractère. Editrice de mode, elle met des habits colorés et originaux. Après les premières saisons elle commence à mettre en valeur ses longues jambes avec des shorts et des jupes très courts. Quand elle se marie avec Kubilay, elle met pendant une période des habits très chics et chers et les diamants qu'elle refusait de mettre avant.

Fatoş est le stéréotype de la femme fatale dans la série. Elle se présente comme une « femme d’amour ». Quand elle est énervée, c’est qu’elle n’est pas sortie avec des hommes depuis quelques semaines. Elle est la rédactrice en chef du magazine. Elle représente une féminité glorieuse, pulpeuse et voluptueuse. Elle accentue sa féminité avec des vêtements qui ne sont pas des créations comme ceux d’Aslı, mais qui dévoilent son corps. Elle met souvent des robes décolletées et courtes, et en plus elle est très maquillée.  Les hommes de tous les âges tombent très facilement sous son charme. Elle se maquille presqu’en permanence en discutant des affaires au travail. Mais très compétente dans son métier, elle est une femme indépendante et forte : personne n’ose critiquer sa manière d’être.

Le fait d’être riche a une place assez importante dans la série, plusieurs personnages aspirant à vivre luxueusement. Mais les gens riches sont assez critiqués, et définis comme étant le plus souvent des nouveaux riches sans finesse, parfois mafieux et pas très éduqués.

Dans la série la plupart des personnages sont aisés, mais il existe aussi les très riches. La famille de Selin est un bon exemple de ces nouveaux riches : le père, ancien vendeur de légumes aux halles, devenu un patron des médias, la mère qui va souvent à l’étranger pour subir ses opérations de chirurgie esthétique. Les deux filles sont très gâtées, l’ainée Selin, envoyée en Suisse pour faire ses études, rentrée sans diplômes en Turquie, est dépourvue de toute notion de culture. Selin passe son temps en faisant semblant de travailler dans le magazine de son père, aller en boites de nuit et faire des achats. Elle est satisfaite de sa vie et de sa famille, sa seule révolte d’adolescence a consisté à faire le mur pour faire des achats à Londres. Şahika est la fille de la 14ème plus riche famille de la Turquie. Elle et les principaux membres de sa famille sont poursuivis par les paparazzis. Ils vivent dans de grandes maisons au bord du Bosphore. Par contre, ils aiment afficher leurs richesses. Même si les jeunes font leurs études dans les pays occidentaux, ils ne sont pas assez cultivés. Par exemple Selin ne peut même pas parler correctement le turc, elle est jugée ignorante par Iffet et Tahsin Sutcuoglu. Kubilay est critiqué par sa femme pour ne pas s’intéresser au monde, Osman avoue qu’il n’a pas lu un seul livre depuis l’école primaire, il est mafieux. Sa cousine Şahika est très irrespectueuse, se moque de tout le monde et dit à Volkan qui veut être artiste/chanteur : « c’est rien un artiste, on l’appelle quand on veut, il vient amuser les gens ». Les nouveaux riches constituent ainsi une identité culturelle qu’on rencontre fréquemment en Turquie. L’identité « nouveau riche » constitue une identité culturelle peu appréciée dans Avrupa Yakası : les nouveaux riches sont émerveillés par leurs propres richesses et leurs pouvoirs, mais sont loin de toute appréciation de la culture, même s’ils achètent des antiquités et des œuvres d’art, ils le font seulement par accentuer leur appartenance à la haute bourgeoisie.  Ils croient pouvoir tout acheter avec leur argent : par exemple, une des expressions préférées de Şahika est « je te battrai avec mon argent ». Elle parle toujours à voix haute, autre signe de sa grossièreté provenant de sa richesse non-méritée. Elle n’a aucune notion de l’argent et de sa valeur. Şahika met des habits invraisemblables, à tel point que le neveu du concierge lui demande « tu es réelle ? ». Elle est le stéréotype des femmes riches qui manquent de goût et qui font parler d’elles avec leurs habits. Sa famille est dans le secteur de la construction, elle a des liens serrés avec la mafia. Les caractéristiques de la classe riche nous donnent une vision assez sarcastique et réaliste de la Turquie: cette classe est celle qui détient le pouvoir dans un environnement économique très libéral qui est celui de la Turquie et elle dirige toutes les industries dont celle des médias. Le destin des villes est dans leur main, car elle peut construire où elle veut, comme elle veut. Tandis que cette classe sans scrupules ne veille que sur ses propres intérêts, elle n'a ni le bon sens ni la culture qui lui permettrait d'agir pour le bien commun.

Il existe peu de personnages pauvres dans la série. Les garçons de bureau et les concierges sont les principaux personnages pauvres. Les pauvres, ou plutôt les personnes qui ne mènent pas une vie aisée, tels que les garçons de bureau, les serveurs dans le restaurant de la famille Sütçüoğlu, la famille du concierge ont des métiers qui consiste à servir les personnes aisées. Ils sont généralement d’origine anatolienne. Tant qu’ils ont un talent, une intelligence ou une beauté exceptionnelle,  ils sont admis au sein des gens de Nişantaşı. Şesu, l’homme a tout faire pendant la première et la deuxième saison, est un jeune homme venu de l’est d’Anatolie, sans avoir fait d’études. Mais il est au courant de tout, il est cultivé, intelligent, et réussi à séduire les jolies filles. Il aspire à être riche. Il finit d’ailleurs par devenir le responsable des relations publiques du restaurant-bar le plus branché d’Istanbul.  Şesu est le plus ambitieux de ces personnages, il affirme ainsi : « je suis  venu du fin fond de l’Anatolie (…). Ce n’est pas facile, mais vous verrez, un jour Istanbul s’agenouiller devant moi ». Il méprise ce qu’il appelle « les amours de grande ville, les amours de Sex and the City », alors qu’il a généralement des relations de courte durée. Parfois, il se sent exclu de son groupe d’amis et regrette « d’être assimilé ». Il se définit comme « un être humain différent qui a su unir le moderne et le rural en soi » et il participe à tous les festivals de films et de jazz dont le public est assez intellectuel en Turquie. Même s'il n'a pas fait d'études, il est beaucoup plus cultivé que les membres de la bourgeoisie qu’il côtoie. Tanrıverdi qui le remplace dans les saisons suivantes, est musicien,  Il est dédié au « rock anatolien » qui semble être pour lui le symbole de la bravoure, de la fierté, de la générosité et de l’honnêteté qui sont aussi des traits de son caractère. Il a toujours besoin d’argent mais la pauvreté ne constitue pas un problème pour lui. La famille du concierge vit dans la pauvreté, leur fille ainée qui réussit très bien ses études universitaires est leur seul espoir de s’en sortir. La fille du concierge avec sa beauté, sa culture et son intelligence réussit effectivement à séduire Sacit, le cousin d’Aslı, mais elle a du mal à se faire accepter par la famille Sütçüoğlu en raison de sa situation sociale. Tanrıverdi, malgré son accent anatolien, grâce a sa beauté sortira avec Fatoş, la femme sexy de vingt ans de son ainée. Mais aucune de ces relations n’aboutissent à une fin heureuse. Malgré la bonne foi des personnages, les classes sociales restent déterminantes.

Burhan qui est un des caractères principaux de la série peut être considéré comme un arriviste. Burhan n’est pas riche mais pas pauvre non plus. En tant que stéréotype négatif parfait, il est souvent ridiculisé. Il ne manque pas de scène où il est battu ou persécuté de différentes manières par les autres et les ajouts de rire qui accompagnent ces scènes tendent bien à montrer que le spectateur est censé trouver drôle ces actes de violence. Il est opportuniste, hypocrite, il voudrait appartenir à la classe des élites, être populaire, « être enfant de Nişantaşı », « descendant de Pacha ». Il se présente comme tel, mais d’abord à cause de son accent anatolien, ensuite à cause de sa manière d’être, il n’arrive à persuader personne. Dans un épisode filmé en partie en musical, les autres lui demandent de partir de Nişantaşı. Il représente ainsi tout ce qui ne doit pas appartenir à Nişantaşı : il n’est pas chic, pas fin, avare, opportuniste,  il n’a pas de goût, il essaie de plaire aux riches et d’humilier les pauvres. Dans un épisode, vexé par une remarque faite sur son accent anatolien, il dit « donc mon physique urbain et mon style d’habillement distingué ne vont pas avec le fait d’avaler certaines lettres ».  Son idéal est d’épouser une femme riche, en même temps il est sexuellement affamé. Il est quasiment détesté par ses collègues qui pensent qu’il « souille » Nişantaşı. Il vit dans un environnement où l'apparence, la façon de s'habiller importent : mais quoi qu'il fasse, il n'arrive à jamais s'habiller avec goût. Il met des costumes d'un marron ou vert assez laid qu'il orne avec des cravates aux motifs de dessins animés. Il n'est pas à la hauteur de ces ambitions, les femmes belles et riches ne s'intéressent pas à lui, parfois il les dégoûte même. Mais il se révèle indispensable au travail : sans lui, rien ne fonctionne.

La qualification « almancı » désigne les turcs immigrés en Allemagne mais le mot est un peu péjoratif : sa connotation suggère que ces turcs qui ont immigré en Allemagne après les années 1960 ont une appartenance culturelle confuse, ni turque ni allemande, et qu’en plus étant devenus relativement riches, ils sont devenus des « m’as-tu-vu » et grossiers.  Le demi-frère de Tahsin Sütçüoğlu vit avec sa femme turque et son fils en Allemagne. Il constitue un stéréotype assez négatif  d’« almancı ». En dépit de son aisance économique, il ne pense qu’à l’argent et essaie d’arnaquer tout le monde. Mettant toujours en avant sa fierté nationale, il se vante de ne connaitre aucun mot allemand et de vivre dans son univers turc en Allemagne. Mais quand ils se mettent à table pour le petit déjeuner, son fils et lui râlent de ne pas avoir des waffles et réclament de l’« apfelsaft ».

Mürüvvet, Makbule et Meryem sont les « jeunes filles traditionnelles » de la série. Mürüvvet est la candidate idéale de belle-fille d’İffet Sütçüoğlu. Elle fait des études universitaires, elle est très bonne ménagère et cuisinière, très gentille avec les personnes âgées. Elle a une manière de s’habiller assez classique avec son collier en perle, son chemisier ou pull sobre, sa jupe noire au niveau du genou. Et pourtant Mürüvvet pose dans les sites d’internet pornos et elle saisit toutes les occasions pour flirter avec les hommes ! Makbule, la cousine d’Aslı, attend son prince charmant tout en faisant la cuisine. Elle est très naïve, tombe amoureuse de Burhan, mais le cœur brisé, elle décide d’épouser un autre, « séduite par son attirance bestiale ». Makbule met les habits « démodés » (Şahika, considérée par les magazines people comme une icone de  mode, en la voyant croit qu’il y a une fête des années 1980). Elle porte des jupes larges qui descendent sous ses genoux, met des chaussons qui claquent quand elle marche, des blouses ornées de rubans et de perles. Elle agite toujours ses bracelets en or, symboles de richesse en Turquie dans les milieux traditionnels. Meryem est la jeune fille anatolienne riche promise à Osman. Faisant semblant d’être une vierge immaculée comme l’indique son prénom (l’équivalent de Marie), elle agit comme une geisha et tombe intentionnellement enceinte d’Osman. Elle se présente comme la jeune fille et la candidate de « mariée modèle », vertueuse, naïve, très fidèle aux traditions et très respectueuse vis-à-vis des hommes et des personnes plus âgées. Elle s’avère en fait être une vicieuse, une manipulatrice et une femme fatale.

Toutes les trois se vantent de leurs vertus, en méprisant les jeunes femmes modernes, alors qu’elles s’avèrent être beaucoup plus dévergondées qu’elles. Elles sont assez cruelles avec leurs rivales, mais très douces avec les hommes. Le conservatisme est souvent ridiculisé dans la série et ses défenseurs sont parfois hypocrites ou illogiques. Alors que les femmes modernes comme Aslı, Fatoş et Yaprak sont plus honnêtes et fières. Donc ces filles « traditionnelles » sont des stéréotypes négatifs dans cette série.

L’identité gay est rarement prise en compte dans la série bien qu’elle reflète souvent un milieu assez moderne et ouvert, comme l’univers de la mode et de l’art. Dans un épisode, la mère et le père Sütçüoğlu sont accompagnés jusqu’à chez eux par un transsexuel de leur connaissance et son chien. Le fait de l’avoir accepté comme un proche, prouve leur ouverture d’esprit, mais la mère ne peut quand-même pas s’empêcher de lui dire qu’il serait parfait s’il n’essayait pas de ressembler aux femmes.  Par contre, quand le transsexuel appelle son chien, elle dit « va avec maman ! » : elle accepte donc bien son identité sexuelle comme une évidence, même si elle ne l’approuve pas. Mais être gay est une situation peu désirée dans la série. Aucun des personnages n’a d’amis gays. Dans le dernier épisode, Makbule tombe amoureuse d’un chimiste avec qui elle partage ses centres d’intérêts, mais il se révèle être gay. L'identité gay est considérée comme amusante dans la série, mais les gays ne font pas partie de la communauté de ces personnages.

Ils sont aussi des éléments qui précisent les identités culturelles dans « Avrupa Yakası ». Dans la série en effet, la langue, les accents, le vocabulaire sont des signes d’identités culturelles, de statuts sociaux, de culture et d’intelligence. Les accents anatoliens sont déterminants : ils montrent l’origine géographique des personnages dans un univers où être stambouliote est fortement valorisé. Les contrastes entre les manières de parler donnent aussi une idée sur les identités culturelles. Dans un épisode, Fatoş aperçoit un beau jeune homme rockeur dans un café et, quand il vient dans la revue pour demander du travail, les spectateurs partagent son étonnement – et ses préjugés - devant son accent anatolien, comme si les beaux rockeurs ne pouvaient être que d’une grande ville. Mais même si les accents anatoliens sont des éléments d’amusement, cela ne signifie en rien que leurs propriétaires sont dépourvus de culture. Par exemple Şesu parle avec un accent anatolien, mais avec des mots et des expressions recherchés. Cela est conforme au personnage qui a immigré de l’est de l’Anatolie pour réussir à Istanbul et qui fait partie d’un groupe d’amis bourgeois et intellectuels. Les jeunes garçons de bureau qui travaillent dans le magazine, par leur intelligence et finesse, se montrent souvent supérieurs dans leurs comportements comparés à plusieurs personnages de la série.

Cem et ses parents parlent d’une manière très distinguée, sans argot ni gros mots et sans crier sauf quand ils s'énervent trop. Son père, à qui d’ailleurs Burhan a donné le surnom de "Mon Cher", utilise très souvent des mots français pour montrer qu'il a vécu dans sa jeunesse en France et en Belgique. Le père d'Aslı n'arrive jamais à le comprendre et Burhan dit tous les mots en français qu'il connait pour faire la "conversation" avec lui et montrer qu'il est lui aussi cultivé. Volkan et ses amis utilisent souvent l’argot : ils ne sont pas des gens éduqués et n'ont aucune intention de paraitre comme tels.

Selin, la fille du patron, qui a fait ses études en Suisse, montre son ignorance par sa manière de parler. Elle parle avec peu de vocabulaire, des expressions propres à la jeunesse riche mais sans culture, comme parlent aussi ses deux meilleures copines riches. La manière de parler de Selin et l'utilisation qu’elle fait de la langue turque a été d’ailleurs le sujet de plusieurs débats et articles de presse et académiques. La série a été notamment jugée coupable de « dégénérer » le turc et estimée être néfaste pour l'usage de la langue par les jeunes. Mais le public a bien aimé cet usage d’une langue drôle et inventive. La scénariste a avoué qu'elle n'était pas responsable de cette façon de parler et de ces expressions: c’est l'actrice qui jouait le rôle de Selin qui avait seulement proposé d'imiter les jeunes filles des quartiers riches !

Dans « Avrupa Yakası » la décoration intérieure est utilisée comme un signe référent du mode de vie et des revenus. En effet, tous les clichés possibles sont utilisés pour ces décors. Dans les habitations, ce qui est montré principalement est le salon, ce qui nous donne assez d'informations sur les familles et leurs statuts. Le salon, en tant que lieu d’intersection entre le privé et le public, est en effet un espace de présentation de soi à travers des objets et des relations entre les membres de la famille (Chevalier, 200: 115-117). Sa décoration est un marqueur identitaire fort.

Une grande partie de la série se passe dans l’appartement des Sütçüoğlu. Les gens s’y invitent assez facilement. La vitrine avec les dentelles et les cristaux se présente comme un lieu de l'exposition du bonheur et de la richesse de la famille. Le salon comprend des bibelots en forme d’animal, des porcelaines diverses, des meubles de couleur marron typiques du goût des classes moyennes turques, et des assiettes décoratives accrochées au mur. La petite bibliothèque en bois contient peu de livres, mais surtout des dentelles et des bibelots. Même la sonnette imitation du chant des canaries – qu’on retrouve dans tous les appartements de la classe moyenne turque - fait partie intégrante du décor. C’est un appartement de petit bourgeois aisé mais un peu traditionnel, toujours très bien rangé, avec ses objets en argents et ses meubles classiques en bois foncé. Sur le buffet, se trouvent les photos encadrées des membres de la famille, mettant en scène un petit historique familial. Il existe quelques tableaux sans beaucoup de valeur – la mère de Cem qui s'intéresse à la peinture, se moque en les voyant :"quels jolis tableaux, ils les ont peint eux-mêmes?".  La famille ne possède pas d’œuvres d’art, ni d’antiquités. Il s’agit d’une décoration assez traditionnelle et assez répandue dans les familles turques aisées. Le bois marron constitue un élément très important de cette décoration. Car en Turquie, traditionnellement, « les vrais meubles » sont en bois marron. Les couleurs claires sont considérées comme plus « légères » dans la décoration. Même si de nos jours la décoration minimaliste et les couleurs claires et les contrastes sont a la mode, cela reste une mode de décoration trop moderne. Chez les Sütçüoğlu, on sent la lourdeur des meubles, les vrais meubles non-démontables, qui reflètent une mode de vie bien établi et un peu traditionnel. Par contre dans la chambre d'Aslı la couleur blanche domine: elle est la seule vraie moderne de la famille. Tout est fait pour paraitre riche, d’une manière petite bourgeoise : toute cette décoration loin de la simplicité a pour effet de donner une grande importance au "paraitre".

L'appartement de la famille de Cem est décoré d’une manière simple et moderne avec les tableaux non-figuratifs et des sculptures, ce qui montre la culture de cette famille raffinée de diplomate. Il comprend une bibliothèque en métal simple, et des fauteuils confortables et modernes. Contrairement aux Sütçüoğlu, dans cet appartement, règnent les couleurs claires et un style minimaliste.  A part les œuvres d’art, on ne voit pas de signes de richesse dans l’appartement. Les meubles sont assez simples, et on peut reconnaître certains meubles et d’éléments de décoration d’Ikea qui s’installe en Turquie dans ces années-là. Chez les Onaran, qui ont pourtant deux enfants adultes, les photos de la famille ne sont pas présentées dans le salon.

Il est décoré comme un petit musée d’objets kitsch. La décoration kitsch pourrait être considérée comme un effort de la part des classes moyennes et populaires pour faire semblant de s’approprier certaines valeurs de la bourgeoisie qu’elles prennent comme modèle. Il ne s'agit pas d'un appartement bourgeois, mais seulement d’un appartement décoré comme un discours sur la petite bourgeoisie, qui veut paraitre bourgeois (Le Guern, 2007). Les horloges qui montrent l’heure des différents pays du monde: « voyons quelle heure il est à Tokyo » se dit-il. Son appartement est rempli d’objets kitsch qu’il affectionne, comme un faux oiseau dans la cage, deux grands portraits de lui-même, dont un en Mona Lisa avec une dentelle sur le cadre, un grand portrait d’un enfant qui pleure, assez connu en Turquie. Les murs sont peints en rouge, et sur les fauteuils colorés se trouvent des coussins qui portent une photo de Burhan entouré d’un cœur, autant de signes de son manque de goût. Son appartement nous en dit assez sur son caractère et sa classe sociale. Le fait de s’entourer d’objets dits « kitsch », au moins dans le cas de Burhan, témoigne assez d’une certaine insatisfaction de sa condition sociale et de l’hypocrisie implicite qui lui est liée.  

Il est décoré de tableaux en tissus bon marché, et se compose de divans qui servent de lits avec des couvertures en fleurs.  On peut sentir une certaine nostalgie de village et de campagne. On peut y observer quelques bibelots et de fausses fleurs, ainsi qu’un vieux magnétophone. On repère bien qu’il s’agit d’un appartement trop petit qui ne suffit pas à cette famille de cinq personnes. Il existe cependant une réelle volonté d’embellir le lieu d’habitation, mais pas de la même façon que les autres familles.

« Nous vivons à six dans cette pièce et on s’amuse beaucoup, tu vas adorer quand tu verras » dit Tanriverdi à Fatos avant de lui montrer son appartement. L’appartement a une seule pièce assez pauvre et simple. Il y a des posters des chanteurs sur les murs sales et abimés. Les habits par terre, une armoire en tissu. C’est un appartement de célibataire assez pauvre qui accueille ses copains parfois drogués et souvent alcoolisés et  même une souris. L’immeuble même est sale, froid et pauvre. Ce qui oblige Fatoş, petite copine plus âgée  de Tanrıverdi, à s’interroger sur leur relation, en montant les escaliers « puants ». Tout en se demandant si « un jour, ce garçon va déménager », elle remarque qu’ils n’ont rien en commun, « ni la situation économique, ni leurs passés, ni leurs goûts ». Les appartements et leur décoration sont donc bien des porteurs de sens qui déterminent clairement les identités culturelles dans cette série.

De même, Şahika aussi s’interroge sur sa relation avec Volkan quand elle monte les escaliers de son immeuble en affirmant que, même dans sa maison,  « il existe un ascenseur, alors que dans cet immeuble il n’y en a pas ! ». Elle se demande si « les paramètres économiques » constitueraient un problème dans sa relation et si elle devrait se séparer.

Dans « Avrupa Yakası » il existe plusieurs types de familles, mais la famille principale est la famille Sütçüoğlu, qui ressemble probablement plus ou moins aux familles des spectateurs de la série. Il s’agit une famille bourgeoise, à la fois moderne et traditionnelle, aisée mais pas très riche. Le père aimant se croit autoritaire, la mère est une parfaite ménagère, ordonnée et nerveuse.  La famille accueille dans son foyer assez souvent plusieurs invités, les amis des enfants, les voisins s’y invitent sans problèmes.

Dans la plupart des cas les relations familiales dans la série sont assez traditionnelles. Mais l’opposition conservatisme/modernisme est fortement accentuée dans la série et prouve que ces termes, dans la bourgeoisie turque, sont pleins de contradictions. Tahsin, le père d’Aslı est suffisamment moderne pour envoyer sa fille à New York pour faire ses études, tandis qu’une fois rentrée, elle est contrainte de se soumettre à une ligne de conduite plutôt conservatrice, qui l’oblige à dissimuler qu’elle a un petit copain. Même après son divorce, son père essaie de contrôler sa vie amoureuse. Le père a une autorité importante, mais cela n’empêche pas les autres membres de la famille de faire ce qu’ils veulent en mentant et en lui cachant certaines choses. Le fils a le droit de sortir le soir, de fréquenter les filles, tandis que sa sœur qui a presque 30 ans doit trouver un prétexte en relation avec son travail si elle veut sortir le soir. La mère veut marier sa fille, elle n’approuve jamais les petites copines de son fils - «son petit oiseau ». Son fils qui vit des relations avec des filles libérées, essaie, quant à lui, de contrôler sa sœur avec laquelle il est toujours en conflit. Brun et gros, n’ayant pas de diplôme universitaire, il est le contraire de sa sœur et loin d’une image moderne et occidentale. Aslı présente le coté plus moderne de la famille. Blonde et élancée, même son apparence est  assez européenne. Elle est avide de nouveautés, mais quand son petit copain lui suggère une relation sexuelle, elle est choquée : « on est ensemble que depuis un mois. Tu te crois à New York, toi ! ». Aslı est la plus cultivée de la famille et a peu de rapport avec la culture populaire. Aslı veut sortir avec Cem, mais à cause de sa famille qui l’empêche de sortir le soir, elle n’a pas de temps de le voir et de poursuivre une relation avec lui. Pour sa famille en effet, si elle a une relation, elle doit se marier, mais quand elle annonce sa décision de se marier, on lui demande « qu’est-ce que tu as vécu avec lui pour décider de l’épouser ? ».

Malgré la pression que les parents font subir à leurs enfants, les Sütçüoğlu constituent une famille aimante, prête à accueillir et à affectionner presque  tout le monde. Les liens familiaux sont assez serrés, la famille se retrouve toujours autour de la télévision et autour d’un petit-déjeuner ou un diner copieux. Selon Jean Jacques Boutaud la table est un lieu de partage (2005: 34) et dans la famille, la table offre une unité de temps et de lieu. On s’attable à heure fixe et on ne quitte pas la table avant la fin du repas. Globalement ces heures de repas sont une occasion de se retrouver, elles procurent un plaisir et permettent de parler aux membres de la famille des choses banales de leur journée (Boutaud : 04.2010). De même, dans la famille Sütçüoğlu, à l’inverse de ce qui se passe dans les autres familles de la série, les heures de repas sont fixes. La famille se retrouve autour d’une table bien garnie avec plein de plats bien présentés même au petit-déjeuner. La place que prennent à table les différents membres de la famille a aussi une valeur symbolique (Boutaud, 2005: 49). Le père préside la table, avec la mère à sa droite, sa fille à sa gauche, le frère à coté de sa sœur et on parle des voisins, des amis. Cela donne au frère et à la sœur le loisir de se disputer un peu. Dans « Avrupa Yakası », il n’y a que chez les Sütçüoğlu qu’on assiste à des scènes de repas.

La famille Onaran est, comme on l’a compris, très moderne : c’est une famille de diplomates, qui a longtemps vécu en Europe. Ils écoutent de la musique classique, suivent les activités artistiques et culturelles, et pratiquent des sports coûteux comme la voile. Le père Bülent, le diplomate, est un homme à femmes, et par conséquent sa relation avec sa femme est assez tendue. Sa femme, la mère de Cem, tout comme la mère des Sütçüoğlu, veille sur son fils qui a plus de 30 ans en exagérant ses problèmes de santé et en essayant toujours de le protéger, surtout de sa belle-fille et de sa famille ! Le père lit « Le Figaro », sait à la fois se montrer comme un « homme de salon » et séduire de jolies femmes La famille Onaran a en apparence des liens faibles. Le père a souvent des maitresses et il commence à faire la cour dès qu’il voit une jolie femme. En conséquence, il y a toujours des problèmes entre lui et sa femme. Ses relations avec son fils sont loin d’être conventionnelles, mais il prouve son affection paternelle en lui présentant de jolies filles ou en envoyant chez lui des « fausses infirmières » quand il est malade. Par contre, sa femme derrière son apparence européenne et moderne, reste assez traditionnelle. Elle incarne plusieurs clichés qu’on accorde aux belles-mères et aux femmes riches. Elle voudrait que sa belle fille l’appelle « maman », elle ne supporte pas que son fils tombe amoureux d’une fille, et de toutes façons, Aslı ne serait jamais à la hauteur de son fils, à la moindre maladie de Cem son univers assombrit. Elle accuse Aslı et sa mère de tous les problèmes du jeune couple.

Chez les Onaran les repas et la table ne semblent pas avoir une grande importance, contrairement aux Sütçüoğlu. Ils n’invitent pas les autres pour le diner ou pour le déjeuner, mais seulement pour « un café » - comme s’en plaint İffet Sütçüoğlu -.Par contre on les voit assez souvent prendre un apéritif chez eux. Ils sortent assez souvent et préfèrent manger au restaurant. Ce que suggère implicitement qu’il ne s’agit pas d’une famille turque idéale. Ils sont loin de suivre les traditions turques, Quand la famille d’Aslı revendique que la famille de Cem vienne demander la main de leur fille, son père proteste car il n’aime pas ces traditions.

De cette famille nous ne connaissons que le patron du magazine Saadettin et sa fille Selin. On ne voit jamais la mère et seulement une fois la fille cadette. Le père et la mère ont une relation assez conflictuelle, le père a des maitresses, « comme dans chaque famille » selon Selin. Même si le père gâte beaucoup ses filles, nous comprenons que les relations familiales ne sont pas très chaleureuses. La mère ne s’occupe pas de ses enfants, elle ne vient même pas à la noce de Selin. Un jour de fête religieuse, alors que tout le monde est avec sa famille, Selin essaie de voir sa mère et son père, mais tous les deux sont partis chacun de leur coté. Très triste, elle va alors chez les Sütçüoğlu, ce qui nous suggère qu'un peu de tradition ne fait du mal à personne !

Elle est la 14ème famille la plus riche de la Turquie. D’origine anatolienne, elle est assez conservatrice. Les membres de cette famille se sentent supérieurs aux autres grâce à leur richesse.  Les femmes célibataires de la famille sont surveillées par les hommes de la famille et ni les petits copains, ni les petites copines des jeunes de la famille ne trouvent grâce aux yeux des plus âgés. Quand le fils de la famille commence à fréquenter Aslı, les femmes Koçarslanlı se mettent à critiquer le fait qu’elle soit divorcée et que sa famille n’est pas assez riche. Ils habitent dans une très grande maison au bord du Bosphore où ils donnent des somptueuses réceptions. La famille de Şahika fait une grande pression sur son petit copain pour qu’il l’épouse, mais quand la famille se rend compte qu’il est fou amoureux d’elle, elle empêche Şahika de le voir sous prétexte qu’« il n’est pas à sa hauteur ».

C’est la famille du concierge, pauvre et d’origine rurale. Le père et le frère essaient de contrôler les deux filles pour qu'elles ne fréquentent pas les garçons. Le père est un homme fier, fidèle à ses traditions. Quand le petit copain de sa fille cadette veut leur rendre visite pour se présenter, mais non pour lui demander la main, le père proteste en disant « si vous voulez, fêtons Halloween aussi !». On voit bien que cette famille fait partie d’une classe sociale « entre les deux ». Elle vit dans un environnement riche et bourgeois, dont la manière de vie des gens leur fait envie, surtout aux jeunes membres de la famille. Mais elle n’est acceptée dans cet environnement qu’en tant que « serviteur ». La fille ainée, même si elle réussit ses études universitaires avec beaucoup de succès, se sent obligée de mentir sur sa famille pour faire partie de cet environnement : elle se présente en tant que fille d’un député.

La pression de la famille a donc une place importante dans la série. La famille apparait généralement comme une structure sur qui ses membres peuvent compter, mais qui, en même temps, met quelques obstacles devant le bonheur des enfants. Chaque relation amoureuse est d’abord considérée, critiquée et parfois empêchée par la famille. La famille s’oppose à l’individu en l’empêchant de vivre sa vie. Donc la famille avec son conservatisme est pleine de contradictions. L’individu qui mène un combat sans répit contre la famille, a souvent raison dans « Avrupa Yakası ».  

Si « Avrupa Yakası » est une sitcom qui se moque des programmes de télévision et de la culture populaire, elle reflète aussi l’univers du point de vue des « turcs blancs ». Le fait d’être urbain est une valeur importante dans la série et constitue un vrai marqueur identitaire. S’il existe bien différentes sortes d’urbanité,  cette urbanité, dans la série, signifie clairement « être stambouliote » et habiter les bons quartiers. Les turcs, surtout ceux qui habitent à Istanbul peuvent y retrouver la plupart des identités culturelles qu’ils rencontrent dans la vie quotidienne. Même si la série est focalisée sur le mode de vie de la bourgeoisie de Nişantaşı, elle traite non seulement des identités culturelles des riches et des « turcs blancs » dont elle se moque abondamment, mais aussi de celles des pauvres venus d’Anatolie, des immigrés turcs en Allemagne ou des arrivistes hypocrites qui essaient sans grand succès de faire partie de la bourgeoisie de Nişantaşı. Nous pouvons distinguer les marqueurs des identités culturelles tels que les lieux, les habitations, les caractères des personnages, leur façon de s’habiller, leur utilisation de la langue. Les relations familiales notamment mettent en évidence les contradictions auxquelles une grande partie de la société turque fait face : la tradition et la modernité, l’individu et la famille (ou la société), la culture et la richesse. Même dans les cercles sociaux qui se disent « modernes », les traditions et les conservatismes mènent à prendre des décisions cruciales : l’individu qui voudrait agir pour son bonheur, est souvent empêché, dans sa quête, par sa famille tendre et aimante. Etre cultivé et civilisé sont aussi des qualités valorisées et apparaissent comme autant de marqueurs identitaires : les nouveaux riches qui détiennent le pouvoir économique, médiatique et politique en sont clairement, dans la série, dépourvus. La série met ainsi en scène ces identités culturelles et les contradictions qu’elles créent ou auxquelles elles sont soumises.  

En même temps, les sujets traités dans « Avrupa Yakası » renvoient à une réalité vécue par les spectateurs, même s’ils n’en sont pas une pure traduction. C'est une série qui est considérée par plusieurs comme une série culte, la meilleure sitcom de la Turquie. Même si elle traite les sujets d'une manière assez superficielle et peu naturelle, mais nous pouvons supposer que la plupart des spectateurs se retrouvent dans la série. En effet, on peut prétendre qu'elle reflète bien au moins une partie de la société turque car la Turquie elle-même peut être considérée "comme un vaudeville au casting très large" (Kozanoglu, 1995: 12).

BALI N. Rifat, Tarz-i Hayattan Life Style'a, Iletisim yayinlari, Istanbul, 2002

BOUTAUD Jean-Jacques, Le sens gourmand, 2005, Jean-Paul Rocher, Paris.

CHEVALIER Sophie « Intérieurs domestiques urbains en France et en Angleterre »,  Horizontes Antropológicos, Université de Franche-Comté –, Porto Alegre, ano 6, n. 13, p. 113-1252000

Odile LE GUERN «Kitsch, ça le fait !», Actes Sémiotiques [En ligne]. 2007. Disponible sur : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/3292>

KARABIYIK Sema, Turk'un dizi ile imtihani, Profil, Istanbul, 2014.

KOZANOGLU Can, Pop Çağı Ateşi, Iletisim, Istanbul, 1995.

MAIGRET Eric, SOULEZ Guillaume, « Les nouveaux territoires de la série télévisée », Médiamorphoses, n.3, INA, Bry-sur-Marne, 2007

STAFFORD Roy, “TV Sitcoms and Gender”, Notes to support Pictureville Event www.mediaculture-online.de, 2004.

Bugün,"Hangi dizi kaç paraya mal oluyor?", 07.11.2008.

Habertürk, "Kurtlar Vadisi bütçede de birinci", 07.11.2008. 

http://www.haber7.com/medya/haber/347967-turk-aile-yapisina-zararli-tv-dizileri 02.11.2008.

http://www.haberaktuel.com/toplumsal-yasami-riske-sokan-karakterler-haberi-153473.html, 29.09.2008

http://www.timeturk.com/tr/2008/09/29/makbule-turk-ailesini-tehdit-ediyor.html 29.09.2008

sicakgundem.com. "Avrupa Yakası tam 80 kez 'bip'lendi !". 14.11.2008.

http://cadi.lecolededesign.com/2010/04/%C2%AB-le-repas-reste-un-moment-extremement-intense-de-cristallisation-de-limaginaire-familial-%C2%BB .





Pour citer cet article


YÜCEL Halime. Les identités culturelles dans la série turque Avrupa Yakası : “le côté européen”. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 14. La construction des identités culturelles dans les séries télévisées, 12 février 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4377. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378