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14. La construction des identités culturelles dans les séries télévisées

Article
Publié : 15 février 2015

Jeux de contrastes de l’ethos dans les séries burkinabè. De l’écriture de la tension à la lecture de l’a-tension


Mahamadou Lamine OUÉDRAOGO

Résumé

Les séries télévisées burkinabe se démarquent des productions d’ailleurs en ce qu’elles sont centrées sur l’espace culturel du Burkina. L’écriture filmique est celle d’une esthétisation du contraste, eu égard aux interactions entre les valeurs sociales en présence. La sémantique discursive, qui tient à l’opposition Autre/Soi, décrit comment l’identité du Soi se forge au contact de l’Autre. Ethos hybride et « ethos de l’hybride » sont les déclinaisons de l’ethos discursif construit à travers ces séries. Mais au-delà de la tension des contrastes, il subsiste une attention du regard auquel les réalisateurs invitent les téléspectateurs. Commissariat de Tampy (Missa Hébié) ; L’As du lycée (Missa Hébié) ; Trois hommes, un village (Idrissa Ouédraogo et Issa Traoré de Brahima) ; Trois femmes, un village (Aminata Diallo/Glez, Issa Traoré de Brahima et Abdoulaye Dao) ; Affaires publiques (R.T.B.) visent à l’édification d’une culture de l’« a-tension » comme forme d’identité nationale. Le parcours « a-tensif » fixe ainsi la jonction de la fiction à la réalité, de l’intelligible au sensible.

Abstract

Burkinabe television series distance from productions besides in the fact that they are centered on the cultural area of Burkina Faso. The film writing is that of an aestheticisation of contrast, in consideration of the interactions between social values involved. The discursive semanticswhich is due to the opposition Other / Selfdescribe how the identity of the Self builds up itself in the contact of Other one. Hybrid ethos and "ethos of the hybrid" are the declensions of the discursive ethos built through these television series. But beyond the tension of contrasts, there is a focus of the look to which the film directors invite the televiewers. Commissariat de Tampy (Missa Hébié) ; L’As du lycée (Missa Hébié) ; Trois hommes, un village (Idrissa Ouédraogo and Issa Traoré de Brahima) ; Trois femmes, un village (Aminata Diallo/Glez, Issa Traoré de Brahima and Abdoulaye Dao) ; Affaires publiques (R.T.B.) aim at the edification of a culture of "a-tensionas form of national identity. The "a-tensive" course sets the junction of the fiction to reality, of the intelligible to the sensible.


Table des matières

Texte intégral

L’écart du cinéma africain par rapport aux normes occidentale et orientale commande une critique centrée sur les canons esthétiques artistiques africains qui absorbent les valeurs culturelles des sociétés indexées afin de les traduire en poétique filmique. La critique cinématographique africaine ainsi considérée opère à partir de l’environnement socio-culturel qui l’individualise. Au Burkina Faso, les séries télévisées entrent dans cette veine. La réalité est ainsi mise au service de la fiction par diverses stratégies. Le discours, niveau d’analyse qui intéresse notre propos, est articulé d’après des schèmes relevant de l’ethos, du logos, du pathos. L’ethos discursif en tant que composante de l’analyse du discours est une piste permettant l’exploration de l’ancrage culturel dans les séries burkinabè. La présente réflexion se propose donc d’examiner le mode de construction de l’ethos et de montrer comment la tension due aux contrastes caractéristiques de l’écriture filmique débouche sur l’a-tension1 comme forme d’identité nationale. Le corpus se compose des séries télévisées2 suivantes : Commissariat de Tampy de Missa Hébié (saisons 1, 2 et 3) ; L’As du lycée de Missa Hébié ; Trois hommes, un village de Idrissa Ouédraogo et Issa Traoré de Brahima ; Trois femmes, un village3 de Aminata Diallo/Glez, Issa Traoré de Brahima et Abdoulaye Dao et les trois saisons de Affaires publiques4 (série réalisée par la Radiodiffusion télévision du Burkina). C.T. est une série policière qui raconte l’ambiance qui règne au commissariat de police de Tampy et les aventures des inspecteurs Mouna et Rock. A.L. nous plonge dans la vie familiale et scolaire de deux camarades de classe (Ismaël et Fanny), le premier fils de l’employé du père de la seconde. T.H.V. nous fait vivre l’atmosphère à Kikidéni où le chef de village, le curé et Ladji vivent en symbiose nonobstant quelques couacs qui prennent racines dans leurs différences. T.F.V. relate la vie à Kikidéni à travers trois femmes. Il s’agit de Téné (première épouse de Ladji), Marie (deuxième épouse) et Laetitia l’institutrice. Dans A.P., il est question des problèmes de l’administration et des difficultés rencontrées par Pousbila dans la nouvelle gouvernance qu’il veut instaurer à la Direction générale de l’administration et des finances de l’État (DGAFE).

L’analyse consistera à explorer chaque série individuellement avant de voir comment ces productions participent d’une même structure sémantique. Mais avant toute chose, il conviendrait d’apporter quelque éclairage sur les notions de série télévisée, d’ethos et d’hybridité.

La série en tant que genre filmique est une mise en série de courts métrages. Les séries « racontent des récits fermés (avec un début et une fin), qui se déroulent dans une diégèse dont les postulats sont donnés une fois pour toutes ». (Ablali et Ducard 2009 : 197). Elles se distinguent ainsi des feuilletons dont la caractéristique est que « les héros gardent la mémoire de ce qu’ils ont vécu ». (Ablali et Ducard 2009 : 198).

Au regard de la polyphonie caractéristique de l’énonciation télévisuelle, nous pouvons déterminer à l’ethos discursif de la série télévisée deux énonciateurs : le réalisateur de la série et la chaîne responsable des programmes. Au premier (énonciateur-réalisateur) correspond l’ethos hybride et au second (énonciateur-chaîne) est associé l’ethos de l’hybride.

L’ethos discursif, à distinguer de l’ethos préalable ou prédiscursif (Amossy 1999), en tant qu’il désigne « l’image de soi que l’orateur construit dans son discours pour assurer l’efficacité de son dire » (Amossy 2012 : 82), se positionne comme une importante composante de l’analyse du discours. Il est diffus dans le discours :

« Ce que l’orateur prétend être, il le donne à entendre et à voir : il ne dit pas qu’il est simple et honnête, il le montre à travers sa manière de s’exprimer. L’ethos est ainsi attaché à l’exercice de la parole, au rôle qui correspond à son discours, et non à l’individu "réel", appréhendé indépendamment de sa prestation oratoire » (Maingueneau 1993 : 138).

L’analyse de l’ethos se fonde sur une méthodologie variable :

« Pour Aristote, l’ethos se rapporte uniquement à l’instance d’énonciation à l’intérieur du discours, mais il en sera autrement pour d’autres traditions comme celle de la rhétorique classique où l’ethos concerne la personne même de l’orateur, dépendant à la fois du statut social et des mœurs de ce dernier, se situant donc en dehors des limites du discours. Aujourd’hui, la pertinence de la notion déborde le strict domaine de l’éloquence et se trouve associée à divers champs disciplinaires tels que la linguistique de l’énonciation, l’analyse du discours, la rhétorique contemporaine, la sociologie des champs. » (Clément 2008 : 1-2)

Plusieurs ethos peuvent être en présence dans une même énonciation, l’on parle alors d’ethos hybrides : « Mais on rencontre également des phénomènes d’ethos hybrides, c’est-à-dire qui mêlent plusieurs ethos dans une même énonciation. »  (Maingueneau 2012 : 94). Dans le corpus considéré, l’ethos discursif est un ethos référentiel (Perrin 2009) : il renvoie à un être au monde. La mise en scène de l’ethos se fait à partir du caractère et de la corporalité (Maingueneau 2012). Ainsi, C.T. met en discours deux ethos concurrents : l’être exemplaire et l’être blâmable. Le premier manifeste les caractères du professionnalisme, du leadership, de la loyauté, de la discrétion et de la justice. La corporalité du professionnalisme est rendue par l’inspectrice Mouna, l’inspecteur Rock et le commissaire. Le leadership revient au commissaire, avec le sens du management qui le caractérise et les résultats satisfaisants auxquels il est toujours parvenu. Les policiers, les peines et les interventions (opérations de terrain) donnent corps à la loyauté, valeur cardinale prônée par la série. C’est dans cette optique que s’inscrit la prise de parole du commissaire à la fin de chaque épisode pour appeler au respect de la loi et rappeler les sanctions encourues en cas de non-observance de cette dernière. Le deuxième ethos est une critique d’un ensemble de caractères constatés dans la société burkinabè. Il s’agit de la bouffonnerie et l’alcoolisme de l’agent Oyou qui tend à ternir l’image des forces de défense et de sécurité connues pour leur sens de la veille et de la rigueur. L’indiscrétion est indexée à travers Chocho (tenancier de la cafétéria située à l’entrée du commissariat) qui s’immisce dans la vie du commissariat et qui s’invite parfois dans des dossiers criminels. Le donjuanisme est souligné par les attitudes de l’inspecteur Rock et de l’agent Jacquou (particulièrement intéressé par les jeunes marchandes ambulantes). Brigadier, lui, est connu pour être superstitieux. Les délinquants, bandits et autres fauteurs de troubles illustrent au fil des épisodes la criminalité. C.T. fait la promotion de l’ethos positif tout en critiquant l’ethos négatif.

 La deuxième série, A.L., se construit autour de l’exemplarité et de l’orgueil comme ethos. En effet, la série indique un mode de caractères propres à l’édification d’une société harmonieuse. Il s’agit de valeurs que développe l’école en tant qu’institution d’éducation : l’intelligence, l’amitié, l’amabilité, la modestie et la camaraderie. À ce propos, les éléments de corporalité sont respectivement : Ismaël ; Ismaël et Fanny ; le père de Fanny ; la famille d’Ismaël ; et les élèves du lycée. L’orgueil, ethos décriée, renferme le snobisme (par l’attitude de Clémence et de ses amies) et l’hostilité (à travers Joe et Clémence).

T.H.V. et T.F.V5. reposent sur l’opposition spirituel / social. Les deux séries articulent ethos spirituel et ethos social. Elles mettent en scène la cohabitation du spirituel et du social. Ainsi, l’islam, le christianisme et l’animisme sont confrontés dans le vécu quotidien à travers les figures de Ladji, du curé et du chef. Les croyances ne sont cependant pas un obstacle à la cohésion sociale dans la mesure où l’amitié (Ladji, le curé, le chef), la complicité entre les femmes, le féminisme de Marie et de Laeticia, le célibat (le curé), la monogamie (le chef) et la polygamie (Ladji) rythment la vie à Kikidéni.

D’A.P., il se dégage les ethos de l’intégrité et du blâmable. L’un se construit autour de la serviabilité, de la responsabilité, de la sobriété et de la probité pendant que l’autre explore la calomnie, l’espionnage, la malhonnêteté, le snobisme, la manipulation et l’indiscrétion. L’intégrité est figurativisée par Pousbila (actuel directeur général) qui se présente comme un modèle que son entourage combat malheureusement.

Les tableaux synoptiques ci-dessous présentent le mode de fonctionnement de la scénographie dans ces séries télévisées.

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Les ethos hybrides actualisent des contrastes qui se manifestent dans les séries par des rapports conflictuels entre certains acteurs dont les positionnements axiologiques sont différents.  C’est le cas de D.G. Pousbila (sobre) et de son épouse Alima disco (connue pour son snbisme) dans A.P. ou de l’inspecteur Rock et de l’inspectrice Mouna (l’un donjuan et l’autre très discrète dans sa vie sentimentale) dans C.T. ou encore du père de Fanny (très aimable) et de son épouse Clémence (orgueilleuse) dans A.L. De telles situations entraînent des conflits. Ainsi, l’autorité du père de Fanny est mis à mal par l’attitude extravagante de son épouse (A.L.). Alima disco tend à être un obstacle à la réussite de la mission de Pousbila tant ses actes et prises de position s’écartent de l’idéal de son époux (A.P.). Dans C.T., la tension est palpable entre les deux inspecteurs chaque fois que Rock, toujours éconduit, fait des avances à Mouna ou à toute autre jeune fille en présence de sa collègue.

Quant à l’ethos de l’hybride, nous l’entendons comme un ethos qui rend compte du métissage :

« L’hybridité de l’être se (res)sent […] dans l’écriture cinématographique, par la récurrence de figures traduisant la coexistence de deux mondes, la cohabitation de deux univers axiologiques. » (Ouédraogo 2014 : 9).

Au contraire de l’ethos hybride qui rend compte de l’interdiscours, l’ethos de l’hybride est la mise en discours d’une réalité extradiscursive. Dans les séries télévisées, l’être est un métis culturel qui s’actualise selon l’axe sémantique /tradition/ vs /modernité/. Le métissage culturel met en scène les valeurs culturelles en contact. Dans T.H.V. et T.F.V., le dialogue interreligieux est pointé par l’ambiance qui règne à Kikidéni. En effet, les relations entre le curé, Ladji et le chef sont le témoignage de l’hybridité de l’énonciateur : un syncrétique. Ce dernier procède à une fusion des croyances religieuses pour faire émerger un sujet spirituel dans lequel se retrouvent chaque acteur et chaque co-énonciateur (Mainguenau 2012). La série policière C.T. jette un regard critique sur un discours social qui juge la femme incompétente pour certaines professions qualifiées de masculines et inaptes à certaines activités. À la femme légère, l’on oppose de fait une Mouna qui se garde de mêler sentimentalisme et professionnalisme. Dans le même temps, l’agent Oyou et Chocho se disputent le cœur de Poupette, la policière au standard. La série affiche ainsi un sujet bi-sexué6 qui considère le machisme (attitude de Rock, autorité, martialité) et le féminisme (présence de policières, égalité entre Rock et Mouna).  A.L. met en avant l’ethos de l’espace scolaire égalitaire comme forme d’hybridité. Cette hybridité se manifeste avec l’école qui voit la levée des barrières sociales. Le fils du gardien et la fille du patron, camarades de classe, sont de bons amis. La performance scolaire d’Ismaël transcende les stéréotypes liés aux classes sociales, et qui considèrent que les élèves issus des familles modestes (milieux pauvres en stimulations) ont du mal à exceller à l’école comparativement aux élèves dont les parents sont nantis et qui bénéficieraient de meilleures conditions de vie et d’études.

La construction de l’ethos hybride et de l’ethos de l’hybride, tous deux fondés sur l’imaginaire social, les stéréotypes et les modèles culturels (Amossy 2012), opère de la façon qui suit. L’ethos hybride résulte de la mise en discours des valeurs sociales. La coexistence des valeurs dans la société est en corrélation avec la coopération des ethos, chaque ethos étant la composante discursive d’une valeur. L’ethos de l’hybride consiste par contre en l’association des valeurs sociales pour faire émerger du discours un ethos fusionnel qui conserve les caractéristiques des valeurs sociales originelles. La figure ci-après l’illustre.

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En clair, les séries télévisées mettent en scène un être tiraillé entre les valeurs traditionnelles et les mutations dues à la modernité : « L’entre-deux-cultures de l’ethos est le témoignage de son métissage. » (Ouédraogo 2014 : 3). L’énonciateur, en mettant en images son métissage invite le co-énonciateur à une prise de conscience sur son propre état de métis. Cette invite est incorporée dans la scénographique filmique par une tension. Diffusées sur des chaînes comme la R.T.B., A+ et TV5 Monde + Afrique, chaînes dont les programmes sont destinés principalement au public africain, ces séries fonctionnent avec un énonciateur-chaîne qui vise à communiquer sur le métissage culturel.

Culture et tension

Les contrastes liés à la construction de l’ethos illustrent une tension dans l’écriture filmique. De facto, la culture se définit à partir de deux figures-clés et de deux formes : l’Autre et Soi d’une part, et l’affirmation et la négation d’autre part. Selon les combinaisons ou formules actualisées, six motifs sont déductibles :

1-/Métissage/ = [/Autre/ + /Soi/]

2-/Égarement/ = [/Non-soi/ + /Non-autre/]

3-/Réclusion/ = [/Soi/ + /Non-autre/]

4-/Assimilation/ = [/Autre/ + /Non-soi/]

5-/Enracinement/ = [/Métissage/ + /Réclusion/]

6-/Déracinement/ = [/Égarement/ + /Assimilation/]

Le modèle indique une tension de nature culturelle qui peut être schématisée d’après le carré sémiotique.

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Les séries télévisées du corpus se positionnent sur les composantes /Métissage/ et /Enracinement +/. Elles fixent ainsi une volonté de vivre ensemble : c’est le métissage culturel. L’enracinement dont il est question ici est de type inclusif car associant l’Autre à Soi. Il s’agit précisément de rester Soi en s’ouvrant à l’Autre qui est un autre Soi.

Quoique mettant en garde contre l’égarement et l’assimilation (qui sont les deux formes du déracinement), les séries sont le lieu d’une tension manifestée par les jeux de contrastes. Cette tension résout par l’écriture filmique les rapports conflictuels qu’aurait induit le face à face des cultures. Il en résulte que la lecture est une opération a-tensive qui participe de la construction d’une identité nationale. De cette façon, la tension culturelle est sublimée à travers la fiction pour permettre à la réalité de traduire un climat social apaisé. L’écriture (domaine de l’intelligible et de la fiction) constitue un axe sémantique avec la lecture (domaine du sensible et de la réalité). L’axe subcontraire se compose de la non-lecture et de la non-écriture qui relèvent respectivement des domaines du non-intelligible et de la non-fiction d’une part, et de ceux du non-sensible et de la non-réalité d’autre part. Cette structure met en exergue les deux deixis autour desquels se construit la sémantique des séries télévisées. En effet, pendant que la deixis « jeux de contrastes », lieu de manifestation de la tension, décrit les opérations d’écriture et de non-lecture ; l’autre deixis (« identité nationale ») opérant à partir de l’a-tension, rend compte des opérations de lecture et de non-écriture. Le carré sémiotique ci-après donne à voir ces relations.

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Le cinéma présente un monde construit, connoté (Casetti 1999). La série télévisée ne déroge pas à la règle. Elle est donc un lieu de projection des représentations sociales sur l’état réel et l’état rêvé des choses (Fairclough 2005) : « […] la télévision représente un accompagnement "réaliste" de la réalité sociale » (Esquenazi 2003 : 90). Il apparaît donc que l’ethos discursif, vu sous l’angle de la sémiotique tensive, se construit au contact de l’énonciateur (le réalisateur) et du co-énonciateur (le téléspectateur). Le rapport de l’intensité à l’extensité permet de décrire le mode de variation des contrastes dans la fiction en fonction de la cohésion sociale telle que vécue dans la réalité. Le spectre (ethos discursif) qui se dresse est un tracé de la corrélation directe car à l’augmentation des contrastes, correspond l’augmentation de la cohésion sociale ; il renvoie au schéma de l’amplification. Cela donne à voir que l’écriture des contrastes vise à consolider le sentiment d’appartenance à la société. Dit autrement, c’est en mettant en fiction des situations conflictuelles, de tension, que l’on parvient à édifier une société harmonieuse. La fiction se présente alors comme un exutoire où la catharsis participe à l’exotisme des acteurs. La série télévisée, de ce point de vue, remplit une fonction psychanalytique essentielle à la survie de la société et à la conscience de soi.  L’ethos discursif fixe donc les conditions de l’équilibre social.

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Conclusion

La construction de l’ethos discursif dans les séries télévisées burkinabè ressortit à une esthétique du contraste qui rappelle la poétique des équivalences (Jakobson 1970, 1973). L’analyse du discours filmique révèle une opposition entre structures de l’ethos. La coexistence de plusieurs ethos et le caractère métis de l’être sont les deux modes d’actualisation de l’hybridité. Toutes deux donnent à voir une écriture de la tension. Cette dernière qui rend raison de la stratégie d’écriture des réalisateurs veut être convertie par l’énonciateur, pour les co-énonciateurs, en ce qu’il conviendrait d’appeler une a-tension ; celle-ci étant symbolique de l’harmonie et de la cohésion sociale. Les réalisateurs font acte d’exorcisme en peignant les contradictions internes d’une société pour dépeindre les conditions d’une harmonie. Les coénonciateurs (Mainguenau 2012) positionnent la fiction et la réalité, les contrastes et la cohésion sociale comme les termes d’une équation. Les contrastes en présence dans l’ethos (implicitement ou explicitement) révèlent le dynamisme de l’être. Tout en affirmant la recherche qui préside au travail de composition de la série télévisée, cette étude montre en quoi la lecture du téléspectateur participe de la construction du message filmique. En interrogeant l’ethos dans la série, elle répond à la question de l’ancrage culturel dans les productions télévisuelles et détermine comment ces dernières remplissent leur promesse pragmatique.

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Esquenazi, J.-P. (2003) : « Éléments de sociologie sémiotique de la télévision », Quaderni, n° 50-51, Images de l'Amérique du Nord vues par elle-même ou vues par les autres, 89-115.

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JAKOBSON, R. (1973) : Questions de poétique, Paris, Éditions de Minuit.

MAINGUENEAU, D. (1993) : Le Contexte de l’œuvre littéraire. Énonciation, écrivain, société, Paris, Dunod.

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Notes de bas de page


1 « A-tension » s’oppose à « tension ».
2 Il s’agit de séries à succès sorties ces dernières années et qui traitent des questions de l’heure. En effet, le Burkina Faso (pays d’Afrique occidentale) post-révolutionnaire et pré-insurrectionnel (15 octobre 1987 - 30 octobre 2014) tend à manifester des malaises sociaux tels que l’écart croissant entre riches et pauvres, la recrudescence du banditisme, la corruption, l’incivisme.
3 Le titre donné à la saison 2 de Trois hommes, un village.
4 Désormais, C.T. pour Commissariat de Tampy ; A.L. pour L’As du lycée ; T.H.V. pour Trois hommes, un village ; T.F.V. pour Trois femmes un village et A.P. pour Affaires publiques.
5 Les deux séries sont associées au motif qu’elles développent les mêmes thèmes. Si les titres sont différents, c’est uniquement pour des raisons de marketing.
6 Les genres masculin et féminin sont en concurrence.



Pour citer cet article


OUÉDRAOGO Mahamadou Lamine. Jeux de contrastes de l’ethos dans les séries burkinabè. De l’écriture de la tension à la lecture de l’a-tension. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 14. La construction des identités culturelles dans les séries télévisées, 15 février 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4359. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378