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14. La construction des identités culturelles dans les séries télévisées

Article
Publié : 13 février 2015

True Detective : une universalité anthropologique


Nadine BOUDOU

Résumé

L’objectif de cet article est de montrer à travers l’analyse d’une série télévisée, True Detective, comment peuvent être analysés les questionnements idéologiques, politiques et sociaux qui y sont posés. L’étude de l’intrigue, des dialogues et du couple de héros m’a permis d’en faire ressortir la critique sociale et le réalisme social afin d’en montrer son universalité anthropologique. Pour analyser cette série je me suis attachée à sa structure narrative, pour en retenir les énoncés les plus significatifs. C’est à partir d’eux que s’est construite l’interprétation de la série et que j’ai pu en dégager les trois pôles directeurs qui lui donnent sa cohérence. Le succès qu’elle a rencontré auprès du public tient à son ancrage dans la réalité que ne cherche pas à masquer sa dimension fantastique. Dans True Detective, la fiction est utilisée comme une fenêtre ouverte sur une société dont les dysfonctionnements nous la rendent familière.

Abstract

The objective of this article is to show through the analysis of a television series, True Detective, how can be analyzed the ideological, political, and social questions which are posed. The study of the plot, dialogues and the couple of Heroes allowed me to bring out the social criticism and social realism in order to show its anthropological universality. To analyze this series I attached to its narrative structure, to retain the most significant statements. It is from them that the interpretation of the series is built, and that I was able to identify the three guiding poles that give it its coherence. The success she met the public is his anchor in reality that does not try to hide its fantastic dimension. In True Detective, fiction is used as an open window on a society whose malfunctions make it us familiar.


Table des matières

Texte intégral

     La série télévisée américaine True Detective, créé et écrite par Nic Pizzolatto et réalisée par Cary Fukunaga, a été diffusée aux Etats-Unis sur la chaîne HBO à partir de janvier 2014 et en France sur la chaîne OCS City. Elle se présente comme une anthologie, dans la mesure où chaque saison de cette série se clôt sur elle-même, avec une intrigue et un casting distincts. Nic Pizzolatto a été récompensé en France, par le prix du meilleur premier roman étranger en 2011, pour Galveston. La qualité d’écriture du scénario et de la réalisation fait de cette série télévisée un objet narratif particulièrement intéressant à analyser. Cette première saison, composée de huit épisodes, est localisée en Louisiane du Sud et traite d’une affaire de meurtre ayant eu lieu en 1995. Les deux policiers, Rust Cohle et Marty Hart, héros de la série, ayant résolu l’affaire, sont sollicités en 2012, pour en faire le récit à deux policiers chargés de résoudre une nouvelle affaire de meurtre ayant des similitudes troublantes avec celle de 1995. Ce qui relance l’enquête et ne fait que confirmer le constat fait, par un des deux héros, au sujet de l’éternel retour du même.

   L’enjeu de cette série est de faire ressortir la difficulté qu’il y a à faire émerger la vérité d’un milieu social marqué par le secret et le repli sur soi. Nous suivons le parcours de ces deux policiers qui les mène d’une scène de crime esthétisée comme une gravure gothique jusque dans le repère labyrinthique d’un serial killer, affilié à un groupe de pédo-pervers, adeptes de cultes satanistes marqués par les influences du vaudou. Nous plongeons avec eux dans le territoire humide et poisseux du bayou, ravagé par les ouragans et les inondations et marqué par des disparitions de femmes et d’enfants. Nous sommes alors aspirés dans une spirale, comparable à celle qui orne le dos de la première victime et qui apparaît de manière récurrente tout au long de la série. Leur enquête nous entraîne dans le sillage des membres d’une même famille dont l’impunité dont ils jouissent, fait ressortir les dysfonctionnements de cette société. C’est sur cette base que cette histoire policière, révèle sa dimension réaliste qui lui en donne sa véritable portée. La critique sociale qui s’y manifeste permet d’en dégager des questionnements idéologiques, politiques et sociaux.

Ces questionnements, portés par un des deux héros, s’articulent autour de trois pôles directeurs que trois citations nous permettront d’illustrer et d’éclairer. La première est celle de Karl Marx : « La religion est le soupir de la créature opprimée […]. Elle est l’opium du peuple. » (Marx 1982 : 383). Elle rend explicite l’ambition de cette série qui, sous couvert de traiter une affaire de meurtre, dénonce la fausse conscience morale, pourvoyeuse d’illusions, dont peuvent faire preuve des responsables religieux. La deuxième est celle de Nietzsche : « L’Etat, c’est le plus froid des monstres froids. » (Nietzsche 1969 : 87). De manière mensongère, l’Etat s’identifie au peuple et prive celui-ci de son pouvoir d’autodétermination. La troisième est celle d’André Gide : « Familles, je vous hais ! » (Gide 1957 : 186). Celle-ci résume bien ce qui est au centre de l’enquête : les secrets de famille et l’entre-soi que permet une vie en vase clos. Nous allons, sur la base de ces trois pôles directeurs, montrer comment cette série télévisée parvient à rendre compte de l’actualité en usant de la critique sociale et du réalisme social ce qui lui en assure son universalité anthropologique.

Le premier procédé mis en œuvre pour nous rendre accessible cet univers fictionnel est de s’appuyer sur des idées générales et transnationales. La critique sociale véhiculée par la voix de Cohle se reporte sur ce qui, pour François Jost, explique l’intérêt que nous portons à certaines séries : « le rejet des élites, la mise en avant des manipulations » (Jost 2011 : 12). Les interrogatoires menés au cours de l’enquête orientent les deux policiers sur une piste décisive qui les mène au Révérend Tuttle. Celui-ci est une personne influente, chargée d’œuvres caritatives et de la gestion d’écoles privées. Ces écoles accueillent les enfants souvent déscolarisés, à cause de l’éloignement des écoles publiques. Au sein de ces écoles, de nombreuses plaintes pour harcèlements sexuels et actes pédophiles ont été déposées sans avoir reçu de suites concluantes. Cohle remarque que les enfants disparus, à partir des années 1980, étaient tous scolarisés dans ces écoles implantées le long du bayou, sans que nulle recherche sérieuse n’ait été entreprise pour les retrouver. De nombreux signes lui laissent à penser que cette fondation religieuse sert de couverture pour de toutes autres activités. La dimension fantastique de cette organisation mise sous le patronage du Roi Jaune et localisée dans une ville imaginaire, Carcosa, prend avec l’objectivité du regard de Cohle une tournure beaucoup plus réaliste.

Le second procédé utilisé pour rendre l’histoire convaincante est ce que François Jost appelle « la médiatisation par l’image ». Il écrit : « Elle apporte une connaissance que le contact direct avec le monde n’aurait pas permis d’obtenir. » (Jost 2011 : 15). Cohle détient des photos et une vidéo, dérobées dans le coffre d’une des maisons du Révérend Tuttle, qui apportent la preuve de la réalité de ces cavalcades accompagnées de sacrifices d’enfants. D’autant plus, qu’après ce vol, Tuttle se serait suicidé. « Ils fêtaient Mardi-Gras, le Courir du Mardi-Gras, de façon campagnarde. Les hommes y étaient masqués avec des masques d’animaux », précise Hart. Cette fête était suivie d’un Festival de l’hiver, les Saturnales, où le vaudou et la santeria étaient mêlés. Des photos de femmes mortes, des fresques peintes sur les murs d’une église en ruine et d’une école désaffectée ainsi qu’un flash télévisé suite à la clôture définitive de l’affaire sont autant de matériaux offerts à la compréhension du public. La preuve par l’image d’une maison photographiée à plusieurs années d’intervalle, suffit aux deux policiers pour retrouver la piste de l’un des deux coupables. La vérité à laquelle ils accèdent ne pouvant être atteinte de manière directe, l’image sert d’indice pour s’en approcher mais la force du secret qui nourrit cette affaire semble ne pouvoir être déjouée. Si les deux affaires sur lesquelles ils enquêtent sont résolues et s’achèvent chacune par la mort du coupable, Cohle fait mention d’un mal qui n’est pourtant pas éradiqué dans la mesure où les conditions qui rendent ce mal possible n’ont pas été abolies.  Sur son lit d’hôpital, Cohle dit à Marty : « Les Tuttle, … On les a pas tous coincés. » A la fin de la série, le flash télévisé qui informe la population sur la résolution de l’enquête précise que le FBI et le Ministère de la Justice ont démenti les rumeurs éclaboussant la famille Tuttle.

   Le couple de personnages formé par les deux policiers, permet comme le remarque François Jost, « d’illustrer des points de vue contradictoires sur la réalité» (Jost 2011 : 21). La mise en scène ritualisée du cadavre de Dora Lange, dès le premier épisode, inscrit d’emblée la série sous l’angle de la religion. Hart la définit de manière traditionnelle, comme un moyen de relier les gens entre eux : « Certains aiment être en groupe pour le bien commun ». Ce qui rejoint ce qu’écrit Emile Durkheim : « Il ne peut pas y avoir de société qui ne sente le besoin d’entretenir et de raffermir, à intervalles réguliers, les sentiments collectifs et les idées collectives qui font son unité et sa personnalité. » (Durkheim 1912 : 609). A l’opposé, Cohle établit un verdict critique sur sa propension à fourvoyer ceux à qui elle s’adresse. Hart reproche à Cohle d’être le seul dans cette région à ne pas être croyant mais l’évolution de l’enquête va révéler comment des groupes d’hommes se livrent, masqués, à des pratiques criminelles, sous couvert de respecter des rites religieux. Alors que pour Hart la religion sert de garde-fou contre la violence, elle apparaît à Cohle, dans le troisième épisode, comme un moyen pour les croyants « de se raconter des histoires qui violent les lois de l’univers pour pouvoir tenir. » Le rôle du prêcheur serait d’absorber la peur des fidèles avec son discours dont « l’efficacité est proportionnelle à l’assurance qu’il peut projeter ». Cohle, loin de prêter à la religion une fonction de cohésion sociale, la définit comme « une maladie du langage ». Le résultat en est qu’elle « réécrit les connexions cérébrales et diminue la réflexion. » En écoutant un prêche tenu par un pasteur de la Congregation Revival, « une religion à l’ancienne », Cohle considère que le rôle des prédicateurs serait d’encourager les gens à s’illusionner et à « voir la lumière au bout du tunnel». Ils abusent de leur pouvoir de conviction et de la confiance de leurs fidèles qui « mettent de l’argent dans le panier en osier » mais qui, par ailleurs, auraient été « incapables d’inventer l’eau chaude ». La critique de la religion telle qu’elle est formulée par Cohle, de manière directe et sans nuance, peut faire sens pour tout spectateur.

L’importance accordée par Cohle, dès le début de l’enquête, au Révérend Tuttle donne la preuve que ces meurtres et disparitions d’enfants ne peuvent avoir été orchestrés et couverts que par une personne influente. Les deux tueurs qu’ils traquent, Ledoux et Childress, apparaissent comme des hommes manipulés et, eux-mêmes, victimes d’un système de croyances et de pratiques auquel ils se sont contentés d’adhérer. Ces deux hommes, marginaux, apparaissent comme des êtres dangereux, fanatisés et privés de toute conscience morale. L’ex-mari de Dora Lange leur raconte que Ledoux, sous l’emprise de la drogue, lui aurait révélé certains secrets : « Il m’a parlé d’un endroit où les "bourges" vont pour adorer le diable. Il m’a dit qu’ils sacrifiaient des enfants et des femmes aussi. Il a parlé de vieilles pierres dans les bois. Il y a des cérémonies là-bas ». Un pasteur évangélique, formé par Tuttle mais renvoyé  par lui pour des motifs douteux, brise lui aussi le secret. Il leur dit avoir trouvé, par hasard, des photos d’enfants nus, ayant l’air de dormir, dans un livre religieux emprunté à la bibliothèque du Révérend. Le programme caritatif chrétien, Wellspring, dirigé par le Révérend Tuttle dissimule, en fait, un groupe sectaire réservé aux seuls initiés. Comme l’écrit Georg Simmel, au sujet des sociétés secrètes dont la substance est une doctrine mystique ou religieuse : « Le secret est alors une fin sociologique en soi, il s’agit de connaissances qui ne doivent pas se répandre dans la masse ; les initiés forment une communauté afin de se garantir mutuellement le secret. » (Simmel 2013 : 388). Pour Cohle, accéder à la vérité, revient à percer les secrets que renferment cette affaire et comme l’écrit Georg Simmel : « La faiblesse de la société secrète, c’est que les secrets ne sont pas gardés en permanence. » (Simmel 2013 : 380).

Le scénario s’appuie sur une écriture précise, ce que les dialogues et la voix over de Cohle mettent en évidence. L’enquête policière apparaît davantage comme un prétexte, pour Nic Pizzolatto, afin de rendre publique une certaine conception du fondamentalisme religieux, associé au fanatisme, au sectarisme et au conditionnement de l’esprit. Cohle en devient l’interprète et, à travers ses remarques, se précise quel rôle la religion peut jouer dans une communauté misérable et repliée sur elle-même, en l’occurrence la Louisiane du Sud, mais dont il est possible de prétendre qu’il peut être le même partout. Ceci assure à True Detective son caractère actuel qui ancre le spectateur dans une situation qui lui est familière.

Si un responsable religieux est directement impliqué dans cette affaire de meurtres et de disparitions d’enfants, l’enquête les oriente vers un autre homme, Edwin Tuttle. Celui-ci est le cousin du Révérend Tuttle et remplit la charge de sénateur de la Louisiane. Même si son implication n’est pas prouvée, son pouvoir et son influence sur le déroulement de l’enquête laissent à penser que son rôle est déterminant. Le mode de gestion de ce territoire lui incombe, tout autant que l’inertie et l’inaction des pouvoirs publics et de la police. Cohle part d’un constat, dès le premier épisode, sur la situation particulière de ce coin de Louisiane : « Les gens d’ici ignorent qu’il existe autre chose. Ils vivent sur la lune. » D’emblée, nous est signifié l’isolement géographique de cette région qui contribue à couper la population locale du reste du monde. Ceci est accentué par la fréquence des ouragans qui balaient les côtes et inondent les terres. Les catastrophes naturelles accompagnent les catastrophes sociales. Cette situation explique pourquoi de nombreux cas de disparitions de femmes et d’enfants ont pu être étouffés. Les ouragans agissent comme des opérateurs du vide et sont la clé qui les rendent crédibles. Le chaos qu’engendrent ces phénomènes climatiques extrêmes facilite, dans l’indifférence générale, la destruction d’actes de naissance et de dossiers administratifs. Les fermetures d’écoles et d’hôpitaux, l’interruption des transports scolaires génèrent une situation sociale difficile, qui incite ces familles pauvres à scolariser leurs enfants dans les écoles de la Fondation Tuttle. Le retrait de l’Etat en matière d’éducation et de services publics est la porte ouverte à toute forme de récupération idéologique par des institutions privées, sur lesquelles ne pèsent aucun contrôle, aucun regard extérieur.

   La situation de Cohle, étranger à la région, permet à des spectateurs aux identités culturelles multiples de s’identifier à lui et de prendre, comme lui, la mesure de la situation. Cohle est hermétique à toute influence et préserve un jugement neutre et objectif, qu’il exercera d’autant mieux, lors de la seconde enquête, après avoir démissionné de la police. Ce en quoi son coéquipier suivra son exemple, pour devenir détective privé. Cohle observe l’indifférence des institutions d’Etat, face à des situations sociales difficiles, face à des familles dans lesquelles sévissent l’alcoolisme, la toxicomanie, l’inceste et la prostitution. Son regard est une fenêtre ouverte qui élargit l’horizon, pour le spectateur, sur toute société dans laquelle les inégalités sociales sont reproduites, de manière mécanique, génération après génération. L’ignorance dans laquelle est maintenue une grande partie de la population, sert les intérêts inavouables d’un clan familial assimilé à la classe dirigeante. Or comme le dit Georg Simmel au sujet de la société secrète : « A l’élaboration de plans et au désir de construire, qui sont déjà en eux-mêmes une volonté de puissance, vient encore s’ajouter la tentation particulière d’exercer son pouvoir sur un vaste cercle d’êtres humains ; déjà assujettis en esprit ou prêts à le devenir. » (Simmel 2013 : 390). Ceci s’accompagne d’abus de pouvoir de la part de policiers qui usent de leur insigne comme d’un passe-droit. Hart s’entend reprocher par Cohle, « Toi, ces gens ici… Vous pendriez votre mère, mais tout va bien, parce que vous portez un insigne. » L’Etat, représenté par le Sénateur Tuttle et le shérif Ted Childress qui s’était occupé d’un cas de disparition d’enfant et lui aussi affilié à la famille Tuttle, apparaît comme une machine à broyer les corps et les esprits. De manière évolutive, sont mises en évidence les carences d’un pouvoir politique, judiciaire et policier, censé garantir la liberté et la sécurité de chacun, mais pouvant se transformer en menace pour les personnes les plus vulnérables.

La nature, omniprésente et menaçante, se présente comme un lieu contrasté dans lequel se côtoient des sites industriels et des espaces sauvages livrés à l’abandon. Nic Pizzolatto, originaire de la Louisiane, précise : « On y voit les plus extraordinaires lever et coucher de soleil. Et vous savez à quoi sont dues ces couleurs exceptionnelles ? A la pollution de l’air, à cause des raffineries du coin. » (Jarry 2014 : 3). Les deux coupables, tués par les deux policiers, évoluent dans un tel univers, fait de maisons isolées, coupées de tout lien avec le monde extérieur. La culture recule au profit d’une nature sauvage symbolisée par la forteresse labyrinthique et cauchemardesque, à demi enfouie sous la végétation, dans laquelle l’affaire trouve son dénouement. Dès le début de la série, Cohle fait cette remarque : « Ici, c’est comme avoir le souvenir de la ville qui s’efface. Comme s’il n’y avait que la jungle. » La loi du plus fort domine dans un territoire duquel toute forme de justice semble s’être retirée. Ce retour à l’état de nature relève d’une gestion du territoire désastreuse qui précipite une crise écologique. Cohle constate : « Le pipeline attaque la côte comme une scie sauteuse. Dans trente ans tout sera sous l’eau. » L’omniprésence de l’eau accentue la pression que la nature exerce sur la culture. Une fois arrivés, dans le huitième épisode, près de la maison du meurtrier, Billy Childress, enfant illégitime d’un homme de la famille Tuttle et en ménage avec sa demi-sœur, Cohle y sent une odeur familière « de poussière et d’alu ». C’est la même odeur que celle qui imprégnait le lieu du premier crime. « J’aime pas cet endroit. Tout pousse de travers ici », fait-il remarquer à Hart. Le repaire de Childress, Carcosa, lieu de terreurs indicibles dans le roman de Robert W. Chambers, Le Roi en jaune, devient ici une représentation de l’enfer terrestre. L’horreur qui émane de cette société fortement anxiogène s’exhibe sur les panneaux qui bordent les routes empruntées régulièrement par Hart et Cohle : « L’enfer est réel » ou « Savez-vous qui est mon meurtrier ? ». La spirale, marque de reconnaissance pour les initiés, repérée tout au long de la série, symbolise la fin de tout ce qui est mais aussi son éternel recommencement. « Dans ce monde on ne trouve aucune solution. Tout se répète », dit Cohle aux deux policiers chargés d’enquêter sur lui.

Cohle affronte la wilderness, terme qui n’a pas d’équivalent en français. « On peut le traduire par "nature sauvage" mais aussi par "désert" ou "espace inculte". » (Deroide 2013 : 189). Loin de la mythifier, Cohle n’en perçoit que le vide abyssal, le caractère toxique et la dangerosité. Le secret, motif central de True Detective, suinte du paysage, imprègne l’atmosphère ou la « psychosphère » selon les termes de Cohle, mais nul n’arrive à percer son opacité. « On patauge dans les marais. Les alligators sont là… autour de nous. Et on ne le sait pas. Pourquoi ? Parce qu’on ne les voit pas. », dit Cohle à Hart. Chaque épisode de la série a pour but, progressivement, de faire émerger des traces et des indices d’un environnement naturel et social hostile, réfractaire à toute forme de transparence. Cette quête de vérité, contre les vérités officielles, les mensonges d’Etat, les manipulations mentales, s’apparente à une descente aux Enfers, à une mise en abyme vertigineuse du pouvoir. Une fois l’enquête achevée et les meurtriers mis hors d’état de nuire, Cohle admet ceci : « Avant il n’y avait que l’ombre. Mais la lumière est en train de l’emporter ».    

   Le dévoilement de la vérité semble, pourtant, voué à l’échec à cause de la pression qu’exerce le sénateur sur le déroulement de l’enquête. Il veut créer une unité spéciale qui viendrait doubler l’enquête menée par Cohle et Hart. Son supérieur oblige Cohle à détourner son regard des vieux dossiers de disparition d’enfants et lui impose le silence. Une violence symbolique s’exerce contre lui, faite d’intimidation et d’humiliation, qui est la reproduction de celle que subissent les victimes. Les zones d’ombre et les non dit, associés à des pratiques douteuses et des idéologies sectaires, enferment cette société dans l’obscurantisme, l’extrémisme du fondamentalisme religieux et le clientélisme. A contrario, l’intimité de Cohle, l’expression de son for intérieur nous fait accéder à une vérité sur tout ce qui concerne l’affaire criminelle dont les implications vont bien au-delà de ce dont il est spectateur. La remarque de Cohle, dès le début de la série, selon laquelle, « Il y a un seul ghetto dans le monde, un cloaque géant dans l’espace », ne limite pas sa vision à la seule Louisiane mais en élargit les perspectives, ce qui intègre le spectateur dans un espace commun. Sa vision du monde qu’il dit être celle d’un « réaliste » ou d’un « pessimiste tragique » est une preuve de sa lucidité. Elle est une qualité nécessaire dans tout milieu opaque, duquel la transparence fait défaut. Or, selon François Jost, « l’idéologie de la transparence » serait le symptôme « d’une idéologie qui règne sur le monde d’aujourd’hui» (Jost 2011 : 57).

Contre le secret, la transparence s’impose, dans True Detective, comme un moyen de garantir les exigences de l’Etat de droit et n’apparaît pas comme une menace de la vie privée ou une violation de l’intime. Fidèle à la philosophie des Lumières, cette conception de la transparence pose le problème, toujours d’actualité, du difficile équilibre à préserver entre le respect des droits individuels et la sécurité juridique. Selon Sandrine Baume, « Les abus de la transparence, mis en fiction par George Orwell, ne doivent pas nous faire oublier la force émancipatrice du projet politico-moral qui sous-tend l’exigence de "publicité". » (Baume 2011 : 1339). Les questions que pose cette série sont conformes à celles que peuvent se poser les sociétés en matière de droit au respect de la vie privée et de droit à l’information. Comme l’écrit Sarah Sepulchre : « Le réalisme d’un récit fictif est mesuré par le degré d’exactitude de sa représentation du monde réel qui a inspiré son univers fictionnel. » (Sepulchre 2011 : 218). A ce titre, True Detective, est une série télévisée porteuse d’une réalité sociale et elle peut être qualifiée de réaliste.

 

Les réactions et les sentiments des deux hommes les rapprochent de nous et nous les rendent familiers. Leur évolution durant les dix-sept années écoulées entre les deux enquêtes renvoie le spectateur à son propre vieillissement. Selon Nic Pizzolatto, ses deux héros sont des « archétypes », c’est-à-dire des personnages types, à travers lesquels des oppositions sont mises à jour avec, pour principe unificateur, l’amitié. Cohle tient un discours systématiquement critique sur son environnement social et professionnel. Hart se définit comme un pragmatique, « un homme normal », qui tente de positiver et de minimiser l’aspect tragique de la situation. Alors que Cohle est un cérébral, Hart est un instinctif et s’intègre à un univers dans lequel, selon Cohle, « les corps ne sont que la somme de leurs pulsions ». Le réalisme des deux personnages principaux s’appuie, pour se construire, sur l’articulation de leur vie professionnelle, de leur vie privée et de leur statut social. Les valeurs qu’ils défendent permettent au spectateur de se situer par rapport à eux. Si Hart est englué dans ses problèmes familiaux, Cohle après la mort accidentelle de sa fille et son divorce, a renoncé à toute vie privée. Le déséquilibre qui règne dans ses relations avec son coéquipier, avec ses collègues et avec sa hiérarchie est réglé par sa démission. Celle-ci lui donne l’aura de l’homme incorruptible, prêt à tout sacrifier pour faire éclater la vérité. Hart prend conscience, après avoir tout perdu, de ses erreurs que ses mensonges, son alcoolisme et sa violence n’ont fait qu’aggraver. Le divorce de Hart, sa démission de la police lui assureront une forme de rédemption et lui permettront de renouer des liens amicaux avec Cohle.

La critique sociale et le réalisme social à l’œuvre dans True Detective, s’appuient sur ce que François Jost appelle des « effets de persistance ». Ceux-ci sont liés à l’actualité, à « ce que les téléspectateurs, qu’ils soient américains ou non, sentent comme contemporain ». (Jost 2011 : 11). Ce bain d’immersion dans l’actualité est traité comme une plongée dans un bain d’acide, ce qui a pour effet de rapprocher le spectateur du héros dont il comprend le cynisme et le caractère asocial. L’actualité des événements relatés, en lien avec des affaires de pédophilie qui touchent certaines communautés religieuses, mais aussi avec le fanatisme et le sectarisme qui concernent de nombreuses organisations de par le monde, est filtrée par le regard de Cohle. La sauvagerie dont cet environnement social est le signe est symbolisée par les masques d’animaux portés par les adeptes.  La remarque de Cohle, selon laquelle : « Eddie Tuttle est le sénateur d’Etat. Feu Billy Lee Tuttle était son cousin. C’est une histoire de famille. C’est plein de ramifications », fait ressortir les liens qui unissent les membres de cette famille au groupe d’hommes masqués, initiés à des pratiques extrêmes. Cohle parvient à situer l’origine de toute cette affaire dans un petit village dont cette famille, « qui tient la région » depuis plusieurs générations, est originaire. La famille, la paternité et l’enfance sont les trois axes autour desquels cette série rayonne, comme autant de sujets à caractère universel. La famille Tuttle peut servir de métaphore pour tout type d’organisation dans laquelle, les membres préservent inconditionnellement leurs secrets, indépendamment de l’abomination et de la violence extrême des actes commis.

La réserve de Cohle à l’égard de la famille est d’autant plus éclairante dans ce contexte : « Il faut un orgueil démesuré pour obliger une vie à entrer dans ce broyeur. Ma fille m’a évité le péché d’être père ». Sa souffrance face à sa mort se transforme en délivrance, il compense le manque de sa fille par un sentiment de gratitude à son égard. Sa situation privée touche le spectateur qui peut alors s’identifier à lui, en dépit de ses réactions excessives. Nic Pizzolatto précise au sujet de son héros : « il exprime les idées de philosophes pessimistes et d’antinatalistes. Si ses monologues ont dérangé ou agacés autant de gens, c’est qu’ils devaient contenir quelque chose de juste. » (Langlais 2014 : 3). Car comme le remarque Sarah Sepulchre : « Les personnes de série sont également le véhicule des valeurs du scripteur et de l’investissement des téléspectateurs. » (Sepulchre 2011 : 116). Son rejet de la paternité est une vision alternative pour un monde dont l’avenir apparaît compromis. Le pays cajun en voie d’être recouvert par les eaux est, certes, représenté de manière fantastique mais son véritable écho porte bien au-delà de la seule Louisiane. Au sujet des séries américaines, Jean-Philippe Tessé écrit : «  C’est depuis un point de vue particulier que l’on examine le monde (en laissant à l’imaginaire le soin de deviner ce qui se passe ailleurs), de même que c’est depuis ce point de vue possible parmi les possibles que se déploie l’allégorie. » (Tessé 2014 : 71). Comme dans de nombreuses autres régions, en Louisiane, la crise écologique croise la crise sociale et  se nourrissent l’une de l’autre.

Les sacrifices rituels d’enfants sont une allégorie de l’enfance sacrifiée, représentative et significative, pour toute société qui néglige et abandonne ses enfants, qui  leur refuse les droits élémentaires à l’éducation et à la protection. La petite fille retrouvée dans un état catatonique dans le repaire de Ledoux, le jeune homme travesti et prostitué, ont été les victimes d’individus monstrueux. Parmi eux, le plus terrifiant est l’homme qui se présente sans masque : le « Spaghetti Monster », l’homme aux cicatrices, Errol Childress. Cet homme a été lui-même victime de la violence de son père qui lui aurait brûlé le visage. Son adhésion à ce groupe composé, selon les médias, de « pédophiles illuminés », s’expliquerait par son désir de vengeance. Dans l’épisode final, il dit à Cohle : « Tu sais ce qu’ils m’ont fait, je le ferais à mon tour à tous les fils et toutes les filles des hommes ». L’intériorisation de la violence qu’il a subie, se reporte, pour être expulsée, sur des êtres auxquels il s’identifie et qui, par leur mort, le délivreront symboliquement de sa propre souffrance. La spirale de la vengeance s’incarne, à travers lui, comme un éternel retour de la violence qui rend significative l’assimilation faite, par Cohle, du temps à « un cercle plat ».

Une fois l’enquête finie, le cercle se referme sur lui-même mais comme Cohle le laisse sous-entendre tout au long de la série, les mêmes événements se répètent, toujours et partout, à l’identique dès lors que les mêmes conditions sont remplies. « La partie valant pour le tout, c’est le vertige de la métonymie qui est mobilisé, et surtout, l’idée d’une totalité. » (Tessé 2014 : 71). La spirale du mensonge, de l’oppression et de la violence peut se reformer à tout moment et tout emporter sur son passage. La religion, l’Etat et la famille sont trois institutions, dont chacune renferme en elle un potentiel protecteur mais qui, par défaut ou par excès, peut se transformer en un mécanisme liberticide et destructeur. Si le secret peut avoir une vertu de protection pour ceux qui se sentent persécutés et qui rentrent alors, en clandestinité, la couverture qu’il assure à ses membres peut se transformer en acte criminel. Les questionnements qui nourrissent cette série débordent largement le cadre géographique de la Louisiane. La difficulté pour chaque peuple de se protéger des idéologies douteuses et des manipulations d’Etat est une constante historique et universelle. La structure narrative de la série et l’importance accordée aux dialogues et aux monologues, lui en assurent une compréhension immédiate en lien avec les jugements critiques formulés par son héros et une actualité immédiate.

Le succès qu’a rencontré True Detective auprès du public comme de la critique, aussi bien aux Etats-Unis qu’en France, est une preuve de son adéquation avec les imaginaires sociaux et le climat mental de notre époque. Mais selon Edgar Morin, « Le champ commun imaginaire permet de concevoir qu’une œuvre issue de conditions psychologiques, sociologiques, historiques déterminées puisse avoir un rayonnement hors de son milieu et de son époque. » (Morin, 2008 : 92). Malgré son ancrage en Louisiane du Sud, le jugement critique qui y est à l’œuvre déborde largement de ce cadre géographique. L’amplification qu’il est possible de donner à cette histoire vient du fait que les identités collectives sur lesquelles elle se construit ne sont pas représentatives, de manière exclusive, d’une société particulière mais peuvent être élargies à toute communauté humaine. Loin de fixer notre seule attention sur la spécificité du pays cajun, cette série télévisée nous permet d’appréhender, en un lieu de l’espace, notre commune appartenance à la société des hommes. Dans celle-ci, se donne toujours à voir, l’éternelle lutte entre l’ombre et la lumière, entre le mensonge et la vérité, entre le Bien et le Mal.

Différents codes d’analyse peuvent être utilisés pour décrypter cette série, mais ce par quoi elle nous concerne tous, en révèle son actualité et son universalité. Ce qui, en elle, fait sens pour toute société, de manière détournée, de manière allégorique, résulte d’un regard radical, sans complaisance, sur des mécanismes de pouvoir et d’aliénation. L’enracinement d’une famille dans un territoire donné permet l’accumulation d’un capital économique, culturel, politique et symbolique, doublée d’une appropriation des différentes sphères du pouvoir. Ce processus dont le mouvement n’a pas de fin, aspire et broie dans une spirale infernale ceux qui se trouvent dans son sillage. Rust Cohle, le justicier solitaire, interprété par Matthew McConaughey, démontre que seul un regard réceptif à la folie du monde peut la percevoir, derrière le voile des apparences, et la faire vaciller. Le mal qui ronge cette société, tel une malédiction, ne peut être conjuré que par une force égale à celle qui l’a rendu possible. L’échec partiel de Cohle est celui-même que doivent affronter tous ceux, partout dans le monde, qui se mesurent à la dimension irrationnelle de telles forces destructrices. Les différentes épreuves et la quête de vérité, sont représentées comme le difficile apprentissage, pour les héros, d’une acceptation de la réalité obéissant à des mécanismes dont personne ne maîtrise totalement les rouages.

Les héros, les monstres et les victimes appartiennent à un registre commun à la culture orale, à la fiction littéraire et cinématographique. La dimension fantastique de cette série télévisée n’occulte pas son réalisme et sa portée critique. Jean-Pierre Esquenazi remarque : « En tout cas, il est clair que l’appui pris par les séries sur une réflexion critique à propos des évolutions de la société est un invariant de la production télévisuelle de fictions et appartiennent à ses qualités constitutives. ». (Esquenazi 2009 : 89). L’environnement géographique procure au spectateur un sentiment d’évasion, doublé par un bain d’immersion dans un milieu social qui, sous son exotisme apparent, laisse deviner de nombreuses similitudes avec celui auquel il appartient. La réalité est une fiction vécue et la fiction, une réalité racontée. True Detective est un conte pour adultes dépositaire d’une morale à caractère universel.  

BAUME Sandrine, « Transparence » in Dictionnaire de la violence (sous la dir. de Michela Marzano), PUF, Paris, 2011.

DEROIDE Ioanis, « The Call of the wild. Le héros de série télévisée dans la wilderness nord-américaine » in Les séries américaines. La société réinventée ? (sous la dir. d’Aurélie Blot et Alexis Pichard), L’Harmattan, Paris, 2013.

DURKHEIM Emile, Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, Paris, 1912.

ESQUENAZI Jean-Pierre, Mythologie des séries télé, Le Cavalier bleu, Paris, 2009.

GIDE André, Les Nourritures terrestres, Gallimard, Paris, 1958 ( 1897).

JARRY Marjolaine, « Rencontre avec Nic Pizzolatto, le créateur de True Detective » in Obsession.nouvelobs.com, 2014.

JOST François, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? CNRS Editions, Paris, 2011.

LANGLAIS Pierre, « Nic Pizzolatto : La Louisiane est un endroit hallucinogène » in Télérama, Avril 2014.

MARX Karl, Critique de la philosophie du droit de Hegel, Gallimard, Paris, 1982 (1843).

MORIN Edgar, L’Esprit du temps, Armand Colin, Paris, 2008 (1962).

NIETZSCHE Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, Flammarion, Paris, 1969 (1885).

SEPULCHRE Sarah, Décoder les séries télévisées, De Boeck Université,  Bruxelles, 2011.

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TESSE Jean-Philippe, « Formes de l’enquête » in Cahiers du cinéma, octobre 2014.





Pour citer cet article


BOUDOU Nadine. True Detective : une universalité anthropologique. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 14. La construction des identités culturelles dans les séries télévisées, 13 février 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=4244. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378