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Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu > Section 2. La modalité au cœur de la description sémantique

Article
Publié : 15 janvier 2015

Le cinétisme de la signification lexicale : le cas du mot « science » dans les textes des manuels de FLE « Le Nouveau sans frontières »


Viktoriya NIKOLENKO, CoDiRe-EA4643, Université de Nantes (France), vnikolenko@orange.fr

Résumé

La présente contribution reprend certaines hypothèses proposées dans le cadre d’une recherche doctorale portant sur le cinétisme de la signification lexicale dans la zone sémantique de l’axiologique. En adoptant l’approche proposée par Olga Galatanu, nous entendons par le terme de cinétisme la transformation de la signification lexicale et sa reconstruction continue à travers les mécanismes sémantico-pragmatiques, dans le discours. Nous nous proposons d’étudier la signification du mot science en tenant compte du potentiel axiologique des mots du co-(n)texte et du phénomène de la contamination discursive, par analogie avec la contamination des idées au sens de Sperber.

Notre objectif est de tester la validité de quelques hypothèses sur les mécanismes déclencheurs du cinétisme. Les déclencheurs du cinétisme sont entendus comme ces caractéristiques des éléments de la signification des mots (ou des mots du co-(n)texte) qui influencent les autres éléments de la signification en entrant en interaction avec eux, et de ce fait provoquent les transformations de la signification lexicale et par la suite sa dynamique, son cinétisme. En distinguant les déclencheurs internes et externes à la signification du mot, nous allons nous focaliser sur les déclencheurs internes, pour les identifier et analyser leur fonction dans le cinétisme, à travers l’exemple du mot science.

Abstract

This paper revisits hypotheses advanced in the author’s doctoral work on the cinetism of lexical meaning in the axiological semantic zone. Adopting the approach proposed by Olga Galatanu, cinetism is understood as the transformation of lexical meaning and its reconstruction through semantic and pragmatic discursive mechanisms. Our objective is to study the meaning of the word science by taking into account the axiological potential of the words of the co(n)text and of the phenomenon of the discursive contamination, by analogy with Sperber’s contamination of ideas.

We aim to test hypotheses concerning the mechanisms that activate cinetism. These activators of cinetism are described as elements of meaning of the word itself or of other words in the co(n)text, which influence other elements of the lexical signification by interacting with them and thus causing transformations of lexical meaning and creating dynamics and cinetism. By distinguishing between activators which are internal or external to the meaning of the word, we then focus on the internal activators in order to identify them and analyze their function in the cinetism of the word science.


Table des matières

Texte intégral

Le présent article a pour objectif de présenter certaines hypothèses proposées dans le cadre d’une étude consacrée aux mécanismes du cinétisme de la signification lexicale (Nikolenko 2011). Cette étude a été effectuée à partir des textes des manuels de FLE Le Nouveau sans Frontières et Campus, publiés respectivement en 1990-1993 et 2003-2005 chez CLE International. Dans cet article, nous nous proposons de nous focaliser sur le mot science, pour comparer sa signification reconstruite à partir des articles du dictionnaire Le Petit Robert à celle reconstruite à partir des textes du manuel Le Nouveau sans frontières. Nous nous proposons d’illustrer à l’aide des exemples relevés dans notre corpus certaines de nos hypothèses concernant les mécanismes qui sont à l’origine du cinétisme de la signification lexicale, notamment nos hypothèses sur ce que nous avons proposé d’appeler les « déclencheurs » du cinétisme.

La Sémantique des Possibles Argumentatifs (SPA) est développée par Olga Galatanu depuis 1999 et propose un modèle de la représentation de la signification lexicale dans la filiation de la sémantique argumentative.

Dans l’approche de la SPA, le point de départ est l’idée développée par Putnam (1975, 1988, 1990) sur la représentation de la signification en termes de noyau – traits de catégorisation – et stéréotypes associés durablement au mot. Galatanu y rajoute :
 une troisième strate – celle les possibles argumentatifs (PA), qui sont des séquences discursives qui associent le mot avec les éléments de son stéréotype et qui sont donc calculables à partir des stéréotypes (Galatanu 2004a) ;
 une forme de manifestation – déploiements argumentatifs (DA), qui sont la réalisation des PA dans le discours (Galatanu 2007c, 2009),
si bien que le modèle compte trois strates dans la structure de la signification lexicale (noyau, stéréotypes et PA) et une forme de manifestation dans le discours (DA).

De plus, l’approche de la SPA est encyclopédique, associative et holistique. La SPA continue l’approche argumentative de la signification linguistique (cf. Anscombre et Ducrot 1983 ; Anscombre éd. 1995) : sous cet aspect, la signification est fondamentalement argumentative, culturellement ancrée et vouée au cinétisme.

Le modèle de la signification lexicale de la SPA comprend donc quatre strates : noyau, stéréotypes, possibles argumentatifs et déploiements argumentatifs.

Le noyau (par analogie avec le noyau de l’atome) est constitué des traits, dits nécessaires, de catégorisation (TNC), ou « propriétés essentielles », et des prédicats abstraits et/ou de phrases de dénomination. Les propriétés essentielles sont l’information sur la nature grammaticale du mot, son appartenance à une catégorie modale (Galatanu 2002b, 2004b) et son éventuelle orientation axiologique (positive ou négative). Les prédicats abstraits (Putnam 1990) correspondent en partie aux primitifs sémantiques dont la liste a été proposée par Wierzbicka (1993, 1996) pour l’élaboration d’un métalangage sémantique naturel pour présenter la partie stable de la signification.

Les stéréotypes sont des associations des éléments du noyau avec d’autres représentations sous forme de blocs d’argumentation qui posent une « relation naturelle » : cause – effet, symptôme – phénomène, but – moyen, etc. Ce sont des relations relativement stables qui forment des ensembles ouverts, dans ce sens qu’« il serait impossible d’identifier avec certitude des limites rigides à ces ensembles dans une communauté linguistique à un moment donné de l’évolution de sa langue » (Galatanu 2003 : 73-74).

Les stéréotypes sont de blocs d’argumentation internes à la signification lexicale, c’est-à-dire qu’ils forment des blocs d’argumentation qui représentent des associations de prédicats appartenant à la signification d’une entité lexicale au sens de Carel et Ducrot (1999).

Les possibles argumentatifs (PA) sont des associations du mot avec les éléments de ses stéréotypes ; ils sont donc calculables à partir des stéréotypes. Ce sont des associations potentielles, réalisables dans le discours, et qui sont organisées dans deux faisceaux orientés vers l’un ou l’autre des pôles axiologiques (positif ou négatif). Par analogie avec le nuage d’électrons dans la physique quantique, les PA décrits comme des nuages topiques relient les éléments d’un stéréotype du mot à d’autres représentations sémantiques. C’est l’interaction avec d’autres significations qui forment (construisent) l’environnement discursif, qu’il soit linguistique ou inférentiel (pragmatique), qui provoque un phénomène de séparation des possibles argumentatifs et stabilisent un sens (Galatanu 2004a). L’ensemble de PA fonctionne donc comme un dispositif de génération du discours dans la mesure où ils créent le potentiel argumentatif du mot qui se réalise dans le discours.

Les déploiements argumentatifs (DA) sont une forme de manifestation, ou de réalisation des PA dans le discours. Ils ont les mêmes mécanismes de formation que les PA, mais à la différence des PA qui sont des associations potentielles, les DA sont des associations réalisées. C’est pourquoi dans le présent travail, lors de la construction de la signification du mot science, les associations de ce mot avec les éléments de ses stéréotypes calculées à partir du discours lexicographique et qui sont donc considérées comme potentielles, sont nommés PA. En revanche, les associations de même nature, mais identifiées dans le co-(n)texte discursif, apparaissent sous forme de DA.

Le terme de cinétisme a été introduit en linguistique par G. Guillaume, au sens de tension entendue comme variation, par exemple, de la valeur négative portée par le ne explétif, non, ne...que, ne...pas, etc., ou, en anglais, entre les formes de l’article a/an (cinétisme) et one (statisme final), ou encore, en lien avec la notion de temps – le cinétisme ascendant ou descendant (Guillaume 1971 : 201-202).

Dans la sémantique, les interrogations sur le degré de stabilité de la signification lexicale ne sont pas nouvelles. Ainsi, en 1986, Picoche présente le cinétisme comme un mouvement de pensée par lequel l’esprit humain « s’approprie l’univers » :

« Chacun de ces derniers mouvements de pensée ou cinétismes est une sorte de trajectoire sémantique dont tout point peut, en principe, être le siège d’une immobilisation par le discours, faire l’objet d’une saisie produisant un effet de sens. En fait, il existe des saisies particulièrement fréquentées, des effets de sens usuels, séparés par des seuils auxquels correspondent divers emplois d’un signe unique ou même divers signes linguistiques ayant entre eux des relations d’antériorité et de postériorité » (Picoche 1986 : 7).

Dans cette approche, le cinétisme est un phénomène à la fois dynamique et statique, car à tout moment l’emploi « cinétique » peut se stabiliser. Le cinétisme, tel qu’il est décrit par Picoche, est un mouvement dans une direction déterminée : du large à l’étroit, de l’universel au particulier, et qui contribue à l’enrichissement sémantique, ou à la « multiplicité de traits sémantiques ».

R. Martin recourt à la notion de cinétisme lors de la description du mot rien qui, selon lui, ne signifie pas en soi la négation, mais un « mouvement de pensée » qui va du positif vers le négatif, puisqu’il est commutable tantôt avec quoi que ce soit (dans sans rien faire), tantôt avec non (dans je ne fais rien). On atteste dans ce cas le cinétisme au sens de Guillaume (Martin 2001 : 46).

Cusin-Berche (2003 : 45) parle de l’infléchissement du sens « opéré par la sélection de sèmes afférents et révélé par la modification de l’affectation référentielle », et cette dynamique sémantique s’effectue sous la pression de l’environnement lexical et culturel. À l’exemple du mot manageur, Cusin-Berche montre que les différentes acceptions ou valeurs d’une unité sont conditionnées également par les traits sémantiques constitutifs d’ordre morphologique, ou actualisées lors des emplois antérieurs de cette unité et de celles qui lui sont concurrentes. Par exemple, dans le domaine entrepreneurial, le manageur a amplifié la valeur du trait ‘dirigeant’, alors que ce trait est beaucoup moins saillant dans les usages sportif (équivalent à entraîneur) et artistique (correspondant à imprésario). Par contre, par rapport au mot anglais manager, le sémantisme du fr. manageur « se trouve corollairement contaminé [...] par le sème ‘entraîneur/animateur’ attaché aux emplois précédents ». En même temps, manageur, « s’inscrivant dans le paradigme formé par décideur et directeur, prive ces deux derniers lexèmes du trait ‘entraîneur’ et corollairement se trouve dépourvu du sème ‘décisionnel’ » (Cusin-Berche 2003 : 30).

Cet exemple, ainsi que quelques autres cités par Cusin-Berche (voitureautomobile, machine à laverlave-linge), concerne les mots à un sémantisme plutôt référentiel ; dans le cadre de la présente recherche, nous allons travailler sur les mots qui relèvent plutôt du factuel social et se trouvent inévitablement dans un co-(n)texte des mots de cette même catégorie, sur lesquels on peut faire l’hypothèse qu’ils ont un potentiel argumentatif plus important et qu’ils sont souvent porteurs de valeurs axiologiques. Par conséquent, notre approche du cinétisme de la signification lexicale est différente.

Galatanu (2006b) définit le cinétisme (ou la dynamique) de la signification lexicale comme « sa reconstruction continue à travers des mécanismes sémantico-pragmatiques mis en place par les discours des sujets parlants ». En partant de cette définition, nous nous proposons de développer ces quelques éléments :

Re-construction. Le terme même de re-construction sous-entend qu’il s’agit d’un processus qui a lieu dans le discours suite à l’interaction continue entre les éléments de la signification lexicale des mots du co-texte. Les conséquences de ce processus, dans les termes de la SPA, se manifestent dans la structure de la signification du mot, plus précisément, d’une occurrence du mot : de nouveaux éléments peuvent y être inscrits soit au niveau des DA, quand les stéréotypes restent stables mais les associations de leurs éléments avec les éléments des mots du co-texte forment des enchaînements inédits, soit au niveau des stéréotypes, quand les DA ne peuvent plus être expliqués grâce à un stéréotype existant, donc il s’agit d’un nouveau stéréotype présenté comme existant. Dans cette approche, « détecter » le cinétisme signifie repérer les éléments nouveaux, inédits et les confronter aux éléments existants pour rendre compte du « vecteur du cinétisme ».

[Re-construction] continue. Nous entendons le cinétisme comme un processus continu, c’est-à-dire qu’il n’a pas de point d’arrivée fixe, mais seulement des étapes successives où une nouvelle acception du mot se stabilise, sans que la signification ainsi stabilisée dans un contexte concret signifie la fin du processus. Une étude diachronique doit donc permettre de rendre compte du cinétisme de la signification, mais dans cette approche, il est impossible de fixer le moment où le cinétisme est « accompli », achevé. Le développement du processus peut être constaté à partir du moment où l’on voit la formation d’un nouveau PA ou d’un stéréotype inédit, mais on sera toujours conscient que le cinétisme ne s’arrête pas après avoir stabilisé une nouvelle acception.

[Re-construction] à travers les mécanismes sémantico-pragmatiques. Le rôle du co-(n)texte dans le processus du cinétisme est crucial. Notre analyse montre que l’association des éléments de la signification du mot avec les éléments de la signification des mots du co-(n)texte crée l’effet du cinétisme, et ceci non seulement parce que nous suivons l’approche proposée par la SPA qui est une approche argumentative, mais parce que la transformation de la signification ne peut pas avoir lieu sans un mécanisme déclencheur qui vienne de l’extérieur. Dans ce qui suit, nous proposons quelques hypothèses sur ces mécanismes déclencheurs qui sont dans la plupart des cas des mécanismes de nature sémantico-discursive.

Nous proposons une hypothèse plus globale, d’ordre méthodologique, sur l’existence de deux types de déclencheurs du cinétisme : déclencheurs internes, qui relèvent de la structure de la signification du mot étudié, et déclencheurs externes, relevant de la signification des mots du co-(n)texte.

Dans la formulation de nos hypothèses, nous partons des postulats suivants :
 les éléments de la signification d’un mot, tels qu’ils sont décrits par la SPA, entrent en interaction avec les éléments de la signification des autres mots pour former les enchaînements argumentatifs, qui peuvent avoir une orientation axiologique positive ou négative ;
 la mobilisation des mots dans le co-(n)texte est déterminée par leur contenu sémantique.

Hypothèse 1 : Certains éléments de la signification lexicale porteurs de valeurs modales (on les appellera modalités internes) autorisent plus facilement les déploiements argumentatifs dans lesquels le mot subit une transformation plus ou moins importante de sa signification. La modalité interne serait alors l’un des déclencheurs du cinétisme.

Par exemple, la modalité pouvoir inscrite au niveau du noyau, des stéréotypes ou des PA est une modalité interne qui autorise les enchaînements d’après le modèle suivant (dans le cas où l’élément pouvoir est inscrit au niveau des stéréotypes) :
noyau DC pouvoir DC [pouvoir] faire bien ou mal,
d’où
mot DC (faire) bien/mal.

Un exemple tiré de notre corpus peut servir d’illustration de ce phénomène :

(1) Toujours plus sophistiquées et plus compliquées, les machines – conçues pour pallier l’insuffisance humaine – peuvent devenir source de frustrations et d’accidents graves. Faut-il regretter « le bon vieux temps » et renoncer en bloc aux retombées de la science ?

Noyau : Ensemble de connaissances objectives, vérifiables

Stéréotypes : Ensemble de connaissances objectives, vérifiables DC intelligence, trouver des solutions ; connaissances objectives, vérifiables DC pouvoir faire ; connaissances objectives DC faire peur

DA : S. DC intelligence, S. DC trouver des solutions, S. DC frustration, S. DC pouvoir faire, S. DC pouvoir faire bien et faire mal

D’autres exemples de ces éléments déstabilisants sont : action (bonne ou mauvaise), changement (positif ou négatif). Ces éléments déstabilisants peuvent souvent activer le potentiel axiologique double du mot, et l’orientation systématique du mot vers l’un ou l’autre pôle axiologique peut devenir un vecteur du cinétisme, comme dans le cas du mot innovation (Galatanu 2006b).

Puisque nous parlons de la modalité interne, il est légitime de se poser la question de la modalité externe. Dans cette approche, la modalité externe serait le mot modal, sous l’aspect de son rôle « modalisant », ou porteur de jugement, convoqué dans le co-(n)texte. Ainsi la modalité interne est inscrite dans la signification du mot étudié, alors que la modalité externe est inscrite dans la signification des mots du co-(n)texte.

Sous le terme de déclencheurs externes nous entendons les facteurs extérieurs à la signification lexicale du mot étudié ; les déclencheurs externes peuvent être les mots du co-(n)texte ou les propriétés du discours qui provoquent le processus du cinétisme de la signification.

Hypothèse 2 : Les mots modaux (porteurs de valeurs modales de par leur signification) qui sont présents dans le co-(n)texte « contaminent » les mots qui subissent le cinétisme de la signification ; cette contamination s’effectue à travers l’interaction des éléments de la signification des mots modaux avec les éléments de la signification des mots étudiés. Cette interaction aboutit à la production de nouvelles associations qui s’inscrivent dans la signification du mot en question, en provoquant le cinétisme.

Hypothèse 3 : La probabilité du cinétisme sera plus forte dans le cas où le mot étudié se trouve dans un texte « de prise de position », c’est-à-dire dans un texte qui est non seulement consacré au problème intimement lié à la notion à laquelle renvoie le mot, mais aussi qui défend une position particulière, par exemple, science DC danger, ou technologie DC inhumain. Dans ce cas, les mots convoqués pour construire les représentations de science vont contaminer le contenu sémantique des mots en question, ce qui entraîne une transformation de la signification lexicale. En effet, dans ce type de discours, les mots convoqués sont chargés de valeurs modales (surtout axiologiques) pour orienter l’argumentation vers une position quelconque. Plus précisément, pour notre corpus nous faisons l’hypothèse que science subit le cinétisme de la signification dans les textes polémiques, notamment consacrés aux problèmes d’éthique ou à l’avenir de l’homme, alors que dans les textes « neutres », qui présentent, par exemple, le système d’enseignement en France, la probabilité du cinétisme est relativement faible.

Dans l’approche présentée ci-dessus, le cinétisme de la signification lexicale apparaît comme l’un des mécanismes sémantico-discursifs de la construction du sens. Entendu comme un processus continu, il permet l’évolution constante de la signification, en passant par des étapes où l’on peut constater l’apparition d’un nouvel élément dans la structure de la signification et sa stabilisation relative. Les interrogations sur le fonctionnement du cinétisme nous amènent à proposer les hypothèses sur les mécanismes qui déclenchent ce processus et qui peuvent être d’origine interne à la signification lexicale ou externe, c’est-à-dire relever du co-(n)texte. Également, nos hypothèses concernent la nature même du phénomène en question : certains mots semblent être plus susceptibles de subir le cinétisme de la signification – c’est le cas notamment des mots qui relèvent du factuel social ou renvoient aux valeurs axiologiques, et certains contextes (thématique, prise de position) sont éventuellement plus propices au processus du cinétisme que d’autres. Une étude située à l’interface de la sémantique et l’analyse du discours doit permettre de rendre compte des mécanismes responsables de l’évolution de la signification lexicale.

En partant des principes théoriques décrits ci-dessus, nous avons reconstruit la signification du mot science à partir de l’article lexicographique du dictionnaire Le Petit Robert (éd. 1994). Le discours lexicographique étant entendu ici comme discours d’expert, cette représentation nous servira de référence quand nous aurons reconstruit la signification à partir des textes des manuels, ce qui nous permettra de confronter ces deux représentations. Sur les graphiques ci-dessous, le noyau est en vert, les éléments des stéréotypes sont inscrits sur fond bleu et devraient être entendus comme articulés aux éléments du noyau, et les PA sont sur fond blanc, sous la forme [S. (science) DC x] :


Figure 1. Reconstruction de la signification de « science » à partir de l’article du Petit Robert 1994

Science, propriétés essentielles :
Type grammatical : nom, féminin
Zone modale : épistémique
Orientation axiologique : positif

Image1

IV. « Science » dans Le Nouveau sans frontières

Les trois manuels de la méthode Le Nouveau sans frontières qui ont été analysés pour la présente étude (niveaux 2, 3 et Perfectionnement) contiennent au total 21 occurrences du mot science. Toutes ces occurrences ont été classées en deux groupes : i) celles qui présentent les déploiements argumentatifs standard ; ii) celles qui présentent les déploiements argumentatifs dits non-standard, c’est-à-dire qui ne sont pas prévisibles sur la base de la signification reconstruite à partir du discours lexicographique. Voici un exemple d’occurrence avec les DA standard :

(2) Rayonnement de la France et de sa civilisation en Europe. Le siècle est marqué par l’activité des « philosophes » : Voltaire, Diderot (L’Encyclopédie), Rousseau. Ils combattent pour faire triompher leur foi dans le progrès et les sciences ainsi que les idées de liberté, de tolérance et de justice sociale. Le siècle est ainsi caractérisé par une grande prospérité économique malgré les guerres entre la France et l’Angleterre (guerres de compétition commerciale).

Noyau : Ensemble de connaissances objectives, vérifiables ;

Stéréotypes : Connaissances objectives et vérifiables DC progrès, liberté, tolérance, justice ; connaissances vérifiables DC foi

DA : S. DC progrès, liberté, tolérance, justice sociale ; S. DC foi

L’extrait décrit une période d’épanouissement et de prospérité de la France et présente sciences comme faisant partie de tout un ensemble de domaines de l’activité humaine qui crée ce « rayonnement de la France et de sa civilisation ». Plusieurs mots porteurs de valeurs positives apparaissent dans le texte : rayonnement (qui évoque force, clarté – valeur pragmatique positive), activité des « philosophes » (savoir – épistémique, intellectuelle), combattre, faire triompher [la foi dans le progrès] (épistémique, intellectuelle, volitive), foi (doxologique), progrès (mouvement en avant, développement en bien – pragmatique), idées (épistémique, intellectuelle), liberté, tolérance, justice sociale (éthique/morale). Sciences est accompagné, d’une part, d’un mot porteur de valeur pragmatique (progrès) et d’autre part, des mots porteurs de valeurs morales (liberté, tolérance, justice sociale), ce qui est assez intéressant, car la reconstruction de la signification de science à partir du discours lexicographique permet de dire que sciences porte plutôt des valeurs épistémiques et intellectuelles, alors que science, au singulier, est chargé non seulement de valeurs épistémiques, mais aussi de valeurs pragmatiques et morales. On peut faire l’hypothèse que cet emploi du mot sciences, au pluriel, crée un lien entre les valeurs épistémiques et morales (Savoir DC Bien).

Enfin, voici un autre exemple qui peut illustrer l’emploi du mot science avec les DA non-standard et qui permet de supposer une certaine transformation de la signification :

(3) L’homme est capable aujourd’hui de modifier son environnement, et son patrimoine génétique. Il accélère le cours du temps. Ce que la nature, avec sa lenteur précautionneuse, a mis des millénaires à transformer, il le modifie en quelques années. Et c’est là que les perspectives deviennent effrayantes. Mon ouvrage n’a pas d’autre but que de présenter l’avenir que la science nous prépare.

Noyau : Ensemble de connaissances objectives, vérifiables DC connaissance qui a un objectif, une méthode ; DC connaissance organisée, structurée

Stéréotypes : Ensemble de connaissances objectives, vérifiables DC pouvoir faire ; ensemble de connaissances objectives, vérifiables qui a une méthode DC pouvoir faire rapidement, accélérer ; connaissances objectives DC pouvoir faire mal, DC faire peur

DA : S. DC pouvoir modifier ; S DC modification rapide, accélérer ; S. DC pouvoir faire mal, S. DC frayeur

La reconstruction de science comme une force potentiellement dangereuse (puisqu’elle ouvre des « perspectives effrayantes ») s’effectue via l’emploi dans le co-texte d’une modalité aléthique ([l’homme] est capable) qui présente les modifications de l’environnement par l’homme comme possibles. Mais ensuite ces changements sont décrits comme réels : il accélère le cours du temps, il le modifie, ce qui mène aux perspectives « effrayantes ». Ces actions de l’homme, son influence sur l’environnement sont devenues réelles parce que l’homme était capable de le faire, cette capacité de le faire vient du savoir comment faire : c’est la science qui donne le pouvoir. Et puisque c’est la science qui est présentée comme « la responsable », on atteste le changement du sujet : de l’homme est capable... on passe par il [l’homme] le modifie... pour arriver à l’avenir que la science nous prépare [et qui est différent de celui qu’on pouvait imaginer]. Science est présenté donc non pas comme une source du potentiel, mais comme une force agissante, et, de plus, dont les actions peuvent avoir des conséquences « effrayantes ».

Cette occurrence de science propose un déploiement argumentatif non-standard, dû à l’interaction d’un élément de la signification de ce mot, qui est connaissance et qui semble avoir un potentiel axiologique double quand il entre en interaction avec une modalité aléthique activée par cet autre mot du co-texte, capable : ‹connaître DC pouvoir bien faire ou faire mal›. Le mot effrayantes, porteur de valeur axiologique affective négative, semble contribuer à l’orientation du faisceau d’associations vers le pôle négatif.

Nous avons supposé qu’il existe un lien entre la thématique des textes et le fait que le mot active les déploiements standard ou non-standard dans le discours. Pour rendre compte de cet éventuel lien, nous avons essayé de classer les contextes des occurrences, ce qui nous a permis d’identifier sept groupes thématiques parmi lesquels les occurrences de science se sont réparties plus ou moins uniformément, à l’exception d’un sujet – « Progrès de la science et des technologies ». En effet, les textes consacrés à ce thème contiennent au total 14 occurrences, dont 8 non-standard. Notons également que les textes qui traitent des autres thèmes ne contiennent qu’une seule occurrence avec les DA non-standard.

À partir des textes du Nouveau sans frontières, nous avons pu reconstruire la signification du mot science de la manière suivante :


Figure 2. Reconstruction de la signification du mot « science » à partir du manuel Le Nouveau sans frontières

Image2

Par rapport à la reconstruction de la signification de science à partir du Petit Robert éd. 1994, la reconstruction effectuée à partir du discours du Nouveau sans frontières permet de constater une axiologisation de la signification assez forte, et ceci dans les trois acceptions.

Premièrement, ensemble de connaissances et d’expériences qui s’associe à la culture et à l’érudition se trouve chargé de valeurs axiologiques affectives positives (‹plaire›, ‹divertir›).

La deuxième acception – Ensemble de connaissances objectives, vérifiables – subit une axiologisation encore plus forte, car tout un ensemble de valeurs axiologiques éthiques-morales positives est inscrit au niveau des DA : conscience, morale, éthique, liberté, tolérance, justice sociale, ainsi qu’une valeur axiologique pragmatique : progrès. Notons que dans l’article lexicographique, ce sont les valeurs épistémiques qui figurent pour cette acception au niveau des PA.

La deuxième acception subit une axiologisation plus forte et plus complexe dans la partie qui correspond aux éléments du noyau connaissance qui a un objet, une méthode et connaissance organisée, structurée. Tout en préservant l’ensemble des valeurs épistémiques, science porte également des valeurs aléthiques – pouvoir créer, pouvoir faire –, ce qui, en association avec les éléments des stéréotypes qui renvoient à l’épistémique, permet la production des DA qui activent le potentiel axiologique double de ce mot : S. DC pouvoir bien faire et S. DC pouvoir mal faire.

Ainsi, les divergences les plus importantes par rapport à la reconstruction effectuée à partir du dictionnaire sont attestées au niveau des DA, mais le rôle des stéréotypes est également très important, car certains stéréotypes, tels que connaissances, savoir, étudier, travailler, semblent fonctionner comme un dispositif de génération des DA orientés vers deux pôles axiologiques différents et produisent donc un effet « déstabilisant », tout en restant stables eux-mêmes. Dans les cas les plus extrêmes – S. DC problèmes, S. DC frustration, S. DC frayeur – on peut parler du phénomène de cinétisme.

Notons également que la reconstruction de la troisième acception de science Connaissances expérimentales ou livresques DC savoir-faire n’était pas possible, car le corpus analysé ne contient aucune occurrence dans cette acception.

Dans notre étude, nous sommes partie d’un ensemble d’hypothèses relatives aux facteurs qui déclenchent le cinétisme : déclencheurs internes à la signification lexicale et déclencheurs externes, contextuels. Comme nous l’avons montré à l’aide des exemples apportés pour le mot science, où nous avons confronté les DA repérés dans le corpus avec la représentation sémantique de science reconstruite à partir des discours lexicographiques, les deux catégories de déclencheurs sont de nature modale. Dans le cas de la première catégorie, c’est la modalité interne qui est le facteur qui déclenche le cinétisme ; dans l’autre cas, ce sont les modalités présentes dans le contexte qui contaminent le mot qui subit le cinétisme.

Les hypothèses sur les mécanismes du cinétisme semblent donc être confirmées par les occurrences analysées. Néanmoins, nous nous rendons compte que la validité de ces hypothèses doit être testée sur d’autres corpus et sur d’autres mots. Notre étude du cinétisme de la signification du mot recherche (Nikolenko 2011) montre qu’elle est relativement plus stable que celle de science. Un travail de recherche important est nécessaire pour établir si d’autres mécanismes peuvent être à l’origine du cinétisme de la signification lexicale, ainsi que pour rendre compte du rôle des déclencheurs internes et externes dans ce processus.



Liste des références bibliographiques

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Pour citer cet article


NIKOLENKO Viktoriya. Le cinétisme de la signification lexicale : le cas du mot « science » dans les textes des manuels de FLE « Le Nouveau sans frontières ». Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3898. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378