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Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu > Section 4. Une approche sémantique de l'interaction verbale

Article
Publié : 15 janvier 2015

La représentation sémantique du lexème « loser » en anglais selon la Sémantique des Possibles Argumentatifs


Tracy L. HERANIC, Doctorante, CoDiRe-EA4643, Université de Nantes (France)

Résumé

Cette étude sur la représentation sémantique du mot anglais « loser », mobilisant la Sémantique des Possibles Argumentatifs de Galatanu, nous permet de cerner le potentiel discursif de ce lexème ainsi que l’influence du contexte culturel tel qu’il peut se révéler dans le discours. Ces recherches ont mené à la construction d’une représentation ouverte du mot « loser », qui inclut des aspects venant d’une étude lexicographique, ainsi que des aspects influencés par la culture américaine, exposés par le discours des locuteurs natifs. C’est à travers une analyse de ce type que l’on peut se rendre compte, entre autres, du potentiel discursif de ce lexique qui inclut des éléments comme le rôle et l’importance de la responsabilité personnelle du « loser » d’entretenir son état ainsi que le degré de subjectivité en se mettant d’accord sur ce qui constitue un « loser ».

Abstract

This semantic study of the representation of the word « loser » in English, via The Semantics of Argumentative Possibilities by Galatanu, allows us to ascertain the discursive potential of this lexeme, as well as the influence of the cultural context as can be revealed in the discourse. This study has led to the construction of the open ended representation of the word “loser”, which includes aspects from the lexicographical inquiry, as well as culturally influenced aspects specific to American English, observed through a discourse analysis of native speakers. It is through a study of this kind that we are able to take into account the discursive potential of this lexicon, such as the role and the importance of personal responsibility of the “loser” in maintaining this state, as well as the degree of subjectivity in agreeing upon what constitutes a “loser”, among others.


Table des matières

Texte intégral

Le mot « loser » est une insulte souvent employée aujourd’hui en anglais, qui continue à se maintenir comme acte menaçant comme on peut le voir dans des chansons telles que « Loser » par 3 Doors Down ou « Loser » par Beck, qui a été classée parmi les meilleures chansons de tous les temps aux États-Unis par le magazine Rolling Stone. Lexème très employé, « loser » semble avoir un sens assez complexe. Nous nous sommes posé la question de savoir comment le mot « loser » peut être décrit sémantiquement en s’appuyant sur la méthodologie de la Sémantique des Possibles Argumentatifs (SPA) proposée dans sa première forme par O. Galatanu en 1999.

Nous allons commencer par une brève présentation de la méthodologie de la Sémantique des Possibles Argumentatifs, suivie par l’étude lexicographique du mot « loser ». Nous allons compléter l’étude lexicographique par une analyse discursive selon la SPA pour mieux comprendre certains éléments de la signification et le sens discursif du mot « loser » en anglais américain, liés sémantiquement et culturellement à cette insulte.

La méthodologie de la Sémantique des Possibles Argumentatifs (SPA) va nous permettre de proposer une représentation ouverte du mot « loser » à partir d’une étude lexicographique suivie d’une étude basée sur le discours des locuteurs natifs. La SPA est

« un modèle de représentation sémantique susceptible de rendre compte à la fois des représentations du monde “perçu” et “modélisé” par la langue (Kleiber, 1999) et du “potentiel discursif” au niveau des enchaînements argumentatifs des mots (Anscombre, 1995, Ducrot, 1995, Carel et Ducrot, 1999) et que l’environnement sémantique de l’énoncé et/ou le contexte pragmatique peuvent activer, renforcer, ou au contraire, neutraliser, intervertir. (Galatanu, 1999, 2006) » (Galatanu 2008).

Comme Galatanu, nous faisons l’hypothèse que le sens discursif est argumentatif et, ainsi, a toujours une orientation axiologique (Galatanu 2000, 2002, 2003, 2008). Comme le nom de Sémantique des Possibles Argumentatifs l’indique, cette méthodologie a pour but de rendre compte d’un grand nombre d’éléments qui font partie de la description sémantique du mot étudié. Mais elle laisse la porte ouverte à d’autres éléments potentiels du sens qui peuvent survenir dans le discours.

Le modèle de représentation sémantique comporte trois strates de signification et une forme de manifestation discursive, donc quatre niveaux :

« Le noyau : traits de catégorisation sémantique (Putnam, 1975), constituant des propriétés essentielles, que nous pouvons représenter par des prédicats abstraits dans une métalangue sémantique naturelle (MSN) ;

Les stéréotypes : ensemble ouvert d’associations des éléments du noyau avec d’autres représentations, constituant des blocs d’argumentation interne ;

Les possibles argumentatifs : séquences discursives déployant, dans des blocs d’argumentation externe, l’association du mot avec un élément de son stéréotype, séquences calculées à partir des stéréotypes : PA ;

Les déploiements discursifs : qui sont les séquences argumentatives réalisées par les occurrences discursives : DA » (Galatanu 2008)

Le choix de ce modèle était naturel pour notre étude du mot « loser », car nous postulons que l’étude lexicographique nous donnera une base de signification, sur laquelle les déploiements discursifs vont non seulement s’appuyer pour élargir la signification lexicale exposée par les trois premières strates du modèle de la SPA mais vont aussi nous laisser entrevoir les aspects culturels du monde perçus et modélisés par le locuteur (Kleiber 1999).

Afin de construire la signification du mot « loser » dans la partie lexicographique de notre étude, nous nous sommes basée sur plusieurs dictionnaires reconnus ainsi que sur plusieurs dictionnaires en ligne.

Au travers du regroupement des éléments proposés par les dictionnaires, certains thèmes ressortent : la constance, la décharge de responsabilité, ainsi que la subjectivité, tous contribuant à la description de la signification lexicale du mot « loser ».

Le thème de la constance se trouve sur plusieurs niveaux dans la signification lexicale proposée par les dictionnaires. Premièrement, l’usage d’adverbes tels que « always », « consistently », « frequently », « regularly », « never », « seldom », « generally », que l’on trouve dans toutes les définitions du mot « loser », sert à appuyer l’idée de la constance de l’idée qui suit. Une autre façon de montrer le concept de constance est dans l’emploi du temps verbal du présent en anglais. Le choix de verbes conjugués au présent comme « lose », « fail » etc., ainsi que dans l’usage du verbe « is » suivi par un adjectif ou bien une étiquette d’identité comme « a failure » sert à renforcer l’idée cyclique de constance trouvée dans la signification lexicale de « loser ».

Ces éléments montrent un type de cycle qui est fortement suggéré dans l’étude lexicographique. Ce cycle est exprimé dans le choix du temps verbal du présent dans les définitions, comme « someone who regularly fails », « someone who is never successful » ou « a non-achiever ». Cette idée est soutenue par E. Cowper qui nous explique que dans les systèmes de temps verbaux, les morphèmes conjugués au « present tense » en anglais portent avec eux, en général, une relation non marquée et coindexante de l'identité. En ce qui concerne l’usage régulier du « present tense » dans les définitions du mot « loser », que l’on trouve aussi bien en ligne que dans les dictionnaires, Cowper soutient que la littérature linguistique sur les temps verbaux et aspects a beaucoup de classifications. Parmi elles, le « state » : un état qui peut persister sans que rien ne se passe, comme dans l’exemple « la voiture est bleue ». Ce même concept est soutenu par Trask qui explique le concept de la copule en anglais. La copule anglaise est « être », et ce verbe a deux fonctions principales. D’abord, en tant que verbe dans une phrase équationnelle, il exprime l’identité et les fonctions plutôt comme un signe égal en mathématiques. Deuxièmement, en tant que verbe dans une phrase attributive, il attribue une propriété à son objet.

Nous trouvons que ce phénomène est clairement montré dans le fait que le mot « loser » est souvent décrit par un type d’identité, voire d’étiquette qui, comme on voit dans le choix du verbe « être » ci-dessus, contient l’idée que cet état ne changera pas.

Il est convenu par les dictionnaires qu’il y a souvent une raison ou une explication pour la non-réussite des « losers ». C’est dans ces explications que l’on trouve la décharge de la responsabilité de cette non-réussite, ce qui, d’une façon, justifie le fait d’être un « loser », malgré soi. Ces types de justification incluent un manque de capacité, parmi d’autres forces à blâmer, en guise d’excuse, pour expliquer cette mauvaise situation.

Le thème d’un manque de capacité occupe une grande place dans les dictionnaires. Ce manque se traduit par des mots tels que « incompetent », « unable », « poor skills » ou encore « lack ». On pourrait interpréter cela comme un type de décharge de la responsabilité incombant du fait d’être un « loser ».

Ce déplacement de responsabilité tourne autour de l’idée que ce n’est pas de la faute de la personne si elle est un « loser ». Soit la faute incombe au fait que la personne ne possède pas les outils nécessaires pour réussir (i.e. les compétences), ou bien au destin ou au manque de chance. Cette idée d’une force extérieure est soutenue par les lexèmes comme « doomed », « destined », « born loser », « unfortunate » et « badluck ». C’est dans l’analyse de ces lexèmes que l’on trouve un lien fort avec la décharge de responsabilité personnelle du « loser » dans le fait de l’être malgré lui.

Le dernier thème que l’on trouve dans les propositions de significations lexicales pour le mot « loser » est un thème qui nécessite une analyse un peu plus approfondie des valeurs attribuées à ces propositions.

La notion de subjectivité peut être perçue à travers des éléments catégorisés par leurs valeurs axiologiques négatives comme « bad », « poor », qui se trouvent dans presque tous les énoncés visant à décrire le mot « loser ». Cette notion est aussi présente au travers d’élément tels que « a low opinion », ou encore « you think they... ». Les éléments les plus parlants sont ceux qui soutiennent la notion de subjectivité, comme « disappoint » et « misfit », et qui impliquent directement autrui. Ces éléments, impliquant l’existence d’une attente, donnent à la représentation de ce lexème un aspect plus ou moins subjectif selon le locuteur.

Les valeurs axiologiques se placent dans la zone subjective sur l’échelle de Galatanu (2000). Dans la signification lexicale proposée par les dictionnaires, nous trouvons une valeur axiologique négative (et en conséquence relativement subjective) dans chacune des propositions des dictionnaires. Cette idée est exprimée par une liste de lexèmes qui portent une valeur axiologiquement négative : « to lose », « to fail », « bad », « poor », « lack », « unsuccessful », « unfortunate », « nonstarter », « a failure », « non achiever », « misfit », « incompetent », « unable », « doomed », « disappoint », « take advantage of » etc. En soi, le fait que ces éléments soient axiologiquement négatifs suppose une sorte d’implication de la part du locuteur, ce qui nous mène au thème de la « subjectivité ».

C’est sur ces idées que nous nous basons pour continuer notre étude. Nous pensons qu’afin de construire le noyau de « loser », il est impératif d’inclure les thèmes suivants :

  • caractère incontournable de la non-réussite :
    La non-réussite semble incontournable. Cet élément est très présent dans l’usage des verbes au « present tense » tels que « is », dans les verbes d’action « fails », « loses » etc., ainsi que dans les adverbes de fréquence qui leur sont souvent attachés ;

  • justification de cette non-réussite incontournable :
    Nous trouvons aussi des éléments de justification de la non-réussite, parmi lesquels soit un manque de capacité personnelle, soit un tour du destin, la personne étiquetée de « loser » n’en étant, dans les deux cas, jamais responsable. Ce concept est soutenu par les aspects de la signification tels que « bad luck », « doomed », « poor skills », etc. ;

  • regard négatif et subjectif :
    Le regard négatif et subjectif porté sur le « loser » mérite, malgré la justification de son état, d’être prise en compte pour la description de la signification lexicale, sans quoi une caractérisation en tant que « loser » n’a pas lieu d’être.

Compte tenu du fait que « loser » est un lexème également utilisé en français (souvent écrit « looser » ou bien « loser »), il nous est important de spécifier que les représentations décrites dans cette partie ne reflètent que le lexème « loser » en anglais. Les traductions présentes dans ce texte n’ont pour seul but que d’aider le lecteur à mieux comprendre le postulat de ces recherches et ne représentent en aucun cas une description du mot « loser » employé à la française. Nous pensons que chaque langue détient sa propre représentation de ce lexème, et donc que les représentations dans une langue ou une autre, bien que le mot soit le même dans les deux langues, ne se valent pas.

Les parties suivantes contiennent les trois premières strates de la SPA du mot « loser » en anglais, puis traduites en français. Ces trois premières strates, décrivant la signification, incluent le noyau, les stéréotypes ainsi que les possibles argumentatifs.

Dans la Sémantique des Possibles Argumentatifs, le noyau est composé des propriétés essentielles du mot. Selon la SPA, il serait impossible de décrire la représentation sémantique de « loser » sans les éléments de son noyau (cf. figure 1). Il est important de se rappeler que chaque élément, à ce stade, vient des dictionnaires, nos seules références pour cette partie de notre étude.

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Figure 1. Noyau du lexème « loser »

 

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Figure 2. Noyau du lexème « loser » (traduction en français)

 

Dans une deuxième partie de la signification, nous trouvons les stéréotypes, propriétés de la signification qui sont fortement liées aux éléments du noyau. Avec le noyau, les stéréotypes constituent l’argumentation interne du lexème. Cette strate présente la caractéristique d’être un ensemble ouvert, et donc susceptible de changer avec le cinétisme de la langue et de l’usage du mot dans le discours. Le fait que cet ensemble soit ouvert est représenté par les points de suspension trouvés dans la liste des aspects des stéréotypes.

Dans cette première partie, nous prenons en compte les stéréotypes proposés par les dictionnaires, puis dans un deuxième temps, nous ajouterons les stéréotypes proposés par le discours pour compléter la représentation.

Les stéréotypes sont liés aux propriétés du noyau. Pour chaque aspect proposé dans le noyau, une deuxième strate de signification y est liée. Dans la SPA, les argumentations sont structurellement attachées à une entité et sont construites à partir des aspects trouvés dans le noyau, ainsi que dans les stéréotypes (la deuxième strate). Les aspects du noyau et les stéréotypes constituent les blocs d’argumentation interne. Comme pour le noyau, les stéréotypes proposés à ce stade viennent strictement des propositions des dictionnaires.

Par exemple, le premier aspect du noyau Existence d’une attente que Y accomplisse P, contient plusieurs aspects. Chaque aspect des stéréotypes est lié à un élément du noyau par un connecteur (CONN selon Ducrot et Anscombre 1983) de façon unidirectionnelle. En réunissant le noyau avec les stéréotypes, nous retrouvons une double articulation de la signification, entre les étapes du noyau et les stéréotypes qui y sont attachés.

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Figure 3. Les stéréotypes du lexème « loser »

 

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Figure 4. Les stéréotypes du lexème « loser » (traduction en français)

 

Ce type d’argumentation pour décrire la représentation du mot « loser » nous permet non seulement de voir les différentes strates de signification mais aussi, en liant les stéréotypes avec les parties du noyau, nous construisons une description vectorielle, reliant les différents éléments du noyau entre eux, ainsi qu’aux stéréotypes qui y sont associés.

Dans la deuxième étape de la méthodologie de la SPA, nous allons pouvoir ajouter des stéréotypes culturellement motivés non inclus dans les dictionnaires, nous permettant de mieux comprendre le sens discursif du mot et dévoilant une description lexicale plus complète et complexe.

Les possibles argumentatifs constituent la troisième strate de la description sémantique (Galatanu 2000), à mettre en rapport avec la notion d’argumentation externe de Carel (2001). Les possibles argumentatifs sont constitués, dans leur partie gauche, de l’entité étudiée (dans ce cas « loser ») et dans leur partie droite, d’un élément de sa signification, i.e. du noyau ou des stéréotypes, la partie gauche et droite étant liées par un connecteur (CONN) comme dans la théorie des blocs sémantiques de Carel (1992). La construction et l’analyse des possibles argumentatifs nous sont très utiles, car ils dévoilent beaucoup d’éléments intéressants dans la description sémantique de « loser ».

Nous partons encore des propositions des dictionnaires, les retravaillons pour simplifier l’analyse, puis nous regroupons les PA avec leurs converses ou nous créons les converses afin de tester la validité des PA.

Nous avons remarqué au niveau des possibles argumentatifs que dans beaucoup d’aspects normatifs nous trouvons dans la partie droite un élément négatif. Ces éléments négatifs normatifs sont mis en relief dans le tableau ci-dessous.

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Figure 5. Les possibles argumentatifs

 

La régularité des éléments négatifs constituant la partie de droite des possibles argumentatifs mérite que l’on s’y attarde. En revenant vers la perception de la négation de Ducrot (2001), nous nous basons sur son idée que l’antonyme d’un mot est considéré comme une forme de négation de ce dernier. Considérons les PA pour « loser » : « loser DC non achiever » et « loser PT achiever ». Pour décrire l’antonyme de « loser », il faut former la réciproque (telle que définie par Ducrot 2001) de « loser ». Nous proposons les PA « antonyme de loser DC achiever » et « antonyme de loser PT non achiever ». Nous postulons que les PA de « loser » en forme positive nous donnent une partie de la description sémantique de l’antonyme de « loser ».

Les possibles argumentatifs pour « loser » sont spécialement intéressants dans cette logique car l’usage de négation est très présent dans les définitions de « loser ». Cela nous fait penser que la représentation que l’on peut avoir de « loser » est en réalité la négation de la représentation du mot « a success », l’antonyme de « loser ». Le fait qu’autant d’éléments cruciaux soient exprimés par un aspect normatif employant un mot négatif dans la deuxième partie renforce l’idée de négativité et nous indique que la représentation positive de cette paire est en conséquence plus forte que la partie négative, « loser ».

TRACY Fig6

Figure 6. Les PA normatifs et négatifs reconstruits à partir des dictionnaires

 

C’est sur cette première étude lexicographique composée des trois strates que l’on se base pour mettre en place la deuxième partie de la méthodologie de la SPA, qui porte sur le discours.

En ce qui concerne l’étude discursive, nous cherchons à provoquer les pensées liées au mot « loser » chez les anglophones américains, pour construire la quatrième strate de notre méthodologie, les déploiements discursifs (DA). Pour ce faire, nous proposons un questionnaire composé de trois exercices précis visant à faire s’exprimer les participants.

La première partie du questionnaire consiste à demander aux participants de lister les premiers mots qui leur viennent à l’esprit quand ils entendent le mot « loser ». Les consignes qui expliquent : « Please list the first 10 words that come to mind when you hear the word loser ». Cette question leur laisse jusqu’à 10 possibilités pour répondre mais les participants n’ont donné en moyenne que 6,9 réponses. Les réponses récoltées dans cette partie du questionnaire ont la particularité d’être souvent plus diverses et comportent souvent des éléments de la signification que les participants excluent dans les deux parties suivantes du questionnaire.

C’est dans ces résultats que l’on trouve des éléments tout à fait fascinants. On trouve une majorité de propositions qui sont liées à des manques : un manque de capacité, un manque de vie sociale, un manque d’hygiène, un manque de tolérance mais surtout un manque d’effort.

Nous trouvons des réponses qui associent des personnes marginales, telles que les SDF au mot « loser ». Cela reflète les valeurs culturelles que la signification des dictionnaires (52 références) ne nous fournissait pas. Les consommateurs de drogues occupent une place assez importante avec six références. Ceux qui vivent aux dépens de la société ont récolté huit associations. Les SDF sont eux aussi considérés comme des « losers » par cinq de nos participants en lien avec le fait de ne pas contribuer à la société.

La signification lexicale des dictionnaires comporte une idée de criminalité, en revanche cette partie de l’enquête nous montre que seulement trois des 262 réponses mentionnent cette idée.

Cette partie de l’enquête a élargi le champ lexical trouvé dans les dictionnaires pour inclure dans les stéréotypes et les possibles argumentatifs des aspects culturels.

Selon le protocole de la SPA, la deuxième partie du questionnaire consiste à valider ou non les associations proposées par le questionnaire. Pour notre étude, nous avons choisi de proposer quatre niveaux d’acceptabilité pour les associations proposées dans la deuxième partie.

Les associations proposées sont des éléments venant de plusieurs endroits : du noyau, directement des stéréotypes ou des possibles argumentatifs, des associations non présentes dans la signification lexicale mais qui sont soupçonnées d’en faire partie, ou bien des associations inédites, voire absurdes.

TRACY Fig7

Figure 7. Réponses de la 2e partie du questionnaire

 

Le taux de réponses positives pour les aspects ressortant du noyau, tels que « negatively perceived by others » ou « destined to fail », ainsi que les propositions venant des PA comme « lack of success » et « failure » ne sont guère surprenants. Ce qui est surprenant, par contre, est le taux de réponses liées à « having a goal », ainsi que « stupid » et « lazy ». « Having a goal » est associé à seize occurrences de « never » (42 % du total des réponses). Une interprétation de ce fait pourrait être soit qu’il n’y a aucun lien entre la représentation de « loser » et « having a goal », soit que le lien soit extrêmement négatif, et que ce « manque » soit en fait une partie importante de la signification. Nous allons voir plus loin que c’est cette deuxième interprétation qui semble la plus probable quand on met en relation tous les éléments proposés par les questionnaires.

Nous allons voir, dans l’analyse de la troisième partie du questionnaire, que certaines de nos hypothèses testées dans la deuxième partie sont validées et même renforcées.

Cette partie de la méthodologie de la SPA nous permet de mettre en œuvre une analyse linguistique du discours afin d’analyser ce qui ressort de ces définitions proposées par les participants. Cette partie demande tout simplement aux participants : « How would you define a loser? » et leur propose de compléter la phrase « A loser is… ». La formulation de la phrase met en jeu l’avis personnel du participant, c’est pourquoi nous ne sommes pas surprise de trouver des réponses plus politiquement correctes que les réponses données dans la première partie du questionnaire. Ces réponses, un peu autocensurées, nous laissent entrevoir de façon plus concrète des éléments que nous allons pouvoir rapprocher plus du noyau et des stéréotypes : les éléments que les participants se sentent obligés d’inclure pour définir « loser ».

Dans ces réponses on trouve encore d’autres éléments qui n’ont été cernés ni dans les deux premières parties ni dans l’étude lexicographique, comme des réponses impliquant qu’un « loser » produit un effet négatif sur son environnement.

Un thème très présent dans cette partie du questionnaire, alors que dans d’autres parties de cette étude il n’apparaît quasiment pas, est le thème de la responsabilité personnelle dans la réussite. Les 43 réponses liées à ce thème nous ont frappée, car ce thème n’apparaît pas du tout dans la signification lexicale proposée par les dictionnaires. Cette construction discursive du sens de « loser » repérable sous forme de DA nous permet d’ajouter ce thème au niveau de l’argumentation interne, comme stéréotype. Nous postulons que cet aspect de la signification est ancré dans le contexte culturel de la langue mais reste toute de même structurellement lié à sa signification en anglais.

Un autre aspect du sens qui apparaît dans cette partie des réponses inclut le côté inacceptable de ne pas avoir d’objectif dans la vie ou de ne pas même essayer de réussir (voir « manque de tentative » dans le tableau ci-dessus). Cette condamnation culturelle fait partie de la catégorie de responsabilité personnelle de la réussite, mais mérite une analyse plus profonde.

Les seize références à ce « manque de tentative » contredisent les justifications d’incapacité trouvées dans les dictionnaires. L’un des énoncés l’exprime très clairement par « one who doesn’t make much or any effort to do something well but tries to create the impression that they are trying their hardest… suggesting that the person could do it better but simply can’t be bothered ». Dans le « simply can’t be bothered », il est explicitement reproché au « loser » de ne pas faire d’effort. L’énoncé « the person could do better… » implique que si un manque de capacité était avéré, la personne serait digne de compassion, ce qui n’est pas le cas pour le « loser ».

Il semble que le fait d’essayer de répondre à certaines attentes excuse en partie l’échec qui va suivre. L’énoncé « but tries to create the impression that they are trying their hardest » nous fait comprendre que plus d’indulgence serait possible dans le cas où la personne essaie, même si elle ne réussit pas. Cette combinaison d’éléments nous dévoile un éventuel cinétisme ou une influence culturelle sur le sens de ce mot, en laissant un peu de côté l’aspect d’impossibilité de réussir et en le remplaçant par l’idée que c’est uniquement la responsabilité du « loser » s’il le devient. Cette idée nous dévoile un fort lien entre « loser » et les concepts de « travail » ou « d’effort ».

Dans un autre énoncé, nous trouvons « unsuccess » ainsi que « failure ». Le fait que le participant ait proposé ces deux lexèmes souvent qualifiés de synonymes nous a interpelée. Voit-il une différence de degré « d’échec » entre ces deux mots ? Serait-il possible que l’inversion de l’argumentation pour « unsuccess » ainsi que pour « failure » ne mène pas au même lexème ? Au début de cette recherche, on aurait pu imaginer que la signification de « loser » comprenait un état qui était dichotomique par l’usage de tant de négations liées aux possibles argumentatifs, par exemple, « unsuccessful », « non-achiever », ou encore « fails ». Tous ces lexèmes impliquent leurs converses, ce qui est clairement dichotomique. Par contre, c’est dans cette troisième partie que nous trouvons l’élément réfutant cet aspect. Dans d’autres énoncés définitionnels, nous remarquons aussi l’emploi de deux adjectifs pour décrire « loser »  : « …failed at life or below average in milestones of life » et « incompetent or below average ». Ces propositions incluent un élément qui jusque-là était inexistant dans la description sémantique : l’idée d’être typique. « Average » est qualifié par une valeur axiologique et déontique bivalente, contextuellement dépendante, au contraire des autres propositions. Cette notion ouvre encore le champ lexical du mot « loser » en impliquant la possibilité de « NEG loser DC average ».

Le dernier thème que l’on va aborder dans cette analyse tourne autour de la subjectivité. Nous voyons dans la première partie de notre étude que la subjectivité joue un rôle important dans la construction du noyau. Par contre, le niveau de subjectivité de ce regard est remis en question dans six des définitions proposées, où nous remarquons une atténuation de l’idée de subjectivité, rendant les critères définissant « loser » plus concrets.

Ces derniers énoncés montrent que l’idée de subjectivité est reconnue, mais seulement jusqu’à un certain point. L’idée que l’usage d’un tel lexème puisse être justifié, « justified or not », implique que l’entité « loser » comporte une valeur déontique, sur laquelle la société s’accorde, valeur bien plus objective sur l’échelle des valeurs modale que les valeurs axiologiques que nous avons vues dans l’analyse de l’étude lexicale. Les références telles que « typical standards » ou « lack characteristics of a successful person » impliquent une connaissance commune de ce que ces énoncés supposent.

À l’aide de la SPA, nous avons pu construire une description lexicale qui prend en compte non seulement les propriétés les plus essentielles qui constituent le noyau (telles que « existence d’une attente que ‘loser’ accomplisse ‘P’ », « ‘loser’ n’arrive inévitablement pas à accomplir ‘P’ » et « mauvaise image attribuée à ‘loser’ »), mais aussi les stéréotypes, les possibles argumentatifs ainsi que les déploiements discursifs qui nous laissent entrevoir d’autres facettes que la représentation sémantique peut comporter. À travers la méthodologie de la SPA, nous avons pu aussi discerner des aspects comme « loser DC destiné à l’échec », « loser DC NEG-objectif dans la vie », « loser DC NEG-effort », parmi d’autres aspects normatifs et négatifs, ainsi que l’aspect qui implique que le « loser » est responsable lui-même de son état.

Ces éléments présentent une représentation sémantique ouverte au cinétisme et à l’influence des aspects culturels liés à la langue.

Cette étude nous a permis de discerner certains éléments dans la représentation lexicale qui seront utiles pour mieux comprendre l’usage de « loser » aux États-Unis. Les concepts tels que le rôle de la subjectivité (et son possible cinétisme), la fréquence du déploiement des associations normatives et négatives à ce lexème, ainsi que la responsabilité personnelle de l’individu de s’assurer qu’il n’est pas vu comme un « loser », montrent l’influence de la culture sur la représentation du locuteur. C’est en se penchant sur le lexème « loser » de façon plus profonde à l’aide de la SPA que l’on peut apprécier tout ce que cette méthodologie peut offrir pour l’analyse du discours.



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Pour citer cet article


L. HERANIC Tracy. La représentation sémantique du lexème « loser » en anglais selon la Sémantique des Possibles Argumentatifs. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3893. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378