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Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu > Section 3. Études contrastives: la part du culturel dans les représentations sémantiques

Article
Publié : 15 janvier 2015

Les lexèmes réussite/cheng gong et échec/shi bai. Étude contrastive français-chinois de la construction discursive des significations


Xiaoxiao XIA, Maître de conférences, Université Sun Yat-sen (Chine), xiaxiaox@mail.sysu.edu.cn

Résumé

Cet article porte sur la comparaison de la construction linguistique des valeurs sociales complexes et sur la reconstruction discursive des significations lexicales en chinois et en français auprès de locuteurs natifs et d’apprenants chinois du FLE. En analysant la perception des significations des mots réussite et échec, nous cherchons à découvrir l’apprentissage des stéréotypes linguistiques et l’acquisition des compétences sémantiques chez les apprenants en langue étrangère. Les résultats montrent que bien que les Français et les Chinois partagent à peu près le même noyau pour ces deux mots, certains stéréotypes sont fonction des différences culturelles. En outre, même si les publics sont de la même nationalité, l’apprentissage d’une langue étrangère et le séjour dans le pays de la langue cible amènent des différences dans l’acquisition des significations lexicales.

Abstract

This paper focuses on the comparison of the linguistic construction of complex social values and discursive reconstruction of lexical meaning in Chinese and French, comparing native speakers and Chinese learners of French as a Foreign Language. By analyzing perceptions the meaning of the words “success” and “failure”, we seek to determine how linguistic stereotypes and semantic competence are acquired by foreign language learners. The results show that although the French and the Chinese share roughly the same core of these two words, some stereotypes diverge due to cultural differences. Moreover, even within a group of the same nationality, learning a foreign language and living in the country of the target language lead to differences in the acquisition of lexical meanings.


Table des matières

Texte intégral

Que signifient la réussite et l’échec ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, car les définitions varient selon les personnes et les contextes. Certains penseront que gagner beaucoup d’argent est une réussite, d’autres considéreront la réussite matérielle comme un échec. Pour notre part, nous partirons toutefois du postulat que les membres d’une communauté linguistique doivent posséder des représentations convergentes dans la caractérisation de certains concepts par rapport à d’autres communautés linguistiques.

Dans la présente étude, nous nous intéressons à la manière dont les Français et les Chinois perçoivent la réussite et l’échec. À la différence des études qui abordent la question plutôt d’un point de vue sociologique, notre recherche s’inscrit dans le domaine linguistique et porte sur la construction discursive des valeurs sociales complexes et sur la reconstruction des significations lexicales des mots réussite et échec. Elle fait partie d’un projet de recherche collectif dans le cadre du programme CAPSA-Lang du CoDiRe qui concerne la comparaison du français avec plusieurs langues. Dans notre cas, il s’agit ainsi de confronter la signification lexicale de ces deux mots en chinois et en français.

Nos objectifs sont non seulement de déterminer les points communs et les différences entre ces deux langues au niveau des stéréotypes linguistiques (au sens de Galatanu 2004), mais aussi d’observer le cinétisme sémantique (entendu comme « la reconstruction continue à travers des mécanismes sémantico-pragmatiques mis en place par les discours des sujets parlants » (Galatanu 2006)) construit par des apprenants chinois du FLE. Ainsi, notre étude sera guidée par les questions suivantes :

  • Quelles sont les différences entre les mots réussite et échec en langue française et chinoise au niveau de leur signification telle qu’elle se dégage des discours lexicographiques ?

  • Quelle est la construction des significations lexicales chez les apprenants français et chinois ?

  • Comment l’apprentissage d’une langue étrangère influence-t-il cette construction des significations ?

À partir de ces questionnements, nous posons comme hypothèses que le noyau de signification lexicale devrait rester stable, que ce soit dans les dictionnaires ou dans les discours en différentes langues. En revanche, les stéréotypes et les « possibles argumentatifs » (PA) des mots pourraient diverger, en raison de la différence de langue. De plus, l’apprentissage d’une langue étrangère, surtout quand il est réalisé lors d’un séjour dans le pays cible, fait que l’apprenant, dans le processus de construction discursive de la signification, va s’éloigner de sa langue maternelle.

Notre analyse se déroulera en deux étapes, l’une axée sur les discours lexicographiques, l’autre sur un corpus recueilli par nous. D’abord, afin d’effectuer une étude sémantique, nous avons recouru pour chacune des langues à trois dictionnaires monolingues. L’analyse définitionnelle et celle des exemples proposés par les dictionnaires a mené à une proposition de description de la signification lexicographique des mots étudiés. Les dictionnaires monolingues nous permettent d’éviter des confusions qui peuvent être provoquées par les dictionnaires bilingues du fait de la traduction. La deuxième étape est celle du repérage des occurrences dans les discours recueillis auprès de différents publics. C’est ainsi que nous avons élaboré des questionnaires en deux langues avec des « questions ouvertes », afin de « privilégier les catégories dans lesquelles les individus perçoivent le monde social, plutôt que de les leur imposer par les modalités des réponses “fermées” » (De Singly 2005). Les questions posées sont les suivantes : 1. S’il vous plaît, donnez dix mots ou expressions qui vous viennent à l’esprit pour décrire la « réussite » et l’« échec ». ; 2. Quand vous entendez les mots réussite et échec, à quels mots les associez-vous spontanément ? (10 mots) ; 3. Donnez une phrase pour définir les mots réussite et échec ; 4. Quelles sont les raisons de la réussite/de l’échec pour vous ?

Afin d’exploiter notre corpus, nous ferons appel à la théorie de la Sémantique des Possibles Argumentatifs (SPA), conçue par Olga Galatanu (1999, 2000, 2009) dans la continuité de la sémantique argumentative (Anscombre et Ducrot 1983 ; Anscombre 1995 ; Carel et Ducrot 1999) et de la théorie du stéréotype (Putnam 1975 ; Fradin 1984). L’un des buts de la SPA est d’étudier les effets de l’interaction entre, d’une part, le potentiel argumentatif des mots et, d’autre part, leur environnement sémantique ou leur contexte pragmatique. La SPA comporte trois strates pour la signification et une forme de manifestation discursive, soit quatre niveaux (Galatanu 2009 : 394) :

  • Niveau 1 Le noyau : traits de catégorisation sémantique, envisagés comme des propriétés essentielles ;

  • Niveau 2 Les stéréotypes : « ensemble ouvert d’associations des éléments du noyau avec d’autres représentations, constituant des blocs d’argumentation interne » ;

  • Niveau 3 Les possibles argumentatifs (PA) : « séquences discursives déployant, dans des blocs d’argumentation externe, l’association du mot avec un élément de son stéréotype, séquences calculées à partir des stéréotypes » ;

  • Niveau 4 Les déploiements argumentatifs (DA) : « les séquences argumentatives réalisées par les occurrences discursives ».

Le potentiel argumentatif des mots est à mettre en rapport, selon Galatanu, avec la modalisation, et les modalités ainsi que les systèmes de valeurs sont, dans le cadre de la SPA, inhérents au lexique. Galatanu parle d’Analyse Linguistique du Discours (ALD), en posant comme objectif d’établir une sémantique des entités linguistiques qui détermine le potentiel de sens actualisé. Il s’agit de l’étude des « mécanismes sémantico-discursifs et pragmatico-discursifs de production et d’interprétation de sens » qui « habilitent la parole à être un terrain privilégié d’influence d’autrui par la reconstruction de soi, du monde et des systèmes de valeurs » (Galatanu 2002 : 96-97). Ces valeurs modales sont classées en quatre catégories :

  • La perception de l’existence du monde naturel et de la société : valeurs aléthiques et valeurs déontiques (nécessaire/impossible/possible/aléatoire ; obligatoire/interdit/permis/facultatif) ;

  • Le jugement de vérité : valeurs épistémiques et valeurs doxologiques (savoir être/(ne pas) savoir (ne pas) être ; croire être/(ne pas) croire (ne pas) être) ;

  • Le jugement axiologique : éthique/moral (bien/mal) ; pragmatique (utile/inutile, important/dérisoire, efficace/inefficace) ; esthétique (beau/laid) ; intellectuel (intéressant/inintéressant) ; hédonique-affectif (agréable/désagréable, plaisir/souffrance) ;

  • L’intentionnalité : valeurs volitives et désidératives (vouloir faire/(ne pas) vouloir (ne pas) faire ; désirer être/(ne pas) désirer (ne pas) être).

Dans la présente recherche, nous étudions d’abord les noyaux et les stéréotypes des mots réussite et échec dans les discours lexicographiques. Ensuite, nous les comparons aux noyaux et aux PA dégagés à partir des discours de nos publics. Suivant l’approche de la SPA, nous nous intéressons aussi aux modalités comprises dans la signification des mots réussite et échec, ou présentes dans leur environnement discursif. Chaque étape sera structurée selon une approche contrastive français-chinois.

Concernant le noyau du mot réussite (cheng gong en chinois), nous avons déduit facilement, à partir des dictionnaires des deux langues, deux aspects nécessaires et communs à la signification du mot. Un aspect est « atteindre le but »/« avoir un résultat », qui signifie que l’on devait réaliser une certaine chose avec un certain objectif. Le deuxième aspect est un groupe d’adjectifs évaluatifs positifs comme « bon », « favorable », « satisfaisant » et « heureux ». La réussite implique donc une conséquence satisfaisante après que l’on a fait quelque chose. Pour ces raisons, nous pouvons affirmer que le noyau de ce mot (dans la colonne centrale du tableau 1) est identique en français et en chinois.


Tableau 1. Noyau et Stéréotypes du mot réussite/cheng gong dans les dictionnaires

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Quant aux stéréotypes (où DC doit se lire « donc » et représente l’orientation argumentative d’un élément à l’autre), il faut noter que le mot cheng gong peut être utilisé dans les discours aussi bien comme verbe (réussir), adjectif (réussi) et nom (réussite). Dans les stéréotypes chinois, il existe donc des termes verbaux. C’est aussi pour cette raison qu’en chinois on met l’accent sur l’accomplissement d’une action : « réaliser entièrement », « parvenir à produire », alors qu’en français, les associations sont plus variées. D’abord, en français, réussir exprime aussi la victoire dans une bataille ou une compétition. Ensuite, ce mot indique des résultats ou des effets de ce « résultat positif », par exemple, « DC on est fier de soi », « DC on a de la chance », « DC on est brillant », etc. Par ailleurs, ces effets sont tous principalement positifs. C’est ainsi que nous pouvons conclure que les sens des stéréotypes en français sont plus étendus par rapport à ceux en chinois, ils ne se concentrent pas uniquement sur le « résultat positif » lui-même.

Il en va de même pour le mot échec (shi bai en chinois) : le noyau est également identique pour les deux langues (voir tableau 2), puisque leurs définitions lexicographiques sont similaires. Dans les dictionnaires chinois, nous remarquons deux acceptions : « ne pas atteindre le but prévu » et « être battu dans la lutte ou la compétition/par l’adversaire ». La première réfère à une opposition du mot cheng gong (réussite en français). Quant à la deuxième acception, « battu » est le mot-clé. Les gens qui sont battus subissent une défaite, une perte de compétition. Cela implique un résultat défavorable qui peut être aussi trouvé dans la première acception. Dans les dictionnaires français, les adjectifs comme « difficile », « déjoué » et « trompé » expriment la valeur négative présente dans le mot échec, antonyme de réussite. L’échec montre une position faible dans une compétition, des calculs non réalisés, etc. Tout cela illustre que quelqu’un n’a pas obtenu le résultat qu’il voulait atteindre et, surtout, que ce résultat ne lui est pas favorable.


Tableau 2. Noyau et Stéréotypes du mot échec/shi bai dans les dictionnaires

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En ce qui concerne les stéréotypes, nous retrouvons le même problème de la catégorie grammaticale du mot chinois : shi bai représente à la fois le verbe échouer, l’adjectif échoué et le nom échec. Plusieurs aspects ont été remarqués dans les stéréotypes chinois. D’abord, on met l’accent sur l’inaccomplissement d’une action (« ne pas réaliser »), ensuite viennent l’effet négatif de ce résultat (« souffrance » et « perdre l’espoir »), puis la cause (« résultat venu de l’injustice »), et enfin, l’effet positif (« accumuler des expériences »).

En français aussi, nous avons des effets négatifs et positifs. Ceux qui ne sont pas mentionnés dans les stéréotypes chinois sont que l’échec est un obstacle pour réaliser des choses et qu’il est définitif et irrémédiable. Concernant les effets négatifs, en français, les termes « remords obscur », « auto-accusation » et « autopunition » expriment une culpabilité profonde, alors qu’en chinois, « souffrance » et « perdre l’espoir » décrivent un phénomène superficiel. Côté positif, nous voyons qu’en chinois, « accumuler des expériences » met l’accent sur le plan des connaissances ; en français, « fortifier les forts » insiste sur la capacité.

Il existe peu de différences entre les noyaux dégagés pour les quatre groupes d’enquêtés : les Chinois non francophones (G1), Chinois francophones en Chine (G2), Chinois francophones en France (G3) et Français natifs (G4). Cela est conforme à notre hypothèse que le noyau lexicographique devrait être identique dans les deux langues. Le noyau de réussite reste donc stable, que ce soit en France ou en Chine. Néanmoins, une petite nuance existe entre les représentations de ces quatre groupes.


Tableau 3. Noyaux du mot réussite/cheng gong chez les quatre groupes

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Les Français natifs considèrent qu’il faut des efforts pour réussir. Alors que ce terme n’est mentionné ni par les Chinois non francophones ni par les Chinois francophones en Chine. En revanche, les Chinois francophones en France semblent avoir intégré « effort » dans le noyau, ce qui prouve clairement une divergence provoquée par le fait de séjourner dans le pays de la langue cible. Bien que cette divergence existe, et malgré les différences de perception de la signification du mot réussite, l’essence de la signification de ce mot reste néanmoins « atteindre le but/résultat prévu ».


Les deux tableaux qui suivent mettent en évidence les convergences et les divergences des PA parmi les quatre groupes. Le tableau 4 montre d’abord les points communs des PA mentionnés par tous les enquêtés, quel que soit le groupe, ensuite les PA différents proposés par chaque groupe mais qui n’existent pas dans les autres groupes. Dans le tableau 5, nous pouvons remarquer facilement quels PA sont répétés par plusieurs groupes (les PA sont organisés de manière à mettre en relief la ressemblance entre les groupes : d’abord, des PA existant dans les trois groupes chinois, puis dans deux groupes chinois, enfin dans les groupes francophones).


Tableau 4. Comparaison des PA du mot réussite/cheng gong chez les quatre groupes

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Tableau 5. Synthèse des PA du mot réussite/cheng gong chez les quatre groupes

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Nos publics ont associé au mot réussite, au total, 434 mots portant une valeur positive et 23 mots portant une valeur négative. Les mots les plus fréquents sont des synonymes comme « succès », « victoire », « triomphe », etc. La « persévérance » est indispensable pour réussir. La réussite, c’est aussi quand on n’a pas de pression financière ou quand on a une « promotion » dans le travail. La « satisfaction » exprime le sentiment lié aux résultats de la réussite. Nos enquêtés partagent généralement la même construction discursive de la signification du mot réussite.

Pourtant, les différences sont inévitables. Contrairement à ce que l’on a chez les trois groupes francophones, dans le corpus des Chinois non francophones, il existe peu d’occurrences concernant le bonheur et la joie. Ils ont plutôt cité certains stéréotypes négatifs, comme « jalousie des autres », « souffrance », « perdre la tête », « orgueil ». Un point important aux yeux de nos trois groupes de Chinois s’exprime par la « figure » de l’homme qui a réussi : « gloire et honneur », « réputation », « homme influent », « haut statut social », « être respecté », « rentrer au pays natal vêtu de brocart après avoir fait son chemin », etc. Cela nous montre que concernant le résultat de la réussite, les apprenants chinois font attention au regard des autres, au statut que l’on peut atteindre dans une communauté. Les Chinois francophones de Chine ont mis l’accent sur la cause de la réussite. Tandis que dans le corpus des Chinois en France, on tient compte du résultat et de la finalité de la réussite, par exemple « finir », « obtenir », « achèvement » « acquérir », « réaliser », « accomplir », « but ». Pour ce même groupe, si nous regardons des prototypes qu’ils ont fournis, nous pouvons trouver des mots concernant la France, par exemple « coq », « luxe », « Channel », « Louis XIV », qui sont des éléments dont on n’a jamais parlé dans les autres groupes.

Par le biais de cette comparaison, nous constatons que nos quatre publics possèdent principalement des points communs sur les PA du mot réussite. Même s’il existe un rapprochement avec le français, au niveau des stéréotypes, dans les réponses des deux groupes de Chinois francophones, l’influence de la langue maternelle est importante dans la signification du mot réussite.

Huit types de valeurs sont mentionnés par les quatre publics, comme nous pouvons le voir dans la figure ci-dessous.


Figure 1. Les valeurs modales du mot réussite/cheng gong chez les quatre groupes

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À part la valeur doxologique qui est absente chez les Chinois non francophones, les autres sept types sont tous présents dans chaque groupe. La valeur pragmatique est la plus fréquente pour la plupart des publics, sauf pour les Chinois francophones en France qui ont cité la valeur éthique/morale en première position. Cette dernière occupe la deuxième place pour les groupes des Chinois non francophones et des Français natifs et troisième place chez les Chinois francophones en Chine. Ainsi, nous pouvons croire que la valeur pragmatique et la valeur éthique/morale sont les plus saillantes pour le mot réussite. Quant aux autres valeurs, les choix sont plus ou moins variables. Il est difficile de conclure une tendance pour les quatre groupes pris ensemble. Cela nous amène à regrouper les comparaisons. Si nous comparons les deux groupes natifs, c’est au niveau de la valeur épistémique qu’il y a une différence notable. Dans le corpus français, nous n’avons trouvé qu’une seule occurrence « capacité », en revanche, dans celui des Chinois, ont été cités des mots comme « compétence », « méthode », « détermination », « sagesse », « perspicacité », etc. Parmi les deux groupes des Chinois francophones, à part les pourcentages des valeurs pragmatique et doxologique, il existe peu de convergences. En revanche, les deux groupes d’apprenants en France ont une perception relativement proche des valeurs de la réussite. À travers toutes ces comparaisons, un consensus chez les quatre groupes se pose sur les deux valeurs principales du mot étudié. Pourtant, vu l’éloignement des choix chez les Chinois en France par rapport à leurs compatriotes, nous supposons que le séjour en France influence leur perception de la valeur du mot réussite.

En ce qui concerne le mot échec, nous pouvons nous référer aux analyses du mot réussite, parce que le noyau que nous avons dégagé pour échec est le contraire de réussite. Nous avons vu que les noyaux du mot réussite de chaque groupe sont quasiment identiques. C’est aussi le cas pour le mot échec. Nous constatons que, que ce soit dans les dictionnaires ou dans les corpus, quelle que soit la langue utilisée, quelle que soit la nationalité, nous avons le même noyau qui exprime que l’on n’a pas obtenu ce que l’on voulait. De ce fait, nous pouvons considérer que le noyau d’échec ne change pas chez nos enquêtés.


Tableau 6. Noyaux du mot échec/shi bai chez les quatre groupes

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Quant aux convergences et divergences des PA entre les quatre groupes, nous en présentons la synthèse dans les tableaux 8 et 9 suivants.


Tableau 7. Comparaison des PA du mot échec/shi bai chez les quatre groupes

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Tableau 8. Synthèse des PA du mot échec/shi bai chez les quatre groupes

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En général, échec porte une valeur négative. Nos publics confirment ce fait en citant 382 fois des expressions de valeur négative, contre 37 occurrences portant une valeur positive. L’existence des valeurs à la fois positives et négatives signifie des conséquences ambivalentes de l’échec aux yeux de nos enquêtés. La conséquence défavorable est que les gens se sentent déçus, ils vont perdre la confiance, le courage. Cela peut être dû au manque d’efforts, au manque d’aide des autres et à l’arrêt à mi-chemin. La conséquence favorable est que l’échec permet d’avoir une nouvelle chance et commencer de nouveau.

Quant aux différences, dans le corpus des Chinois non francophones, l’échec est causé par une compétence insuffisante pour la réussite. En revanche, ce sens n’est pas mentionné dans le corpus français. La plupart des apprenants pensent que c’est à cause de la paresse, de la fatigue et de l’erreur que l’on ne peut pas réussir. Cela n’implique pas le manque de compétence. Pour les apprenants chinois, on a obtenu « humiliation », « accusation », « sarcasme », termes qui n’ont pas été mentionnés par les apprenants français. Ces derniers s’intéressent plutôt aux sensations de soi-même vis-à-vis de l’échec, mais pas au regard des autres. Les trois groupes de Chinois ont tous associé l’échec à la réussite. Nous pensons que cela vient du fameux proverbe « l’échec est la mère de la réussite » qui n’existe pas en français. Dans le groupe des Chinois francophones en Chine, certains mots associés sont des déploiements argumentatifs du mot échec : « chômage », « fusil », « guerre », « mendiant », « révolution », « football », etc. Ce public associe l’échec avec des mots qui décrivent la réalité dans la société, ce qui a un lien étroit avec la vie quotidienne. Les réponses des Chinois en France sont similaires à celles des Chinois francophones en Chine ; par contre, ceux qui vivent en France ont cité plus de mots qui figurent aussi dans les dictionnaires français pour le mot échec.

En bref, pour les quatre publics, il existe toujours des points communs dans la construction discursive de la signification du mot échec. Néanmoins, les différences entre ces groupes ne sont pas négligeables. Entre les deux groupes natifs, les dissemblances causées par la différence de culture sont remarquables. Les deux groupes des Chinois francophones sont toujours influencés par la langue maternelle pour leur choix. Mais nous constatons quand même un rapprochement avec les réponses des Français natifs, surtout pour ceux qui résident en France.

Dans le graphique suivant, on constate clairement que pour les quatre groupes, la valeur éthique/morale est la plus importante dans la signification de l’échec. Ensuite, les valeurs modales aléthique et pragmatique sont également saillantes pour tous. Cela signifie que nos enquêtés partagent grosso modo une vision commune sur les valeurs véhiculées par le mot échec.


Figure 2. Les valeurs modales du mot échec/shi bai chez les quatre groupes

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Selon notre calcul des fréquences des valeurs présentes dans le corpus, pour les deux groupes natifs, l’ordre des fréquences est quasiment identique, à l’exception du fait que la valeur doxologique et la valeur volitive sont absentes chez les Chinois non francophones. Ces derniers ont cité des occurrences comme « moralité », « déséquilibres mentaux », « perdre la confiance », « effort », etc. « Manque de persévérance » est apparu dans les deux parties. Le mot « injustice » dans le corpus français correspond à un stéréotype du mot échec dans les dictionnaires chinois. Pour les Chinois francophones en Chine, la valeur épistémique est assez fréquente ; ils ont cité plusieurs fois des mots comme « compétence », « connaissance », « expérience », etc. Alors que chez les Chinois non francophones, cette valeur est un peu moins présente. Les choix des Chinois en France se rapprochent de ceux des Chinois francophones en Chine. De ce fait, malgré les ressemblances existant chez les quatre groupes, surtout chez les deux groupes natifs, les deux groupes d’apprenants chinois en FLE ont peut-être une sorte d’« interlangue » commune concernant les valeurs de l’échec.

Notre travail avait pour objectif d’étudier la signification lexicale des mots réussite et échec dans une approche contrastive français-chinois. Plus précisément, nous avons confronté la signification linguistique et la reconstruction discursive du sens de ces mots en chinois et en français auprès de quelques apprenants natifs et d’apprenants de FLE.

D’une part, l’étude lexicographique que nous avons effectuée pour ces mots nous a permis de mettre en relief les éléments constitutifs de leur signification lexicale. Les résultats laissent voir une identité au niveau des noyaux que nous avons reconstruits sur la base des dictionnaires pour réussite et cheng gong, son équivalent en chinois (cf. tableau 1). C’est aussi le cas pour le mot échec et son équivalent shi bai (cf. tableau 2). En revanche, faute d’exemples phrastiques dans les dictionnaires chinois et en raison des différentes catégories grammaticales que recouvre un même mot, il est difficile de tirer une conclusion générale de la comparaison des stéréotypes linguistiques dégagés sur la base des dictionnaires des deux langues. Néanmoins, il est clair que des nuances existent, d’après notre analyse.

D’autre part, concernant les résultats à partir des corpus, le noyau de chaque mot est similaire dans les quatre groupes d’enquêtés et les différents noyaux sont également proches de ceux dégagés des dictionnaires (tableaux 3 et 6). Les propriétés essentielles des mots réussite et échec ne sont pas beaucoup mobilisées suivant les langues. Quant aux PA, nous constatons que chez les quatre catégories de public, il existe des points communs fondamentaux concernant ces deux mots (tableaux 4 et 5, pour réussite, et 7 et 8, pour échec). Pourtant, les Chinois associent plus de mots négatifs à la réussite par rapport aux trois groupes francophones. Cela peut être causé par la maxime de Mao Zedong « La modestie amène le progrès, l’orgueil amène le recul ». C’est ainsi que nous obtenons l’enchaînement argumentatif réussite DC orgueil DC recul, équivalent du PA réussite DC recul. Tandis que les Chinois francophones manifestent plutôt le sentiment joyeux qui se rapproche du stéréotype français. Cela constitue un exemple du fait que la reconstruction du sens est éloignée de la langue maternelle. Cependant, les trois groupes de Chinois attachent plus d’importance que les Français au jugement des autres après une réussite ou après un échec, ce qui illustre l’influence de la langue et de la culture maternelles sur le cinétisme lexical. Entre les deux groupes de Chinois francophones, nous remarquons que ceux qui sont en France mentionnent plus fréquemment des éléments caractérisant la France.

En ce qui concerne les valeurs modales sous-jacentes aux deux mots, une certaine différence est à remarquer entre réussite et échec (figures 1 et 2). Pour la plupart de nos publics, la valeur pragmatique est la plus importante dans le mot réussite, tandis que la valeur la plus fréquente dans le mot échec est éthique/morale. Cela signifie que même si les deux mots sont étroitement liés au niveau sémantique, leurs valeurs modales les plus saillantes ne sont pas forcément identiques. Concernant réussite, les valeurs principales sont similaires chez les quatre groupes, mais il existe un grand décalage quant à la valeur épistémique. Pour réussite, nous constatons que les deux groupes en France partagent une opinion proche sur les valeurs du mot. Dans le cas de échec, les valeurs fondamentales du mot sont similaires pour chaque groupe : les apprenants chinois non francophones et les apprenants français ont des représentations relativement proches ; néanmoins, les deux groupes d’apprenants de FLE ne partagent pas ces points de vue avec les natifs, les fréquences des valeurs qu’ils ont choisies sont proches.

À partir des résultats et des analyses ci-dessus, nous pouvons constater que pour tous nos publics ou dans les dictionnaires, quelle que soit la langue utilisée, quelle que soit la nationalité, il existe des éléments fondamentaux dans les noyaux, les stéréotypes et les valeurs modales qui caractérisent la signification lexicale des mots réussite et échec. Cette conformité ne correspond pas tout à fait à la recherche de Xia (2013), qui montre qu’il peut exister des différences au niveau du noyau pour des mots donnés, aussi bien dans les dictionnaires que dans le corpus. Cette divergence pourrait nous amener ultérieurement à une étude plus approfondie, pour déterminer quels genres de mots se caractérisent par des noyaux plus stables – ou moins stables – dans des cultures différentes. Les variations se trouvent essentiellement dans les notions qui portent des valeurs culturelles du pays d’origine et du pays cible. Ainsi, d’une part, certains stéréotypes mentionnés dans le groupe des Chinois natifs se retrouvent également dans les groupes d’apprenants de FLE, d’autre part, certains stéréotypes de ces deux groupes d’apprenants manifestent un rapprochement de ceux des Français. Ce résultat aussi diffère de celui de Xia (2013), qui prouve un transfert positif de la langue maternelle vers la langue cible au niveau des stéréotypes linguistiques. En tout cas, les facteurs tels l’apprentissage d’une langue étrangère et le séjour à l’étranger ont des influences sur la construction du sens des mots : ils permettent d’avoir une représentation qui s’éloigne de la signification lexicale de la langue maternelle. C’est l’intensité de ces influences qui varie, selon les mots.



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Pour citer cet article


XIA Xiaoxiao. Les lexèmes réussite/cheng gong et échec/shi bai. Étude contrastive français-chinois de la construction discursive des significations. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3885. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378