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Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu > Section 1. SPA, ALD et étude de la construction discursive des représentations

Article
Publié : 15 janvier 2015

L’analyse linguistique du discours (ALD) : un outil de description et de classification des discours. Le cas du discours de la presse écrite


Aimée-Danielle LEZOU KOFFI, Maître de conférences, Université Félix Houphouet Boigny, Abidjan (Côte d’Ivoire), koffidanielle@yahoo.fr

Résumé

L’analyse linguistique du discours dans la perspective d’Olga Galatanu (ALD) mesure l’implication du sujet parlant dans le discours en croisant des unités linguistiques classées en modalités de re, de dicto et d’énonciation avec les valeurs qui en sont issues. Le classement des unités linguistiques permet d’observer différents mouvements – quatre au total – qui définissent les attitudes de l’énonciateur en termes de distance, de repli et de dévoilement de la présence. Cet article veut montrer que l’ALD, en plus du calcul de la subjectivité/objectivité dans un discours, confirme la catégorisation d’un discours dans un groupe ou un autre. De cette manière, elle devient un outil privilégié pour la typologie des discours. Les différents mouvements de subjectivation et d’objectivation s’inscrivent au cœur de la problématique du discours de la presse dont il est ici question : la revendication d’une certaine objectivité malgré l’impossible transparence.

Abstract

Galatanu’s perspective on Linguistic Discourse Analysis measures the implication of the speaking subject in the discourse by crossing linguistic units classified as de re, de dicto and enunciation modalities with the values which arise from them. The classification of the linguistic units allows for the observation of various movements which define the attitudes of the enunciator in terms of distance, withdrawal and disclosing his presence. This analysis seeks to show that Linguistic Discourse Analysis, besides calculating subjectivity/objectivity in discourse, confirms the categorization of discourse into one group or the other. In this way, it becomes an advantageous tool for discourse typology. Here, the various movements of subjectification and objectification are analyzed which lies at the heart of the problem of print media discourse: claiming a certain level objectivity in spite of impossible transparency.


Table des matières

Texte intégral

En 1997, lorsque nous commencions notre thèse, nous avions l’ambition de mettre en évidence les identités discursives dans le discours de presse, en l’occurrence, celles des énonciateurs (les journalistes auteurs des articles constituant le corpus). Mais le principal enjeu était de construire une représentation de l’Afrique à travers le prisme du regard de l’autre : le journaliste français. D’ailleurs la recherche s’intitulait Le regard sur autrui. Analyse du discours de la presse écrite française sur l’Afrique (Lezou Koffi 2001). Tout un programme !

Pour y arriver, il a fallu définir le discours de la presse, ses caractéristiques, de même que les problématiques liées à ce type de discours. Il en est ressorti que le discours de la presse était un discours social ou plutôt la mise en discours d’une information. Un paradoxe naît aussitôt que l’on énonce cette caractéristique. En effet, un discours ? Une information ? Nous nous retrouvons devant la problématique majeure du discours de la presse : son impossible objectivité.

Les méandres de la recherche nous ont permis d’aboutir à deux constats.

D’abord, l’analyse que nous avons menée confirmait la position de l’analyse linguistique du discours (ALD) (Galatanu 1999) sur la question du genre discursif. Ainsi, l’analyse du discours (AD) se penche davantage sur le lieu social et les autres conditions d’énonciation et propose l’étude du discours en rapport avec ces lieux de manière à caractériser le genre discursif, tandis que dans l’ALD, le genre discursif existe parce qu’un lieu social donné est relié à un discours-type (Galatanu 1999).

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Figure 1. Caractérisation du discours comme GENRE DISCURSIF (reprise de Galatanu 1999 : 44)

 

En rapport avec le corpus de la présente étude, le champ discursif est celui la communication et de l’information, et le champ de pratique est celui du journalisme. Au sein de ce champ discursif se distingue un type de discours, celui de la presse écrite, qui est vu comme « un terrain privilégié d’opérations d’influence, de manipulation, qui dépassent la transmission d’informations et même l’incitation à l’action, pour agir sur les systèmes de croyances et de valeurs partagées par le public visé » (Galatanu 2000 : 251).

Le deuxième constat était que l’ALD participait de la classification des discours, mais à partir de l’étude des valeurs modales croisées avec des unités linguistiques.

La présente recherche veut montrer comment l’ALD s’inscrit au cœur de la problématique inhérente à la caractérisation des discours. En effet, l’ALD, outil de description, devient un révélateur des caractéristiques du discours de la presse que nous présenterons dans la première section. Puis, la modalisation dans la perspective de l’ALD sera décrite dans la section deux. Enfin les sections trois et quatre montrent comment, par le croisement des unités linguistiques et des valeurs modales, le discours de la presse se révèle. L’ALD en devient un outil de description et de classification des discours.

Le discours de la presse est un discours social régi par des principes qui permettent de le classer en tant que tel. En effet, des contraintes discursives existent dans tous les domaines de la vie sociale et auxquelles les locuteurs sont soumis dans les différentes situations d’énonciation. Mais d’emblée, retenons que le discours de la presse est la mise en discours d’une information qui se veut objective. Ces principes que Lemieux (2000) nomme plutôt des ‘règles’ se subdivisent en trois grandes parties : 1) les règles de la grammaire publique qui seront développées ci-dessous ; 2) ensuite, les règles de la grammaire de la réalisation, qui concernent le respect des formats, l’anticipation des ruptures, l’interprétation par l’intérêt et le non dépassement par la concurrence (ces règles concernent l’édition et n’ont pas de rapport avec le discours, objet de notre recherche) ; 3) et enfin, celles qui concernent la personnalité, l’intimité et la restitution : les règles dérivées de la grammaire naturelle.

Les règles liées à la grammaire publique concernent la distanciation énonciative. Celle-ci éloigne d’emblée le journaliste de son sujet par la convocation de procédés tels que le vouvoiement (dans le cadre d’interviews), le discours indirect, le rappel de la source, l’emploi de techniques d’adresse dé-singularisantes (monsieur, madame) ou l’usage de guillemets par exemple qui détachent typographiquement la parole du journaliste.

La conservation de l’initiative permet au public de voir que rien ne lui est imposé (par exemple le choix du sujet ou d’un invité). Le journaliste doit ainsi gérer les sollicitations de manière à s’appuyer sur des représentations collectives. Le recoupement (« recouper l’information est une façon de remettre en cause systématiquement la parole d’autrui ») (Lemieux 2000 : 148) participe de la prise de distance du journaliste par rapport à ses sources. De même, l’administration de preuves recevables juridiquement pour dénoncer met le journaliste ainsi que son organe de presse à l’abri de poursuites d’une part, et d’autre part garantit l’impartialité du discours. La polyphonie qui sous-entend la pluralité des sources, et donc des versions, lui confère une crédibilité certaine, ainsi qu’à son discours, et le rapproche de la neutralité. L’objectivité s’enracine dans la multiplicité des points de vue souvent divergents. Enfin, la séparation des faits et des commentaires renforce cette crédibilité et donne au discours un effet d’objectivité. En effet, celui-ci chez les journalistes est garant de la validité de l’éthique professionnelle, car c’est la « qualité distinctive du discours vrai, légitime et crédible » (Koren 1996 : 25). Le journaliste doit apparaître comme un spectateur neutre et indifférent.

Et là réside toute la problématique de l’objectivité du discours de la presse. En effet, peut-on ignorer que le journaliste est un faisceau d’identités marquées par diverses expériences, par le poids des croyances et de la culture dans la diffusion d’une information :

« la langue est marquée du sceau de la culture du groupe auquel appartient l’énonciateur et que ce dernier valorise nécessairement dans son discours, comme le code de relations et de valeurs qui la caractérise » (Koren 1996 : 8).

De plus, la prise de parole de l’individu est motivée. Sa parole n’est ni libre ni gratuite, étant convoquée par un contexte donné :

« l’action des interlocuteurs les uns sur les autres n’est pas un effet accidentel de la parole mais elle est prévue dans l’organisation même de la langue. Celle-ci est donc bien plus qu’un instrument pour communiquer des informations : elle comporte inscrit dans la syntaxe et le lexique tout un code de rapports humains » (Ducrot 1972 : 4).

Les intentions de l’énonciateur conditionnent la compréhension du discours par son interlocuteur. Celui-ci n’est donc pas libre de faire ses propres déductions de l’information, car l’énonciateur influence son univers. L’objectivité dans le discours de la presse apparaît comme un mythe, car un énoncé ne peut pas n’être que descriptif ; il porte en lui même les marques de sa propre évaluation. D’ailleurs, comme le signale Koren (1996 : 37) :

« le journaliste qui considère l’écriture de presse comme un discours purement descriptif prétend que le locuteur a le pouvoir et le droit de décider s’il s’intégrera ou non à l’argumentation dans sa conception et sa pratique du langage. Or, aucun a priori théorique, aucune prise de position idéologique ne peuvent rien changer au fait notoire que le langage n’est pas seulement un moyen d’expression et de représentation, mais aussi un moyen de communication, d’interaction et d’interprétation ».

Malgré ces réserves, la déontologie journalistique veut que l’information donnée soit objective. Sa crédibilité et sa validité en dépendent. Aussi les journalistes utilisent-ils des stratégies pour donner une illusion d’objectivité. Parmi ceux-ci, on pourra nommer : la citation, la photographie, l’indication chiffrée et les niveaux de langue, l’emploi impersonnel de « il » ou le sens indéfini de « on », le sous-entendu, la juxtaposition des points de vue, etc.

Mais en plus de ces stratégies, la notion d’objectivité a été repensée en termes d’honnêteté discursive à condition que l’on considère l’objectivité comme étant argumentative. Dans ce cas, la présence de l’énonciateur dans le discours n’est pas niée et ses dires sont évalués en termes d’honnêteté.

Le discours de la presse informe, certes, mais surtout, il construit du sens à travers une mise en scène de pratiques discursives qui elles-mêmes contribuent à l’édification de ce sens. C’est un domaine fertile pour l’analyse des discours à l’épreuve d’hypothèses et de la validation d’outils de description du fonctionnement de la langue. L’étude des mécanismes langagiers mis en œuvre dans ce type de discours participe de sa caractérisation. Pour cette étude, nous avons repris le corpus de quarante articles de notre thèse, l’étude n’étant ni thématique ni inscrite dans un cadre temporel. Le discours de la presse constitue un champ discursif pour mettre en évidence un type de discours avec les outils proposés par l’ALD, aujourd’hui intégrés à la SPA (Sémantique des possibles argumentatifs).

L’analyse des énoncés en deux parties constitutives, modalité et contenu propositionnel, n’est pas nouvelle. Les grammairiens du Moyen-Âge, qui en avaient hérité des Grecs, par l’intermédiaire des Latins, la pratiquaient couramment. Elle se reflète, à l’époque classique, dans la distinction de la forme et de la matière des énoncés. La notion de modalité implique l’idée qu’une analyse sémantique permet de distinguer dans un énoncé, un dit (appelé parfois contenu prépositionnel) et une modalité qui est le point de vue du sujet parlant. Elle est constitutive de la signification fondamentale, de la dénotation ; elle n’a rien de surajouté, la phrase la moins modalisée comportant une modalité minimale.

La conception de la modalisation en ALD (Galatanu 1997) est une synthèse de différentes théories. Les modalités sont classées en trois groupes : les modalités de re, les modalités de dicto et les modalités d’énonciation, qui s’articulent autour d’items ou de classes lexicales qui tiennent compte de la nature du mot et de son emplacement dans l’énoncé : par exemple, un adjectif qualifiant du nom sera classé dans les modalités de re mais un adjectif modalisant opérateur de phrase sera plutôt classé dans les modalités de dicto.

En partant de la réalisation linguistique la plus « objectivante » vers la plus « subjectivante », Galatanu distingue d’abord les modalités de re, qui regroupent les étiquettes nominales et verbales, les qualifiants des noms, les caractérisants des verbes. Généralement, leur présence traduit l’objectivité, mais elles peuvent voiler un engagement implicite. Puis, les modalités de dicto sont la marque d’une subjectivité explicite et interviennent dans le discours grâce à des auxiliants modaux, à des adjectifs modalisants opérateurs de phrase, à des adverbes de modalisation, etc. Enfin, les modalités d’énonciation, qui sont plus subjectivantes que les précédentes, correspondent aux modalités traditionnelles de la rhétorique. Ce sont les modalités de phrase : interrogatives, impératives, exclamatives.

Ces formes linguistiques, lors de l’analyse, sont distribuées sur une échelle selon une gradation subjectivation-objectivation, des plus « objectivantes » aux plus « subjectivantes » et sont confrontées à des valeurs. Les valeurs convoquées mettent en exergue « [u]ne fonction discursive dominante de polarisation de la subjectivité dans le discours, décrivant deux mouvements discursifs contradictoires [...] : un mouvement d’objectivation et un mouvement de subjectivation du discours » (Galatanu 1997 : 10).

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Figure 2. Les stratégies discursives selon la répartition valeurs modales/formes linguistiques dans le discours (Galatanu 1997)

 

Les valeurs sont organisées en quatre groupes eux-mêmes incluant des sous-valeurs. Ce sont les valeurs ontologiques dans lesquelles sont incluses les valeurs aléthiques, organisées autour de la valeur du nécessaire, et les valeurs déontiques, qui réfèrent aux lois, règles, normes de la société. Elles se réfèrent à des normes établies faisant office de vérité universelle ou de règles de la société à laquelle les locuteurs appartiennent. De ce fait, leur univers référentiel est indépendant de l’énonciateur et leur usage marque un souci d’objectivation du discours. Elles sont objectivantes. Puis, les valeurs du jugement de vérité qui comprennent les valeurs épistémiques et les valeurs doxologiques. Sur l’échelle, elles arrivent en seconde position et permettent au locuteur d’énoncer des faits sur le monde en tenant compte de son savoir (valeurs épistémiques) et de ses croyances (valeurs doxologiques). Ce type de valeurs est en relation avec la culture de l’énonciateur. Ce qui explique qu’elles soient moins objectivantes que les valeurs ontologiques. Ensuite, les jugements de valeur axiologiques sous-tendus par les valeurs éthiques, esthétiques, pragmatiques, intellectuelles et hédoniques-affectives. Elles expriment une appréciation ou une dépréciation du locuteur toujours selon ce qui constituerait une norme pour lui, d’où le caractère subjectif de ces valeurs. Enfin, les valeurs finalisantes/boulestiques, avec les valeurs volitives et désidératives, marquent soit la volonté de l’énonciateur, soit son désir. Leur présence traduira donc, à divers degrés, la subjectivité de celui qui parle.

Après le choix du sujet d’étude, il a fallu déterminer des critères de choix pour le corpus d’analyse. D’abord le choix du type de journaux. Il s’est porté sur les quotidiens, car l’objet d’étude (le discours sur l’Afrique) y est plus régulier. De plus, les informations rendues au jour le jour et dans l’urgence de situations quelquefois calamiteuses sont propices à ce type d’analyse. Les énonciateurs s’y dévoilent plus facilement. Les dossiers qui sont le fruit d’enquêtes et d’analyses s’y prêtent moins, car ils laissent moins de place à la spontanéité. Ensuite, la ligne politique des journaux a été le second critère de choix. Trois journaux qui ont des lignes éditoriales différentes représentent, à ce titre, toutes les sensibilités. Ce choix se justifie par l’hypothèse d’images de l’Afrique différentes selon la ligne éditoriale des journaux. Le corpus est donc composé de trois titres : Le Figaro, qui est un quotidien de droite, l’Humanité, qui est de gauche et Le Monde, dit de tendance modérée.

Pour limiter le nombre d’articles, il a fallu déterminer une période. Nous avons choisi celle qui va de 1990 à 1994. Cette époque est celle des prémisses de l’instauration de la démocratie, celle de la légitimation des opposants en Afrique dans la plupart des pays concernés par l’analyse (phénomène jusque-là vécu clandestinement). À la suite d’un tri, quarante articles ont été retenus.


L’observation et le classement des formes linguistiques rendent compte d’une présence massive des formes de re. Dans la grille d’étude, ces formes sont la marque d’un discours objectivant. La plupart d’entre elles sont porteuses de valeurs déontiques parce qu’elles sont en rapport avec les institutions étatiques (juridisme, justice, fondamentale, principes, devoir d’intervention, aux commandes, sources autorisées, parcelle de pouvoir, responsable). Ces institutions qui se rapportent au devoir et qui sont fondées sur un univers référentiel indépendant de l’énonciateur et sur lequel il se fonde, donnent à son propos sinon une certaine crédibilité, du moins une objectivité certaine, car ce propos se rapproche de la réalité. Il apparaît d’ores et déjà que l’énonciateur a un discours objectivant, c’est-à-dire que son discours a tendance à être objectif.

Dans tous les articles, il y a une concordance du mouvement d’objectivation sur le plan des formes linguistiques et des valeurs modales, ce qui donne un mécanisme discursif d’explicitation de l’objectivité confirmant ainsi la caractéristique majeure du discours de la presse : le désir d’objectivité. L’uniformité ou la récurrence de la concordance de ce mouvement d’objectivation dans tout le corpus fait sens et pose d’emblée le discours de la presse comme un genre discursif. En effet, la concordance engendre un mécanisme d’explicitation de l’objectivité, caractéristique revendiquée par le discours de la presse. Celui-ci prend forme dans un champ de pratique qui génère un discours type.

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Figure 3. Le mécanisme d’explicitation de l’objectivité

 

Le discours tire son sens à partir de l’agencement et du choix des unités lexicales. Ainsi, l’ALD se réclame d’une approche de l’argumentation où les représentations de l’énonciateur sont portées par les unités lexicales convoquées dans le discours. La construction-déconstruction du sens devient ainsi une hypothèse fondée sur un parti pris, servant l’interprétation du discours :

« le pouvoir que la parole a d’agir, à travers les discours des différents champs de pratique (médias, enseignement, et plus largement éducation, politique...), sur les systèmes de croyances et de valeurs des publics visés, pour les conforter et les consolider ou inversement, pour les déconstruire et les reconstruire » (Galatanu 1999 : 41).

Au total, dans la vision de Galatanu, l’analyse linguistique des discours issus de pratiques langagières données participe de la catégorisation de ces discours à partir de la confrontation des formes linguistiques convoquées et des valeurs modales véhiculées par ces formes. Après, seulement, intervient la mise en évidence du système de valeurs véhiculées.

La confrontation des valeurs modales et des formes linguistiques permet de mesurer l’implication du sujet-écrivant dans son discours, donc sa subjectivité. En effet, l’étude se fonde sur la signification des unités linguistiques, mais surtout sur les valeurs modales contenues dans ces formes. Pour rappel, la modalisation est une catégorie conceptuelle qui met en évidence les moyens d’expression mettant en relief les positions de l’énonciateur et ses intentions d’énonciation en relation avec son propre propos mais aussi avec son interlocuteur. Les valeurs convoquées mettent en exergue « une fonction discursive dominante de polarisation de la subjectivité dans le discours » (Galatanu 1997 : 10). C’est le croisement des formes linguistiques et des valeurs modales qui impulse le mouvement qui détermine l’attitude de l’énonciateur. En plus de la concordance du mouvement d’objectivation sur le plan des valeurs et des formes, deux autres mouvements se dessinent.

Observons quelques titres d’articles tirés du corpus (Lezou Koffi 2001) : « Le pré-carré instable en Afrique » (l’Humanité, 13 janvier 1994, n°15369 : 11), « Orages sur l’Afrique » (l’Humanité, 27 mars 1991, n°14498 : 14), « Trois foyers de tension en Afrique » (l’Humanité, 28 aout 1993, n°15249 : 7). Observons également l’exemple suivant :

« ...il y a hélas une partie notable de l’humanité qui souffre et dont, dans la majorité des cas, la condition s’aggrave, s’il est bien un défi de notre temps, c’est bien celui-ci. Tout concourt à enfoncer ces malheureux. Le fossé se creuse entre les pays où le niveau de vie augmente depuis des décennies, et continue de le faire, et ceux où il est très faible, stagne ou même diminue. Voilà le vrai clivage entre les pays du monde, factuel et brutal. Il est inutile de lui donner un habillage historique, géographique ou politique : il faut parler chiffres. » (Le Figaro, 23 Juin 1994, n°15502 : 4)

Le journaliste présente à son lecteur des faits. Mais il les évalue en convoquant de facto les valeurs axiologiques négatives. En effet, il dénonce la condition du continent qu’il juge préoccupante ou inadmissible : « qu’on les appelle tiers-monde, pays sous-développés, pays en voie de développement, nations prolétaires n’y change rien ». La question de la situation du continent africain prend une dimension éthique : « la lutte contre les inégalités ». Il semble que « l’intolérable soit la coexistence de riches et pauvres ».

Dans ces exemples, la position de l’énonciateur est assumée. Elle dénonce une situation alarmante manifestée par une concordance du mouvement de subjectivation sur le plan des formes linguistiques et des valeurs modales. Cette concordance engendre un mécanisme d’explicitation de la subjectivité. Dans ce cadre, la présence et l’implication de l’énonciateur dans le discours est voulue et assumée.

Un autre mouvement se distingue, une discordance entre le mouvement de subjectivation sur le plan des valeurs modales et le mouvement d’objectivation sur le plan des formes linguistiques, ce qui a pour conséquence un mécanisme discursif d’occultation de la subjectivité. Tandis que les formes linguistiques impulsent un mouvement d’objectivation au discours, les valeurs modales liées à ces formes créent un mouvement contradictoire : un mouvement de subjectivation. En effet, dans le corpus, de nombreuses formes ont, à partir de leur sens, une valeur pragmatique, mais aussi éthique, affective, et laissent entrevoir la part de subjectivité qui s’infiltre dans ce discours dit objectivant. L’implication de l’énonciateur dans son discours se lit donc sur l’axe paradigmatique, au niveau des items qu’il convoque dans le répertoire d’unités lexicales mis à sa disposition par la langue. Les choix opérés dévoilent donc l’énonciateur malgré lui. Ils dévoilent également son système de valeurs.

Par exemple, le titre de cet article du quotidien l’Humanité : « Comment Paris régente onze pays d’Afrique francophone ? ». Le verbe « régenter » inscrit les relations dans un rapport directif, un rapport hiérarchique, voire de domination. Cette domination est accentuée par la métonymie exprimée par « Paris » pour dire « la France ». Mieux, la précision donnée par le numéral cardinal « onze » n’est pas fortuite et renforce l’idée de puissance, de pouvoir suggérée par le verbe « régenter » : « une ville ou la partie d’un pays qui est en réalité le cœur du pouvoir gouverne onze autres pays ». Le titre de l’article prétend nous l’expliquer dans la réponse au questionnement (modalité énonciative, donc subjectivante). Cette modalité matérialise d’ailleurs un énonciateur, mais aussi un interlocuteur invité par le questionnement. Dès lors, l’énonciateur qui écrit sur un sujet politique, en l’occurrence les relations entre États, s’immisce dans la description en émettant un jugement de valeur (régenter est différent de coopérer par exemple) et s’y dévoile en se présentant comme une partie prenante dans la situation d’énonciation. Sans aucun doute, le récepteur s’attend dans la suite du discours à une réponse.

La discordance fonctionne comme un va-et-vient de l’énonciateur dans son discours, mais à son corps défendant. En somme, la perspective linguistique de l’analyse du discours, qui « déplace le centre d’intérêt sur l’étude des mécanismes langagiers qui habilitent le discours à être un terrain privilégié d’influence d’autrui, de présentation de soi, de constructions identitaires, de présentation ou de reconstruction d’un système de valeurs » (Galatanu 1999 : 42), participe à travers l’étude conjuguée et croisée des formes linguistiques et des valeurs qui y sont liées de la confirmation des caractéristiques des types de discours. En effet, l’étude des trois mouvements – a) concordance des mouvements d’objectivation (A, dans la figure 2), b) concordance des mouvements de subjectivation (B, dans la figure 2), c) discordance des mouvements de subjectivation et d’objectivation (C et D) – répond à la problématique du discours de la presse. Loin des règles grammaticales de ce discours identifiées par Lemieux (2000), notamment celles dérivées de la grammaire publique, la perspective linguistique de l’analyse du discours arrive, à travers la mesure du degré d’implication de l’énonciateur et l’étude des attitudes modales de l’énonciateur, à traduire l’incessante quête de l’objectivité. Elle démasque aussi le journaliste qui, somme toute, arrive difficilement à prendre de la distance sur des questions éminemment sociales.

À la fin de l’analyse, nous déduisons avec Viansson-Ponté que :

« l’objectivité absolue, la pureté de cristal, cela n’existe pas. Tout est choix dans ce métier – et qui peut prétendre ne faire de choix qu’objectifs et indiscutables ? Mettre une nouvelle en tête d’un journal télévisé, d’un bulletin de radio ou sur trois colonnes en première page d’un journal ; commenter telle affaire et pas telle autre [...] À chaque instant, quel que soit le journal, sa tendance s’il en a une, son objet, il faut choisir et donc manquer à l’impossible objectivité » (cité par Kerbrat-Orecchioni 1980 : 122).

A priori, rien de bien original, objecteront les puristes. Et pourtant ! L’originalité de cette déduction est à rechercher dans la démarche mise au point par Galatanu :

  • catégoriser les unités lexicales en trois groupes (de re, de dicto, d’énonciation) décrivant l’implication de l’énonciateur dans le discours ;

  • puis, croiser cette catégorisation avec les valeurs modales attribuées à ces unités ;

  • enfin, à partir de ce croisement, caractériser un discours en s’inscrivant au cœur de sa problématique.

En effet, les contraintes (contextuelles, sociales) liées à la production des discours suscitent des questionnements comme ceux concernant l’objectivité ou la subjectivité, ou encore la vérité dans le discours de la presse. En le faisant, l’analyse linguistique du discours confirme l’appartenance des discours du corpus à un genre discursif. En effet, la variété des corpus impose un classement malgré le malaise qu’il crée (Chiss 1987 : 10) :

« idéalement, (il proposerait) un faisceau de critères linguistiques assez particuliers pour que les réalisations toujours différentes soient prévisibles dans leurs caractéristiques pertinentes ; assez généraux pour fournir une liste des principales constantes de chaque type de discours isolé » (Chiss et Filliolet 1987 : 8).

Mais comment ne pas tenir compte des conditions socioculturelles, c’est-à-dire les conditions de production ainsi que les conditions de réception, qui font du genre discursif « une forme fantôme qui n’existe comme ensemble que dans la pensée du lecteur » (Chiss et Filliolet 1987 : 6) ?



Liste des références bibliographiques

CHISS, J. L. (1987) : « Malaise dans la classification », Langue française, n° 74, 10-28.

CHISS, J. L. et FILLIOLET, J. (1987) : « La typologie des discours », Langue française, n° 74, 3-9.

DUCROT, O. (1972) : Dire et ne pas dire : principes de sémantique linguistique, Paris, Hermann.

GALATANU, O. (1997) : « Les argumentations du discours lyrique », in Écriture poétique moderne : le narratif, le poétique, l’argumentatif, CRINI, Université de Nantes, 15-36.

GALATANU, O. (1999) : « Argumentation et analyse du discours », in Y. Gambier et E. Suomela-Salmi (éds.), Jalons 2, 41-54.

GALATANU, O. (2000) : « Langue, discours et systèmes de valeurs », in Y. Gambier et E. Suomela-Salmi (éds.), Curiosités linguistiques, Turku, Université de Turku, 80-102.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (1980) : L’énonciation, de la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin.

KOREN, R. (1996) : Les enjeux éthiques de l’écriture de presse, Paris, L’Harmattan.

LEMIEUX, C. (2000) : Mauvaise presse, Paris, Éditions Métaillé.

LEZOU KOFFI, A. D. (2001) : Le regard sur autrui. Analyse du discours de la presse écrite française sur l’Afrique, Thèse de doctorat, sous la direction d’Olga Galatanu, Université de Nantes.



Pour citer cet article


LEZOU KOFFI Aimée-Danielle. L’analyse linguistique du discours (ALD) : un outil de description et de classification des discours. Le cas du discours de la presse écrite. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3878. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378