-
Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu > Section 1. SPA, ALD et étude de la construction discursive des représentations

Article
Publié : 15 janvier 2015

Le terme « oro » dans El arpa y la sombra d’Alejo Carpentier. Son incidence sur la construction discursive de l’image de l’Europe


Patricia PÉREZ PÉREZ (PEUAUD), Professeur agrégé d’espagnol, Docteur ès lettres - langue et communication espagnole, Chargée de cours, Faculté des langues et cultures étrangères, Université de Nantes (France), Patricia.Peuaud@univ-nantes.fr

Résumé

Le terme oro apparaît à maintes reprises dans le dernier roman d’Alejo Carpentier, publié en 1979 et intitulé El arpa y la sombra, où il est question de la Découverte de l’Amérique. Ce procédé de répétition, qui rappelle au passage l’omniprésence de l’ « or » dans les textes historiques de l’entreprise colombienne, ne semble pourtant pas être un simple geste mimétique de l’écriture tronquée du Diario de a bordo et d’autres écrits du Découvreur. Il s’agirait plutôt d’une répétition pragmatique et « tactique » qui vise à faire émerger d’autres représentations du continent européen dans les changements que oro impose à l’ensemble du discours, notamment grâce à son caractère bivalent. Nous nous efforcerons de valider cette hypothèse tout au long de ce travail, en analysant les significations de ce terme présentes dans les discours lexicographiques (hispaniques ou francophones) avant de vérifier le sens déployé par ses multiples occurrences dans l’intégralité du roman, selon le modèle de la Sémantique des Possibles Argumentatifs d’Olga Galatanu.

Abstract

The term oro appears repeatedly in Alejo Carpentier's last novel, published in 1979 and entitled El arpa y la sombra, where it is about the Discovery of America. This process of repetition, which, in passing, is reminiscent of the omnipresence of “gold” in the historic texts of Christopher Columbus’ voyages, does not nevertheless seem to be a simple mimetic writing gesture truncated from his Diario de abordo and other papers of the Discoverer. Rather, it seems to be a pragmatic repetition and a “tactic” which aims at bringing to the foreground other representations of the European continent through the changes which oro imposes on the entire discourse, in particular thanks to its bivalent character. We will try to validate this hypothesis throughout this work, by analyzing the present meanings of this term in lexicographical speeches (Hispanic or French) before verifying the sense spread by its multiple occurrences in the novel in its entirety, according to the model of the Semantics of Argumentative Possibilities of Olga Galatanu.


Table des matières

Texte intégral

Le terme oro dans le roman El arpa y la sombra, dernier roman de l’auteur cubain Alejo Carpentier, frappe par sa constante répétition dans un discours littéraire où il est question de la Découverte de l’Amérique, racontée par Christophe Colomb, son principal acteur et précurseur, devenu personnage de fiction au deuxième chapitre. L’or, principal mobile de cette action humaine ayant changé l’histoire universelle, motivation première de la Conquête et la Colonisation de ce que l’on appela le Nouveau Monde, est le vocable le plus répété dans ce roman qui tente de se rapprocher de la vérité historique et des écrits colombiens. En ce sens, El arpa y la sombra, notamment dans sa partie centrale intitulée « La Mano », est une écriture en miroir du Journal de Bord et des Relations de voyage qui lui servent d’hypotextes et où ce mot est l’un des plus présents. Il ne nous semble pas pour autant que la place qu’occupe cette répétition permanente du mot oro dans le roman de l’auteur cubain se réduise à un simple geste mimétique vis-à-vis des écrits du Découvreur.

Ne s’agit-il pas plutôt d’une stratégie pragmatique et « tactique », visant à transmettre un message précis à travers les changements subis par la signification du mot oro dans l’ensemble du discours, notamment grâce au caractère bivalent de ce vocable ? En utilisant le modèle de la Sémantique des Possibles Argumentatifs (désormais SPA), modèle conçu et enrichi par Olga Galatanu pour décrire la signification lexicale et la représenter, nous nous efforcerons de répondre à cette question. Pour cela, nous analyserons les différentes significations du mot oro dans les discours lexicographiques en langue espagnole ainsi que l’ensemble des valeurs modales qu’il mobilise, pour étudier ensuite les occurrences présentes dans l’intégralité du roman El arpa y la sombra. Nous poursuivrons notre examen par l’étude de l’importance que revêt l’usage de ce mot dans la construction de l’image de l’Europe.

Le terme oro est attesté depuis le XVIIe siècle par le Tesoro de la Lengua de Sebastián de Covarrubias (1611), qui le définit comme « el mas precioso de todos los metales » [le plus précieux de tous les métaux]1. On y cite Pedro de Palencia pour qui oro provient du mot hébraïque or qui signifie « luz, porque es lúcido » [lumière, puisqu’il est lucide] ou du grec auros, qui veut dire « rico, poderoso. Lo cual es efecto del oro » [riche, puissant. Ce qui est effet de l’or]. Nous le trouvons dans le proverbe : « No es oro todo lo que reluce » [Tout ce qui brille n’est pas or], pour ce qui est « acomodado a las apariencias exteriores de los hipócritas » [accommodé aux apparences extérieures des hypocrites]. Aussi dans « Prometer montes de oro, es ofrecer mucho, y dar nada » [Promettre des montagnes d’or, c’est offrir beaucoup, et ne rien donner] (fol. 127v-128r). Le Diccionario de autoridades de 1737 de la Real Academia Española définit le mot oro comme « metal el más preciado de todos, más pesado que el plomo, de color amarillo. Es brillante, hermoso y se le puede doblar sin partirle » (p. 59.1) [métal le plus précieux de tous, plus lourd que le plomb, de couleur jaune. Il est brillant, beau et on peut le doubler sans le casser]. D’autres significations qui lui sont associées sont : « Color rubio, especialmente hablando de las mugéres », « joyas y otros adornos mujeriles », « riqueza, conjunto de hacienda y dinero » ; « hermosura, aseo o limpieza de una persona » [couleur blonde, spécialement en parlant des femmes ; bijoux et autres ornements féminins ; richesse, ensemble de finances et d’argent ; beauté, toilette ou propreté d’une personne]. Le Diccionario Usual de la lengua castellana de la Real Academia ajoute en 1791 : « su rareza hace que sea el mas precioso y estimado de todos » [par sa beauté et sa rareté il est le plus précieux et le plus estimé de tous] ; en 1899, le mot oro y apparaît comme « moneda » [monnaie] et, au sens figuré, comme « cosa excelente en su línea » [chose excellente dans son genre]. C’est à partir de 1914 que le Diccionario Usual de la Real Academia enregistrera la locution « De oro » [d’or] dans le sens de « precioso, floreciente, feliz » [précieux, fleurissant, heureux] et en 1989, « ser oro » dans le domaine du sport : « en las competiciones olímpicas, categoría del concursante que ha obtenido una medalla de oro » [être or : dans les compétitions olympiques, catégorie du participant qui a obtenu une médaille d’or]2.

Après avoir vérifié les descriptions de la signification de ce terme dans les dictionnaires actuels de la langue espagnole, nous avons considéré important d’examiner celles du mot or dans les discours lexicographiques en langue française, pour nous assurer de leur équivalence lors des traductions présentes dans cette analyse. En langue française, l’évolution de la signification du mot or est très similaire à celle de son équivalent en langue espagnole. À partir du XIe siècle, « or » désigne concrètement le métal jaune dans divers emplois métonymiques. Plusieurs syntagmes récents utilisent le mot pour désigner par métaphore une matière précieuse telle que or noir : « pétrole », or blanc : « neige » (v. 1970), or vert : « ressources procurées par l’agriculture »3. Les dictionnaires historiques ou plus récents nous ont pourtant révélé des différences qu’il nous semble pertinent de signaler ici. Ces dissemblances résident notamment dans l’attribution de valeurs à la partie la plus stable de la signification du mot or, dissemblances pour lesquelles nous n’avons pas d’équivalence dans les dictionnaires de langue espagnole pour oro. Nous avons également repéré quelques représentations culturelles liées à la Découverte et la Conquête de l’Amérique qui n’ont pas, de toute évidence, le même poids dans les dictionnaires français et espagnols. En voici quelques exemples (cf. Le Grand Littré, 1994, T. IV, p. 4305) :

1) « L’or est un charme étrange, un métal précieux, qui corrompt toute chose et tenterait les dieux ». (Rotr. Antig.V.5)

2) « Avant l’arrivée des Castillans, les Mexicains n’avaient d’or que ce que les torrents en détachaient des montagnes ». (Raynal, Hist. Phil. VI, 19)

3) « Pour avoir de l’or, vous avez franchi les mers ; pour avoir de l’or, vous avez envahi les contrées ; pour avoir de l’or, vous avez massacré la plus grande partie des habitants ». (ibid. VII, 24)

4) « L’or et l’argent étaient très rares en Europe ; et l’Espagne, maîtresse tout à coup d’une très grande quantité de ces métaux, conçut des espérances qu’elle n’avait jamais eues ». (Montesq., Esp, XXI, 22)

5) « Au Japon, l’or est à l’argent comme un à huit, tandis qu’il est en Europe comme un à quatorze et demi ou comme un à quinze ». (Condil. Comm. Gouv. I, 13)

6) « Quand je vois… nos vaisseaux, domptant l’un et l’autre Neptune, Nous aller chercher l’or malgré l’onde et le vent. (Boileau, Disc. au roi). À quoi bon ravir l’or au sein du nouveau monde ? ». (Id. Epitre V)

Dans les exemples précédemment cités, l’or est associé à un ensemble de représentations qui ne sont pas présentes dans les discours lexicographiques en langue espagnole. Nous remarquons dans les cas (1), (2) et (3), que les valeurs associées à ce métal peuvent être considérées comme négatives (morales/éthiques) et que dans le cas (2) et (3) les références à l’Espagne sont explicites, ainsi que les méfaits de sa présence sur le sol américain par l’effet de l’or. Pour l’exemple (4), nous trouvons encore une fois une allusion explicite à l’Espagne, mais la signification du mot est ici empreinte de valeurs liées au monde de la connaissance (comme dans l’exemple 5), et qu’elles sont aussi pragmatiques et déontiques, si nous nous tenons à la classification des valeurs modales établie par Olga Galatanu (2002). Cet exemple rappelle également le lien étroit entre l’espoir suscité par l’or chez les Européens et l’entreprise de la Découverte de l’Amérique. Enfin, dans la phrase (6), nous retrouvons la même évaluation négative que dans (1), (2) et (3), avec la seule différence que dans le Discours au roi, dont l’exemple est tiré, Nicolas Boileau fait seulement allusion à la France de manière implicite (« nous », « nos vaisseaux »), l’associant à l’or que l’on a ravi au Nouveau Monde.

Nous ne serons pas catégorique vis-à-vis du discours lexicographique en langue espagnole et, ne souhaitant pas donner des conclusions trop hâtives quant aux stéréotypes linguistiques véhiculés par les dictionnaires, nous restreindrons nos constats au cadre limité de cette recherche, pour laquelle nous avons consulté seulement une partie des ouvrages lexicographiques disponibles pour l’espagnol4. Une seule allusion que l’on peut classer comme négative (morale/éthique) et désidérative, pouvant être considérée comme équivalente à celles que l’on vient de citer, est tout de même présente dans le Diccionario de uso del español de María Moliner : « Dinero en cualquier forma : ‘La sed del oro’ » [De l’argent sous n’importe quelle forme : ‘La soif de l’or’]. Si cette lexie, que nous trouvons aussi en français (La soif de l’or5), peut bien rappeler la destruction des Indes, conséquence de la recherche insensée de l’or dans les nouvelles terres découvertes, rien ne nous renvoie explicitement, dans ce dictionnaire, à un contexte déterminé ; nous ne la considérons donc pas comme représentative des faits que les exemples (1) à (6) du Grand Littré rappellent clairement.

La seule allusion explicite au lien qu’entretien l’or avec les événements de la Découverte de l’Amérique dans le discours lexicographique consulté, se trouve dans le Gran Diccionario de Uso del Español Actual (2001) : « Muchos descubridores fueron a América, huyendo de la miseria y buscando el oro » [Beaucoup de découvreurs sont allés en Amérique, en fuyant la misère et en cherchant l’or]. Cet exemple ne relève pas d’une évaluation négative comme nous l’avons considéré avec les exemples en français, car dans cette phrase on antépose l’élément « miseria » [misère] à la recherche du métal dans les terres américaines. Cela amène à concevoir la quête de l’or dans ces contrées seulement comme une nécessité, sans pour autant faire allusion aux conséquences de cette dernière pour l’Amérique.

Une autre différence fondamentale a attiré notre attention : celle du rapport en langue française du mot or avec le domaine des légendes et de la mythologie, auxquelles le mot oro (et aussi dorado) n’est pas associé dans les dictionnaires hispaniques. En voici deux exemples :

7) « or : Myth., légende. L’Eldorado, pays de l’or »
(Le Grand Robert de la Langue Française, 2001)

8) « or : Domaine des légendes, de la mythologie. (v. eldorado A) » ;
« eldorado : ELDORADO, subst. masc. A. Pays fabuleux situé au nord de l’Amérique du Sud et regorgeant d’or et de produits précieux. L’Eldorado (...) était si riche, que les temples avaient des toits d’or massif (Ac. Compl. 1842). […] [1579 Dorado contrée fabuleuse de l’Amérique que les Espagnols situaient entre l’Orénoque et l’Amazone et qu’ils croyaient regorger d’or] »
(Trésor de la Langue Française informatisé, TLFi).

Si l’or que l’on découvrit en quantité considérable dans le Nouveau Monde fut, comme le signale Frank Lestringant (1995 : 262), une cause incontestable d’enrichissement de l’imaginaire, l’absence de références à l’or comme élément associé aux récits mythiques et fabuleux de la Découverte dans les dictionnaires consultés en langue espagnole, est totale6. Nous n’avons trouvé aucune mention du mythe de El Dorado, ni d’exemples tirés des récits merveilleux, pourtant très abondants dans la littérature7 et les récits de voyage en langue espagnole. Ce mythe fut pourtant le motif principal de l’exploration de la Colombie par Gonzalo Jiménez de Quesada, des explorations successives de Don Ángel Guerra (envoyé par la reine Isabel la Catholique) et celle de Don Francisco de Orellana et de Don Gonzalo Pizarro, en 1541, pour ne citer que ces exemples. Aucune mention directe ou indirecte de ces récits n’est faite dans les dictionnaires.

Si le mot oro que nous étudions est traduit par or en langue française, nous constatons que les représentations liées à l’un et à l’autre dans les différents discours lexicographiques ne sont pas toujours identiques. Pourquoi les dictionnaires hispaniques n’affichent-t-ils pas certains stéréotypes que l’on associe de façon commune en langue espagnole au vocable oro ? Quelles sont les limites imposées à l’analyse de la signification lexicale affichée par ces dictionnaires ? Si le socle de signification de or et oro – que nous appelons noyau – est le même, les exemples que nous venons d’illustrer montrent une certaine tendance à la simplification, voire à l’euphémisme, au niveau du choix des phrases qui illustrent l’usage du mot oro, intimement lié à l’histoire de l’Espagne et de l’Europe. Le discours lexicographique agirait ainsi en tant que vecteur de représentations, montrant une vision du monde non exempte, à notre avis, d’un certain parti pris.

L’analyse de la section I nous semblait indispensable pour pouvoir vérifier les significations déployées dans le discours littéraire de El arpa y la sombra et les valeurs modales que l’emploi de ce mot mobilise dans le roman. Les définitions que nous venons d’exposer en langue espagnole n’épuisent pas, selon notre point de vue, l’ensemble des significations du mot oro proposées par le discours de El arpa y la sombra, dans lequel ces significations, tout en gardant un noyau stable, se nourrissent d’autres représentations qui font apparaître, dans ce contexte, des traits de signification inédits. En ce sens, nous allons rendre compte de ces nouvelles significations déployées dans le roman d’Alejo Carpentier en articulant l’analyse de discours et la sémantique lexicale, grâce au modèle de la Sémantique des Possibles Argumentatifs d’Olga Galatanu.

Ce modèle de description de la signification lexicale convient à la réalisation d’une analyse linguistique du discours littéraire, grâce aux caractéristiques qui lui sont inhérentes. En effet, il permet d’articuler, dans le même cadre théorique, des domaines d’étude qui sont en général abordés séparément en sciences du langage : l’étude de la signification des mots (objet de la sémantique), l’étude du sens qu’ils produisent dans la langue ou dans le discours (objet de la pragmatique et de la pragmatique intégrée), puis la façon dont ces deux éléments trouvent leur place dans la fonction et le fonctionnement du sens discursif, notamment dans la construction des représentations dans la langue et dans le discours, résidus de l’activité humaine qui les produit (objet de l’analyse du discours) dans un certain contexte.

Les fondements de cette théorie ont été conçus par Olga Galatanu et présentés dans de nombreux articles (1999a, b, 2000, 2002a, b, 2003, 2004, 2006a, b, 2007, etc.). La Sémantique des Possibles Argumentatifs (SPA) rend possible la mise en lumière des mécanismes discursifs déployés dans la stabilisation de la signification des mots (appelés mécanismes sémantico-discursifs) et des variations que cette signification subit lors de l’activation du potentiel argumentatif des mots en situation de discours (mécanismes pragmatico-discursifs). Cette description est donc basée simultanément sur des informations sémantiques (i.e. la signification attribuée de façon conventionnelle aux mots) et sur des informations qui dérivent de l’utilisation des mots en discours (i.e. le sens de ces mots). Ainsi, le modèle de description sémantique de la SPA comprend quatre niveaux, dont trois relevant de la signification lexicale : le noyau de signification (partie stable du mot) et les stéréotypes (partie évolutive, liée aux représentations culturelles et encyclopédiques des locuteurs), qui génèrent les possibles argumentatifs du mot (son potentiel de signification) ; le quatrième niveau relève du sens : les déploiements argumentatifs (repérables à partir des occurrences discursives du mot).

Galatanu précise également que « le discours ne préserve pas toujours les valeurs inscrites dans les significations des entités linguistiques et qu’il peut reconstruire, par des mécanismes sémantico- ou pragmatico-discursifs le potentiel argumentatif des mots qu’il mobilise » (2000 : 84). Ces valeurs, portées par des modalités linguistiques, peuvent s’inscrire dans la signification première du mot (ou noyau stable de signification), ou bien dans la relation de ce mot avec d’autres mots avec lesquels ils sont associés en permanence et qui permettent d’expliquer leur signification et leur orientation argumentative (autrement dit, le potentiel de signification). Galatanu a alors conçu des schémas pour le classement de ces modalités et leurs valeurs, allant des plus objectives, liées aux lois naturelles (valeurs aléthiques) jusqu’aux valeurs les plus individuelles (valeurs volitives et désidératives).

Image1

Figure 1. Les classes de valeurs modales selon l’échelle d’objectivation/subjectivation (Galatanu 2002 : 20)

 

Lorsqu’on tient compte de ces postulats, l’analyse de la signification du mot oro à partir des dictionnaires fait apparaître des traits de signification stables, quoique placés de façon graduelle, c’est-à-dire en partant de son état naturel et de ses qualités jusqu’à son caractère rare sur la Terre. Ainsi, le noyau de signification qui assure la stabilité de ce mot et qui rend possible l’intercompréhension en termes d’universels sémantiques est le suivant :

Image2

Figure 2. Le noyau de signification de « oro »

 

Les stéréotypes de ce mot, que nous avons prélevés dans les articles des dictionnaires, s’organisent ainsi autour des éléments du noyau (brillance/beauté, malléabilité, inaltérabilité, rareté, etc.) et stabilisent sa signification de façon durable selon le contexte culturel dans lequel ce mot est employé. Nous constatons que ces stéréotypes sont à polarité variable, car ils peuvent être évalués aussi bien positivement que négativement du point de vue axiologique esthétique, pragmatique et éthique/moral. Ainsi, certaines réalisations discursives activent tantôt le potentiel positif (9) tantôt négatif (10) :

9) « Conseguir un triunfo de oro ». [Obtenir un triomphe d’or]
(Diccionario General de la lengua española, Vox 1999)
oro DONC valeur, qualité8

10) « No todo lo que brilla es oro ». [Tout ce qui brille n’est pas or]
(brillant comme) oro DONC mauvais, sans valeur

Ce dernier exemple produit un topos discordant9 (+ brillance/éclat, – valeur) qui lie la beauté et la brillance que l’on attribue à l’or à ce qui est moins bon ou de moindre valeur et qualité, pouvant avoir des prolongements d’ordre moral, au sens figuré. Les valeurs modales inscrites dans la signification du mot oro selon les dictionnaires de la langue espagnole sont les suivantes :

Image3

Figure 3. Valeurs inscrites dans la signification lexicale du mot « oro » dans les dictionnaires

 

Les valeurs doxologiques relatives aux croyances associées à l’or ne sont pas représentées dans la figure 3, manque qui reflète l’absence du domaine des légendes et des mythologies dans le discours des dictionnaires définissant le mot oro en langue espagnole, comme nous l’avons énoncé précédemment. Cette omission nous semble pour le moins paradoxale, car le caractère mythique attribué à cette matière est un trait de signification d’une importance capitale dans l’histoire de l’Espagne et de l’Europe. L’imaginaire associé à oro a conduit, certes, à la réalisation des voyages de Découverte et à la Conquête qui s’en est suivie, qui eut de graves conséquences pour le continent américain, mais il fut à la fois l’une des principales sources d’enrichissement de l’Europe colonisatrice et l’assurance du maintien de son hégémonie. Ainsi, le décalage existant entre le discours des dictionnaires hispaniques et la réalité historique (que rappelle El arpa y la sombra) nous fait réfléchir au caractère limité des stéréotypes présents dans le discours lexicographique. Grâce au modèle de la SPA d’Olga Galatanu, nous pouvons mettre en lumière ces aspects pouvant affecter en grande mesure la représentation que l’on se fait de la signification lexicale à partir des dictionnaires et, par là-même, pouvant trahir l’utilisation que nous faisons des mots dans le discours.

Les schémas établis selon le modèle SPA de oro et or (que nous ajoutons en annexes) représentent la signification lexicale dans un sens large et selon les définitions des dictionnaires. Mais certains traits de signification trouvés dans El arpa y la sombra ne sont pas calculables ou envisageables à partir des séquences argumentatives trouvées dans les dictionnaires. Nous proposons la description de ces nouveaux éléments présents dans le roman dans la partie qui suit.

Le roman El arpa y la sombra est, comme nous l’avons déjà signalé, une écriture en miroir de celle du Journal de Bord et des Relations de voyage de Christophe Colomb qui lui servent d’hypotextes. Si le vocable oro est, dans ces documents historiques, le plus répété (144 fois dans le Journal de Bord) c’est aussi celui dont on compte le plus grand nombre d’occurrences dans le dernier roman d’Alejo Carpentier (on en compte 135 sur l’ensemble des 139 pages). Ces répétitions successives sont aussi une manière de rappeler, au moyen d’un discours littéraire produit quelques siècles après la Découverte de l’Amérique, que Colomb fut le premier à employer ce vocable avec des significations qui dépassaient l’univers référentiel des Européens. Il fut aussi celui qui contribua, le premier, à répandre épidémiologiquement en Europe ces nouvelles représentations, participant de la sorte à exciter l’imaginaire d’un Occident en quête de renouveau.

Ces stratégies sémantiques utilisées par le Colomb historique, homme qui connaissait les rouages du langage et savait en faire usage pour convaincre ses auditeurs, y compris les plus avertis, sont, selon nous, semblables à celles qui contribuent à créer l’image du continent européen dans le roman El arpa y la sombra. Autrement dit, l’enjeu est double. Il s’agit de conserver un socle de signification à ce mot permettant une intercompréhension réussie, mais ce contour défini sera dépassé par des traits de signification inédits qui vont, à la fois, nourrir la signification du mot et témoigner de la pratique sociale à laquelle répond l’entité qui les construit. C’est à partir de cette hypothèse que nous montrerons l’intérêt du modèle de la SPA pour notre analyse, ainsi que l’importance que nous accordons à ce mot dans l’ensemble du dernier roman de Carpentier.

Nous avons repéré dans le roman des exemples qui réactivent des traits de signification conformes à notre schéma initial de la signification du mot oro (cf. figure 2 et annexe 2) ; ils se construisent autour de la notion de « beauté » et de « rareté ». En voici trois exemples :


beauté

11) « Y palpaba el metal, lo sopesaba, lo mordía, lo probaba, secándole la saliva con un pañuelo para mirarlo al sol, examinarlo en la luz del sol, hacerlo relumbrar en la luz del sol, tirando del oro, poniéndomelo en la palma de la mano, comprobando que era oro, oro cabal, oro verdadero — oro de ley ». (EAS10, p. 81)

[Et je palpais le métal, le soupesais, le mordais, l’éprouvais, le frottais de salive avec un mouchoir pour le faire briller et l’examiner au soleil ; je le prenais dans la paume de ma main, m’assurant que c’était bien de l’or, de l’or authentique, de l’or de bon aloi ; LHO, p. 119]

oro = métal brillant, métal résistant
Valeurs : Axiologique (hédonique affective +) et épistémique


rareté

12) « Y como el primer paso es el que más cuesta, pronto recibiría Bartolomé instrucciones mías para cargar tres naves más con ese botín humano que venía a remplazar, por el momento, el Oro que no asomaba por ninguna parte... ». (EAS, p. 106)

[Et comme c’est le premier pas qui coûte le plus, Barthélemy recevrait bientôt mes instructions pour changer trois autres caravelles de ce butin humain qui venait remplacer pour l’instant l’or dont on ne voyait trace nulle part ; LHO, p. 159-160]

oro = métal rare
Valeurs : Épistémique


13) « No podía admitir que se siguiese diciendo que mi costosísima empresa no había traído más beneficios al trono real que “un oro que se perdía en el hueco de una muela”. Mi enfermedad era enfermedad de Gran Almirante ». (EAS, p. 104)

[Je ne pouvais pas admettre que l’on continuât à dire que ma très coûteuse entreprise n’avait procuré d’autre profit au trône royal qu’« un or qui ne remplissait même pas une dent creuse ». Ma maladie était une maladie de Grand Amiral ; LHO, p. 158]

oro = métal rare
Valeurs : Épistémique

Si la rareté du métal trouve toute sa place dans le roman, la recherche de l’or en territoire américain, que dépeint le narrateur, est marquée par une polarisation axiologique négative du mot oro autour de l’un de ses stéréotypes, comme nous le montrent les exemples suivants.

La signification lexicale est conçue dans le modèle de la SPA comme un tout dont la perméabilité est déjà inscrite dès l’association noyau-stéréotypes. Cet ensemble est assujetti à des variations en co-texte et en contexte qui peuvent (ou pas) l’affecter au fil du temps (diachroniquement) et selon l’usage qu’une communauté linguistique fait de la parole. En ce sens, Olga Galatanu signale que « C’est à partir de ces déploiements du potentiel argumentatif du mot que l’on peut reconstruire une signification dont le caractère évolutif a été posé d’emblée comme l’un des a priori de l’approche sémantique » (2007 : 94). Ce caractère évolutif sera appelé « cinétisme » de la signification lexicale, traduisant de la sorte l’état de « mouvement » permanent de la signification et le rapport étroit entre langue et discours. Ce cinétisme, manifeste dans le cas du mot oro dans le dernier roman d’Alejo Carpentier, se construit notamment à partir du stéréotype « cupidité », donnant lieu à des séquences inédites, véhiculant des valeurs nouvelles.

Ainsi, l’activation du pôle négatif des stéréotypes de oro se trouve appuyée par d’autres déploiements argumentatifs qui accentuent la tendance axiologique du discours par une forte polarité négative qui renforce l’idée de la convoitise, de l’ambition et de la cupidité, attribuables au Colomb narrateur et à ses marins espagnols, principaux acteurs européens de l’entreprise de la Découverte dans « La mano » (chapitre central du roman) face à la rareté du métal tant recherché dans ces nouveaux territoires.

14) « […] cuando observé, con asombrado sobresalto, que unos indios (vamos a llamarlos indios, ya que estamos probablemente en los primeros contrafuertes naturales de unas Indias Occidentales) traían unos pedazuelos de oro colgados de las narices. Dije: ORO. Viendo tal maravilla sentí como un arrebato interior. Una codicia, jamás conocida, me germinaba en las entrañas ». (EAS, p. 81)

[[…] lorsque je remarquai avec étonnement et une vive émotion, que les Indiens (nous les appellerons ainsi puisque nous sommes probablement sur les premiers contreforts naturels des Indes occidentales) portaient dans les narines de petits morceaux d’or. J’ai dit : De l’or. Devant une telle merveille, je me sentis violemment transporté. Une cupidité jamais éprouvée germait dans mes entrailles ; LHO, p. 118]

oro DONC cupidité, avidité, désir, vive émotion
Valeurs : Axiologique (hédonique-affective +, éthique-morale –, esthétique +) ; Désidérative ; Épistémique


15)
 « Y partir de ese día, la palabra ORO será la más repetida, como endemoniada obsesión, en mis Diarios, Relaciones y Cartas ». (EAS, p. 81)

[À partir de ce jour, le mot OR sera le plus répété, comme une obsession diabolique, dans mes journaux, lettres et relations ; LHO, p. 119]

oro DONC cupidité, obsession
Valeurs : Axiologique (éthique-morale –) ; Épistémique ; Finalisante (volitive et désidérative)


16) « Y consigue todo el oro que puedas para que con el podamos llevar la guerra al África” —“Y hasta reconquistar la ciudad de Jerusalén como se reconquistó el Reino de Granada” — dije — “Acaso” — dijo ella — ». (EAS, p. 68)

[Trouve-moi tout l’or que tu pourras pour que nous puissions porter la guerre en Afrique. – Jusqu’à la reconquête de Jérusalem, de même qu’a été reconquis le royaume de Grenade, dis-je. – Peut-être, répliqua-t-elle… ; LHO, p. 98]

oro DONC cupidité, convoitise, ambition, guerre
Valeurs : Finalisante (volitive) ; Axiologique (pragmatique) ; Ontologique (déontique)

L’association de ces mots était calculable ou envisageable à partir des stéréotypes repérés dans le discours des dictionnaires (cf. annexe 2). Nous résumons ci-dessous, sous forme de tableau, les enchaînements discursifs conformes au protocole de départ, autour de la notion de « cupidité » et de « rareté » qui se déploient dans l’ensemble du roman de El arpa y la sombra.

Image4

Figure 4. Déploiements positifs et négatifs

 

Si ces enchaînements argumentatifs se trouvent en relation avec les stéréotypes du mot oro par un lien argumentatif naturel (but-moyen, cause-conséquence, etc.), ou bien avec d’autres enchaînements à partir des stéréotypes de ce mot, certaines séquences d’enchaînements inédits ne semblent pas réalisables en dehors du contexte de El arpa y la sombra, car elles ne sont pas liées directement au schéma de la signification que nous avions décrit précédemment. Nous résumons ces déploiements argumentatifs ci-dessous :

Image5

Figure 5. Déploiements argumentatifs qui ne correspondent pas au protocole sémantique11

 

Si l’on compare cet ensemble de séquences argumentatives produites dans le roman (figure 5) à celles que nous avions identifiées auparavant à partir du discours des dictionnaires de la langue espagnole (figure 4 et annexe 2), nous remarquons que ces associations nouvelles à d’autres représentations sémantiques ne se justifient pas par un lien argumentatif, comme dans l’exemple « métal jaune, brillant, malléable, inaltérable, rare DONC précieux » DONC profit spirituel. Ces séquences nouvelles (« métal jaune, brillant, malléable, inaltérable, rare DONC précieux » DONC maladie ou DONC esclavage) enrichissent la signification du mot oro dans El arpa y la sombra, montrant le cinétisme auquel ce mot est assujetti, notamment par la bivalence inscrite dans ses stéréotypes. Ces derniers engendrent toute une série de représentations nouvelles, y compris celles de la sphère du mythe ou du rêve qui ne sont pas dans les dictionnaires, notamment grâce au caractère rare et précieux du métal. Ces nouveaux traits de caractérisation participent activement à l’argumentation intrinsèque de l’image négative de l’Europe, corroborant de la sorte les argumentations extrinsèques construites par l’ensemble du discours12.

Les mouvements de signification affichés par le terme oro dans le roman El arpa y la sombra dévoilent plusieurs aspects qui configurent, grâce aux choix des mots et par la signification qu’ils construisent en discours, l’image de l’Europe. D’un côté, ce vocable concentre l’objectif principal de l’entreprise de la Découverte de l’Amérique, dont le narrateur fut l’auteur intellectuel et le principal acteur, nous permettant d’élargir cette référence initiale à celle de sa participation à une rencontre cruciale dans l’histoire de l’humanité et à ses conséquences. D’autre part, son usage dans le discours nous donne accès aux images sociales que l’aire linguistique hispano-américaine s’est construite de Colomb et de ses hommes, premiers intermédiaires de la relation entre l’Europe et l’Amérique. Ce rapport entre les deux continents est étroitement lié aux représentations mentales que les hommes européens se faisaient d’une matière à laquelle on attribue des traits de signification dont les dictionnaires hispaniques consultés ne parlent pas. En effet, ce métal jaune et brillant (élément du noyau) apparaît comme un être animé, auquel on attribue des pouvoirs, notamment en raison de sa rareté et de son caractère précieux. Ces facultés insoupçonnées ont une double fonction dans le discours : d’une part, elles rappellent une réalité connue, déjà inscrite dans les écrits colombiens que la fiction mime à loisir, et par ailleurs, cette mythification de l’or inverse proportionnellement l’image légendaire du Découvreur, celle-là même que la cécité et l’amnésie de ses apologistes et hagiographes ont tenté d’imposer durant des siècles, allant jusqu’à vouloir une canonisation improbable.

Cela nous amène à conclure que la répétition lancinante de ce mot dans El arpa y la sombra n’est pas seulement une écriture en miroir du Journal de Bord et des Relations de Voyage de Christophe Colomb. C’est aussi un procédé sémantique qui affiche, par le biais de la langue, la pratique sociale qui sous-tend le discours : celle des écrivains latino-américains qui cherchent, comme Carpentier, à écrire, à mettre en mots l’Histoire, à dévoiler les excès de complaisance d’une historiographie défaillante qui se rend complice des agissements décrits par le narrateur et qui ne les condamne pas. Ce discours vise aussi à minimiser l’écart entre le Colomb historique et le Colomb narrateur, écart qui se réduit à quelques détails qui visent à créer le divertissement, à semer le doute, à inciter à la réflexion, notamment grâce à l’usage des mots, de l’ironie et de la mascarade. La parole littéraire se délecte de ce procédé de répétition lexicale, et par des extensions de sens, qui vont bien au-delà de la ‘beauté’, la ‘rareté’, et la ‘cupidité’ associées au métal, démasque des non-dits et défait la chape de plomb de l’oubli imposée par les siècles passés sous la parole des dominants.

Si la construction des nouveaux stéréotypes est possible grâce aux variations que subit la signification du mot oro, variation que le modèle SPA nous a permis de révéler, le bilan des valeurs modales portées par les occurrences de ce terme dans le roman El arpa y la sombra est éloquent. Elles affichent la prédominance de trois zones modales les plus activées (volitif, éthique-moral, jugement de vérité), aussi bien par l’intermédiaire des séquences argumentatives déployées que par des séquences évoquées lors de l’utilisation de ce mot en contexte. Premièrement, cette analyse fait ressortir la large part d’intention qui a accompagné les Européens dans la recherche de l’or des terres américaines, les valeurs finalisantes volitives étant prépondérantes dans l’ensemble du discours. Cette zone de valeurs est suivie de la zone axiologique et morale et éthique négative, contribuant de la sorte à l’association de la recherche de ce métal, et ses conséquences, à la notion absolue du Mal. La troisième zone la plus active est celle des jugements de vérité, les valeurs doxologiques et épistémiques étant représentées à parts égales, le rêve et le mythe associé à l’or ayant conduit, dans les mêmes proportions, à la constatation amère, par les Européens, de son absence accablante, dont les écrits colombiens représentés dans la fiction nous laissaient la trace. Aucune évaluation ou jugement axiologique de type intellectuel n’est utilisé dans le discours, ce qui dans le roman, comme dans la réalité historique, exclut toute trace d’un intérêt ou curiosité intellective inhérente à la quête de ce métal en terres américaines.

L’analyse linguistique que nous venons de réaliser grâce au modèle SPA d’Olga Galatanu nous semble nécessaire dans la mesure où cet outil permet de dévoiler des représentations qui ne s’inscrivent pas seulement au niveau du discours, mais aussi dans la langue, le lexique étant un moyen de construire des argumentations pas toujours perceptibles, vu que le monde référentiel des locuteurs peut être différent de certains usages linguistiques parfois inattendus. Car la langue, et la manière dont elle sert à mettre en mots le monde, est aussi une marque, peut-être la plus subtile, de ce que dans la société ou dans le discours nous appelons l’identité.

Ainsi l’or, matière de rêve ayant guidé aveuglément les Européens dans une recherche insensée, est devenu la figuration, la personnification du Mal en terre américaine, ce mal indissociable de l’entreprise de Découverte de l’Amérique que le mot oro porte dans son caractère bivalent. Ce métal définit irrévocablement l’image négative d’une Europe qui fusionne avec les valeurs nouvelles qui lui sont associées dans El arpa y la sombra. Ces dernières sont à la fois la trace subjective d’une barbarie connue et d’une frappante désillusion collective et personnelle que le lecteur co-construit par un processus intersubjectif. Ainsi, ce roman, et notamment le discours-monologue du deuxième chapitre, reproduit, à l’instar des écrits du Découvreur de l’Amérique, un discours bouleversant. Grâce à l’acte de création, et dans la mesure où le lecteur/récepteur sera capable de comprendre ce message, l’auteur de El arpa y la sombra cherche moins à désavouer son narrateur qu’à appeler à une révision de l’écriture de l’Histoire de l’Europe et de l’Amérique, exhortant de la sorte à une renégociation de la mise en récit de cette rencontre, la rendant plus objective par la prise en compte du regard de l’Autre.

Image6

2. Analyse de la signification du mot « oro » à partir des discours définitionnels lexicographiques en langue espagnole

Image7



Liste des références bibliographiques

ANSCOMBRE, J.-Cl. (éd.) (1995) : La théorie des topoï, Paris, Éd. Kimé.

DUCROT, O. et CAREL, M. (1999) : « Les propriétés linguistiques du paradoxe : paradoxe et négation », Langue française, n° 123, 27-40.

GALATANU, O. (1999a) : « Le phénomène sémantico-discursif de déconstruction-reconstruction des topoï dans une sémantique argumentative intégrée », in O. Galatanu et J.-M. Gouvard (éds.), Langue française, n° 123, 41-51.

GALATANU, O. (1999b) « Argumentation et analyse du discours », in Y. Gambier et E. Suomela-Salmi (éds.), Jalons 2, Turku, Université de Turku, 41-54.

GALATANU, O. (2000) : « Langue, discours et systèmes de valeurs », in E. Suomela-Salmi (éd.), Curiosités linguistiques, Turku, Presses Universitaires de Turku, 80-102.

GALATANU, O. (2002a) : « Le concept de modalité : les valeurs dans la langue et dans le discours », in O. Galatanu (éd.), Les valeurs : séminaire Le lien social, Nantes, 11 et 12 juin 2001 / organisé par le CALD-GRASP, Nantes, Maison des sciences de l’homme Ange Guépin, 17-32.

GALATANU, O. (2002b) : « La dimension axiologique de l’argumentation », in M. Carel (éd.), Les facettes du dire. Hommage à Oswald Ducrot, Paris, Éd. Kimé, 93-107.

GALATANU, O. (2003) : « La sémantique des valeurs dans la prière française », in J.-C. Aroui (éd.), Le sens et la mesure. De la pragmatique à la métrique. Hommages à Benoît de Cornulier, Paris, Champion, 69-88.

GALATANU, O. (2004) : « La sémantique des possibles argumentatifs et ses enjeux pour l’analyse de discours », in M. J. Salinero Cascante et I. Inarrea Las Veras (éds.), Actes du Congrès international d’études françaises, La Rioja, Croisée des Chemins, 7-10 mai 2002, Logroño, Espagne, Vol. 2, 213-225 [disponible en ligne : http://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=1011551].

GALATANU, O. (2006a) : « Du cinétisme de la signification lexicale », in J.-M. Barbier et M. Durand (éds.), Sujets, activités, environnements, Paris, P.U.F., 85-104.

GALATANU, O. (2006b) : « La dimension axiologique de la dénomination », in M. Riegel, C. Schnedecker, P. Swiggers et I. Tamba (éds.), Aux carrefours du sens. Hommages offerts à Georges Kleiber, Louvain, Peeters, 499-510.

GALATANU, O. (2007b) : « Pour une sémantique argumentative dans l’étude de la proximité-distance des systèmes lexicaux des langues romanes », in J.-M. Eloy et T. O’hlfearnàin (éds.), Langues proches, langues collatérales. Actes du colloque international réuni à Limerick du 16 au 18 juin 2005, Paris, L’Harmattan, Amiens, Centre d’études picardes, 89-99.

LESTRINGANT, F. (1995) : « Du bon usage de Christophe Colomb dans l’Europe des découvertes (1492-1592) », in J.-P. Sánchez (éd.), Dans le sillage de Colomb. L’Europe du Ponant et la découverte du Nouveau Monde (1450-1650), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 105-112.

SÁINZ DE MEDRANO, L. (2001) : Antología de la literatura hispanoamericana: textos y comentarios, Vol. I, Madrid, Verburn, 300 p.

Œuvres citées :

CARPENTIER, A. (1979/2004) : El arpa y la sombra, La Habana, Letras Cubanas, 144 p.

CARPENTIER, A. (1979/2002) : La harpe et l’ombre, trad. René L.-F. Durand, Paris, Gallimard, 220 p.

Dictionnaires de langue espagnole :

Diccionario crítico etimológico castellano e hispánico, Madrid, Gredos, 1993, 3e éd. de Juan Corominas & José Ángel Pascual.

Diccionario de autoridades de la Real Academia Española, Madrid, Imprenta de Francisco del Hierro, 1729.

Diccionario de la Real Academia de la lengua española, Madrid, Viuda de Ibarra, 1803.

Diccionario de la Real Academia Española, XVta edición, Madrid, Calpe, 1925.

Diccionario de la Real academia española de la lengua, 22da edición : http://buscon.rae.es/.

Diccionario de sinónimos y antónimos Espasa-Calpe, 2005 : http://www.wordreference.com/sinonimos/crear.

Diccionario del español actual, Manuel Seco, Madrid, Santillana, 1998.

Diccionario de uso del español, María Moliner, Madrid, Gredos, Gran Diccionario de uso del español actual, Madrid, Soc. General Española de librería, 2002.

Diccionario de uso del español de América y España, Barcelona, Larousse, 2002, 2e éd.

Gran Diccionario de uso del español actual, Madrid, Soc. General Española de librería, 2002.

Diccionario usual de la lengua castellana de la Real Academia Española, XIera edición, Madrid, Imprenta de Don Manuel Rivadeneyra, 1869.

Diccionario Medieval del Español, Salamanca, Universidad Pontificia, 1986, de Martín Alonso.

Nuevo Tesoro Lexicográfico de la Lengua Española, disponible sur le site internet de la Real Academia de la Lengua Española : http://buscon.rae.es/ntlle/SrvltGUILoginNtlle.

Tesoro de la Lengua Castellana, de Sebastián de Covarrubias Orozco (1611), Biblioteca Nacional, Ministerio de Cultura de España, Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes : http://www.cervantesvirtual.com/servlet/SirveObras/80250529545703831976613/ima0542.htm.

Dictionnaires de langue française :

Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, Université de Caen : http://www.cnrtl.fr.

Dictionnaire des synonymes du CRISCO : http://www.crisco.unicaen.fr/.

Émile Littré : http://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/.

Le petit Larousse Illustré, Larousse/Vuef, 2010.

Le Grand Robert de la Langue Française, Paris, Vuef, 2001, (6 volumes), Vol. IV.

Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1994.

Dictionnaire de l’Académie Française, 9e édition, 2005.

Le Grand Littré : Dictionnaire de la langue française, Encyclopaedia Britannica (Editeur), 1994, T. IV.

Trésor de la Langue Française informatisé : http://atilf.atilf.fr/tlf.htm.

Notes de bas de page


1 Nous traduisons toutes les citations en respectant dans tous les cas l’orthographe de l’original.
2 Références disponibles sur le portail web de la Real Academia : http://buscon.rae.es/draeI/SrvltConsulta?TIPO_BUS=3&LEMA=oro.
3 Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1994, p. 1374-1375.
4 Tesoro de la Lengua de Sebastián de Covarrubias (Barcelona, 1943 et Madrid, 1977) ; MARTÍN, Alonso, Diccionario Medieval del Español, Salamanca, Universidad Pontificia, 1986 ; COROMINAS, Joan, & PASCUAL, José Angel, Diccionario crítico etimológico castellano e hispánico, Madrid, Gredos, 1993, 3e éd. ; SECO, Manuel, Diccionario del español actual, 1998, Madrid, Santillana, Vol.2 ; MOLINER, María, Diccionario de uso del español, Madrid, Gredos ; Gran Diccionario de uso del español actual, Madrid, Soc. General Española de Librería, 2002 ; Diccionario de uso del español de América y España, Barcelona, Larousse, 2002, 2e éd. ; Diccionario de la Real Academia Española, 2010, disponible en ligne : http://buscon.rae.es/draeI/SrvltConsulta?TIPO_BUS=3&LEMA=oro.
5 Dictionnaire de l’Académie Française (9e édition, 2005).
6 Au moins pour ceux que nous avons consultés. Nous avons élargi nos recherches en ce sens au Nuevo Tesoro Lexicográfico de la lengua española. Elles sont pourtant restées vaines.
7 Voir par exemple El carnero, de Juan Rodríguez Freyle (connu aussi sous le titre de Conquista y descubrimiento del Nuevo Reino de Granada), écrit entre 1636 et 1638 par ce fils de conquistador et publié en 1859. Selon Sáinz de Medrano (2001 : 76).
8 Pour faciliter la lecture de ce travail, et compte tenu des traits similaires de signification de oro et or, nous ajoutons l’ensemble des stéréotypes du mot oro en français, aussi bien pour ceux qui découlent de notre analyse à partir des dictionnaires que pour les stéréotypes et les déploiements argumentatifs relevant de l’utilisation de ce mot dans le contexte du roman El arpa y la sombra. Nous utiliserons également le connecteur abstrait DONC à la place de POR TANTO pour ne pas alourdir notre démarche.
9 Les travaux d’Anscombre et Ducrot (cf. Anscombre éd. 1995) ont déterminé la nature graduelle des topoï. Ainsi, deux prédicats convoqués au sein d’un topos peuvent être associés sous forme de topos concordant ou discordant. Pour un topos concordant on trouvera les formes + P, + Q et – P, – Q comme dans l’exemple : + intelligence, + compréhension (plus on est intelligent, plus on comprend ; topos concordant) ou bien + bêtise, – compréhension (plus on est bête, moins on comprend ; topos discordant).
10 Toutes nos références et citations renvoient à El arpa y la sombra (abrégé EAS), La Habana, Letras Cubanas, 2004, 144 p. et à sa traduction La harpe et l’ombre (LHO ; 1979), Paris, Gallimard, TR. René L.-F. Durand, « Folio », 2002, 220 p.
11 Nous soulignons que l’association oro DONC mythe, rêve existe pour le mot « or » en français au niveau des stéréotypes, tel que les dictionnaires de la langue française nous le montrent.
12 Pour Ducrot et Carel (1999), l’association d’une expression et d’un aspect argumentatif peut être effectuée par la langue ou par le discours. Lorsque cette association est réalisée par la langue, l’aspect argumentatif est intrinsèque à l’expression à laquelle il est associé : c’est le cas par exemple de l’association danger DONC précaution intrinsèque au mot prudent. Lorsque cette association est réalisée par le discours, l’aspect argumentatif est extrinsèque à l’expression : c’est le cas de l’association entre le syntagme enfant de cadre avec l’aspect enfant de cadre DONC blond.



Pour citer cet article


PÉREZ PÉREZ (PEUAUD) Patricia. Le terme « oro » dans El arpa y la sombra d’Alejo Carpentier. Son incidence sur la construction discursive de l’image de l’Europe. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3873. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378