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Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu > Section 1. SPA, ALD et étude de la construction discursive des représentations

Article
Publié : 15 janvier 2015

La construction discursive des représentations politiques de la laïcité


Valérie ROCHAIX, Doctorante, CoDiRe-EA 4643, Université de Nantes (France), valerie.rochaix@univ-nantes.fr

Résumé

Dans cet article, nous nous intéressons au contenu sémantique de laïcité, un lexème désignant un concept dont l’identité fortement « nationale » véhicule des marqueurs idéologiques. Dans la perspective de la Sémantique des Possibles Argumentatifs d’Olga Galatanu, nous cherchons à clarifier les stéréotypes culturellement ancrés du mot sur l’échiquier politique et les potentialités discursives que ces représentations conceptuelles autorisent. Nous proposerons, dans un premier temps, une reconstruction de sa représentation sémantique à partir d’un corpus lexicographique. Puis, nous étudierons son déploiement dans le discours dans un corpus constitué à partir d’un débat tenu en mai 2011, dans le cadre de la proposition de résolution sur l’attachement au respect du principe de laïcité et à la liberté religieuse à l’Assemblée Nationale. Cette analyse souligne ce qui dès la signification lexicale du mot autorise des visées argumentatives contradictoires sans transgressions systématiques par rapport au protocole sémantique.

Abstract

In this article, we focus on the semantic content of secularism, a lexeme denoting a concept whose strongly “national” identity conveys ideological markers. In view of Olga Galatanu’s Semantics of Argumentative Possibilities, we seek to clarify the culturally rooted stereotypes of the word on the political scene and the discursive possibilities that these conceptual representations allow. First, we propose a reconstruction of its semantic representation from a lexicographical corpus. Then, we study its discursive deployment in a corpus consisting of a debate held in the French National Assembly in May 2011, as part of the resolution concerning the commitment to respecting the principle of secularism and religious freedom. This analysis highlights that which from the level of the lexical meaning of the word, allows for contradictory argumentative aims without systematic transgressions of its semantic protocol.


Table des matières

Texte intégral

Comment décrire le lien entre la signification, entendue comme « la/les représentation(s) associée(s) à une expression durable dans une communauté linguistique » (Galatanu 2002) et la culture, c’est-à-dire l’ensemble des formes acquises de comportements et de représentations ? Dans une perspective constructiviste stipulant que le lien entre une entité lexicale et un objet n’est pas désignatif mais dénotatif (Kleiber 1999), qu’il s’appuie non pas sur l’existence de l’objet mais sur un postulat empirique, fruit d’une expérience commune au sein d’une communauté, la Sémantique des Possibles Argumentatifs (désormais SPA) (Galatanu 2004, 2007, 2009) propose un modèle descriptif de la signification lexicale à même de dessiner ce lien. Dans la filiation de la sémantique argumentative (Anscombre et Ducrot 1983 ; Anscombre 1995 ; Carel et Ducrot 1999) et de l’approche des stéréotypes de Putnam (1975, 1990) et Fradin (1984), elle distingue des traits sémantiques stables parce que très largement partagés (contenus dans le noyau) et d’autres, moins stables (les stéréotypes), ces derniers permettant la déconstruction/reconstruction du sens dans le discours. Elle fait également l’hypothèse que le calcul du potentiel contenu dans ces stéréotypes permet de « prévoir » les orientations possibles de l’argumentation dans le discours et leur localisation au sein de la zone modale axiologique. Cette appréhension des valeurs constitue un outil privilégié pour étudier les mécanismes de sa construction, la visée argumentative de cette construction, et ainsi, la prise de position de l’homme par rapport à son discours et les motivations visibles de cette prise de position.

La SPA fait l’hypothèse générale que les stéréotypes linguistiques sont « ancrés culturellement ». Nous supposons que cet ancrage pourrait être étudié au sein d’une même culture langagière, entre des individus véhiculant des représentations distinctes en raison de leur diversité d’adhésion et de pratiques religieuses ou politiques. De même que « des charges culturelles sont portées par la signification des mots » d’une langue (Galatanu 2008), elles sont, selon nous, présentes au sein d’une communauté se définissant à partir d’autres critères, et en l’occurrence, pour la présente étude, de critères politiques. Pour vérifier cette hypothèse, nous avons choisi d’étudier cette relation à partir d’un mot dont la définition fait encore débat en France, 150 ans après sa création sous une forme nominative et dont l’identité fortement « nationale » teinte encore davantage les enjeux qu’il véhicule des marqueurs idéologiques : laïcité.

Les Français et les hommes politiques français n’ont pas tous la même représentation du mot. L’analyse de leurs discours en termes de valeurs peut spécifier ces différences, ainsi que les stratégies mises en œuvre pour stabiliser les diverses représentations. Dans un premier temps, nous montrerons la présence d’une bivalence dès le stade lexical. Puis, sur la base d’une étude de cas, l’étude d’un premier corpus établi à partir d’une enquête sémantique menée auprès de treize personnes de nationalité et de langue maternelle françaises, nous rendrons compte de distinctions d’associations sémantico-discursives remarquables à partir du critère de la culture politique des informateurs. Ensuite, par le classement systématique des valeurs mobilisées dans un second corpus, le discours de treize députés lors d’un débat sur la définition de la laïcité conduit en 2011 à l’Assemblée nationale, nous montrerons que ces flexions de polarité sont activées dans le discours, dans la zone des modalités axiologiques.

Défini comme une « conception politique impliquant la séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique » (GR, 2001), le mot laïcité est apparu en France au XIXe siècle (1871, la Patrie, 11 nov. ds Littré Suppl.), tout comme ses autres dérivés, laïcisme (1842, Morin), laïciser (1888, Lar.), laïcisation (1888, Lar.), laïcisateur (1913, Proust)1. Il est traduit dans de nombreuses langues (secularity en anglais, laizismus en allemand, laicismo en espagnol, etc.). Mais, héritée des Lumières et de la Révolution française, la laïcité fait l’objet d’un houleux débat philosophique et politique depuis. Sa convocation est, au niveau national du moins, indissociable de son principe, défini par la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Pour les locuteurs natifs, il est a priori possible d’établir implicitement une équivalence pertinente au plan sémantique entre le mot et le concept. Le cadre d’analyse pourrait être à même de rendre compte de cette spécificité avec, par exemple, une enquête comparative menée, d’une part, auprès de francophones non natifs issus d’États laïcs (Turquie, Japon, Cuba, etc.) et d’autre part, auprès de Français vivant en France. Mais ce n’est pas l’objet de cet article.

L’étude de six dictionnaires de langue française (Dictionnaire étymologique et historique du Français ; Trésor de la langue française informatisé ; Le Grand Robert de la langue française ; Le Dictionnaire historique de la langue française ; Le Grand Littré ; Le Lexis : Dictionnaire érudit de la langue française ; Le Petit Larousse illustré) fournit les traits de catégorisation de laïcité envisagés comme ses propriétés essentielles. Ceux-ci, représentatifs de la définition normative du mot, posent le postulat suivant :


Image1


Ce postulat est renforcé par une transcription de laïcité en universaux sémantiques (Wierzbicka 1996) telle que « penser-devoir-séparer ». Les deux premiers items explicitent en effet la mobilisation, par la convocation de laïcité dans le discours, de plusieurs zones sémantiques modales. Le premier – penser – suppose l’existence d’un « référent » et donc d’une prise de position vis-à-vis d’au moins deux représentations opposées du monde, toutes les deux valables d’un point de vue sémantique. Cette référence à la représentation du monde construite par le sujet parlant témoigne du caractère doxologique de laïcité, relevant ici de la croyance (philosophique) mais aussi d’une intention cartésienne. Le deuxième trait de catégorisation – devoir – témoigne de la présence de valeurs déontiques dans la signification du mot (celui-ci et le principe qu’il désigne reposent en effet sur des textes de loi ; sa définition est régulièrement réétudiée pour des motifs juridiques), mais aussi de valeurs plus subjectivantes éthiques/morales (relatives au bien ou au mal). Dès le stade lexical, laïcité se situe donc dans la zone modale axiologique qui renvoie à l’appréciation du sujet. L’association dans le corpus lexicographique de laïcité avec doctrine (3/6), conception (2/6), principe (2/6) ou système (2/6) produit par ailleurs des inférences dans l’argumentation, en amont de son emploi en contexte, orientant respectivement la représentation de la collocation dans les zones doxologique, épistémique, déontique-éthique/morale ou vers une construction d’ordre éthique/moral, doxologique ou aléthique (cette dernière étant plus objectivante).

La SPA prévoit trois niveaux exploratoires de la signification et une forme de manifestation (Galatanu 2008 : 17). À l’étude du noyau (traits de catégorisation essentiels) et des stéréotypes (associés durablement aux mots) d’inspiration putnamienne, le modèle ajoute la détermination de « possibles argumentatifs » (Galatanu 2007), « des séquences discursives déployant dans des blocs d’argumentation externe, l’association du mot avec un élément de son stéréotype » (Galatanu 2009 : 57). Les possibles argumentatifs n’entendent pas « prévoir » la construction d’un discours, mais explorer les potentialités envisageables au regard des associations entre le mot et les stéréotypes inhérents à sa représentation. La quatrième strate, les « déploiements argumentatifs » (Galatanu 2008), témoigne ensuite d’une forme constatée de leur manifestation discursive, et en facilitent la lecture.

Pour laïcité, sur la base des dictionnaires mentionnés ci-dessus, nous proposons la description sémantique suivante :


 
Noyau


Stéréotypes


Possibles argumentatifs

Penser
devoir séparer

DONC Principe
   règle
   adhésion

laïcité DONC principe
laïcité DONC règle
laïcité DONC adhésion


DONC

DONC Conception
   exclusion

laïcité DONC conception
laïcité DONC exclusion

DONC Doctrine
   interprétation

laïcité DONC doctrine
laïcité DONC interprétation

DONC Système
   organisation

laïcité DONC système
laïcité DONC organisation

 
Devoir séparer

DONC Éthique
  Bien/Mal

laïcité DONC éthique
laïcité DONC bien ; laïcité DONC mal


DONC

DONC Loi
   contraintes
   protection

laïcité DONC loi
laïcité DONC contraintes
laïcité DONC protection

(Agir pour) séparer
société civile et
société religieuse

DONC Pas de pouvoir politique
    exercé par les Églises
   mariage civil

laïcité DONC pas de pouvoir politique
    exercé par les Églises
laïcité DONC mariage civil

DONC Pas de pouvoir religieux
    exercé par l’État

laïcité DONC pas de pouvoir religieux
    exercé par l’État

DONC Neutralité Églises/État

laïcité DONC neutralité des Églises/l’État

DONC Neutralité État/Églises

laïcité DONC neutralité de l’État/Églises


Les stéréotypes de laïcité construisent des possibles argumentatifs contradictoires mais coexistants : laïcité donc bien et laïcité donc mal ou laïcité donc adhésion et laïcité donc exclusion. Cette articulation témoigne du fait que sa structuration sémantique se situe dans la zone conceptuelle de l’axiologique, zone dans laquelle « nous pouvons analyser l’affaiblissement, voire la déconstruction, ou, au contraire, la préservation, voire le renforcement, des systèmes de valeurs par et dans les discours qui accompagnent les différentes pratiques humaines » (Galatanu 1999 : 97).

Le dictionnaire reprend les éléments les plus stables et les mieux partagés de la signification. Pour les vérifier et observer les éventuels phénomènes de déconstruction et de reconstruction de cette signification dans le discours en fonction du déclenchement de certains stéréotypes ou de la création de nouveaux, il s’agit d’étudier son emploi en contexte. Pour cela, nous nous appuierons sur deux corpus : d’une part, une enquête sémantique auprès de treize locuteurs natifs identifiés politiquement et, d’autre part, la restitution du discours de treize députés de l’Assemblée nationale sur la laïcité dans le cadre d’un débat sur la question.

Afin d’actualiser les possibles argumentatifs proposés par les dictionnaires, nous proposons un premier corpus, issu d’une enquête menée auprès de treize locuteurs francophones natifs résidant en France, dont six se positionnent à droite de l’échiquier politique, sept à sa gauche. Elle repose sur des demandes d’associations libres ou dirigées à laïcité, de définition et d’évaluation du mot.

L’ensemble des informateurs associent majoritairement laïcité à enseignement, école, université (cités 8 fois par les informateurs « de droite » et 11 fois par les informateurs « de gauche »). On observe en revanche des représentations distinctes selon l’orientation politique de la personne interrogée. D’une part, le mot est librement associé de façon fréquente à des valeurs positives « à gauche » (égalité, citée 5 fois ; liberté d’expression, de conscience, de pratique, citée 8 fois ; respect des religions, d’autrui et République, tous deux cités 5 fois). Notons que ces associations renvoient à la devise de la République Française. Elles ne figurent en revanche pas parmi les associations données de façon non guidée par les informateurs « de droite » ou alors accompagnées d’un pronom possessif (« ma liberté de croire »). Cette polarité se retrouve dans les assertions de chacun. Le mot est dit « porteur de valeur positive » par tous les informateurs de « gauche », car « garante d’égalité » et « prévenant les abus de pouvoir religieux », mais négative ou bivalente pour deux tiers des informateurs « de droite » ou positive sous conditions.

L’étude de cas sémantico-discursive dans le cadre théorique de la SPA ayant révélé une visée argumentative différente selon l’orientation politique, nous pouvons supposer que les représentations du mot sont effectivement distinctes selon les opinions politiques des locuteurs, ou du moins, que l’activation des associations possibles varie selon ces représentations. Pour confirmer cette hypothèse, nous avons recours à l’étude de son déploiement dans un cadre énonciatif, à partir de l’analyse de la première séance du 31 mai 2011 concernant la proposition de résolution sur l’attachement au respect du principe de laïcité et à la liberté religieuse à l’Assemblée nationale2. « Voie d’accès privilégiée aux représentations et identités des sujets parlants [et] […] force agissante sur les pratiques sociales par les images qu’elle construit et propose de ces pratiques » (Galatanu 2009 : 51), ce corpus représente en plus deux avantages par rapport à notre question de recherche : les 13 locuteurs, des députés, sont politiquement étiquetés et il leur est demandé d’apporter une définition de notre objet d’étude. Le relevé des valeurs de 3 200 syntagmes dans une grille de modalisation des formes et des valeurs (cf. Galatanu 1997, 2000, 2002) atteste de la dominance des valeurs déontiques (171 % pour les députés PS, Front de gauche et Europe-Écologie-les-Verts et 172,2 % pour ceux issus de l’UMP et l’ex-MRP), mais aussi éthiques et morales (respectivement 171 % et 166,2 %). Il montre également une présence forte de valeurs affectives et hédoniques dans la convocation de laïcité, principe incarné par une loi, mais renvoyant à la zone de l’aléthique et aux conditions de son exercice dans l’espace public. Ces dernières sont néanmoins plus nombreuses chez les interlocuteurs de droite (79,2 % vs 63,1 %). L’analyse de la flexion de polarité sur un fragment du corpus, à savoir les prises de parole (hors intervention intempestives ponctuant celles de leurs homologues) de Jean-François Copé, député de droite, porteur d’une nouvelle proposition de loi puis d’un député de gauche, Jean Glavany, responsable des questions de laïcité dans son parti, atteste de variations. Sur 308 occurrences (formes et valeurs modales) étiquetées dans le discours de Jean-François Copé, alors secrétaire général de l’UMP et député de Seine-et-Marne (6e circonscription), un tiers (36 %) est porteur de valeurs négatives. En comparaison, le même relevé sur le discours de Jean Glavany, premier intervenant socialiste dans le débat, révèle 337 mots porteurs de valeurs dont 83,2 % sont axiologiquement positives. Il faut néanmoins faire l’hypothèse d’associations transgressives supposées par le locuteur comme étant moralement inacceptables par son auditeur et donc non assumées par le discours (laïcité donc faveur aux musulmans contre les catholiques ou laïcité donc victoire du politique sur le religieux). Et ce, bien que le phénomène d’autocensure ne soit pas évaluable linguistiquement.

Dans les deux corpus, on note une forte dominance des formes relevant de la modalité de re3 (respectivement 94,6 % et 91 % d’étiquettes nominales et verbales), qui tend à objectiver le discours portant pourtant sur une question très subjective dont le noyau est penser. Cette tendance a déjà été communément observée dans d’autres études sur la zone modale de l’axiologique : « Le langage nous propose […] ce retour d’une très forte subjectivation inscrite dans la langue (et d’une très forte subjectivation inscrite du discours indissociable du référent-sujet parlant), vers une objectivation forte des mêmes valeurs axiologiques : déontologisées, théologisées et aléthisées » (Galatanu 2009 : 96). Ce mécanisme participe à faire passer les représentations du champ personnel au champ collectif.

La Sémantique des Possibles Argumentatifs cherche à rendre compte du potentiel argumentatif et axiologique d’un mot en contexte en postulant l’ancrage culturel de ce cinétisme. Avec un mot tel que laïcité, l’analyse lexicale, puis discursive et pragmatique met en exergue une série d’évaluations faites par le locuteur, en fonction de son champs d’expérience humaine, individuel, collectif et social.

Les données culturelles non linguistiques sont prises en compte de longue date dans les sciences sociales. Les stéréotypes sont envisagés comme des schémas culturels préexistants, à l’aide desquels chacun filtre la réalité ambiante (Lippman 1922). Leur activation est estimée nécessaire à l’interaction sociale (Théorie des conflits réels de Muzafer 1966), elle signifie également une affirmation symbolique de l’allégeance au groupe (Fishman 1956). Ce groupe est ici représenté par un parti dont les valeurs ont été maintes fois réaffirmées (et donc identifiables) lors des multiples débats organisés sur la laïcité sur les cent dernières années.

Certaines associations dans le discours sont anciennes (laïcité donc doctrine, laïcité donc intolérance), d’autres sont plus inédites (laïcité donc islamisme). Elles témoignent pour un temps d’une transgression, mais celle-ci peut se stabiliser et orienter durablement la signification du mot. Les différentes strates d’exploration sémantiques sont susceptibles de rendre compte de cette évolution et de ses mécanismes en permettant notamment des analyses contrastives dans le cadre d’une approche diachronique.

Proche de la grammaire cognitive (Langacker 1987, 1991 ; Bellachhab 2012) qui prend en compte « l’enracinement subjectif individuel dans le vécu subjectif et individuel du langage » (Geeraerts 1991), la SPA s’inscrit par ailleurs dans une appréhension du langage « comme un outil de communication et ipso facto de contamination discursive des représentations mentales, de contagion des idées (Sperber 1996) » (Galatanu 2008). La perception de la signification en termes de prédicats abstraits dans un premier temps permet de mettre au jour la traduction de ces stéréotypes culturels dans la construction discursive et le rôle de cette dernière dans leur évolution. Les enquêtes et l’analyse des valeurs axiologiques présentes dans le corpus suggèrent un lien entre la signification de laïcité et des données culturelles non-linguistiques qui relèvent du contexte institutionnel. Ce contexte est notamment construit par un inter-discours (média, discours politiques antérieurs, pratiques religieuses) permettant certaines inférences et leurs contraires : laïcité donc tolérance ou intolérance, laïcité donc partialité ou impartialité, laïcité donc liberté ou absence de liberté. En partant du dictionnaire (normatif, stabilisé) vers le débat (sens en construction), nous saisissons les mécanismes discursifs qui créent le consensus possible sur l’une ou l’autre de ces assertions.

La signification est l’ensemble des représentations associées à une expression durable dans une communauté linguistique et parmi celles-ci figurent les représentations politiques. En tant que théories de l’organisation sociale, ces représentations influent sur les relations qui lient l’homme aux éléments qui l’entourent. En déroulant un fil exploratoire allant de la norme (le discours lexicographique) vers les représentations en construction (dans le contexte discursif d’un débat politique), une description sémantique telle que celle proposée par la SPA s’articule avec cet aspect précis des représentations, en révélant ses potentialités au niveau lexical puis les mécanismes de ses déclenchements au service d’une argumentation.

Les associations virtuelles à laïcité (<penser devoir séparer Églises et État>) explicitent son potentiel modal : ontologique et relatif aux valeurs de jugement et de vérité, mais aussi axiologique (éthique/moral et affectif/hédonique en particulier). Bivalent, celui-ci autorise une orientation vers une représentation positive <laïcité dc bien> ou négative <laïcité dc mal> sans transgression du protocole sémantique. Cette bivalence attend aussi le contenu sémantique des collocations observées dans le discours, comme <laïcité dc protection contre les abus du pouvoir religieux> et <laïcité dc islamisme>. La (de)stabilisation de l’une ou l’autre orientation semble pouvoir se produire ici sur un temps court et un espace restreint, celui des communautés culturelles et politiques pouvant être affiné encore.



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Notes de bas de page


1 Cf. Dictionnaire étymologique et historique du Français, 1992, Paris, Larousse.
2 La retranscription de la première séance du 31 mai 2011 concernant la proposition de résolution sur l’attachement au respect des principes de laïcité et à la liberté religieuse à l’Assemblée nationale est disponible en ligne : www.assemblee-nationale.fr/13/cri/2010-2011/20110195.asp#P616_112513.
3 Considérée comme la propriété des choses, intégrée au prédicat, contrairement à la modalité de dicto (ce qui est dit à propos des choses).



Pour citer cet article


ROCHAIX Valérie. La construction discursive des représentations politiques de la laïcité. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3872. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378