-
Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu

Editorial
Publié : 15 janvier 2015

Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu. Introduction


Ana-Maria Cozma, Université de Turku (Finlande) & CoDiRe-EA4643, Université de Nantes
Abdelhadi Bellachhab, IRFFLE & CoDiRe-EA4643, Université de Nantes (France)

Cet hommage adressé à Olga Galatanu par ses doctorants actuels et quelques-uns de ses anciens doctorants paraît conjointement avec le volume d’hommages qui lui est offert par la communauté linguistique, publié chez Peter Lang : Du sens à la signification. De la signification au sens. Mélanges offerts à Olga Galatanu1.

Dans ce numéro spécial que la revue Signes, Discours & Sociétés met à notre disposition, nous nous sommes réunis autour des modèles en sémantique et en analyse du discours de notre directrice de thèse – la Sémantique des Possibles Argumentatifs et de l’Analyse Linguistique du Discours –, pour un hommage que nous lui adressons aujourd’hui depuis la France, la Côte d’Ivoire, le Japon, la Chine, la Colombie, le Mexique, les États-Unis, la Finlande.

Il ne faut pas un hommage pour montrer à quelqu’un les bons sentiments qu’on éprouve vis-à-vis de lui ; cependant, parfois des occasions se présentent qui appellent un hommage et qu’on peut choisir de saisir pour manifester publiquement ces sentiments. En profitant de l’occasion du départ à la retraite de notre directrice de thèse pour lui adresser cet hommage collectif, c’est aussi un honneur que nous nous faisons, car nous affirmons ainsi les liens qui nous unissent à une personne dont nous reconnaissons et admirons la valeur, le talent, l’esprit, la bonté, la vertu, le mérite.

Nous prions donc Olga Galatanu de recevoir ce numéro qui réunit nos articles comme un sincère et chaleureux témoignage de respect, d’admiration et de profonde reconnaissance, un témoignage de disciples à leur maître. Et en bons disciples, nous commençons ce numéro spécial par la mise en application du savoir qu’elle nous a transmis. Parce qu’elle le vaut bien !

 
Figure 1. Description sémantique du lexème « hommage » (voir aussi l’annexe)

Image1

 

Et qui dit reconnaissance dit remerciement.
C’est pourquoi notre hommage est en même temps un acte de remerciement :

Figure 2. Représentation sémantique de l’acte de langage remercier2

Image2

où X = les dix-sept auteurs des articles de ce numéro, Y = Olga Galatanu,
et P =

= ses encouragements, son soutien, sa sollicitude quasi-maternelle, sa patience et compréhension presque sans limites, et même sa vigilance (parce que, face aux difficultés de toute recherche de doctorat, le directeur de thèse et les outils d’analyse auxquels il nous initie font toute la différence3) ;

= le temps consacré à la lecture de nos travaux pendant toutes ces années, des milliers de pages ;

= nos discussions passionnantes et les séminaires de recherche autour de l’ALD, de la SPA, de l’argumentation, des mécanismes discursifs, etc., séminaires bouillonnants d’idées, dans les différentes équipes de recherche : GRASP (Groupe de Recherche « Analyse Sémantique et Pragmatique » du CALD-EA2162, Centre d’Analyse Linguistique du Discours, créé en 2000) ; axe SAD (Sémantique et Analyse du Discours, à partir de 2005, au sein du CERCI-EA3824, Centre de Recherche sur les Conflits d’Interprétation) ; CoDiRe-EA4643 (Construction Discursive des Représentations, à l’IRFFLE, depuis 2011) ;

= le fait de nous avoir impliqués dans l’organisation d’événements intéressants, colloques, journées d’études ;

= son enthousiasme intellectuel contagieux et les marqueurs linguistiques de celui-ci : « très intéressant ! », « splendide ! », « superbe ! », « formidable ! » ;

= sa générosité, le fait d’avoir partagé avec nous la théorie et les modèles d’analyse sémantique et discursive qu’elle a mis en place (l’ALD et la SPA), ce qui nous autorise aujourd’hui à les employer dans le titre de ce numéro collectif.


C’était et c’est toujours un privilège pour nous de travailler ensemble. Merci Olga !



En écrivant nos articles pour ce numéro spécial, nos pensées vont plus loin que les séminaires et rendez-vous de travail à la Censive, au CIL, à la Présidence, au Tertre ou même chez Olga ; nous pensons aussi à toutes ces petites choses et moments qui nous lient :

  • aux discussions autour du déjeuner au Café des facultés et à tous ces restaurants où, tôt ou tard, un renne passait, nous regardant de ses doux yeux humides ;

  • au lys d’Olga, meilleur exemple pour illustrer les mécanismes pragmatico-discursifs de production du sens : « Tiens, Olga n’est pas là aujourd’hui ? » ;

  • au vénérable Raké, le lapin sans doute le plus aimé au monde ;

  • à Viorel et sa berline noire, attendant qu’on lui “libère” Olga ;

  • aux apôtres taillés colombiens, aux masques et toiles végétales, aux tiares patrimoniales, souvenirs de colloques, de cours et de projets internationaux ;

  • aux kinder bueno, pause-gourmande des trajets bretons ;

  • aux poètes roumains, dont les mots sembleront moins étrangers le jour où, finalement, on partira à leur rencontre ;

  • au petit cochon sauvé après une longue journée de séminaire ;

  • au soutien devant la perte et l’encouragement à toujours continuer ;

  • aux “empanadas”, à la cathédrale de sel de Zipaquirá, aux balades dans le Boyacá et à Juno et Isis les petites chattes timides et douces, « orgueil de la maison », et aux... ¿Por qué no?! ;

  • aux questions stimulantes des cours d’Olga, dont « Qu’est-ce qu’une “vraie” femme ? », et aux réponses venant d’étudiants d’origines et appartenances différentes, qui auraient mérité un enregistrement, une thèse, et qui tournent encore dans nos têtes ;

  • aux oreilles de lapin qui ont su inspirer quelques discours à la Maison des chercheurs ;

  • au patrimoine, celui de nos escapades scientifiques, et à toutes ces belles choses que nous avons admirées ensemble ;

  • aux statues de Judas Thaddée ;

  • aux flâneries dans les jolies ruelles de Faro, avec tout de même une mission bien précise et passionnante : acheter des petits pois ;

  • à notre rencontre avec Gai-Luron, au plat mangé debout en bonne compagnie, sans oublier les savoureux jus de citron à la menthe sur la colline d’Amman ;

  • à la mouche, aux HP, aux poules, cochons, dindes et dindons, et autres volailles et animaux de ferme que nous élevons et que nous libérons généralement après terme, à tout ce qui fait notre connivence…

  • et à tant et tant d’autres choses.

Quant au contenu de cet hommage collectif, les sujets des articles reprennent et prolongent ceux de nos thèses de doctorat ou de nos mémoires de master. Nous avons opté pour quatre sections, à travers lesquelles nous soulignons quelques-uns des aspects essentiels de la théorie et du modèle sémantique d’Olga Galatanu :

   1. SPA, ALD et étude de la construction discursive des représentations ;
   2. La modalité au cœur de la description sémantique ;
   3. Études contrastives : la part du culturel dans les représentations sémantiques ;
   4. Une approche sémantique de l’interaction verbale
.

Mais au-delà de ces regroupements qui nous permettent de présenter au lecteur un ensemble structuré et cohérent, les articles peuvent être envisagés de plusieurs perspectives :

 ils constituent des mises en œuvre des modèles de description et d’analyse de la SPA et de l’ALD ;

 ils fournissent des descriptions sémantiques de lexèmes ou des analyses sémantiques d’occurrences de lexèmes, notamment laïcité et oro/or (dans la section 1) ; science ; vie, mort, naissance (dans la section 2) ; Japon/Japonais et France/Français ; réussite, échec et leurs équivalents chinois cheng gong et shi bai ; travail, étude, réussite, échec, succès et leurs équivalents en espagnol de Colombie trabajo, estudio, logro, fracaso, éxito ; compétence, sensibilité, intelligence, interculturel, compétence interculturelle ; l’espagnol lectura (dans la section 3) ; rappeler/remind ; loser en anglais américain ; femme (dans la section 4) ;

 au niveau des corpus analysés, les discours les plus représentés touchent les représentations d’étudiants et d’enseignants (questionnaires et entretiens auprès d’étudiants) et le domaine dominant est le FLE (étudiants francophones, (futurs) enseignants de FLE, méthodes de FLE) ; les autres corpus sont issus de la presse, des discours politiques, de la littérature, de la chanson, des dictionnaires ;

 quelques articles abordent des questions davantage théoriques, à savoir le cinétisme de la signification lexicale et ses déclencheurs, le rôle des stéréotypes dans la dynamique argumentative, la notion de modalité telle qu’elle est employée dans le cadre de la SPA ;

 de nombreux articles adoptent une vision contrastive, ou bien cherchent à décrire des représentations spécifiques à un contexte culturel particulier : français-japonais, français-chinois, français-espagnol, français-anglais américain, et contextes cubain, mexicain, colombien, américain, botswanais ;

 etc.

En présentant nos articles et les sections auxquelles ils ont donné lieu, nous avons choisi de tisser nos voix à celle de notre directrice de thèse et maître à penser, raison pour laquelle nous reprendrons des citations de celle-ci, parfois assez étendues, citations qui nous semblent représentatives pour les aspects que nous mettons en relief à travers les quatre sections.

La première section de ce numéro met en avant les modèles de la SPA et de l’ALD en tant qu’outils qui permettent, d’une part, de montrer les images de soi et du monde repérables dans le discours et, d’autre part, d’expliquer comment les représentations sont (dé-/re-)construites à travers la parole.

Si l’on accepte, avec Olga Galatanu, que les discours, quelle que soit leur nature, constituent une voie d’accès aux représentations que les sujets parlants ont d’eux-mêmes et du monde :

« la pertinence de l’analyse du discours dans l’approche des identités, au niveau aussi bien des discours des acteurs sur eux-mêmes que des discours accompagnant les pratiques (…) l’analyse du discours peut faire apparaître les représentations que les acteurs ont de leurs identités à partir des textes qu’ils produisent dans leurs pratiques, professionnelles ou autres, et qui ne visent pas à présenter ces identités » (Galatanu 1996 : 46),

la question qui se pose est de savoir comment ces représentations sont reconstruites avec chaque nouveau discours ou acte de parole :

« notre interrogation et notre réflexion porteront sur les mécanismes langagiers sémantiques qui “habilitent” la langue, ce système de signes qu’une communauté linguistique partage, à rendre possible cette reconstruction du monde et de soi dans et par chaque acte de parole et la “contagion” des représentations proposée par le discours, au sens de Sperber (…), et ceci malgré la “fragilité logique” des argumentations qu’il met en œuvre (…) » (Galatanu 2000 : 28).

Cette finalité est clairement explicitée dès les débuts de l’ALD, dont le modèle d’analyse est antérieur de peu à celui de la SPA, avec lequel il se confond aujourd’hui :

« [l’ALD] déplace le centre d’intérêt sur l’étude des mécanismes langagiers qui habilitent le discours à être un terrain privilégié d’influence d’autrui, de présentation de soi, de constructions identitaires, de présentation ou de reconstruction d’un système de valeurs. » (Galatanu 1999b : 42) ;

« L’analyse du discours que nous proposons sous le nom d’Analyse Linguistique du Discours (ALD), déplace le centre d’intérêt de la recherche des aspects psycho-sociologiques du contrat de communication de la pratique discursive, quelle qu’elle soit, ou des contraintes qui définissent un genre discursif et de leurs traces dans les textes produits par cette pratique discursive, vers l’études des mécanismes langagiers, sémantico-discursifs et pragmatico-discursifs qui habilitent la parole à être un terrain privilégié de (re-)construction du monde et de soi dans le cadre d’une pratique discursive. » (Galatanu 2002a : 176 ; voir aussi 1997 et 2000a : 81).

La SPA et l’ALD visent, l’une autant que l’autre, à montrer la manière dont les images, les représentations et les identités se manifestent dans la langue et se construisent dans le discours. D’ailleurs, dans la vision d’Olga Galatanu, l’analyse du discours et la sémantique lexicale sont indissociables et, comme elle le souligne souvent, sa théorie et le modèle d’analyse qui en découle se situent « à l’interface entre sémantique lexicale et analyse du discours ».

Cette interface est à l’œuvre aussi bien dans le modèle de l’ALD que dans celui de la SPA. En fait, les besoins de l’ALD représentent un facteur essentiel pour le développement de la théorie et du modèle de la SPA :

« L’intérêt de l’approche sémantique, qui me semble indispensable à l’analyse du discours (si cette dernière se donne pour tâche d’aborder et d’expliquer les mécanismes discursifs, volontaires (stratégies) ou involontaires, voire inconscients, qui permettent la “contagion des valeurs”), réside aussi (et avant toute chose, pour le linguiste), dans les enjeux théoriques des choix faits dans la description de la signification des entités linguistiques » (Galatanu 1999a : 42-43 ; pour les liens entre analyse du discours et sémantique, voir aussi 2004 et 2009d).

C’est pourquoi la SPA se caractérise par une dimension ‘analyse du discours’ très forte, qui est en fin de compte inhérente à la description sémantique, puisque la signification lexicale est décrite en SPA de manière à prévoir, à anticiper les sens discursifs.

Et c’est pourquoi nous avons souhaité réunir dans cette section des articles qui explorent la (dé-/re-)construction des identités et des représentations en faisant appel les uns au modèle de la SPA (c’est le cas des deux premiers articles), les autres au modèle de l’ALD (les troisième et quatrième articles) ; de la sorte, nous cherchons à mettre en relief cette finalité commune qu’ont la SPA et l’ALD.

Olga Galatanu a elle-même souvent illustré dans ses articles cette question de la (dé-/re-)construction des représentations et des identités, en abordant notamment :
― les « identités professionnelles » des formateurs des IUFM (Galatanu 1996) ;
― la construction discursive du concept d’« innovation » (2005) ;
― la F/francophonie, les valeurs et les images identitaires qui lui sont associées (2012a/2006, 2013) ;
― la construction discursive de « l’Europe de la connaissance » dans les discours universitaires (en tant que construction d’une « identité collective ») (2009b et 2006a) ;
― les délinquants incarcérés et leur « dynamique discursive de restauration identitaire » (2010) ;
― la re-construction de la signification lexicale du mot individualisme dans des textes de manuels et à partir de discours d’étudiants apprenant le FLE (Galatanu et Nikolenko 2009), etc.


Quant aux mécanismes à l’œuvre dans le discours, tels qu’Olga Galatanu les décrit, ils concernent :

 d’une part, le potentiel de signification du lexique de la langue :

« l’étude des mécanismes discursifs de construction du sens en co-texte et en contexte fait apparaître des phénomènes de déploiement du potentiel argumentatif de la signification lexicale (1), voire de renforcement de ce potentiel (2), (3) et ipso facto d’activation de l’orientation axiologique de l’argumentation, mais également des phénomènes d’affaiblissement du potentiel discursif des significations des mots (4), ou de transgression (5), voire d’interversion (6) de ce potentiel :
(1)   Il est intelligent, il peut tout comprendre.
(2)   C’est un vrai débat.
(3)   C’est une vraie femme.
(4)   Elle est belle, mais elle est bête.
(5)   Soyez raisonnable, achetez-vous une voiture de luxe.
(6)   C’est bon d’avoir honte. » (Galatanu 2009a/2005 : 189) ;

 d’autre part, le mouvement d’objectivation ou de subjectivation constitutif des discours, que ce mouvement soit exhibé ou dissimulé :

« On peut dire que le mouvement de subjectivation/vs/objectivation est manifesté à la fois par les formes linguistiques mobilisées et par les valeurs convoquées. C’est au croisement de ces deux échelles graduelles de la subjectivité dans la langue que se construit le mouvement de subjectivation/vs/objectivation du discours. (…)

Nous avons proposé des grilles d’analyse qui croisent les deux échelles sur lesquelles s’appuie le mouvement d’objectivation/subjectivation du discours et qui permettent de faire apparaître, par exemple, des “stratégies” (…).

L’analyse des données recueillies au moyen de ces grilles met facilement en évidence la concordance ou la discordance entre le plan des formes linguistiques mobilisée et les valeurs convoquées, au niveau de la subjectivation/objectivation du discours. (…) Quatre situations sont possibles (…) :
 concordance des mouvements d’objectivation sur les deux plans (…) – mécanisme discursif d’explicitation de l’objectivité (transparence) ;
 concordance des mouvements de subjectivation sur les deux plans (…) – mécanisme discursif d’explicitation de la subjectivité (transparence) ;
 discordance d’un mouvement de subjectivation sur le plan des valeurs et d’un mouvement d’objectivation sur le plan des formes linguistiques (…) – mécanisme discursif d’occultation du mouvement de subjectivation (recul, repli) ;
 discordance d’un mouvement d’objectivation sur le plan des valeurs et d’un mouvement de subjectivation sur le plan des formes linguistiques (…) – mécanisme discursif d’occultation du mouvement d’objectivation (révélation). » (Galatanu 1997 : 27-28) ;

avec la précision que :

« les grilles d’analyse de la modalisation d’énoncé que je propose en ald sont essentiellement de nature sémantique (dans une démarche onomasiologique) et concernent l’évaluation du contenu propositionnel de l’énoncé » (2002b : 21 ; voir aussi 1997 : 25-28).


Les quatre articles de cette section décrivent tous des représentations et images identitaires, telles qu’elles se dégagent de discours de nature très différente :

  • les représentations de la laïcité dans des discours tenus par des députés d’orientations politiques diverses, lors d’un débat à l’Assemblée nationale – dans l’article de Valérie ROCHAIX, intitulé « La construction discursive des représentations politiques de la laïcité » ;

  • l’image du continent européen d’après le roman El arpa y la sombra de l’auteur cubain Alejo Carpentier – dans l’article écrit par Patricia PÉREZ PÉREZ (PEUAUD) : « Le terme “oro” dans “El arpa y la sombra” d’Alejo Carpentier. Son incidence sur la construction discursive de l’image de l’Europe » ;

  • les représentations identitaires d’Ingrid Betancourt et des FARCS telles qu’elles sont mises en scène par la chanson Dans la jungle de Renaud – dans l’article de Juan Pablo PRIETO : « Axiologisation discursive des représentations identitaires : le cas de la chanson engagée “Dans la jungle” de Renaud Séchan » ;

  • les représentations de l’Afrique présentes dans le discours de la presse écrite française (Le Figaro, l’Humanité et Le Monde) – dans l’article d’Aimée-Danielle LEZOU KOFFI, intitulé « L’analyse linguistique du discours (ALD) : un outil de description et de classification des discours. Le cas du discours de la presse écrite ».

Les deux premières études sont menées dans le cadre de la SPA, à partir de l’analyse lexicale des mots laïcité et respectivement oro/or, alors que les deux dernières études utilisent le cadre d’analyse de l’ALD, s’intéressant principalement aux valeurs modales mobilisées dans les discours, en particulier les valeurs axiologiques, et aux mouvements d’occultation ou explicitation de l’objectivité/subjectivité.

Cette deuxième section regroupe trois articles autour de la notion de modalité, notion largement utilisée dans pratiquement tous les articles, puisqu’il s’agit d’un élément central de la théorie sémantique d’Olga Galatanu et des modèles d’analyse proposés.

En ALD, la modalité est employée pour mettre à jour, d’une part, les systèmes de valeurs (re)construits dans les discours ainsi que les phénomènes de contamination discursive et, d’autre part, les mécanismes discursifs liés à l’objectivation/subjectivation. Dans cette perspective propre à l’analyse du discours, c’est la modalisation qui est prise comme point de départ, vue comme la manifestation d’une valeur modale à travers une expression linguistique :

« nous pouvons définir la modalisation comme l’inscription dans l’énoncé, par une marque (forme) linguistique, de l’attitude du sujet parlant (communiquant) à l’égard du contenu de cet énoncé et à l’égard de la fonction qu’il est censé avoir dans l’interaction verbale dont il participe.

Ainsi défini, le champ de la modalisation peut être abordé en termes de fonctions discursives que la mobilisation de certaines formes modales (entités linguistiques) et la convocation de certaines valeurs modales (prises de position du sujet parlant), par ces formes modales, rendent possibles. (…) cette approche de la modalisation du discours, repérable dans le texte au travers des entités linguistiques qui convoquent, de par leurs significations, les attitudes du sujet parlant (…) » (Galatanu 2000a : 82).

Employée d’abord au service de l’analyse du discours, la modalité prend une dimension davantage sémantique dans le modèle de la SPA, où elle est considérée en tant qu’élément constitutif de la signification interne des mots, c’est-à-dire en tant qu’élément du noyau ou des stéréotypes :

« Sur le plan de l’analyse linguistique du discours, nous avons proposé un programme de recherche portant sur l’activation des valeurs modales axiologiques pour les nominaux bivalents et sur le renforcement ou l’affaiblissement, voire l’interversion des valeurs portées par les nominaux axiologiquement monovalents, et, ipso facto, sur la re-construction discursive des valeurs.

Sur le plan sémantique, nous considérons comme modales les entités linguistiques qui ont parmi les éléments de leurs stéréotypes ou même leurs noyaux, une ou plusieurs valeurs modales. (…)

Sur le plan du sens pragmatique, discursif, la modalisation, telle que nous l’avons définie plus haut représente la mobilisation d’entités linguistiques modales. Les processus discursifs de ‘contamination’ entre les stéréotypes des entités mobilisées peuvent confirmer, voire renforcer les valeurs portées par ces entités linguistiques, ou, au contraire, les affaiblir, voire les inverser. » (Galatanu 2000a : 87 ; voir aussi 2002c : 99).

Ainsi, pour Olga Galatanu, les valeurs modales peuvent être inscrites dans l’un ou l’autre des niveaux de signification qu’elle définit dans le cadre de sa Sémantique des Possibles Argumentatifs, théorie dont nous reproduisons ci-dessous la présentation donnée dans Galatanu (2007/2003 et 2009c) :

« La “sémantique des possibles argumentatifs” (…) a comme point de départ une réflexion sur la proposition de Putnam (…) de décrire la signification des mots en terme de noyau (traits de caractérisation) et de stéréotypes (associés durablement aux mots). Nous y avons ajouté une troisième strate, celle des “possibles argumentatifs”, qui représentent des séquences discursives, déployant l’association du mot avec les éléments de son stéréotype et donc calculables à partir du stéréotype. Le stéréotype fonctionne donc comme un dispositif de génération de discours.

J’ai, par la suite, reformulé la description de ces trois strates (…) en récupérant les résultats de la réflexion d’Anscombre et Ducrot sur les topoï intrinsèques et de Ducrot et Carel sur les blocs d’argumentation sémantique interne. (…)

L’approche que nous proposons est holistique, associative et encyclopédique. Pour pouvoir rendre compte de la signification dans une approche holistique et associative, j’ai précisé que les stéréotypes d’un mot représentent des associations, dans des blocs de signification argumentative (relation posée comme une “relation naturelle” : cause-effet, symptôme-phénomène, but-moyen, etc.) des éléments du noyau avec d’autres représentations sémantiques. Ces associations sont relativement stables et elles forment des ensembles ouverts, dans ce sens qu’il serait impossible d’identifier avec certitude des limites rigides à ces ensembles dans une communauté linguistique à un moment donné de l’évolution de sa langue. Dans ce sens, cette approche de la signification est un modèle encyclopédique, car tous les aspects de notre connaissance de l’entité en jeu contribuent au sens de l’expression qui la désigne.

(…) j’entends par “possibles argumentatifs” les associations potentielles (ou virtuelles) dans le discours, du mot avec les éléments de ses stéréotypes et (…) ces associations discursives s’organisent dans deux faisceaux orientés respectivement vers l’un ou l’autre des pôles axiologiques (positif et négatif) (…). L’orientation positive ou négative du faisceau d’associations est fonction de la contamination discursive (due à l’environnement sémantique ou au contexte). (…)

Cette approche nous permet de rendre compte à la fois du potentiel argumentatif de la signification lexicale et de générer des séquences discursives et, d’autre part, de faire apparaître l’ancrage dénotatif de l’entité linguistique. Les “racines argumentatives” de cette approche étaient présentes dès la première version de la SPA et je les ai précisées par la suite, à deux niveaux : le niveau des associations des éléments du noyau à d’autres représentations pour former les stéréotypes, et au niveau du calcul des “possibles argumentatifs” par des associations du mot avec les éléments de ces stéréotypes.

(…) la possibilité de décrire les stéréotypes en termes de “blocs d’argumentation interne” (…) et les “possibles argumentatifs” en termes de blocs “d’argumentation externe”, mais également (…) l’organisation argumentative du noyau. » (Galatanu 2007/2003 : 318-320) ;

« Le modèle de représentation comporte 3 strates et une forme de manifestation discursive, donc 4 niveaux : (…)

Le N [noyau] et les Sts [stéréotypes] forment un dispositif de signification générateur de probabilités discursives (PA) et les DA [déploiements argumentatifs] sont proposés par les occurrences discursives, en contexte.

La SPA revendique ainsi le discours comme un espace de phénomènes observables, les déploiements argumentatifs (DA). Les DA représentent des données attestées à confronter avec les PA générés par un dispositif signifiant (noyau et stéréotypes), construit à partir des énoncés définitionnels lexicographiques et des exemples proposés par les dictionnaires. » (Galatanu 2009c : 395).

Le niveau d’inscription de la modalité, lorsqu’il s’agit de valeurs modales axiologiques, amène Olga Galatanu à parler de mots axiologiques monovalents et bivalents :

« la différence entre trois niveaux d’inscription de la valeur axiologique (qui nous intéresse ici, puisque nous parlons de systèmes de valeurs dans la langue et dans le discours) :

 l’inscription de la valeur axiologique dans le noyau de signification des mots qui désignent les pôles des champs lexicaux de la zone sémantique de l’axiologique : bien/mal, beau/laid, etc. ;
Ce sont des monovalents axiologiques au niveau des traits de catégorisation du monde (…)

 l’inscription de la valeur axiologique dans le noyau ou dans les stéréotypes de la signification des mots monovalents qui désignent, par exemple le fait social, comme vol, viol, crime, ou encore les “vertu” et les “vices” : générosité, courage, espérance, charité, mauvaise foi, égoïsme, cruauté, gourmandise ;

 l’inscription des deux pôles d’une zone axiologique dans le potentiel argumentatif de mots comme grève, guerre, fusil, etc. ;
Ce sont les mots axiologiquement bivalents qui acquièrent dans le discours une valeur axiologique, positive ou négative, en fonction de leur environnement sémantique (…) ou contextuel » (Galatanu 2002b : 24-25).

Bien entendu, il existe un lien étroit entre la modalité, les systèmes de valeurs (re)construits en discours et la (dé-/re-)construction discursive des représentations/identités que nous avons présentée dans la première section. La modalité occupe également une place centrale dans l’approche sémantique de l’interaction verbale qui fera l’objet de la quatrième section de ce numéro. Par ailleurs, la modalité est à mettre en rapport avec l’argumentation inhérente aux mots de la langue, autre aspect essentiel de la SPA (qui aurait mérité de faire l’objet d’une section à part dans ce numéro). Au fond, étant donné que la modalité est une dimension de la signification lexicale, celle-ci est susceptible d’être prise en considération quelle que soit la question abordée en SPA ou en ALD.

Les trois articles de cette section vont précisément dans ce sens, et s’ils sont regroupés ici, c’est parce qu’ils ne constituent pas de simples mises en pratique de la modalité selon la SPA et l’ALD, mais cherchent à proposer de nouvelles perspectives :

  • l’article de Viktoriya NIKOLENKO, intitulé « Le cinétisme de la signification lexicale : le cas du mot “science” dans les textes des manuels de FLE “Le Nouveau sans frontières” », s’intéresse aux « déclencheurs du cinétisme4 » ; l’auteure montre que ceux-ci peuvent être aussi bien internes à la signification qu’externes, et que dans les deux cas l’explication du cinétisme est de nature modale ;

  • celui de Bénédicte LEDUC PENOT, intitulé « De l’usage des stéréotypes dans l’émergence d’un point de vue subjectif : la dynamique argumentative au cœur du discours », cherche à expliquer le lien entre dynamique argumentative et mise en relief de la subjectivité, en faisant appel aux stéréotypes et au positionnement face à la doxa ; l’explication repose en grande partie sur le fait que la modalité est considérée du point de vue de sa place à l’intérieur ou à l’extérieur de la visée argumentative ou de l’argumentation séquentielle (et donc de sa portée) ;

  • l’article d’Ana-Maria COZMA, intitulé « L’usage de la modalité en Sémantique des Possibles Argumentatifs : comment le modèle théorique fait évoluer la notion », vise à identifier quelles sont les conséquences du rôle central que reçoit la modalité en SPA, notamment : le besoin de représenter les valeurs modales et les attitudes auxquelles elles renvoient d’une manière plus complète, en tenant compte des entités qui gravitent autour de chaque valeur ; la conception du système de valeurs en tant que réseau argumentatif, caractérisé par des associations orientées entre les différentes modalités.

Selon l’un des postulats de la SPA, la signification lexicale est déterminée culturellement, à travers notamment les éléments de signification des stéréotypes. C’est cette charge culturelle des mots qui peut être source de problèmes en situation de contact de langues :

« La représentation sémantique (…) permet d’aborder deux phénomènes langagiers qui peuvent expliquer des blocages, des malentendus et des insuffisances dans la réception de la communication :

(a) un phénomène proprement linguistique, celui des charges culturelles portées par les significations des mots qui, dans différentes langues en contact, que ça soit, par exemple, dans l’espace européen, ou ailleurs, renvoient aux mêmes référents (faits sociaux et humains), perçus et modélisés par ces langues de manière différente (università/université, libéralisme/liberalismus, enseignement/insegnamento, citoyenneté/citizenship, etc.).

(b) un phénomène sémantico–discursif, celui du changement (“cinétisme sémantique”) de la signification des mots, changement ancré culturellement, qui habilite le discours à déconstruire les représentations de soi et du monde pour les re-construire selon le protocole de chaque langue (exemple le mot innovation, devenu porteur d’une valeur sociale axiologique complexe positive). » (Galatanu 2008 : I).

De là l’intérêt d’études contrastives qui remontent aux sources des blocages et malentendus. Nous avons réservé cette section à cinq articles qui mettent en avant l’idée de charge culturelle de la signification, et qui adoptent une perspective contrastive, tout en sachant que la dimension culturelle des représentations sémantiques n’est pas nécessairement absente des autres articles pour autant. Les cinq articles utilisent le modèle de la SPA et donc proposent une description de la signification en termes de noyau, stéréotypes, possibles argumentatifs :

  • dans son article, intitulé « Stéréotypes réciproques en France et au Japon : résultats d’une enquête auprès d’étudiants français et japonais », Kumiko ISHIMARU se base sur un questionnaire soumis à 201 Français et 182 Japonais pour identifier les stéréotypes que les uns ont du pays des autres et de ses habitants ; elle identifie plusieurs catégories de stéréotypes, compare les catégories de stéréotypes qui se manifestent selon que les sujets interrogés apprennent ou non le japonais/français comme langue étrangère, et examine l’influence que le séjour dans l’autre pays a sur l’évolution des représentations ;

  • une étude comparative similaire est proposée par Xiaoxiao XIA pour « Les lexèmes réussite/cheng gong et échec/shi bai. Étude contrastive français-chinois de la construction discursive des significations », avec la différence que dans cet article la comparaison des réponses données par les Français et par les différentes catégories de Chinois est précédée d’une comparaison des significations des mots selon les dictionnaires ; la comparaison vise les points communs et les points distinctifs des représentations dans les deux langues ;

  • l’article de Jaime RUIZ VEGA porte sur « Les mots “travail”, “étude”, “réussite”, “échec” et “succès” chez des futurs enseignants de FLE colombiens » et a comme objectif de rendre compte des représentations lexicales qu’ont les étudiants de FLE colombiens, par contraste avec quatre autres catégories de représentations, à savoir : celles des dictionnaires de langue française, celles présentes dans les dictionnaires d’espagnol pour les mots équivalents, celles d’enseignants de FLE colombiens, et celles de locuteurs de langue espagnole colombienne non francophones ;

  •  à travers son « Analyse du concept “interculturel” dans le discours pédagogique et l’enseignement des langues étrangères en Colombie », Iris Viviana DELGADILLO interroge l’applicabilité du concept d’interculturel au contexte d’enseignement colombien, avec ses particularités ; elle étudie la notion d’interculturel et les notions connexes de compétence (communicative) interculturelle, sensibilité/intelligence interculturelle, telles qu’elles sont définies et employées par les discours experts de langue française vs. anglaise vs. espagnole, étude qui comporte trois temps : premièrement, une description contrastive des mots exprimant ces concepts ; suivie de la descriptions des concepts à partir des discours experts ; et pour finir, les perspectives et implications de l’utilisation de ces notions en didactique des langues en Colombie ;

  • avec l’article de Mónica ALARCÓN CONTRERAS, intitulé « Pratiques et représentations de la lecture en milieu universitaire mexicain : une approche sémantico-argumentative », la comparaison ne se fait pas entre plusieurs cultures, mais au sein d’une même langue, l’espagnol du Mexique ; la dimension contrastive de cette étude réside dans la comparaison qui est faite entre la signification lexicale fournie par les dictionnaires et la signification telle qu’elle peut être reconstruite à partir de discours de locuteurs, comparaison qui permet de mettre en évidence une culture de la lecture propre au groupe de locuteurs interrogés, ce qui nous renvoie à l’idée de construction discursive des représentations.

Nous avons réservé la dernière partie de notre numéro à la question des actes de langages, question à laquelle Olga Galatanu s’intéressait déjà dans les années 1980. Si aujourd’hui elle parle de « sémantique de l’interaction verbale », en insistant sur le fait qu’elle situe l’étude des actes de langage à l’interface sémantique-pragmatique, cette approche ne fait que reprendre et développer la vision qu’elle avait déjà des actes de langage il y a une trentaine d’années, en s’appuyant cette fois sur le cadre méthodologique de la SPA.

Pour résumer l’essentiel de cette approche, nous nous limiterons à deux citations :

  • la première pour montrer que la « sémantique de l’interaction verbale » opère en mettant en correspondance la représentation conceptuelle de l’acte et les expressions linguistiques qui peuvent le réaliser :

« La sémantique de l’interaction verbale que nous proposons a un double objet :

a) d’une part les représentations sémantiques et conceptuelles des actes illocutionnaires, représentations porteuses, tout comme les significations des nominaux et des verbes qui les désignent, d’une strate nucléaire que nous avons postulée comme stable, mais également d’une charge culturelle, à travers une strate de stéréotypes linguistiques et conceptuels ;

b) d’autre part, les réalisateurs linguistiques des actes de langage, dont la mobilisation préférentielle est liée, selon nos hypothèses :
 à la représentation conceptuelle et sémantique, ancrée culturellement, de ces actes,
 et à leur traitement par le protocole de communication spécifique de la culture dans laquelle ces actes sont performés.

L’interface sémantique – pragmatique n’est plus appréhendée, dans cette approche, comme une “jonction”, traitant, respectivement, de la signification linguistique (la sémantique) et du sens discursif (=la signification mobilisée dans et par l’acte discursif + l’information pragmatique (la pragmatique)), ni même comme une intégration de la pragmatique à la sémantique, au service de l’analyse des “mots du discours” (Ducrot 1980), mais comme un espace de deux formes de manifestation simultanées du même phénomène linguistique (…). » (Galatanu 2012b : 61) ;

  • la deuxième pour spécifier que la représentation conceptuelle de l’acte – qui est une représentation en lien avec la description sémantique obtenue à l’aide du modèle de la SPA pour le nom/verbe qui désigne cet acte – consiste en une articulation de valeurs modales renvoyant aux attitudes du sujet parlant lorsqu’il profère un acte de langage :

« des modalités d’énonciation complexes, des ensembles de valeurs modales, hiérarchiquement organisées, se rapportant à la configuration des attitudes (cognitive, volitive, affective, etc.) du sujet énonciateur (...). Les valeurs modales impliquées dans chaque acte illocutionnaire peuvent être représentées par des prédicats modaux récurrents (VOULOIR, FAIRE SAVOIR, etc.), organisés dans une hiérarchie spécifique de l’acte illocutionnaire en question. (...)

La spécificité de chaque acte de langage est donnée par la configuration des attitudes de l’énonciateur au moment de l’énonciation. La valeur centrale, qui forme le nœud supérieur de la hiérarchie d’attitudes impliquées dans tout acte illocutionnaire, est la valeur modale illocutionnaire, que nous avons notée par les prédicats abstraits VOULOIR DIRE (...). Donc, l’attitude illocutionnaire est une attitude volitive, c’est l’intention de l’énonciateur d’obtenir un effet illocutionnaire, afin de réaliser un acte de manipulation sur le destinataire (ORDONNER), ou de déterminer une acquisition épistémique chez le destinataire (AFFIRMER) ou encore d’instaurer un état social ou interpersonnel nouveau (PROMETTRE). Nous appelons intention illocutionnaire l’intention de chaque (sujet) énonciateur de faire savoir, par la parole, de dire, de communiquer à son destinataire ce qu’il veut faire par son acte de langage : VOULOIR DIRE X, où X = l’intention de communication. » (Galatanu 1984 : 82-84 ; voir aussi 1988).

À ces attitudes du sujet parlant, il faut ajouter les attitudes que la réalisation de l’acte illocutionnaire déclenche chez l’interlocuteur, en fonction desquelles les actes peuvent être qualifiés de « menaçants » ou « rassurants » :

« Si nous acceptons l’approche modale de l’acte illocutionnaire, tous les actes illocutionnaires ont une représentation modale, une configuration de valeurs modales qui sous-tendent l’intention illocutionnaire et tous les marqueurs illocutionnaires sont porteurs de valeurs subjectives et intersubjectives.

Par ailleurs, la réflexion menée par les ethnologues, les pragmaticiens et les linguistes a porté depuis de nombreuses années sur le caractère menaçant de tout acte illocutionnaire. Cette menace ressentie de manière graduelle, que nous pouvons appeler “la menace illocutionnaire”, s’explique par le fait que les sujets parlants mettent en jeu, par la communication verbale, leur “territoire” et leurs images publiques. Beaucoup d’études ont été menées par les ethnologues, les ethnolinguistes et les linguistes sur les rituels interpersonnels, sur les stratégies d’évitement de ce qu’il y a de menaçant dans l’interaction verbale, sur les protocoles de politesse (…).

Cette menace devient plus précise pour certains actes illocutionnaires, elle est inscrite dans l’intention illocutionnaire même et, par voie de conséquence, parmi les valeurs de la configuration modale, on va retrouver des valeurs axiologiques négatives référées à l’image publique (la face positive) du sujet parlant (<avouer>, <s’excuser>) ou de son destinataire (<accuser>, <blâmer>), ou à l’indépendance (la face négative) du sujet parlant (<jurer>, <s’engager à faire>) ou de son destinataire (<ordonner>, <interdire>).

Il y a certainement une gradualité de la menace illocutionnaire, que l’on retrouve, moins forte, mais néanmoins présente, même dans des actes comme <remercier> (la reconnaissance d’une dette envers quelqu’un qu’on remercie étant par exemple, très marquée en espagnol et moins marquée en français), ou comme <prier> (le positionnement du sujet parlant comme demandeur et dépendant de la bonne volonté du destinataire en fait un acte menaçant son image publique, sa fierté, dans la mesure où il ne s’agit pas d’un véritable glissement de cet acte vers une forme de politesse ritualisée).

Par rapport à cette “menace illocutionnaire généralisée”, nous avons défini une zone illocutionnaire des actes menaçants, entendus comme des actes non seulement susceptibles de, mais visant directement à provoquer un état subjectif négatif chez le destinataire : déstabilisation, peur, tristesse, humiliation, changement de statut “communicationnel”, honte, etc. L’état subjectif décrit, les affects négatifs accompagnent dans cette zone illocutionnaire, bien sûr, une atteinte aux faces, positive (image publique) et/ou négative (indépendance) du destinataire (…).

À l’opposé de cette zone, les actes “rassurants” seraient donc tous sous-tendus par des valeurs modales affectives et volitives positives. C’est ce critère, de l’effet de “sécurisation”, de “confiance en soi et autrui”, de “tranquillité d’esprit”, de “satisfaction”, d’affects positifs visés comme effets perlocutionnaires, qui nous permet de regrouper des actes évaluatifs comme <féliciter>, ou évaluatifs et d’expression d’affects positifs, <remercier>, ou “véridictifs”, de confirmation des aspects positifs de la situation ou d’infirmation des dangers, comme dans des actes de type <P positif et/ou non P négatif> en une seule classe.

Les zones illocutionnaires “affectives” seront définies comme les zones des actes qui visent à provoquer un état subjectif affectif (positif ou négatif) chez le destinataire : sentiment de sécurité, satisfaction, joie, plaisir, ou au contraire, insatisfaction, honte, peur, insécurité, etc. » (Galatanu 2012b : 67-68 ; voir aussi 2014 : 21 sq.).

Les cinq articles de cette section s’inscrivent tous dans cette approche de l’interaction verbale initiée par Olga Galatanu et suivent plus ou moins les étapes descriptives que celle-ci préconise, à savoir : i) partir d’une description en SPA du mot désignant l’acte illocutionnaire à étudier ; ii) sur la base de cette description sémantique, proposer une représentation conceptuelle de l’acte en question ; iii) examiner le potentiel menaçant ou rassurant de cet acte, en tenant compte de ses conditions de raisonnabilité ; iv) identifier les expressions linguistiques qui servent à le réaliser, expressions pouvant recevoir elles-mêmes une description selon le cadre de la SPA, ce qui permet de mieux mettre en rapport le potentiel de signification des mots avec la réalisation de l’acte illocutionnaire ; v) recueillir des données auprès de locuteurs de la langue, afin de valider et compléter les résultats obtenus lors des étapes qui précèdent ; vi) dans le cas d’une étude contrastive, comparer les représentations et réalisations linguistiques d’un acte de langage donné dans plusieurs langues.

Sur les cinq articles, les deux premiers adoptent une perspective contrastive français-anglais sur l’acte de langage qu’ils étudient et parcourent ainsi plusieurs des étapes mentionnées ci-dessus, le troisième est davantage théorique, et les deux derniers sont axés sur la description sémantique d’un lexème, avec la fonction que son emploi peut avoir au sein des interactions verbales :

  • Stephanie DOYLE-LERAT compare la manière dont les locuteurs natifs du français et de l’anglais se représentent les actes rappeler et remind, en s’intéressant particulièrement au potentiel menaçant de ces actes : « N’oubliez pas ! Don’t forget! Une étude comparative des actes rappeler et remind » ;

  • Patrick MILA nous fournit un même type de comparaison pour l’acte conseiller : « L’acte de langage “conseiller” en contexte de contact des langues français-anglais américain », et souligne que les écarts entre les deux langues qui se dégagent de son étude peuvent être exploités pour l’apprentissage des langues ;

  • Abdelhadi BELLACHHAB propose une réflexion théorique sur la sémantique de l’interaction verbale au croisement de la SPA d’Olga Galatanu et de la Grammaire cognitive de Langacker : « Contours d’une sémantique conceptuelle au service de l’interaction verbale : des représentations aux réalisations et des réalisations aux représentations » ;

  • Tracy L. HERANIC étudie la représentation du mot « loser » en anglais américain à partir des dictionnaires et à partir de questionnaires soumis à des locuteurs natifs, dans l’objectif de montrer comment le potentiel menaçant des énoncés où apparaît le mot « loser » dépend du potentiel de signification de ce mot : « La représentation sémantique du lexème “loser” en anglais selon la Sémantique des Possibles Argumentatifs » ;

  • Nozie MALUNGA PAYET s’intéresse également à la dimension menaçante des interactions verbales, en prenant le cas des actes de langage réalisés par des proverbes ; elle traite des proverbes utilisés en langue tswana qui impliquent la femme, ce qui l’amène à étudier la signification du mot « femme », mais aussi la perception que de jeunes locutrices de langue tswana ont de la femme : « Représentation sémantique et discursive de la femme et violence verbale dans les proverbes tswanas ».

La description sémantique proposée dans le figure 1 est réalisée à l’aide du logiciel Freeplane, afin de permettre une meilleure visualisation de la représentation selon le modèle de la SPA. Au centre de la figure, le noyau contient les éléments essentiels de la signification du lexème « hommage », les éléments les plus stables. Conformément aux postulats de la SPA, qui reprennent ceux de l’argumentation dans la langue, ces éléments forment une chaîne argumentative : X sait que Y/P a de la valeur, des qualités DONC X éprouve des sentiments positifs envers Y/P DONC X manifeste ses sentiments positif envers Y/P.

Associés aux éléments du noyau, les stéréotypes apparaissent regroupés selon l’élément auquel ils sont reliés : en haut à droite, les stéréotypes qui enchaînent sur ‘X-savoir Y/P avoir de la valeur, des qualités’ ; à gauche, ceux qui enchaînent sur le deuxième élément du noyau, ‘X-éprouver des sentiments positifs envers Y/P’ ; en bas, les stéréotypes associés à ‘X-manifester ses sentiments positifs envers Y/P’.

Cette représentation des stéréotypes sous forme d’ensembles d’éléments qui s’articulent au noyau permet de mieux montrer que les stéréotypes sont des prolongements de l’un ou l’autre élément du noyau, mais aussi d’anticiper sur la représentation de la troisième strate du modèle de la SPA, celle des possibles argumentatifs, qui, selon Olga Galatanu, se présente comme des faisceaux d’associations.

Au niveau des stéréotypes, nous avons mis en gras les éléments qui semblent les plus fréquents. L’estimation de cette fréquence se base sur les discours lexicographiques, que nous avons pris comme corpus de référence pour l’identification des éléments de significations à intégrer dans la description du mot « hommage ». Les éléments que nous avons repérés à partir des dictionnaires (Le Grand Robert, Le TLFi et Larousse) et sur lesquels nous nous basons pour proposer la représentation de la figure 1 figurent ci-dessous, avec leur fréquence indiquée en exposant. L’intégralité des articles des dictionnaires ont été pris en compte : définitions, exemples, synonymes, etc. Au final, dans la représentation sémantique, nous avons obtenus aussi bien des noms (appartenant donc à la même catégorie que « hommage »), que des verbes ou des adjectifs.

Image3

Références bibliographiques

GALATANU, O. (1984) : Actes de langage et didactique des langues étrangères, Bucureşti, TUB.

GALATANU, O. (1988) : Interprétants sémantiques et interaction verbale, Bucureşti, TUB.

GALATANU, O. (1996) : « Analyse du discours et approche des identités », in J.-M. Barbier et M. Kaddouri (dir.), Formation et dynamiques identitaires, Éducation permanente, n128, 45-61.

GALATANU, O. (1997) : « Les argumentations du discours lyrique », Écriture poétique moderne. Le narratif, le poétique, l’argumentatif, Nantes, CRINI – Université de Nantes, 15-36.

GALATANU, O. (1999a) : « Le phénomène sémantico-discursif de déconstruction-reconstruction des topoï dans une sémantique argumentative intégrée », in O. Galatanu et J.-M. Gouvard (dir.), Langue française, n123, 41-51.

GALATANU, O. (1999b) : « Argumentation et analyse du discours », in Y. Gambier et E. Suomela-Salmi (dir.), Jalons, 2, Turku, Université de Turku, 41-54.

GALATANU, O. (2000a) : « Langue, discours et systèmes de valeurs », in E. Suomela-Salmi (dir.), Curiosités linguistiques, Presses Universitaires de Turku, 80-102.

GALATANU, O. (2000b) : « Signification, sens et construction discursive de soi et du monde », in J.‑M. Barbier et O. Galatanu (dir.), Signification, sens, formation, Paris, PUF, 25-43.

GALATANU, O. (2002a) : « Le mécanisme sémantico-discursif de l’écriture différée : le cas de Baudelaire », in M.-J. Ortemann (dir.), Écritures différées, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 175-191.

GALATANU, O. (2002b) : « Le concept de modalité : les valeurs dans la langue et dans le discours », in O. Galatanu (dir.), Les valeurs, Séminaire Le lien social, 11‑12 juin 2001, Nantes, organisé par le CALD-GRASP, Nantes, MSH Ange Guépin, 17-32.

GALATANU, O. (2002c) : « La dimension axiologique de l’argumentation », in M. Carel (dir.), Les facettes du dire. Hommage à Oswald Ducrot, Paris, Kimé, 93-107.

GALATANU, O. (2004) : « La sémantique des possibles argumentatifs et ses enjeux pour l’analyse de discours », in M. J. Salinero Cascante et I. Iñarrea Las Heras (eds.), El texto como encrucijada: estudios franceses y francófonos, Actes du Congrès International d’Études Françaises, La Rioja, Croisée des Chemins, 7-10 mai 2002, Lagrano, Espagne, Vol. 2, 213-225. [disponible en ligne : dialnet.unirioja.es/descarga/articulo/1011551.pdf]

GALATANU, O. (2006a) : « Sémantique et élaboration discursive des identités. “L’Europe de la connaissance” dans le discours académique », in E. Suomela-Salmi et F. Dervin (dir.), Actes du colloque Cross-cultural and cross-linguistic perspectives on Academic Discourse, 20-22 mai 2005, vol. 1, Université de Turku, 120-149.

GALATANU, O. (2006b) : « Du cinétisme de la signification lexicale », in J.-M. Barbier et M. Durand (dir.), Sujets, activités, environnements, Paris, P.U.F., 85-104.

GALATANU, O. (2007/2003) : « Sémantique des possibles argumentatifs et axiologisation discursive », in D. Bouchard, J. Evrard et E. Vocaj (dir.), Représentation du sens linguistique II : Actes du séminaire international de Montréal, 23-25 mai 2003, Bruxelles, De Boeck, 313-325.

GALATANU, O. (2008) : « L’interface linguistique-culturel et la construction du sens dans la communication didactique », Signes, Discours & Sociétés, n1. [en ligne : http://www.revue-signes.info/document.php?id=263]

GALATANU, O. (2009a) : « La “stéréophagie”, un phénomène discursif de déconstruction-reconstruction de la signification lexicale », in I. Evrard, M. Pierrard, L. Rosier et D. Van Raemdonck (dir.), Représentations du sens linguistique III. Actes du colloque international de Bruxelles (2005), Bruxelles, De Boeck, Duculot, 198-208.

GALATANU, O. (2009b): « Semantic and discursive construction of the ‘Europe of knowledge’ », in E. Suomela-Salmi et F. Dervin (eds.), Cross-Linguistic and Cross-Cultural Perspectives on Academic Discourse, Amsterdam, Philadelphia, J. Benjamins, 275-296.

GALATANU, O. (2009c) : « Les incidences sémantiques des déploiements argumentatifs dépendants du co-(n)texte de production du discours », in E. Havu, J. Härmä, M. Helkkula, M. Larjavaara et U. Tuomarla (dir.), La langue en contexte. Actes du colloque “Représentations du sens linguistique IV”, Helsinki 28‑30 mai 2008, Mémoires de la Société Néophilologique de Helsinki, LXXVIII, Helsinki, Société Néophilologique, 391-404.

GALATANU, O. (2009d) : « L’Analyse du Discours dans la perspective de la Sémantique des Possibles Argumentatifs : les mécanismes sémantico-discursifs de construction du sens et de reconstruction de la signification lexicale », in N. Garric et J. Longin (dir.), L’analyse linguistique de corpus discursifs. Des théories aux pratiques, des pratiques aux théories, Les Cahiers LRL, n3, Presses universitaires Blaise Pascal, 49-68.

GALATANU, O. (2010) : « Pour une approche sémantico-discursive du concept d’identité : faute, crime et dynamique discursive », in M. Palander-Collin, H. Lenk, M. Nevala, P. Sihvonen et M. Vesalainen (dir.), Constructing Identity in Interpersonal Communication / Construction identitaire dans la communication interpersonnelle, Mémoires de la Société Néophilologique de Helsinki, Tome LXXXI, Helsinki, Société Néophilologique, 125-138.

GALATANU, O. (2012a/2006) : « La construction discursive de la francophonie : sens, valeurs et images identitaires », in L. Hébert et L. Guillemette (dir.), Performances et objets culturels. Nouvelles perspectives, Québec, Presses de l’Université Laval, 207-223.

GALATANU, O. (2012b) : « De la menace illocutionnaire aux actes illocutionnaires “menaçants”. Pour une sémantique de l’interaction verbale », Studii de lingvistică, n2, 59-79. [disponible en ligne : http://studiidelingvistica.uoradea.ro/docs/2-2012/pdf_uri/Galatanu.pdf]

GALATANU, O. (2013) : « Introduction à l’étude du concept et de la signification lexicale de francophonie. La f/Francophonie dans la langue et dans les discours. Construction discursive d’un concept, activation d’un lien dénominatif, ou désignation d’un “objet social” ? », in O. Galatanu, A.-M. Cozma et V. Marie (dir.), Sens et signification dans les espaces francophones. La construction discursive du concept de francophonie, Bruxelles, Peter Lang, 15-41.

GALATANU, O. (2014) : « Les interfaces d’une sémantique de l’interaction verbale : la complexité sémantico-pragmatique des actes rassurants », Scolia, n28, 13‑32.

GALATANU, O. & BELLACHHAB, A. (2011) : « Ancrage culturel sémantique et conceptuel des actes de langage », in H. de Fontenay, D. Groux et G. Leidelinger (dir.), Classe de langue et culture(s) : vers l’interculturalité ? Les actes du colloque L’intégration de la culture en classe de langue : théorie, formation et pratique, 14-16 octobre 2010, Montréal, Université Mc Gill, Paris, L’Harmattan, p. 141-160.

GALATANU, O. & NIKOLENKO, V. (2009) : « Acquisition du lexique de la zone sémantique de l’axiologique. Le cas des apprenants avancés », in O. Galatanu, M. Pierrard et D. Van Raemdonck (dir.), Construction du sens et acquisition de la signification linguistique dans l’interaction, Bruxelles, Peter Lang, 59-72.

GALATANU, O., BELLACHHAB, A. & COZMA, A.-M. (dir.) (à paraître) : La sémantique de l’interaction verbale I : les actes et les verbes ‹remercier› et ‹reprocher›, Bruxelles, Peter Lang.


Notes de bas de page


1 Du sens à la signification. De la signification au sens. Mélanges offerts à Olga Galatanu, édité par Ana-Maria Cozma, Abdelhadi Bellachhab et Marion Pescheux, P.I.E.-Peter Lang, Bruxelles.
2 Schéma repris de Galatanu et Bellachhab 2011 (voir aussi Galatanu et al., à paraître).
3 Cela mérite que l’on évoque cette fable issue de la sagesse internautique :
« Le petit lapin travaillait sur sa thèse de doctorat, au grand étonnement de toute la forêt…
Intrigué, le renard vient le voir et lui demande :
― Qu’est-ce que tu fais, petit lapin ? Qu’est-ce que tu écris là ?
― J’ai commencé ma thèse de doctorat. Je fais une recherche sur comment le renard se fait manger par le petit lapin.
― Ha ha ha ! Laisse-moi rire ! Comment veux-tu qu’un pauvre petit lapin mange un renard ? C’est plutôt le contraire…
― C’est de la recherche scientifique ! Si tu ne me crois pas, viens ce soir à l’entrée du terrier.
Le matin, la forêt entière est ébahie : à l’entrée du terrier, il y a la peau de renard, étalée sur l’herbe pour sécher.
Saisi de curiosité, le loup va à son tour voir le lapin et lui demande :
― Qu’est-ce que tu écris encore, petit lapin ?
― Je suis rendu à l’analyse proprement dite de ma thèse, j’étudie comment le loup se fait manger par le petit lapin.
― Ha ha ha ! Comment un pauvre petit lapin comme toi pourrait manger un gros loup comme moi ?
― C’est ça, une vraie recherche scientifique ! Si tu ne me crois pas, rendez-vous ce soir au terrier.
Au matin, stupéfaction totale dans la forêt : la peau du loup, étalée à sécher à côté de celle du renard.
Ne pouvant plus se retenir, l’ours se dirige lui aussi vers le lapin et lui demande :
― Qu’est-ce que tu écris maintenant encore petit lapin ?
― J’arrive maintenant aux conclusions de ma recherche, où je montre comment l’ours est mangé par le petit lapin.
― Ha ha ha ! Ho ho hooo ! Qu’est-ce que tu racontes là, malheureux ? Comment un maigrelet comme toi pourrait manger un gros ours costaud comme moi ?
― Tu ne me crois pas ? C’est une recherche scientifique que je fais là, ce n’est pas de la rigolade. Viens ce soir et tu verras par toi-même.
Le matin suivant, la forêt entière est sous le choc : la peau de l’ours, toute fraîche, est mise à sécher à côté de celles du renard et du loup.
Quelques heures plus tard, alors que les animaux de la forêt s’étaient dispersés…
Le petit lapin sort du terrier en riant, bras dessus bras dessous avec le lion, qui lui dit :
― Tu as vu, petit lapin ? Je t’avais bien dit… Peu importe le sujet, c’est le directeur qui compte ! »
(que nous avons traduite et adaptée à partir du roumain : « iepurasul isi facea lucrarea de licenta »).
4 « L’analyse des mécanismes discursifs (…) fait apparaître (…) un phénomène moins étudié à l’interface de la sémantique linguistique ou la psychologie, celui du cinétisme de la signification lexicale.
Dans la mise en œuvre du potentiel de signification des mots, pour construire du sens discursif, la parole peut activer (Il est intelligent, il comprend tout), voire renforcer (C’est un vrai crime, il faut une sanction sévère) ce potentiel, mais également l’affaiblir (Elle est belle, mais bête), le transgresser, voire l’intervertir (Je suis raisonnable, je demande l’impossible), l’enrichir de nouveau stéréotypes, le modifier (C’est une belle femme, mais elle n’est pas superficielle). Nous allons essayer de montrer comment ces mécanismes discursifs, qui relèvent de l’actualisation subjective de la langue, en contexte – à la fois porteur de contraintes socioculturelles et inédit pour chaque occurrence de parole –, peuvent modifier “le patrimoine” sémantique d’une communauté linguistique, le faire évoluer » (Galatanu 2006b : 86).


Pour citer cet article


Cozma Ana-Maria et Bellachhab Abdelhadi. Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu. Introduction. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], Sémantique des Possibles Argumentatifs et Analyse Linguistique du Discours. Hommage à Olga Galatanu, 15 janvier 2015. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3859. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378