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13. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 2ème volet

Article
Publié : 30 juin 2014

De la manipulation de données expérimentales à la construction interdiscursive de représentations identitaires


Nathalie GARRIC, Université de Nantes, CoDiRe (EA 4643), Nathalie.garric@univ-nantes.fr

Résumé

L’identité est afférente à l’activité discursive - définie en tant que pratique sociale -, mais elle suppose l’interprétation de l’analyste à partir de formes langagières en lien avec un contexte socio-historique. Une recherche visant ces représentations identitaires doit donc se doter d’une méthodologie rigoureuse. Elle sera non seulement appuyée sur les formes, mais également apte à saisir le caractère interdiscursif de l’identité en discours. A partir d'une étude de cas portant sur l'analyse de discours de la formation en alternance, nous illustrons cette démarche expérimentale dépendante d'une hétérogénéisation liée à un processus de variation des données, des variables, des corpus et des méthodes. Les différents parcours de la formation alternance, et en particulier leurs issues non souhaitées, sont ainsi mises en relation avec des causalités socio-identitaires construites dans l'interprétation interdiscursive telle qu'elle est élaborée expérimentalement.

Abstract

Identity relates to the discursive activity – defined as social practice – but it implies the analyst’s interpretation of language forms in relation with a socio-historical context. A research focused on these identity representations has thus to be drawn with a rigorous methodology. It will not only be focused on linguistic forms, but also able to grasp the interdiscursive character of the identity in discourse. Based on a case study concerning the analysis of discourses on sandwich training, we illustrate this experimental approach dependent on a heterogenization connected to a process of variation of data, variables, corpora and methods. The various routes of the sandwich training, and particularly their not desired exists, are so linked with socio-identity causalities constructed in the interdiscursive interpretation such as it is experimentally worked out.


Table des matières

Texte intégral

L’identité peut constituer l’objet discursif essentiel, le thème déclaré, de certaines productions en discours, mais une telle situation n’est pas la plus fréquente. Pourtant aucun discours ne restera sans provoquer l’identification de caractérisations identitaires de chacun de ses acteurs. Autrement dit tout discours est porteur d’un enjeu identitaire. Comme l’avait déjà souligné Benveniste (1966) dans le cadre spécifique des études linguistiques (en contraste avec les approches notamment psychologiques et sociologiques), l’identité ne se dit pas nécessairement explicitement, mais elle est systématiquement construite par tout acte discursif et reconstruite à chaque nouvel acte d’énonciation. Le discours est ici envisagé comme système de sémiotisation de la réalité sociale qui fait l’objet de mises en scène symboliques :

Le cadre social, la « société », n’est pas simplement le fait empirique que les hommes vivent ensemble, dans un espace délimité et une période donnée. C’est le système de relations établies, stabilisées, institutionnalisées qui assigne des places, des tâches, des statuts différenciés au sein d’une communauté. Or nombre de ces relations, sinon toutes, mettent en œuvre le langage, et reposent sur une certaine communication. (Achard 1993 : 3)

L’identité est donc afférente à l’activité discursive - définie en tant que pratique sociale -, mais non donnée, elle suppose l’interprétation de l’analyste à partir de formes langagières en lien avec un contexte socio-historique. Une recherche visant des représentations identitaires se dotera en conséquence d’une méthodologie rigoureuse, non seulement appuyée sur les formes, mais également apte à saisir le caractère dynamique et mouvant de l’identité en discours telle qu’elle s’élabore en contexte interactionnel.

[…] l'identité ne se confond plus avec une catégorisation ontologique, stable, régulière et des catégories atomistes, a priori, homogènes, que d'aucuns ont pu croire purs dans leur permanence - illusion nécessaire sans doute un temps mais profondément bousculée aujourd'hui. […]. L'identité n'est plus une donnée mais une construction dynamique, conceptualisée, verbalisée par un sujet transitoire, un discours tendu entre ce sujet clivé, changeant et ses différentes expériences. (Gambier 2011: 11)

Le projet sur lequel nous nous appuyons pour mener la réflexion ici développée n’avait pas initialement problématiser la notion d’identité, envisagée ici en lien avec la notion aristotélicienne d'ethos (Amossy 2010). Il visait plus généralement la recherche de causalités, de diverses natures, pour expliquer certaines variations discursives. Les causalités alors envisagées étaient postulées à partir de variables sociologiques, lesquelles peuvent être mises en relation avec l’identité sociale des différents acteurs. Celles-ci se sont révélées toutefois non déterminantes, alors que la façon dont les sujets se parlaient, se définissaient, se mettaient en scène dans leur discours et se positionnaient vis-à-vis des contenus l’était. En d’autres termes, les variations discursives identifiées dans le corpus sont corrélées à des identités discursives, selon la distinction introduite par Charaudeau (2010), construites par la mise en mots. La notion a été alors adoptée pour objet de recherche à part entière et son étude dans l’héritage de l’école française de l’analyse du discours a fait l’objet d’un dispositif méthodologique spécifique visant à intégrer le traitement de l’identité à la proposition bakhtinienne d’une « psychologie du corps social » :

La psychologie du corps social ne se situe pas quelque part à l'intérieur (dans les "âmes" des individus en situation de communication), elle est au contraire entièrement extériorisée : dans le mot, dans le geste, dans l'acte. Il n'y a rien en elle d'inexprimé, d'intériorisé ; tout est en surface, tout est dans l'échange, tout est dans le matériau, et principalement dans le matériau verbal. (Bakhtine 1977 : 38)

La recherche sur laquelle porte notre réflexion a été menée en collaboration avec V. Capdevielle-Mougnibas, psychologue à l’université de Toulouse. Cette étude, intitulée « Rupture de contrat d’apprentissage. Rapport au savoir et à l’apprendre des apprentis et lycéens professionnels de niveau V » a été co-financée par la Chambre régionale des métiers et de l’Artisanat de la région Midi-Pyrénées et le Ministère de la recherche. Elle visait à repérer et à analyser les processus à l’origine des ruptures de contrat d’apprentissage dans le parcours de formation d’apprentis et de lycéens professionnels. Depuis 1990, le taux de rupture contractuel avoisine les 25%, il se manifeste par un abandon de la formation et/ou par l’entrée dans un nouveau contrat avec ou sans réorientation professionnelle.

La recherche sur les années écoulées (2004-2007) s’appuie sur deux types de recueils des données au sein de la formation discursive étudiée :

  • des entretiens semi-directifs menés auprès de 24 dyades jeunes en formation / maîtres d’apprentissage qui produisent :
     24 entretiens semi-directifs avec les jeunes en formation ;
     24 entretiens semi-directifs menés avec les maîtres d’apprentissage ;

  • une question ouverte formant des bilans de savoirs qui a produit 346 textes rédigés par les jeunes en formation : « Depuis que tu es né, tu as appris beaucoup de choses, chez toi, dans ton quartier, à l’école et ailleurs… Qu’as-tu appris ? Avec qui ? Qu’est-ce qui est important pour toi dans tout ça ? Et maintenant, qu’est-ce que tu attends ? ».

L’analyse de discours n’a constitué qu’un des volets de ce projet de recherche globalement mené par une équipe de psychologues. Elle a été définie comme un lieu de collaboration interdisciplinaire avec un objectif herméneutique : comprendre un fait psychosocial par l’analyse de l’une de ses manifestations sémiotiques, le discours. La parole en tant que pratique langagière est considérée comme voie d’accès aux sujets et à leurs représentations, en tant qu’acteurs de la réalité sociale. En tant qu’acte, elle est une forme de matérialité des phénomènes sociaux dont la pertinence est construite par l’interprétation. Elle fournit des données linguistiques auxquelles il s’agit de donner sens par la mobilisation d’interprétants portés par le texte, mais également extérieurs au texte mais constitutifs de la textualité.

Notre objectif, comprendre un fait social – l’évolution des contrats d’apprentissage dans un parcours de formation –, par l’intermédiaire de ses manifestations discursives et notamment par les représentations identitaires qu’il met en jeu, n’est pas marginal dans le cadre des travaux situés en analyse du discours, plus singulièrement dans le cadre de l’analyse du discours de tradition française. Borel et Ebel (1978 : 50), par exemple, qui étudiaient à partir d’un corpus épistolaire les discours xénophobes tenus en Suisse à partir des années 60, définissaient en ces termes leur démarche :

Nous n'analysons pas ces lettres pour elles-mêmes comme reflets de mécanismes psychologiques individuels ; nous cherchons à voir, ce qui est bien différent, comment des représentations sociales se construisent dans une situation historique déterminée, comment les agents s'y représentent leur place, comment leurs discours fonctionnent, comment les rapports de forces sociaux s'y inscrivent.

Les productions discursives sont conçues comme le lieu d’un processus de construction du sens appuyé sur des représentations, même si elles ne peuvent pas être pour autant définies comme un observatoire direct de la réalité psychosociale. La notion de corpus comme construit de l’analyste en témoigne et sur ce point il ne paraît pas nécessaire d’insister lourdement (Garric & Longhi 20121), même si poser le corpus comme médiateur ne détermine pas ses modalités de construction et d’exploitation sur lesquelles nous reviendrons infra.

En revanche, le matériau que nous adoptons dans cette perspective est lui plus marginal, puisque le projet de recherche auquel nous faisons référence s’appuie exclusivement sur des données expérimentales, suscitées par des dispositifs protocolaires. Or, Kerbrat-Orecchioni (2005), dans le cadre de l’Analyse de discours en interaction, insiste fortement sur certaines nécessités méthodologiques. L’auteur pose notamment « la nécessité de fonder l’analyse sur des données authentiques » comme principe méthodologique de base. Elle conteste explicitement autant l’utilisation des constructions fictionnelles (roman, théâtre) que des questionnaires et des completion tests qui peuvent fournir des indications utiles, mais introduisent, selon elle, des biais analytiques et sont des simplifications de la réalité sociale.

Il nous revient donc tant par rapport aux corpus de l’Analyse du discours qu’à ceux de l’Analyse de discours en interaction de justifier comment ces données produites sur sollicitation de l’analyste peuvent constituer une réalité discursive à part entière, c’est-à-dire conçue comme sémiotisation de la réalité sociale.

Nous posons que le type de données exploité peut effectivement constituer une réelle voie d’accès à la réalité sociale, au sens et aux représentations des sujets. Les questionnaires ou entretiens sont des pratiques sociales régulières. Comme toute production discursive, l’entretien est soumis à des déterminations dont les caractéristiques génériques sont très contraignantes à l’image de tout discours fortement institutionnalisé. Nous le concevons donc comme une interaction sociale délimitant des places sociales en relation avec une formation discursive.

Le discours de l’interviewé est une prise de position sur la question posée, est l’expression d’un sujet parlant qui signifie et qui agit en disant des choses, est un acte de construction en situation d’une vision du monde. (Demazière 2007 : 95-96)

Selon le protocole de passation, le discours sollicité peut prendre place au sein de conditions de production plus ou moins effacées, augmentant les précautions méthodologiques, mais il ne peut se déployer en dehors d’une formation discursive. La mise en place d’un protocole de recherche dans tout espace institutionnel prend du temps, donne lieu à des négociations, à l’écriture de documents et à la diffusion d’informations qui sont autant d’éléments qui actualisent la formation discursive. Par ailleurs, à la période de cette recherche, le gouvernement avait entrepris une modification du système de formation en alternance l’introduisant sur la scène médiatique. Les élèves, mais également les professionnels impliqués par le dispositif, n’y trouvaient qu’un statut externe. Interpellés, ils ne participaient pas au débat ; les entretiens menés leur donnaient l’opportunité d’y entrer par une voie singulière.

Le mode d’implication des apprentis dans l’expérimentation est d’ailleurs probablement révélateur de l’actualisation de certains des enjeux portés par les discours de l’éducation en général. En effet, l’une des difficultés de la recherche menée a été d'obtenir de la part des élèves la prise de parole et son développement. Plusieurs ont simplement répondu par de récurrents « je ne sais pas » ou bien des mots-phrases, « oui », « non », qui évitaient tout engagement et toute implication dans l’acte discursif. On peut identifier dans ces formes de refus polis une difficulté à se positionner sur l’objet socio-discursif qui ne saurait être indépendante d’une difficulté à assumer la place socio-discursive que leur propose le dispositif de l’interview dans un cadre institutionnel fort, celui de l’éducation. A propos de ce cadre, Achard (1984 : 845) souligne que la « problématique de l’échec, l’’échec scolaire’, est dominante dans les représentations sociales ».

Les données suscitées, définies comme des textes suggérés mais authentiques, sont conçues comme des types de discours et partant elles peuvent constituer un matériau d’analyse, mais elles requièrent des précautions méthodologiques fortes. Le recours aux corpus pour les données authentiques témoigne de précautions comparables par lesquelles il est nécessaire de se donner les moyens d’une contextualisation des données par des opérations dites de textualisation ou de discursivisation. Ces opérations sont la condition d’accès aux représentations sociales des sujets qui forment, selon Bakhtine, la psychologie du corps social :

Ce qu’on appelle la psychologie du corps social et qui constitue [...] une sorte de maillon intermédiaire entre la structure socio-politique et l’idéologie au sens étroit du terme (la science, l’art, etc.) se réalise, se matérialise sous forme d’interaction verbale. Si on la considère en dehors de ce processus réel de communication et d’interaction verbale (ou, plus généralement, sémiotique), la psychologie du corps social se transforme en un concept métaphysique ou mythique (‘l’âme collective’, ‘l’inconscient collectif’, ‘l’esprit du peuple’, etc.).

La psychologie du corps social, c’est justement d’abord le milieu ambiant des actes de parole de toutes sortes, et c’est dans ce milieu que baignent toutes les formes et aspects de la création idéologique ininterrompue : les conversations de couloir, les échanges d’opinions au théâtre ou au concert, dans les différents rassemblements sociaux, les échanges purement fortuits, les modes de réaction verbale face aux réalités de la vie et aux événements du quotidien, le discours intérieur et la conscience de soi, le statut social, etc. (1977 : 38-39)

On comprend dès lors que l’enjeu qui se pose à toute analyse de discours est de parvenir à saisir le milieu ambiant auquel fait référence l’auteur, qui, seul, permet de faire surgir la dimension idéologique des signes. Dimension qui ne se trouve pas à la surface des textes, puisque les rapports de force qui s’expriment entre les discours consistent à imposer une voix unitaire qui fait taire les voix contradictoires qui l’ont en quelques sortes produite.

[…] dans tout signe idéologique s’affrontent des indices de valeurs contradictoires. Le signe devient l’arène où se déroule la lutte des classes. Cette pluriaccentuation sociale du signe idéologique est un trait de la plus haute importance. [Mais] la contradiction enfouie dans tout signe idéologique ne se montre pas à découvert. (1977 : 43-44)

Les propositions d’Achard dans le cadre de la Sociologie du langage fournissent des outils pour rendre compte de ces contradictions, notamment par une redéfinition de la notion de formation discursive. Elle est, selon l’auteur, « la structuration de l’espace social par différenciation des discours » (1995 : 84) et fonctionne comme « structure implicationnelle d’affectation de sens » (1995 : 91). Autrement dit, elle constitue une forme d’incorporation des extériorités à la matérialité textuelle. Elle renvoie en effet à ce qui détermine de l’extérieur le texte, à ses conditions de possibilités socio-historiques qui définissent « ce qui peut et doit être dit […] : la nature des mots mais aussi (et surtout) des constructions dans lesquelles ces mots se combinent, dans la mesure où elles déterminent la signification que prennent ces mots » (Haroche et al. 1971 : 102).

Afin de parvenir à reconstruire la contradiction inhérente à tout signe, Achard propose de distinguer deux notions, celle de registre et celle de genre : « On distinguera l’organisation institutionnelle et sociale des formations (que nous appelons “registres discursifs”) et l’organisation par les formes (que nous appelons “genres”) » (1996 : 12). Le registre résulte des formations discursives, précisément des différenciations qui les animent, et il est marqué par « des rapports relativement stabilisés entre formes ». Il « n’a pas d’existence absolue » et correspond à « une hypothèse de recherche destinée à saisir certains éléments de la construction sociale » (1993 : 89).

Un énoncé attesté interpelle l'ensemble des interdiscursivités possibles. Les attracteurs se manifestent alors comme les contraintes (de genre et d'acte) contribuant à interpréter cet attesté comme relevant plus ou moins de tel ou tel paradigme interprétatif, c'est-à-dire comme un acte prenant place dans des séries. Une telle conception rejoint la notion de dialogisme (Volochinov-Bakhtine), chaque attesté, comme acte, n'a pas un sens propre (n'est pas pré-interprété dans une série particulière) mais est à la fois acte d'appropriation des registres auxquels il prétend, et acte dont l'interprétation est objet d'affrontement entre appropriations possibles. (Achard 1995 : 90)

Les propositions ainsi formulées par Achard répondent de manière théorique aux difficultés soulevées par Bakhtine. Mais la formulation d’une hypothèse de registre s’apparente à une procédure analytique qui se centre sur un des accents de la pluriaccentualité des signes.

Face à cette limitation, le dispositif expérimental adopté dans cette recherche s’est imposé à nous comme une ressource pour reconstruire « la contradiction enfouie dans tout signe ». Il pouvait en effet offrir des modalités de contextualisation inédites qui permettraient de mettre en scène dans les différents corpus convoqués la contradiction des valeurs. A cet effet, le recueil des données et leurs modalités d’exploitation devaient reposer sur l’appropriation de différentes sources d’hétérogénéisation destinées à reconstruire en corpus la dynamique des discours. L’utilisation de corpus peut être définie comme un moyen de mettre en œuvre une hypothèse de registre. Il donne corps au registre mais, plus encore, sa pluralisation, par les réseaux divers qu’elle engendre, permet d’établir des dynamiques dialogiques nécessaires à la discursivisation textuelle. Ces dynamiques peuvent être de deux types, ou de détermination insidieuse sous la forme d’un assujettissement à une antériorité selon Pêcheux (1990), ou de co-détermination sous la forme d’interactions de voix selon Bakhtine (1977). Elles forment et informent le texte, participent à sa construction en sélectionnant des parcours interprétatifs. Le sens de toute pratique sociale se déploie donc sur deux axes : 1) celui des séries partageant une même indexicalité propre un registre ; 2) celui des séries se différenciant dans la formation discursive en registres.

Ces deux axes excluent que les choix formels des interactants soient contenus dans la seule interaction, dont l’étude peut constituer un objectif de recherche, relevant notamment de la linguistique textuelle ou encore de l’analyse conversationnelle, qui ne prétendra pas cependant atteindre les représentations sémantiques et conceptuelles des sujets.

L’objectif ainsi défini implique de définir, à partir des données, les unités qui participent à l’analyse. Pêcheux articulait sa théorie du discours à une démarche de neutralisation des évidences du sens qui, non seulement présuppose les mises en série textuelles, mais implique également une réflexion sur les observables de l’analyse discursive. C’est essentiellement ici que se situent les remises en cause qu’a pu subir la notion de formation discursive au profit de celle d’interdiscours qui permet d’hétérogénéiser les extériorités du texte. Cette dernière renvoie à « un corps de traces comme matérialité discursive, extérieure et antérieure à l’existence d’une séquence donnée […] formant une mémoire socio-historique » (Pêcheux 1990: 289). Et Pêcheux poursuit en soulignant que « C’est ce corps de traces que l’analyse de discours se donne comme objet. Par le biais “technique” de la construction de corpus hétérogènes et stratifiés, en reconfiguration permanente, coextensive à leur lecture » (1990 : 289). Il requiert, toujours selon Pêcheux, des « pratiques combinant effectivement l’impératif de construction de corpus et celui d’analyse linguistique de séquences » nécessaires à « l’analyse lexico-syntaxique et énonciative dans l’appréhension de l’interdiscours » (1990 : 290). C’est dans cette perspective que nous recourons aux corpus expérimentaux articulé à un principe de variation et à une méthodologie d’hétérogénéisation. Les traces auxquelles fait référence Pêcheux, préconstruits et réseaux de mémoire, ne sont pas des observables linéairement inscrits dans la surface textuelle, mais linguistiquement analysables par la construction de réseaux de cohérence intertextuels interprétatifs propres à la dialogisation des textes. Leur existence repose sur le postulat selon lequel le « […] “sujet parlant” prend position par rapport aux représentations dont il est le support » (1990 : 153).

Le texte ne contient donc pas des observables, mais des indices pour leur construction questionnant les notions ici de réalité linguistique et de réalisation linguistique. On peut schématiser leur élaboration par une structure hiérarchique de complexité variable balisée d’un côté par des indices produits en langue détenant une valeur instructionnelle et de l’autre côté par des catégories discursives interprétatives résultant de la corrélation des micro-marqueurs précédents.


Figure 1. Catégories discursives
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Ces catégories discursives définissent un niveau ultime ou un niveau intermédiaire qui les initie dans le second cas, dans un mouvement de complémentarité interprétative, en de nouveaux marqueurs, pour la construction d’une nouvelle catégorie. Comme le souligne Moirand (2004), le traitement « pré-interprétatif » identifie différents indices linguistiques : des marques de personne, de temps, de représentation du discours autre, des unités participant à la construction de « l’objet discursif ». On y trouve des faits d’anaphore, de qualification, de détermination, de catégorisation, de reformulation ou encore des constructions syntaxiques de thématisation (segmentation, extraction, dislocation). Ces formes sont identifiées comme indices, parce qu’elles observent une itération, une distribution, « voire un agencement, régulé par le genre ». Prises ensemble dans la textualité, elles fonctionnent comme des catégories discursives, suscitées par les hypothèses de registres, lesquelles sont à corréler avec des places sociales construites dans des relations d'identité et d'altérité.

L’hétérogénéité des données constitue un préalable à la mise en œuvre du principe de variation. La recherche a donc adopté dans le protocole l’utilisation de plusieurs variables sociologiques délimitant plusieurs populations. Les variables – *sexe, *CSP, *métier, *âge, *expérience, *formation, *issue et *statut – ont systématiquement renseigné les données. Deux protocoles de recueil des données, comme nous l’avons mentionné plus haut, ont complété ce dispositif.

L’hétérogénéisation ne peut toutefois pas se limiter à ces aspects techniques, elle doit être introduite méthodologiquement pour permettre différentes mises en série textuelles et différentes modalités d’analyse du matériau ainsi constitué. Les principes et les outils de la lexicométrie répondent à cet objectif. Le corpus soumis au traitement statistique fait l’objet d’une partition systématique introduite en amont du traitement par l’utilisation de clés dont la prise en compte lors des calculs logiciels peut être partielle. Si les données ont été suffisamment renseignées par différentes clés correspondant aux variables susceptibles de définir des registres, alors c’est autant de nouveaux corpus qui sont susceptibles d’intervenir dans le traitement. Afin d’accepter la pertinence de ces explorations textuelles, les opérations lexicométriques doivent être conçues comme des procédures de contextualisation distinctes, comme des procédures de mises en série textuelles qui révèlent par la présence – à étudier et à évaluer – de régularités des déterminations génériques, indices de registres. L’hypothèse d’un registre est à relier à l’existence de représentations spécifiques, contrastant avec d’autres, et qui engagent leur propre parcours interprétatif.

Nous avons exposé ailleurs (Garric 2012) le détail des manipulations offertes par les traitements statistiques lexicométriques. Nous ne les développerons pas dans ce cadre pour nous centrer sur la pertinence de la comparaison statistique qu’ils offrent au regard du principe de variation. En termes de comparaison statistique, nous faisons référence à l’Analyse Factorielle des Correspondances (AFC) et à l’Analyse de Spécificités.

La première présente une visualisation sur un repère orthonormé de l’ensemble du corpus en spatialisant, par des distances établies entre ses sous-parties constitutives, les proximités et les différences de leur vocabulaire. C’est une analyse de première approche essentielle à partir de laquelle on peut explorer différentes partitions du corpus pour autant de corpus de travail.

Appliquée au corpus Entretiens avec les apprentis, partitionné selon la variable locuteur, elle permet de formuler trois hypothèses de registres très nettement délimités par les regroupements spatiaux qui se dessinent :


Figure 2. Entretiens avec les apprentis : Analyse Factorielle des Correspondances

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On peut prendre la mesure de la pertinence du principe de variation en constatant que l'opposition entre la <rupture contractuelle> et le <maintien contractuel> est confirmée par le corpus Bilans de savoirs, partitionné, pour la présente AFC, selon des variables exprimant notamment l'issue de la formation.


Figure 3. Bilans de savoirs : Analyse Factorielle des Correspondances

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La seconde, l'Analyse des Spécificités, caractérise chaque sous-partie du corpus par l’originalité de ses formes en fournissant la liste des unités graphiques qui la sous-représentent (spécificité négative) ou qui la sur-représentent (spécificité positive). Ces analyses sont donc fondées sur des fréquences probabilistes qui dépassent l’appréhension directe du corpus pour construire le sens dans l’interaction des hypothèses de registres mises en scène par la partition du corpus. La fréquence d’une forme spécifique renvoie à une régularité conçue comme indice d’une détermination sociale véhiculée dans la zone d’interdiscursivité.

La démarche lexicométrique ne se réduit ni aux relevés et aux comptages automatiques des mots, ni à une méthodologie strictement unifiée. […]. Elle traite le sens au niveau global du corpus de textes, comme objet différentiel, reconstruit à partir de contrastes quantitatifs de vocabulaire entre parties du corpus. […] Le sens y apparaît comme un ensemble de différences quantifiables entre parties d’un corpus. (Fiala 1994 : 120)

Ces visualisations sont explorées par l'analyse des spécificités. Nous n'en appliquons cependant pas une exploitation aveugle : seulement et simplement guidée par des indices de spécificité élevés. Il s'agit prioritairement d'élaborer sur la base des formes représentatives des réseaux de cohérence (Garric & Léglise 2005) en prenant appui sur certaines d'entre elles. En effet, pour Bakhtine, mais également selon Achard,

La psychologie du corps social se manifeste essentiellement dans les aspects les plus divers de l’“énonciation” sous la forme de différents modes de discours, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs. Ce domaine n’a été l’objet d’aucune étude jusqu’à présent. (Bakhtine 1977 : 39)

[…] tout énoncé attesté est associé linguistiquement un champ situationnel, que l’on peut concevoir comme le produit (au sens mathématique) de dimensions qu’on peut qualifier de "modales" dans un sens large : la personne, la localisation, la temporalité, l’aspect, la dimension alêtique, la dimension déontique, la dimension du souhaitable, etc. (Achard 1995 : 11)

Les premières analyses (Garric & Capdevielle-Mougnibas 2006), consacrées au corpus des entretiens avec les jeunes en formation, nous orientent vers l’hypothèse d’une corrélation entre la place sociale discursivement construite des acteurs impliqués dans le processus de formation et l’engagement contractuel des apprentis. Nous identifions deux types d'énonciation.

Les apprentis en <rupture contractuelle avec ou sans réorientation> se caractérisent par des formes délocutives et génériques. Les <locuteurs en rupture avec réorientation> se caractérisent par l’utilisation du « il » impersonnel et celui de la non-personne, En ce qui concerne les locuteurs en <rupture contractuelle sans réorientation>, aucune spécificité pronominale ne s'impose, la forme « je », forme générique de l'ensemble de ces discours, est employée avec une fréquence banale. La spécificité du pronom « tu » pour la première classe peut sembler contradictoire. L’examen toutefois de ses occurrences confirme la délocutivité : la forme « tu » s’impose ou avec une valeur de datif éthique qui généralise le procès ou en tant que forme de discours rapporté : ces indices témoignent d’une distanciation qui introduit une forte hétérogénéité dans le dire.

(1) ben c'était faire ce que je voulais, et après j’ai dit l’école c’est pas si grave que ça oui, parce que déjà y en a beaucoup moins, c'est qu’une semaine par mois, tandis qu’avant c’était tous les jours, tous les jours, là c’est mieux c'est pas trop souvent et ben, c’était pour pas faire plus d’études après, ça m’a complètement fait changer ! bof, ça c’est bien, mes parents ils m’ont dit que si ça me plaisait pas il fallait arrêter de toute façon, ils m’ont dit que c’était mieux comme ça que de continuer dans un truc qui me plaisait pas

Dans les deux cas, la responsabilité du dire est à la charge d’un énonciateur tiers et le locuteur est désengagé. Ces deux types de locuteurs produisent en outre un dire marqué par l’emploi récurrent de l’imparfait. L’occurrence banale de « je » permet, associée à la valeur durative de l’imparfait, au sujet de se raconter dans le passé en tant qu’acteur autre, sans relation avec l'actualité de sa formation.

Les apprentis en <maintien contractuel>, quant à eux, produisent une énonciation embrayée, inscrite dans l’actualité de la formation à laquelle ils participent. Leurs discours sont majoritairement marqués par l’occurrence d’un « nous » et d’un « on » collectifs à valeur communautaire, sujets de procès au présent de l'indicatif ou au futur de l'indicatif, sans exclure l'utilisation de l'imparfait.

(2) apprendre en entreprise, écouter le patron quand il nous parle euh, faire correctement ce qu’il nous dit, enfin bien comprendre quoi, c’est la compréhension quoi et après je sais pas, déjà oui, comprendre, déjà ouais, ouais, c’est pareil il faut qu’on comprenne, si on n’a pas compris on peut pas ouais on n’a pas appris maintenant là on travaille quand on est cours ; je sais pas, travailler c’est ben c’est quelque chose qui nous est demandé, qu’on doit faire quoi oui, c’est une obligation, enfin c’est quelque chose qu’on doit faire, j’aime apprendre ce qui est en rapport avec mon métier pour que je m’améliore tout ça et ; enfin, je sais pas si j’y arriverais, je pense, enfin, c’est pas que j’aime les cours là, mais il faut que j’aime pour que je puisse avoir le cap quoi enfin il faut que je m’oblige enfin il faut que je bûche bûcher

Ces locuteurs semblent distinguer un passé coupé d’avec le présent, d’avec le « maintenant » montré comme engagé dans une visée prospective : « servira » +4, « verrai » +4. Certaines spécificités positives expriment ainsi la comparaison « mieux », « moins », « insuffisant » ou la perfectibilité : « progresser », « commencer » faisant état d’un référentiel, d’un étalon, différent de celui du moment présent. La forme banale « je », associée au présent, actualise sa valeur déictique et met en scène un comportement élocutif.

Les apprentis <sans rupture> se construisent discursivement comme représentants d’un groupe dont ils partagent tout ou partie des croyances. Ils assument donc leur discours au nom de ce groupe déterminé en contraste avec les représentations portées à ce qu’ils étaient en tant qu’acteur du système éducatif "standard". Les apprentis <en rupture> en revanche ne semblent pas parler au nom de ce groupe dont ils n’assument pas les représentations puisqu’elles sont rejetées à la responsabilité d’autres énonciateurs et dont ils refusent de se poser en termes de représentants.

La procédure d'analyse ainsi adoptée a été déployée sur les autres corpus constitutifs de la recherche, les entretiens avec les maîtres d'apprentissage et les bilans de savoirs. Progressivement plusieurs corrélations entre les résultats obtenus sont entrées en écho nous renvoyant indirectement à la définition du discours dans le cadre de sa tradition française notamment.

Tout discours, tout registre, toute formation discursive n'est conçu que dans l’altérité interdiscursive qu’elle se manifeste par la concordance ou la discordance de voix. Alors, confortée dans cette perspective par les résultats obtenus singulièrement sur chaque corpus, nous décidions d'adopter le principe de variation de manière systématique : il s'agit de le mettre plus encore en scène par une confrontation dialogique en quelque sorte construite expérimentalement. Elle vise à multiplier les réseaux intertextuels pour accéder aux dynamiques qui favorisent et informent l’interprétation. Ces réseaux intertextuels deviennent une clé de dynamisation des corpus dans l’espoir d’y faire émerger des échos supplémentaires, des corrélations isotopiques, des répliques, des faits de co-variation énonciative.

En un certain sens, la procédure consiste à considérer les paroles des apprentis précédemment étudiées comme des positionnements vis-à-vis des paroles d’autres acteurs sociaux dont nous tentons le repérage dans une procédure d’actualisation discursive en corpus. Afin de saisir les réseaux ainsi établis, le processus de construction du sens doit alors être réalisé dans la complémentarité des résultats en se centrant sur l’étude de certaines marques susceptibles de révéler la confrontation des réseaux de mémoire constitutifs des identités discursives. L’objectif peut être formulé en d’autres termes : partir d’une hétérogénéité a priori, théorique, définitoire et constitutive du discours, pour favoriser une hétérogénéité a posteriori, construite et marquée par des catégories discursives, et accéder à l’interprétation d’un phénomène social élaboré dans l’affrontement interdiscursif et identitaire.

L’analyse est donc orientée, guidée par les premiers résultats obtenus qui montrent que l’occurrence spécifique positive de « nous + on » pour certains locuteurs et que les formes d’hétérogénéité énonciative ainsi que la non-personne pour d’autres peuvent s’envisager en termes de confrontation d’opinions dans un registre non stabilisé. Une nouvelle modalité de contextualisation est appliquée : « non seulement les données sont contextualisées par rapport au corpus, mais « on contextualise [aussi] par rapport au cadre institutionnel et énonciatif du discours » (Cislaru & Sitri 2009 : 93) par une opération de co-contextualisation des différents corpus. Nous postulons que la relation de causalité entre la rupture contractuelle et la représentation identitaire du statut de l’apprenti peut rencontrer une autre forme de causalité : une causalité socio-discurisive dont les discours des maîtres d’apprentissage peuvent se faire les témoins en même temps que les vecteurs, tout au moins en partie, ceux-ci ne représentant qu’un acteur parmi d’autres du dispositif d’apprentissage.

Dans la perspective décrite, nous nous intéressons à l’occurrence et à la répartition statistique des formes d’hétérogénéité montrée (Authier-Revuz 1995) et d’hétérogénéité suggérée (Moirand 2007) dans le corpus des maîtres d’apprentissage. Or, un certain nombre d’indices lexicaux et typographiques introduisent dans le discours de ceux familiers avec l’expérience de la <rupture contractuelle> dans leurs pratiques de formation (antérieures et actuelles) des formes de décrochage énonciatif. Ces maîtres d'apprentissage ont rencontré la rupture contractuelle lors d'un suivi formatif récent, avec un jeune participant à l'analyse menée, ou antérieur, lors de leur activité professionnelle plus ou moins récente mais non actuelle.

On relève dans leur discours, en particulier, le sur-emploi du segment répété « soi-disant », du terme « guillemets », du verbe de citation « dit » et de la citation guillemétée. Ces formes, dont on observe la répartition dans le graphe ci-dessous (Figure 4), témoignent d’un positionnement axiologique négatif : elles instaurent une prise de distance vis-à-vis du dire de l’apprenti, ainsi montré et ainsi tenu à distance. qui disparaît dans le sous-corpus des maîtres d'apprentissage seulement confrontés au <maintien contractuel> (« Nrup.Ant. Nrup.Act »). Ces derniers contrastent fortement avec les précédents par la spécificité négative de « dit » et des guillemets eux-mêmes.


Figure 4. Corpus Entretiens avec les maîtres d'apprentissage : Graphe de ventilation

               Image4

Ces indices s’associent à différentes formes de discours rapportés qui trouvent un introducteur récurrent, en spécificité positive : « Ils pensent que… ». Ces maîtres d’apprentissage se posent ainsi en sujet interprétant d’une communauté discursive saisie en extension dont ils formulent, à l’aide de la modalité délocutive, la représentation portée par l'opinion collective. On assiste à un phénomène de construction identitaire dévalorisante, stigmatisée, banalisée par la reprise en discours, de l’ordre du stéréotype, voire du stéréotypage, comme l’illustrent en particulier l’exemple (5), qui simplifie le trait par la reformulation « c'est-à-dire » et l’introducteur « en gros », mais également les suivants qui empruntent les ressources de la généricité (présent générique, déterminant générique).

(3) C’est - à - dire que… ils pensent, ils pensent que finalement c’est… la facilité . En gros , hein…

(4) Le cadre du travail parce qu’ils pensent l’école ! L’école, oh je vais à l’école et puis le

(5) ben le mec, il est en vacances. Ils pensent qu’ils vont gagner de l’argent, d’ailleurs, té le

(6) ils sont plus motivés, qu’ils en ont rien à faire. Ils pensent que… quand vous avez des copains qui vous disent,

Dans l'hétérogénéité expérimentalement construite, il convient de mettre en relation ces résultats avec ceux du corpus entretiens avec les apprentis : ils trouvent alors les autres marqueurs d'hétérogénéité que sont le datif éthique et les formes citationnelles qui actualisent une identité de laquelle se distancient les jeunes en <rupture contractuelle>. Alors que les maîtres d'apprentissage construisent par la stigmatisation une certaine représentation des sujets en formation en alternance, les jeunes en formation refusent cette identité qu'ils renvoient à une voie générique légitimée par une certaine doxa. Ils se distancient ainsi, dans cet espace artificiel mais illustrant la zone d'interdiscursivité, de cette identité que les maîtres d'apprentissage en difficulté avec leurs apprentis désignent par un « ils » collectifs ou des pantonymes tels « mecs », « gosses », « môme ».

Les maîtres d’apprentissage en situation de <maintien contractuel> avec les apprentis négligent ces indices et mettent en scène leur propre parole sous la forme du discours rapporté ou de la modalité autonymique à l’aide de « je dis » (que l'on contrastera avec « dit »), ou encore, plus régulièrement « disons ». On relève ainsi l’occurrence très élevée et spécifique positive du pronom sujet « je » et du verbe de parole à la première personne « dis » +7 dont on souligne a contrario la spécificité négative -6 pour les locuteurs en <rupture contractuelle avec les apprentis>. Le segment répété « je dis » est l'indice d'une relation interlocutive qui accorde au jeune en formation un statut d'être interpelé et d'acteur dans le processus de formation auquel réfèrent les discours. « disons » est marqueur de modalisation autonymique qui indique la non-coïncidence interlocutive et signale au co-énonciateur - ici l'interviewer - une inadéquation de la représentation construite et inférée, tout en recherchant une terrain de conciliation. Il indique certes une prise de distance de la part du locuteur vis-à-vis du dire, mais celle-ci marque simultanément une volonté de s’approprier le discours et l’univers de l’apprenti qui est intégré au dire du locuteur.

(7) Ben disons que, si vous voulez, ils ont une idée de ce qu’ils veulent faire et s’ils sont motivés,

(8) Non, pas question de différence, non c’est que les jeunes... disons que moi je suis un peu strict… et je vois... les jeunes qui sont cools quoi.

(9) C’est ça le plus dur... Disons que…, si vous voulez, au contraire on les laisse pas seuls, parce qu’on leur fait pas confiance

Il ne s'agit plus de juger la parole citée ou la pensée interprétée du jeune en convoquant des préconstruits pratiques, mais de qualifier une expérience professionnelle de formation telle qu'elle est vécue par ces acteurs. Comme nous l'avons observé, les jeunes en formation en <maintien contractuel> reconstruisent dans les entretiens la place qui leur est accordée. Non inscrits dans une conflictualité identitaire, dotés d'une reconnaissance sociale, ils assument énonciativement, par « nous » et « on », leur rôle propre dans le processus de formation en alternance, où ils ne sont ni élèves, ni professionnels, ni jeunes, mais apprentis.

Interprétés dans l’interdiscours des différents corpus, ces répartitions formelles permettent de préciser l’hypothèse avancée et de réinterpréter certains indices du corpus initial qui se voient dotés, à la lumière des différentes données convoquées, d’une nouvelle cohérence. En même temps, elles sont la trace des affrontements entre les différents registres repérés et montrent que l’issue du processus de formation est déterminée par des enjeux de places sociales et identitaires dans les espaces éducatifs et professionnels.

La variation, en tant que principe méthodologique, est une instrumentation de maîtrise des données hétérogènes et de manipulation de ces données pour les reconstruire en discours, eux-mêmes par définition hétérogènes. Ainsi structurées en corpus établissant des réseaux intertextuels, elles permettent de reconfigurer l’hétérogénéité en indices énonciatifs des enjeux sociaux inscrits dans le processus de formation des apprentis. Ainsi par exemple, L’échec se manifeste comme la difficulté à se positionner tant pour les apprentis que pour les maîtres d’apprentissage vis-à-vis des stéréotypes sur la formation en alternance. Pour chacun, la situation de formation n’est pas construite dans l’actualité de l’expérience vécue mais en fonction des représentations véhiculées dans l’espace public sur ce type de formation. Le maître d’apprentissage prive ainsi discursivement l’apprenti de tout statut social, l’apprenti rejette son parcours de formation à une contrainte subie de laquelle il tente de s’extraire.

Le texte est une réalisation linguistique incomplète sans la convocation des extérieurs qui animent conflictuellement la mémoire discursive des sujets. Les observables y sont absents ou seulement présents sous forme de traces instructionnelles, essentiellement énonciatives, pour des constructions interprétatives définissant de nouvelles catégories d’analyse dotées d’une valeur ou cohérence fonctionnelle dans les enjeux culturels et socio-identitaires d'une formation discursive.



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Notes de bas de page


1 Nous renvoyons en particulier à l'introduction de ce numéro consacré à l'analyse de corpus qui mentionne de façon synthétique un certain nombre de travaux relatifs au corpus et à la linguistique de corpus française et anglo-saxonne.



Pour citer cet article


GARRIC Nathalie. De la manipulation de données expérimentales à la construction interdiscursive de représentations identitaires. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 13. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 2ème volet, 30 juin 2014. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3524. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378