Article

Métaphores terminologiques, circulation des savoirs et contact entre langues


Anna GIAUFRET, Dipartimento di Lingue e culture moderne Università di Genova, anna.giaufret@unige.it
Michaela ROSSI, Dipartimento di Lingue e culture moderne Università di Genova, michaela.rossi@unige.it

Date de publication : 12 novembre 2013

Résumé

L’article se propose d’analyser la nature sémiotique et la fonction des termes métaphoriques dans la circulation des savoirs des domaines techniques et scientifiques. Notamment, nous prendrons en considération les métaphores constitutives de nouvelles théories scientifiques (string thory, wormhole…) et les dynamiques épistémologiques, ainsi que les phénomènes linguistiques, liés à leur passage de l’anglais vers d’autres langues/cultures (le français et l’italien).

Abstract

Our paper aims at analysing the semiotic nature and function of metaphorical terms in knowledge dissemination, as far as technical and scientific communication is concerned. Most notably, we will focus on theory-constitutive metaphors (string theory, wormhole…), and on the epistemological and linguistic phenomena associated to their translation from English to other languages (French and Italian).

Table des matières

Texte intégral

Depuis quelques années, les études en terminologie ont pris en considération les phénomènes textuels et discursifs liés à la création terminologique par métaphore. Dans des domaines divers (Oliveira 2009, Vandaele 2004), les métaphores sont analysées dans leur parcours de terminologisation, dans leur nature sémiotique (Prandi 2012), dans leur rapport avec les concepts et les usagers.

Notre étude se propose d’analyser le rôle des métaphores constitutives de théories (telles que black hole ou string theory) dans la circulation globale des savoirs, avec une attention particulière pour le passage de ces concepts métaphoriques d’une langue/culture à une autre. Ces métaphores sont souvent le fruit d’une culture scientifique ou technologique partagée, fortement ancrée dans son contexte d’origine ; quelles sont les dynamiques qui se manifestent lorsque l’innovation scientifique désignée par la métaphore passe dans une autre langue/culture ? Quelles sont les stratégies adoptées par les communautés linguistiques d’accueil ? Entre néonymie et calque, les choix des politiques linguistiques diffèrent. Nous nous pencherons notamment sur les pays francophones, et sur leurs rapports avec les termes métaphoriques d’origine anglo-américaine, ainsi que sur l’évolution des mêmes cas de figure en italien.

Depuis le passage de la vision ornementale de la métaphore (Dumarsais 1730, Fontanier 1821) à la vision heuristique (notamment Richards 1936 et Black 1968), les linguistes comme les épistémologues reconnaissent tous le rôle fondamental de la métaphore non seulement dans la divulgation des notions scientifiques (Jacobi 1999), mais dans le processus même de théorisation. La métaphore serait alors omniprésente dans le langage scientifique (Montuschi 1993 ; Boyd 1979; Hesse 1965; Kuhn 1979) en tant qu’outil de modélisation, à savoir à un niveau prédiscursif et cognitif. En effet, il est possible d’envisager les changements de paradigmes scientifiques (par exemple du big bang au grand rebond, dans le domaine de l’astrophysique) en termes de passage d’une métaphore à une autre.

La pensée scientifique se nourrit d’analogie ; l’histoire de l’épistémologie moderne contredit avec évidence la recommandation du philosophe Gaston Bachelard qui, en 1957, affirmait :

Une science qui accepte les images est, plus que toute autre, victime des métaphores. Aussi, l'esprit scientifique doit-il lutter sans cesse contre les images, contre les analogies, contre les métaphores (Bachelard, 1957).

En réalité, les plus grandes découvertes scientifiques ne procèdent que par rapport de similarité ou d’opposition à la tradition qui les précède ; le processus d’extrapolation et de formulation de nouvelles théories suit donc les lois de l’analogie, à la recherche d’une image symbole, d’une figure qui résume et qui explicite l’intuition des chercheurs.

L’épistémologie des sciences a, depuis quelques années, commencé à prendre en considération le rôle de l’intuition métaphorique dans les grandes découvertes des sciences modernes ; entre autres, les essais de Judith Schlanger (1991, 2005) ont bien montré le rapport étroit entre modélisation de la science et figuration imagée, les métaphores récurrentes et leur importance dans la conceptualisation des domaines de connaissances les plus divers (à ce propos, nous renvoyons aux études de Schlanger sur la métaphore de l’organisme dans l’élaboration par exemple de la philosophie marxiste, 2005). Par opposition à Bachelard, Hermans affirmait en 1989 :

Les épistémologues actuels affirment que toute science se fonde sur une opération de métaphorisation, où les glissements de sens, les analogies et l'ambiguïté des concepts de base fournissent les hypothèses et guident l'observation (Hermans, 1989).

Dans la même lignée d’études, l’essai Les concepts scientifiques. Invention et pouvoir, d’Isabelle Stengers et Judith Schlanger (1991) met en évidence, notamment à travers l’histoire de l’essor épistémologique de la chimie moderne, la fonction capitale des mécanismes d’analogie et de déplacement conceptuel aux fins de la modélisation des sciences :

Ce qui se produit est un phénomène que Koestler nomme bissociation : une synthèse immédiate entre deux zones ou matrices. Les deux matrices étaient séparées : soit dans l’espace des disciplines, soit même dans le temps. […] Le saut dramatique qu’est le rapprochement est l’acte même de la créativité (p.80)

Dans cette perspective, « l’activité métaphorique se présente comme la face verbale de la conceptualisation inventive » (p. 87), les sciences se fondant alors sur une succession d’inventions, de découvertes, sous le signe de la verbalisation métaphorique (qu’il s’agisse de la métaphore organique, mécanique…) comme d’un tremplin heuristique.

Les premières études sur les spécificités de la métaphore en terminologie remontent aux années 90 ; Assal (1994) est le premier à focaliser l’attention sur le processus de figement des métaphores qui acquièrent ainsi le statut de termes à part entière :

La métaphore terminologique est loin d'être une simple façon de parler, elle est essentiellement une façon de penser. Certes elle est un emprunt imagé, mais une fois que cet emprunt est réinvesti dans une pratique sociale, une fois que sa signification est réglée par les acteurs agissant dans le cadre de cette pratique, elle devient l'expression d'un nouveau concept (Assal, 1994)

Par rapport aux études épistémologiques citées auparavant, l’attention des linguistes et des terminologues est plutôt axée sur les dynamiques discursives et sociolinguistiques qui sous-tendent l’évolution du statut de la métaphore en tant que terme figé dans un domaine de connaissances donné.

Dans le cadre théorique offert par les études des cognitivistes (notamment les métaphores de la vie quotidienne de Lakoff et Johnson, 1980, puis ensuite les conceptual blendings de Fauconnier et Turner, 1994), les linguistes s’interrogent sur les fonctions de la métaphore terminologique et sur les différents statuts sémiotiques de la métaphore dans les langues de spécialité.

Le tournant épistémologique interactionniste, à partir des études de Richards et Black pour arriver aux essais plus récents des philosophes du langage (Ricoeur 1975 ; Prandi 1992 et 2008, entre autres), est également à l’origine des études sur la métaphore en terminologie, considérée comme le produit d’une interaction conceptuelle entre deux domaines, défiant en principe les lois de la cohérence du discours :

La métaphore maintient deux pensées de choses différentes simultanément actives au sein d'un mot ou d'une expression simple, dont la signification est la résultante de leur interaction [...] Il ne s'agit plus d'un simple déplacement de mots, mais d'un commerce entre pensées, c'est-à-dire d'une transaction entre contextes. (Ricoeur 1975)

Pour Temmerman (2000), en lien direct avec les travaux de Lakoff, la métaphore est un « moyen linguistique de matérialiser les processus cognitifs de la recherche » (Humbley, 2007), ceux-ci devant être communiqués afin de les faire connaître dans le milieu des spécialistes. De même, pour Gaudin,

[la métaphore] facilite la construction du concept en ce qu'elle fournit par analogie un support imaginatif qui la rattache à un circuit conceptuel déjà frayé. (Gaudin, 2003)

Dans le domaine des connaissances spécialisées, la métaphore joue alors deux fonctions fondamentales : d’une part, elle permet la transmission efficace et rapide des connaissances techniques et scientifiques, par le biais de l’analogie – cette fonction a été décrite entre autres par Isabelle Oliveira (2007) dans le domaine de la cardiologie, où les pathologies sont très fréquemment désignées par deux ou plusieurs termes. Dans ce cas, par exemple, le terme aorte en bouclier est sans doute moins opaque pour un profane que son correspondant hypertrophie ventriculaire droite, la métaphore étant alors fonctionnelle à la vulgarisation. D’autre part, la métaphore joue également dans les sciences un rôle de modélisation des connaissances, la métaphore étant le seul support dénominatif valable pour une notion donnée. C’est justement sur cette deuxième fonction que nous allons focaliser notre attention dans les pages suivantes.   

Prandi (Prandi et Rossi, 2012) met en évidence la nécessité de considérer la métaphore comme une figure multiforme, présentant différents statuts sémiotiques dans les divers discours spécialisés. L’étude des termes métaphoriques permet en effet d’identifier différents types de métaphores, que nous allons brièvement passer en revue avant d’entrer dans le vif de notre sujet, à savoir la transmission de ces figures dans la médiation interlinguistique.

Un premier cas de figure, qui se présente avec une fréquence évidente plutôt dans les langages techniques (voir Cortelazzo 1994, Rovere 2010), est représenté par les catachrèses isolées. Souvent créées par analogie formelle des référents impliqués, la catachrèse formelle isolée est un cas de métaphore épisodique, limitée, qui ne produit pas nécessairement d’autres métaphores dans les même domaine (Prandi 2012 parle à ce propos de « solde nul » en terme de potentiel de projection métaphorique). Ces métaphores sont particulièrement fréquentes dans des domaines concrets, pratiques.

Par exemple, le signal ferroviaire reproduit ci-dessous reçoit des dénominations différentes en français (nain) et en italien (marmotta) :

Image1

Figure 1 - nain/marmotta

Dans ce cas, la métaphore naît, pour les deux langues, d’une interaction conceptuelle avec un domaine bien connu (le domaine antropomorphique pour le français, le domaine zoomorphique pour l’italien), jouant sur des caractéristiques  communes aux deux référents (la taille pour le français, la position pour l’italien). La dénomination métaphorique permet alors pour les usagers – des techniciens dans ce cas – d’identifier à coup sûr l’objet désigné, facilitant la communication.

De même,  l’objet reproduit dans l’illustration suivante est désigné par métaphore :

Image2

Figure 2 - induit à cage d'écureuil - indotto a gabbia di scoiattolo

Dans ce cas, à la différence du cas précédent, la métaphore choisit le même parcours conceptuel dans les deux langues, dans la mesure où elles partagent le référent commun de comparaison (la cage d’écureuil).

Sur la base de ces quelques exemples, on peut déjà postuler l’hypothèse de l’étude que nous présenterons par la suite : même dans les cas les plus simples de catachrèse formelle, la métaphore terminologie est profondément ancrée dans le contexte culturel qui la produit ; selon Le Guern (2009), ces métaphores jouent sur le niveau du signifié des signes linguistiques, sous-entendant par ce terme le niveau conceptuel, mais également les connotations culturelles liées à une dénomination donnée dans une langue naturelle. Comme nous le verrons par la suite, ce lien n’est pas sans conséquences dans la transmission des savoirs d’une communauté linguistique à l’autre.

Dans les langages scientifiques, bien souvent une même isotopie métaphorique peut engendrer plusieurs dénominations terminologiques différentes. On assiste alors à la naissance d’une deuxième typologie de métaphores terminologiques, que Michele Prandi définit comme essaims métaphoriques (Prandi et Rossi, 2012), découlant d’une interaction conceptuelle fondatrice. Dans le domaine de la linguistique théorique, Prandi cite l’exemple de l’interaction entre langue et monnaie, qui parcourt l’histoire de la linguistique du XXe siècle, avec des déclinaisons diverses. De même,  Giaufret et Rossi (2010)  identifient dans le domaine de l’astrophysique des isotopies métaphoriques de fond, dont dérivent des réseaux terminologiques figés, par exemple :

interaction conceptuelle

termes FR

termes IT

les corps célestes sont des personnes

générations d’étoiles

étoiles naines

étoiles géantes…

generazioni di stelle

stelle nane

stelle giganti…

les forces gravitationnelles sont des fluides

théorie des ondes

force de marée

teoria delle onde

forza di marea

Le domaine d’application de ce genre de métaphore n’est pas forcément limité aux langages des sciences « dures » ; Rossi (2009) a reconnu les mêmes dynamiques conceptuelles et discursives à l’œuvre dans le discours des dégustateurs de vin ; les essaims métaphoriques s’avèrent dans ce cas extrêmement productifs, et le processus de figement implique souvent plusieurs langues en parallèle, comme il ressort de l’exemple suivant, où la métaphore concerne l’identification vin – personne, dans ses composants physiques (le corps) ou psychologiques (le caractère du vin) :

Image3

Figure 3 - Rossi, 2009

Dans ce dernier cas de figure, la métaphore exprime tout son pouvoir de projection conceptuelle. Il s’agit alors de métaphores conflictuelles, qui défient les conditions de cohérence des énoncés ordinaires et qui ont souvent la fonction d’établir de nouveaux paradigmes épistémologiques. Ces métaphores sont souvent utilisées comme isotopies constitutives de théories. Pour ne citer que quelques exemples, la théorie des cordes (voir les paragraphes suivants) repose sur une interaction conceptuelle entre les branes de l’espace-temps et les cordes d’un violon, ou encore la théorie des neurones-miroirs postule une interaction entre le fonctionnement des neurones imitatifs et l’image reflétée. Ces métaphores, loin d’être de simples catachrèses, s’avèrent des images fondatrices pour l’évolution des sciences et de la connaissance d’un domaine scientifique ou technique.

C’est dans ce cas de figure, enfin, que la valeur culturelle des métaphores scientifiques se manifeste avec une évidence particulière. La métaphore naît dans une culture de référence, et cette empreinte culturelle influencera son sort dans la communauté internationale des spécialistes du domaine ; le passage d’une langue de départ dans d’autres langues représente alors un cas d’étude intéressant pour le socio-terminologue : quelles sont alors les dynamiques sociolinguistiques engendrées par la création d’un nouveau paradigme métaphorique ? Quelles sont les tendances des langues de départ et d’arrivée de ces métaphores fondatrices de théories ?

Afin de répondre, du moins partiellement, aux questions posées dans les paragraphes précédents, nous présenterons brièvement quelques cas d’étude.  Nous allons tout d’abord examiner les dynamiques qui caractérisent les termes métaphoriques fondateurs de théories dans leur passage de l’anglais (bien souvent leur langue d’origine) vers le français et vers l’italien, afin de vérifier les dynamiques qui orientent les choix terminologiques et qui relèvent, sinon de politiques linguistiques explicites, tout au moins de tendances lourdes au sein des communautés de spécialistes. On n’oubliera pas que les politiques linguistiques des deux communautés d’accueil sont fort différentes : alors que la francophonie a depuis longtemps mis en œuvre un dispositif de politique linguistique explicite par rapport aux termes scientifiques et techniques (voir entre autres l’essai de Depecker, 2001), l’Italie pratique une politique linguistique plutôt accueillante face aux termes provenant d’autres langues dans les domaines spécialisés.

Plusieurs cas de figure sont alors possibles, comme il ressort du tableau suivant :

1. Métaphores néonymiques sous forme d'emprunt

Le terme métaphorique provenant de l’anglais passe sous forme d’emprunt dans les deux langues d’arrivée

Ex. la théorie du Big Bang

(terme péjoratif créé en 1949 par le journaliste radiophonique Fred Hoyle et immédiatement adopté au niveau international)

ENG : Big bang

FR : Big Bang

IT : Big Bang

2. Métaphores néonymiques qui suivent un parcours différent dans le passage de l'anglais au français et/ou à l'italien

Le terme métaphorique provenant de l’anglais suit un parcours différent dans les deux langues d’arrivée

Ex. la théorie du Wormhole

(terme inventé par John Archibald Wheeler en 1957)

ENG : Wormhole

FR : Trou de ver

IT : Wormhole

En italien, le terme est un emprunt intégral, alors qu’en français le terme est naturalisé sous forme de calque (trou de ver)

3. Métaphores néonymiques traduites

Le terme métaphorique est traduit de la même façon – le plus souvent par calque – de l’anglais vers les langues d’arrivée

Ex. la théorie du Black hole

(terme forgé par John Archibald Wheeler en 1967)

ENG : Black hole

FR : Trou noir

IT : Buco Nero

4. Créations néonymiques traduites par voie métaphorique

Le terme anglais passe dans la langue d’arrivée sous forme de métaphore dans un domaine différent de celui de la langue de départ

Ex. le concept de puce dans le langage informatique

ENG : Chip (=fragment)

FR : Puce

IT : Chip

Figure 4- Métaphore et créations néonymiques

Ainsi que le montrent les exemples ci-dessus, le poids des politiques interlinguistiques dans la transmission des concepts scientifiques s’avère capital. En général, la langue française choisit de maintenir vivante et transparente l’interaction conceptuelle à la base de la métaphore, alors que l’italien préfère emprunter la dénomination originale, ce qui engendre - malheureusement – la perte de toute fonction heuristique de la métaphore terminologique qui devient opaque pour les locuteurs1.

Cette tendance de l’italien à la subordination par rapport à la langue épistémologiquement dominante dans la sphère scientifique (notamment par rapport à l’anglais) se manifeste avec une évidence particulière dans les cas où la découverte scientifique naît dans le domaine de la recherche italienne.

Pour ne citer que quelques exemples qui nous semblent emblématiques :

La théorie des cordes découverte par Gabriele Veneziano en 1968 a ses origines dans l’interaction conceptuelle entre les modèles cosmologiques et les instruments de musique (dans l’exemple en question, la vibration des cordes d’un violon). La métaphore d’origine en italien était donc teoria delle corde. Dans la diffusion de la théorie au niveau international, la langue dominante étant l’anglais, la théorie est correctement devenue the string theory (le terme italien n’avait aucune chance d’être emprunté en anglais) ; malheureusement, dans le nouveau passage en italien, le terme polysémique string a été traduit par calque en négligeant les traduisants italiens possibles et sans tenir compte du lexème à l’origine de la création du terme : la théorie est aujourd’hui connue sous le nom de teoria delle stringhe, qui n’a plus rien à voir avec les instruments de musique, mais plutôt avec les chaussures… un exemple paradigmatique de perte heuristique de la métaphore. Le français, par contre, a conservé la dénomination d’origine.

Figure 5 - Teoria delle corde

Dans le premier passage, de teoria delle corde à string theory¸ la métaphore est traduite par un calque sémantique qui la préserve, alors que dans le deuxième, de string theory à toeria delle stringhe, seule la proximité formelle est respectée.

I neuroni specchio découverts par Giacomo Rizzolatti en 2006. Ce terme italien a été traduit par calque en français, où on retrouve les neurones miroirs. Plus curieux, le parcours de ce terme dans le passage de l’italien vers l’anglais et retour : les neuroni specchio deviennent – par le biais de la traduction anglaise – neuroni mirror. Cet emprunt intégral efface complètement le pouvoir heuristique de la métaphore, produisant un terme hybride, opaque pour le public italophone,  éliminant également le… sceau épistémologique du chercheur italien dans la communauté internationale.

Quel avenir pour les langues romanes dans la transmission des concepts scientifiques et techniques ?

L'exemple de la crêpe stellaire nous paraît singulièrement éclairant. Ce terme a été proposé par l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet dans un article paru en 1982 dans la revue Nature, et donc bien entendu dans un texte écrit en anglais. Le terme crêpe stellaire, connu par le grand public par le biais des ouvrages de vulgarisation de Luminet, semble être de premier abord un terme français aussi bien du point de vue linguistique que du point de vue culturel, la crêpe étant à la France ce que la pizza est à l’Italie. Or, il n’en est rien : le terme, qui désigne un corps céleste alors que celui-ci passe à l’intérieur de l’horizon des événements d’un trou noir et subit l’écrasement des forces de marée, a, en fait, été créé en anglais, comme stellar pancake, et la version française n’est qu’une traduction par emploi d’un équivalent culturel de forme et caractéristiques semblables.

Image4

Figure 6- La crêpe stellaire

Cet exemple nous montre que même ces métaphores qui renvoient à un univers familier et à des isotopies culturellement connotées telles que le champ sémantique culinaire sont parfois créées par les scientifiques en anglais, alors que cette langue n’est pas la langue maternelle du néonymiste. Cela implique-t-il que l’innovation  et la découverte scientifique seront désormais conçues en anglais par des métaphores ancrées culturellement dans cette langue/culture ? Toutefois, pourrait-on objecter, si les Français n’avaient pas les crêpes, ils n’auraient pas pu concevoir les stellar pancakes : si la dénomination est anglaise, le concept est, lui, bien français. D’autant plus que ces crêpes sont à un certain moment flambées (Brassart et Luminet 2008 et 2010) et que la métaphore se file donc dans une isotopie culinaire bien française. Curieusement, par ailleurs, le Dictionary of Minor Planet Names (2003), un texte en anglais, dénomme le phénomène, en référence à Luminet, « crêpe stellaire » en français. L’anglais serait donc conquis de l’intérieur et ne serait qu’une enveloppe pour des concepts métaphoriques appartenant bel et bien à d’autres langues/cultures. Il faudra attendre d’autres exemples de ce genre pour vérifier comment va évoluer ce phénomène d’aller-retour entre l’anglais et les autres langues.

Si l’importance de la métaphore dans la pensée scientifique n’est plus à prouver, ainsi que nous l’avons montré dans le §1, ni le rôle qu’elle joue dans la création terminologique (§2), la relation entre les différents statuts sémiotiques des métaphores (catachrèses isolées, réseaux cohérents, métaphores conflictuelles), tels que nous les avons parcourus dans le §3, et le passage d’une langue à une autre, restent des domaines encore à explorer. Par le biais des exemples cités, et dans des domaines, tels que l’astrophysique et les neurosciences, où l’anglais est nettement dominant au niveau de la recherche et de l’innovation, nous avons pu vérifier que l’italien et le français font parfois des choix différents face aux termes métaphoriques produits en anglais (par ex. trou de ver vs wormhole), car le français préfère des néonymes formés avec des éléments et suivant les règles de la langue française, alors que l’italien est décidément plus perméable à l’emprunt. Jusque là, rien de nouveau. Ce qui semble plus intéressant, c’est une double constatation : en premier lieu même ce caractère « laxiste » de l’italien ne se manifeste pas de la même manière avec tous les termes, certains, comme buco nero, étant « naturalisés » ; deuxièmement, l’anglais serait d’une part en quelque sorte contraint par la création théorique scientifique à générer des métaphores ancrées dans une autre culture (stellar pancake), d’autre part il imposerait des « métaphores de retour » aux autres langues (teoria delle stringhe). C’est dans cette dynamique complexe et fascinante que se jouera probablement, dans les prochaines décennies, le statut des différentes langues à l’intérieur du champ scientifique.



Liste des références bibliographiques

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Notes de bas de page


1 N’oublions pas toutefois que les scientifiques italiens travaillent souvent en anglais. Nous reviendrons sur ce point dans notre conclusion.

Pour citer cet article

GIAUFRET Anna et ROSSI Michaela. Métaphores terminologiques, circulation des savoirs et contact entre langues. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 10. La métaphore dans le discours spécialisé, 12 novembre 2013. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3170. ISSN 1308-8378.