-
Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

La violence verbale : représentation sémantique, typologie et mécanismes discursifs


Abdelhadi Bellachhab, Maître de conférences, Université Lille 3, bellachhab.abdelhadi@gmail.com
Olga Galatanu, Professeur des universités, Université de Nantes, olga.galatanu@univ-nantes.fr

Résumé

Nous traitons dans cet article de trois questions principales qui se posent lorsque nous voulons définir la « violence verbale ». Dans un premier temps, nous proposons une reconstruction de la représentation sémantique (signification lexicale) de la « violence verbale ». Puis, nous nous intéressons à son déploiement dans le discours pour ainsi en proposer une typologie selon une échelle allant d’une violence invariable à une autre plutôt variable en fonction des pratiques discursives/sociales. Enfin, nous illustrons notre typologie des formes de la « violence verbale » par une analyse de ses mécanismes langagiers à partir du débat qui a réuni Nicolas Sarkozy et François Hollande entre les deux tours des élections présidentielles.

Abstract

In this paper, we are dealing with three main questions that arise when we want to define "verbal violence". We begin by proposing a reconstruction of the semantic representation (lexical meaning) of "verbal violence". Then we discuss its discursive deployment in order to draw up a typology on a scale ranging from invariable violence to rather variable one depending on discursive/social practices. Finally, we illustrate our typology of "verbal violence" forms with an analysis of its linguistic mechanisms used in Nicolas Sarkozy and François Hollande’s debate that took place between the two rounds of presidential elections.


Table des matières

Texte intégral

Depuis maintenant quatre ans, notre programme de « Sémantique de l’interaction verbale : actes menaçants, actes rassurants » du CoDiRe1, développé à l’interface de la sémantique et de la pragmatique, a l’ambition de rendre compte du concept de « violence verbale » et des mécanismes discursifs censés la favoriser, l’évoquer ou bien la déclencher, notamment dans tout acte discursif interprétable comme violent (Bellachhab 2009 et 2012 ; Galatanu 2011 ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b ; Galatanu et al. en préparation). Cet article, venant corroborer les travaux menés dans ce cadre, vise un double objectif :

  • celui de reconstruire la signification de la « violence verbale » ;

  • celui d’identifier ses manifestations discursives pour ainsi en proposer une catégorisation de ses formes.

À vrai dire, la « violence verbale » est un concept-valise. L’approcher ou essayer de le définir, c’est se retrouver devant un ensemble de réalités et de pratiques diverses et variées qui n’ont parfois de commun que le nom. S’il est un sens communément partagé, que l’on peut retrouver dans toutes les formes linguistiques ou les discours qualifiés de violents, qu’ils soient directs ou indirects, c’est celui du mal-être. Mais au-delà de cette acception commune assez générale, la « violence verbale » recouvre d’autres pratiques discursives bien différentes.

Souvent, on retrouve associés à cette notion de « violence verbale », de par le mal-être qu’elle génère, d’autres termes ou expressions couramment employés : excès de langage, impolitesse, incivilité, menace illocutionnaire, harcèlement, insulte, injure, etc. Ceux-ci oscillent, on le voit, entre une simple indélicatesse, une sottise ou une obscénité, et une insolence, une franche offense ou un outrage.

La « violence verbale » est un concept souvent perçu de manière simpliste, sommaire, négligeant par là sa complexité ; une complexité due aux réalités qu’elle évoque, qu’elle provoque. Si elle fait partie du langage commun, et si on la retrouve un peu partout, dans les discours informels comme dans les discours formels, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle nécessite davantage de caractérisation et de redéfinition. Il s’agit, dans le contexte social actuel, d’en cerner les contours linguistiques et culturels. Mais pour partir sur de bonnes bases, se poser les bonnes questions serait le premier pas à franchir ; des questions qui permettront d’approcher « la violence verbale » et déterminer son rôle comme moyen de construction/déconstruction – reconstruction identitaire.

Pour nous lancer dans cette entreprise de définition, voire de redéfinition de ce concept, si simple, si commode quant à son utilisation, certes, mais si imprécis voire indécis quant aux divers sens qu’il recouvre, nous nous posons les questions suivantes :

  • Que signifie-t-on lorsque l’on évoque le concept de « violence verbale » ? Le premier pas de notre parcours se doit de définir ce concept et de se mettre d’accord sur ses limites linguistiques et culturelles.

  • Quelles représentations linguistiques et culturelles avons-nous de la violence verbale ? S’agit-il d’une « violence verbale » ou de « violences verbales » ? Nos représentations de la « violence verbale » seraient-elles fixes, immuables et transférables ou bien variables, changeantes et non-transférables d’une pratique discursive à l’autre ?

  • Parlons-nous de la même « violence verbale » lorsque nous changeons de champs de pratique ou de discours ? Comment la déploie-t-on dans les discours ?

  • Quels sont les mécanismes discursifs susceptibles d’engendrer de « la violence verbale » ?

Dans la portée de cet article, comme nous l’avons dit supra, notre attention portera essentiellement sur deux points fondamentaux : d’un côté, le concept de « violence verbale » et ses déploiements discursifs et, de l’autre, la catégorisation de ses formes. Cela étant, nous proposons de structurer notre réflexion de la manière suivante :

  • d’abord, une esquisse de (re)définition du concept de « violence verbale » et de caractérisation de son comportement discursif ;

  • une discussion des formes de la « violence verbale » pour en proposer une typologie ;

  • et une analyse des mécanismes langagiers de la « violence verbale » à partir du débat qui a réuni Nicolas Sarkozy et François Hollande entre les deux tours des élections présidentielles. Nous classifions ces mécanismes en deux catégories principales :
    ― les mécanismes sémantico-discursifs (marqueurs illocutoires des actes « menaçants » et contenus propositionnels qui orientent l’interprétation de la force illocutoire de l’acte performé comme des actes « menaçants »),
    ― les mécanismes pragmatico-discursifs (les liens entre l’acte et son contexte, qui expliquent l’interprétation d’un acte comme inadéquat, voire violent).

Afin de reconstruire la signification de ce concept, nous nous appuyons sur le modèle théorique de la Sémantique des possibles argumentatifs (SPA) introduit succinctement ci-après. Il s’agira ensuite de décomposer le syntagme « violence verbale » en ces deux constituants, « violence » et « verbale », pour ainsi déterminer leurs significations lexicales. Notre attention sera dirigée, tout particulièrement, vers le concept de « violence », concept clé dans le syntagme étudié.

La SPA (Galatanu 2008a, 2009b et c), dans la filiation des sémantiques argumentatives initiée par Ducrot et Anscombre (Ducrot 1980 ; Anscombre et Ducrot 1983 ; Anscombre 1995 ; Ducrot 1995) pose le statut argumentatif du sens discursif. Elle fait l’hypothèse que ce statut s’appuie sur et propose avec chaque occurrence discursive, un potentiel axiologique (donc argumentatif) dans la signification des entités lexicales.

Selon ce modèle, la représentation de la signification lexicale comporte trois strates et un niveau de manifestation discursive :

  • Le niveau nucléaire, le Noyau (N), qui fonde « l’identité » de la signification lexicale à travers ses propriétés essentielles et en assure une stabilisation, voire une permanence de la représentation qu’elle propose du monde discursif ;

  • Le niveau des Stéréotypes (STS), ensembles ouverts de blocs de signification argumentative associant les représentations du noyau à d’autres représentations, ces associations étant ancrées culturellement et, de ce fait, évolutives. C’est ce niveau qui assure le cinétisme de la signification lexicale (ou cinétisme sémantique) ;

  • Le niveau des Possibles Argumentatifs (PA), séquences discursives argumentatives, que le dispositif <Noyau Stéréotypes>, formant l’argumentation interne du mot, permet de générer, associant le mot même à un élément de ses stéréotypes.

  • Le niveau des Déploiements Argumentatifs (DA), séquences discursives réalisées par les occurrences discursives (Galatanu 2011c).

Il s’agit, en fait, de proposer un modèle de représentation de la signification lexicale. Ce modèle propose de reconstruire la représentation sémantique de la « violence » censée rendre compte :

  • de la dimension descriptive de la signification, permettant de stabiliser le monde par la modélisation langagière ;

  • de la partie « stable » de la signification et la partie évolutive, que le discours proposé charge et/ou décharge de valeurs ;

  • du statut d’ensemble ouvert des éléments de signification évolutifs (les stéréotypes) ;

  • du potentiel discursif (argumentatif) de la signification lexicale ;

  • du potentiel cinétique du dispositif noyau-stéréotypes (Galatanu 2008b : 3).

Notre description de la signification lexicale, nous l’avons signalé, se limitera au mot « violence », qui est, nous semble-t-il, plus significatif et plus déterminant (mais pas exclusivement) dans la conceptualisation que l’on se fait de ce syntagme. Significatif parce que sa définition est particulièrement problématique quand aux objectifs dessinés pour cet article. Déterminant parce qu’il représente le noyau du syntagme, transmettant sa catégorie et sa fonction, tandis que le mot « verbal » indique son satellite. Ce dernier qualifie la nature de cette « violence ».

Pour permettre cette description, nous nous référons au discours lexicographique afin de définir la partie stable de la signification de la « violence verbale », une partie construite à partir des propriétés essentielles envisagées en tant que telles au sein d’une communauté linguistique. Nous nous appuierons sur ce type de discours parce qu’il se présente comme la transcription du savoir linguistique collectif que partage une communauté linguistique à une certaine période. En outre, compte tenu de ses approximations de la signification des entrées lexicales, ce discours lexicographique apporte une base d’acceptions relativement stable et durable.

En croisant les définitions des différents dictionnaires étudiés2, le mot « violence » semble renvoyer au « fait d’agir avec force pour contraindre quelqu’un à faire quelque chose entrainant par conséquent des dommages à l’intégrité physique ou psychique d’un individu ou d’un groupe ». Ce croisement permet de restituer les différentes acceptions culturellement ancrées et partagées de manière stable et durable. Extraire un noyau sémantique fédérant le mot revient donc à souligner les traits de catégorisation sémantique saillants3 que suggèrent les définitions lexicographiques. Ce noyau sera établi sous la forme de la construction argumentative ci-après, où x est un lexème, donc et pourtant sont des connecteurs, y est un trait de catégorisation sémantique et n représente un certain nombre de spécifications encyclopédiques exhaustives : « x donc y,…n » ou « x pourtant y,…n ».

Partant du principe que la signification lexicale du mot est potentiellement argumentative (Galatanu 2008a), nous employons les connecteurs donc et pourtant pour exprimer les enchaînements argumentatifs (normatif ou transgressif) de la signification lexicale. Le tableau ci-après illustre le dispositif signifiant de la « violence » identifié en termes de noyau, de stéréotypes linguistiques et de possibles argumentatifs. Sp représente un agent, D représente un patient et P renvoie à un contenu propositionnel.

                           Dispositif signifiant de « violence »

Noyau

Stéréotypes

Possibles argumentatifs

1. Sp vouloir faire (faire) P (axiologique négatif) à D contre (vouloir faire de) D

POURTANT

2. D ne pas vouloir faire P

DONC

3. Sp user de la force contre D, générant un conflit

DONC

4. D avoir mal et/ou éprouver affect négatif

DONC contraindre, soumettre, intimider, imposer, agresser, forcer, outrer, briser la résistance, brutalité, crime, maltraitance, abus, menace …

DONC contre son gré, sans son consentement, …

DONC force contre les personnes, contre la loi, contre la liberté publique, …

DONC souffrance, honte, colère, fureur, …

Violence DONC contraindre

Violence DONC soumettre

Violence DONC intimider

Etc.

Violence DONC sans volonté

Etc.

Violence DONC force contre les personnes

Etc.

Violence DONC honte

Etc.

Le dispositif signifiant de la « violence » fait apparaître quatre éléments nucléaires essentiels à la définition du concept, à savoir :

1. l’exercice (vouloir faire [faire] P) d’une certaine force (contre [vouloir faire de] D)

2. contre la volonté de quelqu’un (D ne pas vouloir faire P)

3. générer un conflit (Sp contre D)

4. entrainant une expérience du mal et/ou l’expression d’un affect négatif (D avoir mal et/ou éprouver affect négatif) de la part de la personne subissant la violence.

Ces éléments du noyau font apparaître conjointement la partie profilée de la signification lexicale de la « violence ». Ils expriment de façon causale4 la substance de ce concept. Mis ensemble, ils représentent les traits les plus saillants de la représentation sémantique de la « violence », celle-ci pourrait être reformulée de la manière suivante :

La violence consiste à vouloir faire (faire) [ou être à l’origine de] quelque chose de valeur axiologique négative à autrui sans son vouloir faire, utilisant la force et générant un conflit et pouvant entraîner une expérience du mal et/ou l’expression d’affects négatifs.

Autrement dit, le vouloir faire (faire) ici correspond à une intention d’agir (de dire/communiquer, s’il s’agit de la violence verbale), dont le contenu propositionnel, à savoir quelque chose de valeur axiologique négative, serait opposé à la volonté du patient de la violence (cet élément nucléaire exclut le masochisme par exemple. Néanmoins, on pourrait parler de « violence consensuel ») et génèrerait une sorte de conflit perçu en tant que tel par, au moins, la personne subissant la violence. Ce conflit aurait pour effet (perlocutoire, s’il s’agit de la violence verbale), une expérience du mal et/ou l’expression d’un affect négatif. La présence du deuxième faire dans l’intention d’agir (y compris verbalement) (vouloir faire (faire)) correspondrait à une autre forme de « violence » imposée et non seulement ressentie comme le laisse transparaître la spécification être à l’origine de5.

Par ailleurs, un bref aperçu de la signification lexicale de la « violence » rend suffisamment compte de l’orientation axiologique négative des entités linguistiques caractérisant sa représentation sémantique. Comme le note la SPA, les entités linguistiques sont porteuses, de par leurs significations, de valeurs modales, celles-ci exprimant le caractère expérientialiste et subjectif de notre conception du monde par le langage. Ces entités peuvent avoir une ou plusieurs valeurs modales et dans le noyau et dans les stéréotypes, qui seraient dirigées vers l’un ou l’autre des pôles de l’axiologique. Qu’il s’agisse donc du noyau ou des stéréotypes de la « violence », les valeurs modales (axiologiques) qui y sont inscrites s’orientent toutes vers le pôle axiologique négatif rendant le concept monovalent sur les deux plans : nucléaire et stéréotypique. Les possibles argumentatifs, étant des séquences discursives potentielles que le discours autoriserait ou interdirait, orienterait ou réorienterait axiologiquement, nous permettraient de voir comment se comporte la « violence » une fois dans le discours, quand il s’agit d’un vouloir agir verbalement, comment le sens discursif rend justice à la signification, comment elle lui rend justice à son tour. Mais avant, nous nous arrêterons très brièvement sur l’adjectif « verbal » qualifiant notre « violence ».

Du discours lexicographique ressort la définition suivante du « verbal » : « Le verbal se dit d’un fait qui se rapporte aux mots ». Selon cette définition, le « verbal » viendrait donc qualifier la nature de la « violence », qui se présenterait comme une « violence de nature verbale », « une violence usant du canal verbal » ou, tout simplement, une « violence verbale ». Cela étant dit, la « violence verbale » serait

Un vouloir faire (faire) quelque chose de valeur axiologique négative à autrui, par le canal du verbal, sans son vouloir faire, utilisant la force/ le pouvoir de la parole, générant un conflit et entraînant une expérience du mal et/ou l’expression d’affects négatifs.

À ce stade de notre analyse sémantique, il serait légitime de dire que les éléments nucléaires de la « violence verbale », nous permettraient, estimons-nous, de spécifier et catégoriser les formes et les mécanismes discursifs qu’emprunte la « violence verbale », soit un élément du noyau, de par sa saillance au sein même du noyau, correspondrait à une forme ou un mécanisme probable d’expression de la « violence (verbale)». Cette saillance interne au noyau n’exclut en aucun cas les autres éléments nucléaires, mais les relèguent provisoirement à l’arrière plan. Cela revient aussi à dire que quatre formes/mécanismes discursifs majeurs (quatre étant le nombre des éléments du noyau) de la « violence (verbale) » seraient en jeu, à savoir :

  • une « violence verbale » où l’expression/l’explicitation d’une intention de communiquer quelque chose de valeur axiologique négative est le trait le plus saillant de la signification comme dans le cas de menacer, insulter, injurier, invectiver, maudire, accuser, reprocher, critiquer, etc.

  • une « violence verbale » où l’irrespect de la volonté d’autrui constitue le trait proéminent comme dans le cas de ordonner, interdire, imposer, etc.

  • une « violence verbale » où le conflit généré par la contrariété est mis en évidence au détriment des autres traits comme dans le cas de contredire, interrompre, désavouer, démentir, réfuter, etc.

  • et une « violence verbale » où l’expérience du mal et/ou l’expression d’un affect négatif est mise en avant par rapport à d’autres spécifications qui seront reléguées à l’arrière plan comme dans le cas de menacer, humilier, intimider, etc.

Il faut, tout de même, souligner que la saillance interne au noyau pourrait également concerner plus qu’un élément nucléaire (par exemple menacer), d’où la proéminence quasi fréquente de la « visée perlocutoire canonique » (Anquetil 2009) propre aux actes de langage (cf. Galatanu et Bellachhab 2011b).

À la suite de cette reconstruction de la signification lexicale de la « violence (verbale) », nous verrons comment s’exporte la « violence (verbale) » dans le discours sous forme de possibles argumentatifs au même titre que les déploiements argumentatifs qui, eux, réalisent la signification lexicale en même temps qu’ils lui apportent de nouveaux éléments. Les DA, en tant que séquences discursives réalisées par les occurrences discursives, seraient, en effet, des moyens de validation ou d’invalidation du dispositif signifiant de la « violence verbale ». Ils peuvent activer, voire renforcer, ou au contraire, affaiblir, voire neutraliser ou même intervertir ce dispositif en fonction du cotexte/contexte (Galatanu 2005 : 3). C’est-à-dire que d’un point de vue conceptuel, un des éléments constitutifs de la signification, notamment des stéréotypes, se profilerait davantage par rapport aux autres éléments qui, eux, s’énucléeraient (ici la saillance – ou plutôt la dissymétrie de saillance – est externe au noyau) afin d’autoriser certains enchaînements discursifs (lorsqu’il s’agit d’un profilage) et interdire d’autres (en cas d’énucléation6). Chaque cotexte/contexte ferait ressortir, de par le déploiement discursif qu’il réserve au mot, un élément (voire plusieurs) au détriment des autres.

Pour illustrer ce que l’on entend par cette variabilité dans le profilage/l’énucléation des éléments de la signification lexicale, qui serait à l’origine du cinétisme sémantique du mot dans le discours, considérons les exemples suivants :

1) Les violences et les menaces sur les personnes sont fréquentes. On nous a ainsi rapporté ces conflits qui dégénèrent dans les hôpitaux.

2) On ne saurait raisonnablement exclure l’existence de situations de contrainte sinon de violences qui, pour ne pas donner lieu à de nombreux témoignages, n’en sont pas moins réelles et insupportables.

3) Pour certaines jeunes femmes, le port du voile intégral est parfois utilisé comme une protection, un gage de respectabilité donné à des garçons qui peuvent volontiers recourir à la violence verbale mais également physique pour imposer des normes de comportement que malheureusement ils croient conformes au statut des femmes dans la société.

4) Une violence douce.

5) Une violence inouïe.

6) Une violence verbale indirecte.

7) C’est une violence faite aux femmes, même si elle est plus ou moins consentie.

8) Si c’est une violence très forte faite aux femmes, même si elles sont consentantes, ne faut-il pas intervenir ?7

Les trois premiers exemples semblent activer la signification lexicale de la « violence (verbale) » en profilant respectivement quatre éléments (nucléaires ou stéréotypiques) de sa représentation sémantico-conceptuelle, notamment la menace et le conflit, la contrainte et l’imposition (de normes de comportement). Le quatrième et cinquième déploiements, quant à eux, affaiblissent (voire transgressent) et renforcent respectivement la signification de « violence » : la douceur énuclée la cruauté de la « violence », tandis que l’inouïsme la profile. L’exemple 6) profile à la fois les premier et deuxième éléments nucléaires, à savoir l’exercice d’une certaine force contre la volonté de la personne qui subit la « violence verbale ». Ce déploiement semble repositionner la contrainte sur un autre individu ou un autre groupe comme le montre l’expression violence indirecte. Il aurait besoin d’autres éléments contextuels/cotextuels pour qu’il puisse être qualifié d’activation, d’affaiblissement ou de renforcement, etc. de la signification lexicale de la « violence verbale ». Les deux derniers exemples illustrent un autre cas de figure du cinétisme du mot, celui de la transgression du dispositif signifiant de la « violence ». Ces deux déploiements enfreignent, tous les deux, le deuxième élément du noyau le rendant superflu, voire l’annulant par le biais des expressions même si elle est plus ou moins consentie et même si elles sont consentantes. Le dernier exemple renforce, dans sa première partie, la « violence » au moyen de l’adjectif forte.

Il s’agira dorénavant d’aborder exclusivement la « violence verbale » comme forme de « violence » générée par le canal du verbal à travers ses différentes formes et mécanismes qui la réalisent. Dans un premier temps, nous proposerons une typologie de la « violence verbale » à la lumière de la reconstruction sémantique faite dans la première partie afin de pouvoir illustrer cette même typologie, dans un second temps. Afin d’étudier ces comportements discursifs de la « violence verbale », nous avons fait le choix d’étudier la « violence verbale » au travers de ses manifestations illocutoires, et pour ce faire, nous analyserons les actes de langage intrinsèquement, potentiellement ou contextuellement violents/ menaçants mobilisés dans le débat du premier tour des élections présidentielles8 qui a réuni Nicolas Sarkozy et François Hollande, candidats à la présidentielle. Notre analyse portera sur des extraits d’échanges exemplifiant notre typologie de la « violence verbale ».

Dans notre approche de la « violence verbale », nous sommes partis du fait qu’étant souvent identifiée et vécue comme « menace de son identité », comme « perte de face », comme « mal-être » dans les interactions interpersonnelles, elle entretient des liens, identifiés par les participants à ces interactions, avec des valeurs (voire des systèmes de valeurs) convoquées, ou simplement évoquées, suggérées, à l’appui de l’affirmation d’identités individuelles et collectives. Dans le cas où la violence verbale, ou ce qui est perçue comme « violence verbale », est mobilisée par les sujets parlants, consciemment, volontairement, voire stratégiquement (comme dans les discours politiques), ou au contraire, involontairement, voire inconsciemment, cette « affirmation » de soi se fait par un processus de discrimination (violente, bien sûr), par rapport à l’autre : se poser, voire s’imposer, revient à s’opposer à l’autre, voire à le déconstruire, qu’il s’agisse d’une identité individuelle ou collective, à s’attaquer à sa culture, à ses systèmes de valeurs, à les remettre en cause.

Ainsi se révèle le lien très étroit entre la « violence verbale » et les valeurs revendiquées au travers des échanges au quotidien par les individus pour affirmer des appartenances identitaires, ou bien, tout simplement, pour exprimer des adhésions idéologiques, qui vont de la simple expression d’opinion, passant par les convictions, les croyances, au fanatisme revendiqué. Dans différents champs de pratiques discursives : dans les discours institutionnels, dans des formes orales et écrites de transmission de la culture d’une identité collective, dans les échanges interpersonnels, ces valeurs surgissent, d’une façon ou d’une autre, occasionnant parfois des incompatibilités de valeurs (ou de systèmes de valeurs), des incompatibilités tantôt irréfléchies, tantôt calculées.

Corollairement, nous pensons fortement que la « violence verbale » entretient également des rapports d’incompatibilité avec l’image de soi (ou la face) que l’on se construit, que l’on essaie de maintenir et que l’on peut perdre (Goffman 1974 ; Brown et Levinson 1987). Comme l’a dit Goffman, cette image de soi/face désigne :

La valeur sociale positive qu'une personne revendique effectivement à travers une ligne d'action que les autres supposent qu'elle a adoptée au cours d'un contact particulier. La face est une image du moi délinéée selon certains attributs sociaux approuvés et néanmoins partageables, puisque, par exemple, on peut donner une bonne image de sa profession ou de sa confession en donnant une bonne image de soi. (Goffman 1974 : 9)

Une parole serait potentiellement violente si et seulement si elle se met en conflit avec cette « valeur sociale positive » dont parlait Goffman. Mais à la différence de Goffman, qui affirme que cette valeur sociale « n’est pas logée à l’intérieur ou à la surface de son possesseur, mais qu’elle est diffuse dans le flux des événements de la rencontre, et ne se manifeste que lorsque les participants cherchent à déchiffrer dans ces événements les appréciations qui s’y expriment » (Goffman 1974 : 10), Li-Hua Zheng observe qu’une partie de la face pourrait être inhérente à l’individu, comme pour les Chinois (1995 : 65). De là, on note que la « violence verbale », de par ses incompatibilités avec les valeurs – revendiquées individuellement ou bien pour marquer une certaine identité collective – est de deux types :

  • La première serait le produit d’une parole incompatible avec la partie inhérente de « la face ». Cette violence verbale serait fixe, immuable et transférable d’un discours à l’autre, et d’un contexte socioculturel à l’autre. Elle serait facile à déterminer, stratégiquement accessible à engendrer.

  • La seconde serait le résultat d’une parole tenue et qui entrerait en conflit avec « la valeur sociale positive » revendiquée pour soi, mais qui s’active uniquement au moment de l’interaction. Elle serait variable, changeante et non-transférable d’une pratique discursive à l’autre, et d’un contexte socioculturel à l’autre. Celle-ci serait difficile à spécifier, stratégiquement délicate à manipuler, voire laborieusement reconnue.

Mais alors où se trouvent les limites entre la « violence verbale » fugace et variable (premier type) et la « violence verbale » constante et invariable (second type) ? Notons ici que cette variabilité/invariabilité de la « violence verbale » n’est pas absolue, mais se définit en fonction de nos représentations de ce qui peut être perçu comme verbalement violent. Une parole serait donc violente non seulement si elle transgresse véritablement les valeurs revendiquées par les individus, à titre personnel ou collectif, mais aussi et surtout si elle est perçue comme telle, si l’on croit qu’elle a enfreint ces valeurs. Ce qui nous amène à dire que des paroles pourraient être qualifiées de violentes non pas pour ce qu’elles sont véritablement, mais pour ce qu’elles peuvent potentiellement susciter chez la personne subissant cette forme de violence.

Pour déterminer ces limites entre les deux types de violence verbale, il serait judicieux de spécifier la nature des conflits entre, d’un côté, les valeurs affichées et évoquées au travers des discours et la face, à la fois comme valeur individuelle et sociale, et, de l’autre côté, la parole tenue pour violente, conflits qui seraient à la base d’un état affectif négatif.

La violence verbale, telle qu’elle a été identifiée et expliquée dans nos travaux (Bellachhab 2009 et 2012 ; Galatanu 2009, 2010, 2011a et b ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b ; Galatanu et al. 2012 ; Galatanu et al. en préparation) depuis la mise en place de notre programme de recherche sur les actes menaçants et les actes rassurants, en 20089, couvre des actes de parole (et les discours que les ensembles de ces actes forment), qui :

  • visent à exercer une force pour contraindre quelqu’un/un groupe social (le soumettre, le faire agir d’une certaine manière) et provoquent un sentiment de « mal-être » : menacer, ordonner, interdire, et même autoriser, accuser ;

  • expriment le mépris, la haine, l’indifférence (dans certaines situations d’expression des affects ou de crise sociale), qui font « perdre la face publique » et provoquent un « mal-être » : injurier, insulter, maudire, blâmer, accuser;

  • remettent en cause l’honnêteté, la sincérité, la pertinence, la bonne foi, le bon sens… de l’autre : critiquer, interrompre (Arrêtez, arrêtez, dans les confrontations politiques), infirmer, contredire (C’est un mensonge, Vous savez bien que ce n’est pas vrai).

Une conceptualisation de ces différents actes de parole – potentiellement générateurs de violences verbales – d’abord, en termes d’intention du locuteur d’offenser le destinataire, et ensuite, en fonction des représentations sémantico-conceptuelles sous-jacentes à chacun des actes, permettrait de décrire la partie la plus saillante, la partie nucléaire (cf. partie précédente), les propriétés essentielles d’un concept unificateur des différentes formes ressenties comme des violences verbales. Il apparaît à la suite des études déjà menées dans ce cadre (Bellachhab 2009 et 2012 ; Galatanu 2009, 2010, 2011a et b ; Galatanu et Bellachhab 2011a et b ; Galatanu et al. 2012 ; Galatanu et al. en préparation), que ce concept unificateur comporte un élément lié à son but illocutoire, à sa « visée perlocutoire canonique » (Anquetil 2009), mais aussi que cet élément est vu plutôt dans beaucoup de situations, où insulter n’est pas dire insulte ou dans le cas de beaucoup d’autres actes parmi ceux qui ont été mentionnés ci-dessus, comme une inférence à partir du sentiment de menace et de mal-être que le sujet interprétant de l’acte ressent.

Ce point de vue, qui pose dans le noyau même de la signification de l’expression « violence verbale » l’effet perlocutoire affectif négatif (cf. quatrième élément nucléaire de la signification lexicale) sur le sujet destinataire de l’acte, élargit le concept à des actes qui, illocutionnairement parlant et de par leur contenu propositionnel ne sont ni insultants, ni menaçants, mais qui dans certaines situations privées, inédites ou dans certaines formes de pratiques sociales, sont ressentis comme violents et menaçants (Galatanu et Bellachhab 2011b). Les deux exemples qui suivent illustrent notre propos :

Ex.1 L’étudiant qui écrit : « N’hésitez pas à m’envoyer toutes les informations dont j’ai besoin pour organiser mon travail », à son professeur, ou encore « Je n’ai pas pu me rendre à notre rendez-vous. Je vous suggère qu’on prenne rendez-vous la semaine prochaine. Mes disponibilités sont… », ou encore « J’ai besoin d’une attestation pour mon dossier de bourse. J’attire votre attention sur le fait que c’est très important pour moi et pour l’Ambassade de… ».

Ex. 2 Le très présent « Merci », à la fin de la formulation d’une demande, marque pragmaticalisée d’un ordre, dans le langage oral et quasiment pragmaticalisé dans le langage administratif, mais qui est ressenti comme un remerciement qui transforme en ordre des demandes, dans d’autres situations où la hiérarchie qui autorise l’ordre n’existe pas.

Comme nous l’avons expliqué au début de cette partie, il existe deux types de « violence verbale » : une violence relativement invariable et facile à déceler et une deuxième violence très variable d’un champ de pratique discursive à l’autre et dont la caractérisation n’est pas une tâche aisée. Parallèlement à cette distinction, nous avons entrepris, du point de vue de la conceptualisation et la réalisation des actes de parole, une deuxième différentiation entre deux zones de violences verbales à étudier (Galatanu et Bellachhab 2011b) :

  • une entrée en termes d’actes de langage potentiellement violents, soit propositionnellement (en termes de contenu propositionnel), soit intentionnellement (en termes d’intention illocutoire), soit contextuellement, soit de par les trois à la fois, mais dans tous les cas porteurs d’un potentiel perlocutoire affectif négatif. Cette entrée correspond foncièrement à notre deuxième typologie des paroles violentes, à savoir la constante, l’immuable ;

  • et une seconde entrée en termes d’actes non potentiellement violents, mais qui risquent de l’être par transférabilité d’une pratique sociale à une autre, par un processus d’hybridation des pratiques sociales et/ou des cultures nationales, qui entraîne un processus de contamination et d’hybridation sémantique, comme dans le cas de « n’hésitez pas à » (Galatanu 2009 et 2011c), ou de la formule de l’excuse en français chez les étudiants marocains (Bellachhab 2009 et 2012). Cette seconde entrée illustre notre forme de violence verbale très variable et moins repérable.

Il apparaît ainsi que dans la première zone de violence verbale, les actes de parole potentiellement violents seraient beaucoup moins sensibles aux changements de champs de pratiques discursives, aux variations socioculturelles, beaucoup plus aptes à être transférables d’une pratique à l’autre. En revanche, les actes (non potentiellement violents) appartenant à la deuxième zone seraient, eux, plus dépendants du contexte socioculturel ou de la pratique discursive à laquelle ils appartenaient initialement.

Il n’est pas anodin que notre conceptualisation du débat en tant que conflit verbal soit faite à partir de la métaphore conceptuelle La discussion rationnelle, c’est la guerre (Lakoff et Johnson 1985 [1980 pour la version anglaise]). « Cette métaphore nous permet de conceptualiser une discussion rationnelle à l’aide de quelque chose que nous comprenons plus aisément, à savoir un conflit physique » (Lakoff et Johnson 1985 : 70-71). Comme dans un combat physique, dans nos discussions, nos débats, nous pensons qu’il y a des choses à gagner et des choses à perdre, qu’on doit gagner du terrain et le défendre. Dans un débat, comme dans une guerre, on attaque, on se défend, on contre-attaque, on se retire, etc. en mobilisant tous les moyens (armes) verbaux à notre disposition : l’insulte, la menace, le discrédit, l’intimidation, etc. (Lakoff et Johnson 1985 : 71). Comme la guerre est le lieu de la « violence » par excellence, le débat serait le lieu de la « violence verbale » par excellence.

Le débat/duel entre Sarkozy et Hollande serait donc le terrain propice pour user chacun de ses moyens/armes verbaux d’attaques (violentes). Ce serait l’espace même où l’on choisit les tactiques/mécanismes verbaux appropriés pour atteindre ses buts – pour gagner, tout simplement. Notre objectif en choisissant ce duel n’est pas d’apporter une analyse approfondie et transversale de son contenu ni des moyens de persuasion utilisés. Il ne s’agirait pas non plus de dire qui a gagné et qui a perdu. Notre but consiste essentiellement à illustrer notre typologie proposée de la « violence verbale » en identifiant ses mécanismes discursifs, notamment à travers les actes illocutoires utilisés par les deux candidats.

Rappelons ici que notre typologie graduelle de la « violence verbale » s’est faite en termes de deux taxinomies en fonction des actes de langage concernés (cf. sous-partie A. de la partie II), et une troisième liée à la partie saillante de la signification lexicale de la « violence verbale » (cf. sous-partie B. de la partie I), qui pourrait, une fois déterminée, mettre en évidence l’intensité de cette violence dans le discours, voire anticiper son effet sur le destinataire. Nous ne tenons pas compte de cette dernière typologie dans notre étude des échanges violents (ou susceptibles d’être violents) dans le duel entre Sarkozy et Hollande.

Cette violence, nous l’avons mentionné, est basée sur l’incompatibilité de la parole avec la partie inhérente de la face au sens de Li-Hua Zheng (1995). Elle serait intrinsèquement menaçante pour la face, facilement repérable. Elle correspond, dans notre typologie, aux actes de langage potentiellement violents, soit propositionnellement (en termes de contenu propositionnel), soit intentionnellement (en termes d’intention illocutoire), soit contextuellement, soit de par les trois à la fois, mais dans tous les cas porteurs d’un potentiel perlocutoire affectif négatif.

Le duel entre Sarkozy et Hollande est rempli d’attaques violentes des deux côtés illustrant notre premier type de « violence verbale » facilement identifiable soit de par son contenu propositionnel (l’intention et le contexte ne sont pas exclus, bien entendu) comme dans les interventions suivantes :

9) Nicolas Sarkozy : C'est un mensonge et c'est une calomnie. Vous êtes un petit calomniateur en disant cela.

10) Nicolas Sarkozy : Allez dire qu'il n'y a plus d'impôt sur la fortune, que nous avons fait des cadeaux aux riches, c'est une calomnie, c'est un mensonge! Ça vous fait rire ?

Il s’agit là d’accusations voire d’insultes remettant en cause très directement et sans aucune atténuation l’intégrité intellectuelle et l’honnêteté de l’allocutaire (Hollande). Ces deux actes manifestent une « violence verbale » de par leur seul contenu propositionnel voire de par la signification lexicale des termes utilisés (mensonge, calomnie, calomniateur). Ceux-ci, ayant inscrites dans leur noyau des valeurs axiologiques négatives, sont censés provoquer un sentiment de mal-être.

D’autres actes sont, de par l’intention illocutoire qu’ils expriment essentiellement, violents (menaçants).

11) François Hollande : Je le regrette, mais c'est ainsi. Vous avez eu une présidence partisane, partiale, et vous en payez aujourd'hui les conséquences.

12) François Hollande : Vous êtes toujours content de vous ! Ce qui est extraordinaire, c'est que, quoi qu'il arrive, quoi qu'il se passe, vous êtes content. Les Français le sont moins mais, vous, vous êtes content. Je dois ajouter sur la croissance, puisque vous en parlez, que nous sommes...

En parlant d’intention illocutoire, nous n’écartons pas par ailleurs le contenu propositionnel de l’acte réalisé ni son contexte. Lorsque l’on dit qu’un acte est intentionnellement violent, il l’est foncièrement parce que il est intrinsèquement (insulte) ou conventionnellement (critiquer) menaçant. L’exemple 11) cherche à discréditer le bilan de Sarkozy par le biais d’une critique accusatrice, à la limite de la moquerie. Le caractère menaçant de cet acte illocutoire proviendrait d’une intention de dépréciation de la personne critiquée au travers de son bilan. Une autre forme de dépréciation est en jeu dans l’exemple 12) avec un ton sarcastique dénigrant la personne en face (Sarkozy).

Enfin, un acte pourrait, à défaut de contenu propositionnel violent, être contextuellement violent. En voici un exemple :

13) Nicolas Sarkozy : Décidément, vous êtes fâché avec les chiffres. Vous êtes de la Cour des comptes, vous devriez connaître les chiffres.

14) François Hollande : Non. Est-ce qu'il est du PPE ou non ? Répondez à ma question.

Nicolas Sarkozy : Je ne suis pas votre élève. J'y répondrai après vous avoir dit ce que j'ai à vous dire.

Les deux exemples représentent, selon nous, des manifestations d’une violence verbale contextuellement identifiable. D’abord, une désapprobation voire une réprobation (vous êtes fâché avec les chiffres) de la part de Sarkozy à l’encontre de Hollande, qui dévaloriserait les compétences de Hollande quant aux calculs. De surcroît, Sarkozy, sur le ton de la dépréciation et de la moquerie, renchérit en affirmant que s’il est de la Cour des comptes, il devrait connaître les chiffres. Mettre indirectement en évidence l’incompétence d’une personne serait sans doute dévalorisant et méprisant pour sa face positive. Dans l’exemple 14), l’ordre « répondez à ma question », formulé à l’impératif, étant identifié comme un acte intrinsèquement menaçant pour la face négative de l’allocutaire, serait dans cet échange plus menaçant de par l’asymétrie statutaire des deux candidats : Hollande, un simple candidat, et Sarkozy, à la fois candidat et Président de la République. Cet ordre s’imprègne davantage de violence dans ce contexte, et d’ailleurs c’est ce qui ressort de la réponse de Sarkozy « Je ne suis pas votre élève. J'y répondrai après vous avoir dit ce que j'ai à vous dire ».

Qu’il s’agisse de « violence verbale » identifiable intentionnellement, propositionnellement ou contextuellement, cette typologie demeurerait généralement fonctionnelle et préserverait son potentiel menaçant quel que soit le cadre discursif dans lequel elle se manifeste. Mais qu’en est-il de la deuxième typologie ?

Quant à la seconde entrée de notre réflexion de la violence verbale correspondant à la deuxième typologie, celle qui concerne les actes fondamentalement non violents/menaçants. Il se trouve que certaines paroles deviennent violentes par transférabilité, c'est-à-dire qu’elles acquièrent un trait menaçant en circulant d’une pratique discursive à l’autre (exemple de « n’hésitez-pas »). En fait, l’effacement permanent des limites entre les différentes pratiques discursives conduit à une hybridation sémantique des paroles fondamentalement non menaçantes/violentes.

15) François Hollande : Je ne le fais pas maintenant. Il n'y a qu'une seule centrale sur le prochain quinquennat. S'il vous plaît, pour la clarté du débat, s'il vous plaît, on va s'arrêter là. On parle des comptes publics, on est dans l'économie.

16) François Hollande : Votre comparaison est impitoyable. Nous avons reculé. C'est-à-dire que nous, notre chômage a augmenté, notre compétitivité s'est dégradée et l'Allemagne fait dans tout domaine mieux que nous. Alors, ensuite, vous nous dites "ce n'est pas de chance, c'est à cause des 35 heures". Est-ce que je dois vous rappeler que vous êtes au pouvoir depuis dix ans ?

Nous avons relevé ces deux exemples d’actes illocutoires (en italique), qui ne semblent pas potentiellement violents, ni par leur contenu propositionnel, ni par leur intention illocutoire, mais seraient virtuellement ressentis en tant que tels au moins dans certains types de pratiques sociales, certains types d’échanges comme dans le débat politique. Rappelons qu’ici la formule de politesse « s’il vous plait », feinte par le locuteur (Hollande), n’est plus une particule de politesse mitigeant ce qui la suit comme acte principal. Rappelons également que « le débat est une guerre » dans laquelle les deux parties sont des rivaux défiant l’un l’autre. La formule de politesse « s’il vous plait » dans le débat politique deviendrait une stratégie de défier l’adversaire surtout lorsqu’il s’agit d’un adversaire ayant le double statut de candidat et de Président de la République. Donc, d’une stratégie d’atténuation dans d’autres pratiques sociales, la particule « s’il vous plait » s’imprègne d’une autre charge, d’une autre fonction illocutoire dans le débat politique, à savoir celle d’une stratégie de défi ou de provocation. Elle se transforme d’un marqueur discursif anti-menaçant et anti-violent en un autre plutôt menaçant et violent.

L’exemple 16) illustre une autre forme de « violence verbale virtuelle » mais vraisemblablement effective. Celle-ci s’applique dans certains contextes comme celui d’un débat politique télévisé. Dans cet exemple, la mémoire, la compétence et surtout le statut de l’allocutaire (Président de la République avant d’être à nouveau candidat à la présidentielle) sont mis en danger par une telle provocation qui semble attribuer l’oubli voire l’incompétence à la personne mise en garde. La nécessité de rappeler à l’allocutaire (Sarkozy) des faits « inoubliables », exprimée par le « devoir rappeler » (est-ce que je dois…) accentue l’intensité de cette violence verbale qu’est la provocation.

Cette deuxième typologie de la « violence verbale » serait, nous le présumons, le résultat d’un processus de pragmaticalisation qui peut, dans une diachronie courte ou longue, doter certains marqueurs discursifs d’une puissance violente, voire rendre certains actes illocutoires initialement non violents potentiellement menaçants.

Au même titre que la « violence », qui est une « force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu'un ou pour obtenir quelque chose »10, la « violence verbale » serait une force exercée par la parole sur une personne de manière volontaire et calculée ou de manière inconsciente et involontaire. C’est une force qui émane d’un conflit, intentionnel ou non, de valeurs ou de systèmes de valeurs, et suscitant un état affectif négatif (honte, perte d’estime, malheur, embarras, humiliation, etc.). L’identifier, la catégoriser et déterminer les mécanismes qui l’exprime ou qui l’engendre, c’est savoir la désamorcer.



Liste des références bibliographiques

ANQUETIL, S. (2009) : Peut-on classer les actes de langage indirects ?, thèse de doctorat, Université de Caen/Basse Normandie.

ANSCOMBRE, J.-C. (1995) : « La nature des topoï », in J.C. Anscombre (éd.), Théorie des topoï, Paris, Kimé : 49-84.

ANSCOMBRE, J.-C., DUCROT, O. (1983) : L’Argumentation dans la langue, Bruxelles, Mardaga.

BELLACHHAB, A. (2009) : Construction du sens dans les interactions verbales en classe de FLE : le cas de l’excuse en contexte marocain, thèse de doctorat, Université de Nantes.

BELLACHHAB, A. (2012) : Représentation sémantico-conceptuelle et réalisation linguistique : l’excuse en classe de FLE au Maroc, Bruxelles, Peter Lang.

BELLACHHAB, A. (à paraître) : « Dissymétrie de saillance comme génératrice de conflits », in A. Bellachhab, V. Marie (éds.), Sens et représentations en conflit, Bruxelles, Peter Lang.

BROWN, P., LEVINSON, S. (1987) : Politeness : some universals in language use, Cambridge, Cambridge University Press.

DUCROT, O. et al. (1980) : Les mots du discours, Paris, les Éditions de Minuit.

DUCROT, O. (1995) : « Topoï et formes topiques », in J.C. Anscombre (éd.), Théorie des topoï, Paris, Kimé : 85-100.

GALATANU, O. (2005) : « Pour une sémantique argumentative dans l’étude de la "proximité-distance" des systèmes lexicaux des langues romanes », in Les Actes du colloque "Langues proches (Langues collatérales 2)", Université de Limerick-Université d’Amiens, Limerick, Irlande, 16-18 juin 2005.

GALATANU, O. (2008a) : « La construction discursive de la dimension temporelle des entités lexicales », in P. Marillaud, R. Gauthier (éds.), Langage, temps et temporalité, Les Actes du XXVIIIe Colloque International d’Albi Langages et Signification, CALS/CPST, Université de Toulouse, 15-25.

GALATANU, O. (2008b) : « Les incidences sémantiques des déploiements argumentatifs dépendants du co-(n)texte de production du discours. De l’argumentativité de la situation », in Pré-actes du colloque "Représentation du sens linguistique IV", Helsinki, [en ligne : http://www.helsinki.fi/romaanisetkielet/congres/RSL/RSLpreactes/Galatanu.doc]

GALATANU, O. (2009a) : « The pragmaticalization process in the area of threatening illocutionnary acts : a semantic approach of discourse markers », communication écrite présentée à Bristol, International Conference i-mean (Meaning and interaction), University of the West of England, Department of Languages, Linguistics and Area Studies, Bristol (UK), 23-25 April 2009.

GALATANU, O. (2009b) : « Semantic and discursive construction of idenitties. "Europe of knowledge" in the academic discourse », in E. Suomela-Salmi, F. Dervin (éds.), Cross–cultiural and Cross-linguistic Perspectives on Academic Discourse, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, 275-297.

GALATANU, O. (2009c) : « Les incidences sémantiques des déploiements argumentatifs dépendants du co–(n)texte de production du discours », in E. Havu, J. Härmä, M. Helkkula (éds.), Représentation du sens linguistique IV, Mémoires de la société Néophilologique de Helsinki, 391-405.

GALATANU, O. (2010) : « La Sémantique de l’interaction verbale : actes menaçants, actes rassurants », conférence invitée donnée à l’Université de Moncton, Canada, le 13 octobre 2010.

GALATANU, O. (2011a) : « Pour une sémantique de l’interaction verbale : représentations sémantiques et réalisateurs linguistiques des actes de langage menaçants », conférence invitée présentée au Colloque International Nouvelles approches en Linguistique/Current Trends in Linguistics, organisée par l’École Doctorale de la Faculté de Lettres de l’Université de Bucarest, Bucarest, le 20 mai 2011.

GALATANU, O. (2011b) : « Les valeurs affectives des "marqueurs discursifs illocutionnaires" en français et en anglais. Les "holophrases" : une approche sémantico-discursive », in S. Hancil (éds.), Marqueurs discursifs et subjectivité, Rouen et le Havre, PURH, 173-189.

GALATANU, O. (2011c) : « Hybridation culturelle, "contamination discursive" et "hybridité sémantique" », in E. Suomela-Salmi, Y. Gambier (éds.), Hybridité discursive et culturelle, Paris, L'Harmattan, 131-154.

GALATANU, O., BELLACHHAB, A. (2011a) : « Ancrage culturel, sémantique et conceptuel des actes de langage », in H. de Fontenay, D. Groux, G. Leidelinger (éds.), Classe de langues et culture(s) : vers l'interculturalité?, Paris, L'Harmattan, 141-160.

GALATANU, O., BELLACHHAB, A. (2011b) : « Valeurs modales de l'acte "insulter" et contextes culturels : une approche à l’interface des représentations sémantiques et des représentations culturelles ». Revue de sémantique et de pragmatique, n° 28, 123-150.

GALATANU, O., COZMA, A.-M., BELLACHHAB, A. (éds.) (2012) : La force des mots : valeurs et violence verbale dans les interactions verbales, Signes, Discours, Sociétés, n° 8 [en ligne : http://www.revue-signes.info/sommaire.php?id=2390]

GALATANU, O., BELLACHHAB, A, COZMA, A.-M., PINO SERRANO, L. (éds.) (en préparation) : La sémantique de l'interaction verbale 1 : les actes et les verbes <remercier>, <reprocher>, Bruxelles, Peter Lang, 300p.

GOFFMAN, E. (1974) : Les rites d’interaction, Paris, Minuit.

LANGACKER, R. W. (1987) : Foundations of cognitive grammar, vol.1 : Theoretical prerequisites, Stanford, California : Stanford University Press.

LAKOFF, G., JOHNSON, M. (1980) : Metaphors we live by, Chicago : University of Chicago Press [trad. M. De Fornel, J.-J. Lecercle (1985) : Les métaphores dans la vie quotidienne, Paris, Les Editions de Minuit. Pour la traduction française].

ZHENG, L.-H. (1995) : Les chinois de Paris et leurs jeux de face, Paris, L’Harmattan.


Dictionnaires :

Le Petit Robert : Dictionnaire Alphabétique et Analogique de la Langue Française (2012)
Dictionnaire culturel en Langue Française (2005)
Grand Dictionnaire de la Philosophie (2003)
Encyclopédie Universalis (2002)
Paul-Émile Littré Dictionnaire de la Langue Française (1998)
Grand Larousse Universel (1994)
Dictionnaire Encyclopédique Quillet (1990)
Grand Larousse de la Langue Française (1986)
TLFi : http://atilf.atilf.fr/tlf.htm


Sitographie :

Rapport d’information fait en application de l’article 145 du règlement au nom de la mission d’information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national : http://www.assemblee-nationale.fr/13/pdf/rap-info/i2262.pdf (consulté le 10 juillet 2012).

Retranscription du débat entre Hollande et Sarkozy :
http://presidentielle2012.ouest-france.fr/actualite/le-verbatim-du-duel-entre-hollande-et-sarkozy-03-05-2012-1500 (consulté le 12 juillet 2012).

Définition de « violence » :
http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?13;s=584968470;r=1;nat=;sol=2; (consulté le 8 juillet 2012).

Notes de bas de page


1 Équipe d’Accueil 4643 : Construction Discursive des Représentations linguistiques et culturelles.
2 Les dictionnaires utilisés sont :
 - Le Petit Robert : Dictionnaire Alphabétique et Analogique de la Langue Française (2012)
 - Dictionnaire culturel en Langue Française (2005)
 - Grand Dictionnaire de la Philosophie (2003)
 - Encyclopédie Universalis (2002)
 - Paul-Émile Littré Dictionnaire de la Langue Française (1998)
 - Grand Larousse Universel (1994)
 - Dictionnaire Encyclopédique Quillet (1990)
 - Grand Larousse de la Langue Française (1986)
 - TLFi
3 Les traits saillants de par leur caractère essentiel et central à la signification du mot sont des traits ou des spécifications (selon Langacker 1987) qui bénéficient d’une accessibilité prioritaire sur le plan conceptuel. Cette priorité d’accès, nous le rappelons, se fait en fonction du degré de conventionnalisation de l’expression et du degré d’ancrage d’un certain trait/spécification dans une langue/culture donnée.
4 La description du noyau est faite sous forme d’une séquence consécutive et causale faisant apparaître l’origine d’une intention « violente » et son résultat impliquant deux acteurs, un agent et un patient de la violence.
5 L’explication de notre noyau ici ne concerne pas directement d’autres formes de violence exercée par un une force naturelle par exemple, quoiqu’elle puisse s’ajuster à elles.
6 Le profilage (notion empruntée à la grammaire cognitive de Langacker 1987) et l’énucléation (Bellachhab 2012) renvoient à deux processus cognitifs de dissymétrie de saillance au sein la représentation sémantico-conceptuelle. Le premier permet à un ou plusieurs traits de la représentation sémantique de gagner en saillance vis-à-vis d’autres traits, tandis que le second provoque une perte de saillance.
7 Les exemples 1, 2, 3, 7 et 8 sont tirés du rapport d’information fait en application de l’article 145 du règlement au nom de la mission d’information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national : http://www.assemblee-nationale.fr/13/pdf/rap-info/i2262.pdf.  
9 Le programme « Sémantique de l'interaction verbale : actes menaçants, actes rassurants » du CoDiRe développe depuis 2008 des recherches sur les actes de langage menaçants et rassurants, sur leurs représentations sémantiques et sur leurs réalisateurs linguistiques.



Pour citer cet article


Bellachhab Abdelhadi et Galatanu Olga. La violence verbale : représentation sémantique, typologie et mécanismes discursifs. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2893. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378