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8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales

Article
Publié : 30 janvier 2012

Quand l’indirection se fait offensive. Les processus de déstabilisation et de préservation des faces inscrits dans le genre éditorial


Sophie ANQUETIL, CoDiRe, Université de Nantes et CRISCO, Université de Caen (France), sophie.anquetil@unicaen.fr

Résumé

Dans cet article, nous tentons de comprendre pourquoi et comment l'indirection sert le projet pragmatique de l'éditorialiste. Considérant son ambivalence axiologique, nous défendons l'hypothèse selon laquelle les procédés d'indirection offrent la possibilité au locuteur de produire des effets divergents sur les faces en présence et ainsi de respecter les contraintes du genre éditorial : préserver la face positive du lecteur (cible directe) tout en menaçant celle de l'institution (cible indirecte). Derrière cette étude sur le genre éditorial, nous souhaitons montrer que la menace verbale ne résulte pas toujours d’une interaction improvisée : elle peut aussi être institutionnalisée, mandatée par les groupes sociaux qui fondent les pratiques discursives.

Abstract

In this article, we try to understand why and how indirection promotes the editorialist's pragmatic project. Considering its axiological ambivalence, we defend the hypothesis that processes of indirection allow the speaker to produce divergent effects on the potential faces and to respect the discursive constraints of the editorial type: protecting the positive face of the reader (direct target) and threatening that of the institution (indirect target) as well. Through this study of editorial type, we wish to show that verbal threat does not always result from an improvised interaction: it can also be institutionalized, mandated by the social groups which establish discursive practices.


Table des matières

Texte intégral

Tout interactant est animé par le désir de voir préserver sa « face positive », aussi bien que sa « face négative » (Brown et Levinson 1987), si bien que les locuteurs effectuent un « travail de figuration » (Kerbrat-Orecchioni 2001 : 72-73) quand ils voient l’harmonie relationnelle des interactants menacée par la réalisation d’un acte « menaçant ». L’indirection figure généralement parmi les procédés destinés à préserver la « face de l’Autre ». Elle offrirait en effet la possibilité d’adoucir l’acte réalisé, parce qu’elle permettrait au locuteur de revenir sur ce qu’il a dit :

« L’indirection permet […] de court-circuiter les normes sociales qui prescrivent au locuteur la responsabilité pour ce qu’il dit et à l’interlocuteur l’obligation de se conformer aux dires du locuteur. Elle semble fonctionner comme “indice d’annulation” dans deux sens : i) le locuteur dit x tout en voulant communiquer y (il annule donc x ou au moins une partie de x) ; ii) le locuteur n’assume pas ouvertement la responsabilité pour y (la preuve c’est le fait de pouvoir revenir à x dans les cas litigieux – l’ironie entre autres). » (Roventa-Frumusani 1988 : 213)

Mais si la formulation indirecte constitue un « euphémisme syntaxique » (Kerbrat-Orecchioni 2001 : 75), n’est-ce pas pour permettre aux locuteurs de déployer leur arsenal rhétorique et ainsi de mener une offensive argumentative ? La lecture d’éditoriaux témoigne en effet de l’ambivalence axiologique de l’indirection. Le recours aux procédés de dérivation illocutoire serait d’ailleurs une caractéristique du genre éditorial, puisqu’ils permettraient de combattre sans effraction (Guilbert 2007 : 44). Les processus de préservation et de déstabilisation des faces opérés par la polémique argumentative seraient donc intrinsèques aux genres discursifs. En d’autres termes, les menaces verbales ne seraient pas toujours le résultat d’une impulsion improvisée : elles pourraient être aussi institutionnalisées et mandatées par les groupes sociaux qui fondent les pratiques discursives.

On ne saurait cependant analyser les multiples pouvoirs de l’indirection dans ce genre discursif sans tenir compte de la situation de double adresse à laquelle convie l’éditorial. En exploitant les différentes strates de la signification d’un énoncé, l’éditorialiste peut en effet produire autant d’effets perlocutoires qu’il ne vise de destinataires. Toute la force rhétorique de ce procédé réside dans le fait que les actes illocutoires dérivés produits peuvent être rassurants pour l’un, mais menaçants pour l’autre. L’objectif de notre recherche est précisément de montrer comment les valeurs idéologiques exploitées par l’éditorialiste construisent des co‑illocutions (Anquetil, à paraître), lesquelles génèrent des effets divergents sur les faces en présence.

Les effets perlocutoires, qu’il s’agisse des modifications de l’état du monde ou des atteintes des faces en présence, sont étroitement liés à la valeur des actes illocutoires et à l’intentionnalité du locuteur. Sadock (1994) souligne cet aspect fonctionnel des actes de langage : ils produisent, ou du moins, sont censés produire des effets conventionnels déterminés sur le monde :

« Acts of speech, I suggest, ordinarily have three separate communicative aspects, namely :
1. an informational, representational aspect (INF) in which conversational negotiations are conducted in terms of propositions that can be judged for accuracy against real or possible worlds.
2. an effective social aspect (EF) by means of which conventional effects on societally determined features of the world are achieved.
3. an effective, emotive aspect (AF) that is used to give vent to and/or display real or apparent feelings of the speaker. » (Sadock 1994 : 397)

La représentation des processus de déstabilisation et de préservation des faces passe donc par la caractérisation de la structure illocutoire et intentionnelle de l’éditorial. En effet, des valeurs illocutoires seraient inscrites dans les genres de discours et elles détermineraient un mode d’atteinte déterminé des faces en présence. C’est du moins l’hypothèse que nous allons tenter de valider.

Pourquoi les genres discursifs imposeraient-ils une structure illocutoire et intentionnelle déterminée ? Une amorce de réponse se trouve dans la définition même du « genre » : les genres sont « des activités plus ou moins ritualisées qui ne peuvent se déployer légitimement et être “réussies” que si elles sont conformes aux règles qui les constituent. Ces contraintes définitoires d’un genre portent sur :

— le statut respectif des énonciateurs et des coénonciateurs ;

— les circonstances temporelles et locales de l’énonciation ;

— le support et les modes de diffusion ;

— les thèmes qui peuvent être introduits ;

— la longueur, le mode d’organisation, etc. » (Maingueneau 1996 : 44)

Cette dernière contrainte retient particulièrement notre attention : si le mode d’organisation des genres discursifs est déterminé, c’est que des actes de langage y sont inscrits et que leur réalisation suit un ordonnancement précis. De cet ordonnancement dépend d’ailleurs l’aboutissement du « projet pragmatique » mis en place par le locuteur.

Le genre éditorial n’échappe pas à cette règle. Mais la valeur des actes illocutoires présents dans l’éditorial et leur ordonnancement ne sauraient être définis sans avoir au préalable clarifié le « projet pragmatique » du locuteur. Comme le rappelle Guilbert (2007), l’éditorial appartient au genre « article de commentaire » et est caractérisé par trois facteurs : origine interne, engagement fort, événement commenté (Charaudeau 2002 : 280). Ainsi, si l’éditorialiste « bénéficie d’une certaine autonomie par rapport à une situation immédiate qui lui permet de commenter l’événement » (Guilbert 2007 : 36), il n’est pas pour autant libre de ses « actes » : l’institution qu’il représente lui confère le droit et le devoir de commenter l’information. L’éditorialiste a donc pour mission de réaliser un macro-acte expressif (commenter) : en ce qui concerne le traitement de l’événement, il « produit l’événement “second” supposant le passage de l’événement verbal à l’événement interprété. Il se distancie donc de l’événement premier rapporté dans un autre lieu du journal. […] en tant qu’historien du présent, le rôle de l’éditorialiste, dans l’événement, consiste à […] révéler les sens de l’événement. L’éditorial ne rapporte pas ainsi l’information mais produit l’événement commenté » (Lee 2003 : 89).

Chez Searle (1979), attribuer la valeur illocutoire d’expressif à un acte de langage revient à reconnaître au locuteur la volonté d’exprimer un état psychologique vis-à-vis d’un état de choses (acte ou événement) (but illocutoire). Mais ce n’est pas là la seule intention de l’éditorialiste. Lee (2003) explique que son but est aussi de « faire penser » pour « faire agir », ou selon les termes de Guilbert (2007), de « faire adhérer » pour « faire changer » : « l’énoncé “moral” comme acte directif se dirige vers le “faire faire”, qui peut se diviser en “faire agir” et “faire penser”. On passe parfois par le “faire penser” même si l’énoncé “moral” se dirige finalement vers le “faire agir” » (Lee 2003 : 152). En effet, « l’éditorialiste veut avoir un effet sur la société mais par l’intermédiaire d’une “morale”. L’éditorial est un des “coups de force symboliques qui visent moins à expliquer les faits qu’à les construire de manière à orienter la perception et l’appréciation, et qui, […], prétendent moins à dire ce qu’il en est, que ce qu’il faut en penser” (Bourdieu 1986 : 2). La mise en mots exerce donc un “pouvoir symbolique”. Elle fait voir, elle fait croire, et finalement elle fait agir » (Lee 2003 : 154-155).

On est alors tenté de conclure que le genre éditorial comporte un macro-acte directif : le but illocutoire des actes directifs est en effet d’amener A à réaliser une action future. Mais la reconnaissance de cette valeur illocutoire pose problème, car elle n’a généralement pas de support matériel clairement identifiable dans les éditoriaux : c’est pourtant l’intention portée par la matérialité discursive qui peut permettre d’indiquer quels sont les types d’action réalisés (Anquetil 2009).

Il est possible de résoudre ce paradoxe dès lors que l’on considère que les genres de discours font émerger des phénomènes de co‑illocutions. Les co-illocutions désignent une superposition d’actes illocutoires 1. hiérarchiquement ordonnés ; 2. dérivés les uns des autres ; 3. dont la réalisation est indissociable. Il y aurait en quelque sorte un figement de la co-occurrence illocutoire. Ces actes de langage ont une valeur illocutoire propre, mais leur co‑réalisation permet de servir le « projet pragmatique » de « faire penser » pour « faire agir ». Ainsi l’éditorialiste met en place un processus rhétorico-discursif qui consiste à réaliser un macro-acte directif par le biais d’un macro-acte expressif : les visées attribuables au locuteur – exprimer un état psychologique vis-à-vis d’un état de choses et amener A à réaliser une action future – sont imbriquées les unes dans les autres et sont interdépendantes, l’une étant la condition nécessaire pour que l’autre ait quelques chances d’aboutir. C’est seulement dans cette mesure que l’on peut reconnaître une macro-valeur illocutoire directive au genre éditorial : celle-ci serait donc dérivée d’une cooccurrence de micro‑actes illocutoires déterminés formant un macro-acte expressif.


Pour identifier les valeurs illocutoires des micro-actes par lesquels on passe d’un macro‑acte expressif à un macro-acte directif, nous avons abordé les énoncés présents dans la matérialité discursive de l’éditorial comme autant de manifestations des différentes phases du schéma narratif de Greimas. La stratification d’actes illocutoires qui s’en dégage constitue un continuum d’étapes permettant de passer d’un état initial à un état final et ainsi de mener à bien le processus transformationnel engagé. La représentation du processus rhétorico‑discursif de l’éditorialiste à l’aide de la sémiotique greimassienne nous a permis de dresser deux canevas possibles de co-illocutions qui se construisent dans le genre éditorial. Ces deux variantes correspondent à deux attitudes énonciatives distinctes de l’éditorialiste vis-à-vis des voix et discours qui transitent dans l’éditorial. Le genre éditorial peut en effet être le lieu d’un « dialogisme consensuel » : « l’attribution du sens [donné à l’événement commenté] se fait […] sur le ON doxique » (Lee 2003 : 110). Dans ce cas, « l’éditorialiste tente de produire le sens sans discussion en mettant en rapport le sens de l’événement particulier avec la doxa » (Lee 2003 : 110). Mais plus fréquemment l’éditorial met en scène un « dialogisme polémique » : « l’éditorial est un article argumentatif où se présente normalement le locuteur adverse, et selon Grize (1996 : 57), où l’on cherche à modifier l’environnement cognitif de l’autre. On peut trouver un aspect polémique où on réfute les affirmations adverses et où on présente des assertions opposées aux premières » (Lee 2003 : 111).

C’est cette déclinaison de l’éditorial qui génère les processus de déstabilisation, voire de menace des faces au cœur de notre étude. C’est pourquoi nous ne présenterons ici que les coillocutions inscrites dans cette forme discursive. Il faut cependant noter que les valeurs illocutoires qui s’y déploient ne sont que le pendant « négatif » de celles qui caractérisent l’éditorial « consensuel ».


Tableau I. Processus transformationnel et rhétorico-discursif qui caractérisent l’éditorial « polémique » (Anquetil, à paraître)

Étape

Processus transformationnel selon le modèle narratif de Greimas (1966)

Processus rhétorico-discursif

Phase de manipulation exercée par le destinateur-manipulateur (l’éditorialiste) sur le destinataire-sujet (le lecteur)

1.

2.

Identification d’un état du monde lacunaire qui justifie la mise en œuvre d’un processus transformationnel

Assertion d’un événement, d’un fait, d’une situation

Acte expressif : expression du point de vue énonciatif de l’éditorialiste (critique, blâme, expression d’un regret, d’une indignation, etc.)

3.

Identification d’un opposant

Accusation : désignation d’un responsable

4.

Évocation de la rétribution positive ou négative qui sera associée si le contrat établi entre le destinateur-manipulateur et le destinataire-sujet est ou n’est pas respecté

Avertissement

Émergence d’un macro-acte expressif résultant des étapes 2 à 4

Phase de compétence

5.

Déploiement des compétences du destinateur-manipulateur et par ce biais compétentialisation du destinataire-sujet

Acte expressif : expression des compétences de l’éditorialiste (vouloirfaire, devoir-faire, savoir-faire) et prise de position, voire contestation

Phase de performance

6.

Performance rendue possible par la compétentialisation du destinataire-sujet

Émergence d’un macro-acte directif résultant des phases 1 à 5


Ces valeurs expressives (critique, accusation, mise en garde, etc.) et directive imposent un mode d’atteinte particulier des faces en présence. Avant d’en proposer une représentation sémantico‑pragmatique, il nous faut distinguer les faces susceptibles d’être affectées par les propos de l’éditorialiste.

La perspective d’une représentation des processus de déstabilisation et de préservation des faces générés par l’éditorial « polémique » nous incite à éclairer la situation interlocutive de ce genre discursif. Nous distinguerons deux cibles dans l’éditorial :

— le « lecteur partisan » ;

— l’institution que l’éditorialiste cherche à interpeller ou l’« ennemi politique ».

Il est vrai que le lecteur est le véritable destinataire de l’offensive argumentative de l’éditorialiste. L’institution ou l’ennemi politique n’en est, en réalité, que la cible indirecte. Mais c’est bien une situation de double adresse qui caractérise ce genre discursif, comme l’explique Guilbert :

« […] il semble être le destinataire direct du jeu rhétorico-discursif par lequel l’éditorialiste fait semblant d’interpeller l’institution (gouvernement) ou les politiques. Subissant cette interaction énonciative asymétrique qui définit le pouvoir selon Fairclough, le lecteur assiste au “spectacle” en tant que destinataire principal tout en restant passif. L’éditorialiste répond ou semble répondre “aux attentes” du lecteur […] en lui imposant le sens qu’il attribue à l’événement et plus généralement une certaine vision du monde. » (Guilbert 2007 : 43)

Chacune de ces cibles possède deux faces : une face positive qui concerne l’image, et une face négative qui concerne le territoire, comme l’expliquent Brown et Levinson :

« Central to our models is a highly abstract notion of “face” which consists of two specific kinds of desires (“face-wants”) attributed by interactants to one another: the desire to be unimpeded in one’s actions (negative face), and the desire (in some respects) to be approved of (positive face) » (Brown et Levinson 1987 : 3).

La cible directe (le lecteur) a généralement la même couleur politique ou idéologique que l’éditorialiste, contrairement à la cible indirecte (l’institution ou l’ennemi politique). On comprend donc que les macro-actes expressif et directif n’affectent pas de la même façon les faces de ces deux cibles :


Schéma I. Effets perlocutoires inscrits dans le genre éditorial

Image1


Ainsi, le projet pragmatique de l’éditorialiste (« faire penser » pour « faire agir ») constitue une menace pour la face négative de la cible directe (territoire du lecteur). Cette menace lui impose d’effectuer un travail de « figuration », sans quoi son intrusion sur le « territoire » du lecteur risque de compromettre le projet engagé. Cette entreprise est d’autant plus délicate que l’éditorialiste doit mener une offensive argumentative contre la cible indirecte – et ainsi faire preuve d’hostilité – pour que la cible directe soit convaincue de la nécessité d’agir. Il doit donc dans le même temps préserver la face positive de la cible directe et menacer celle de la cible indirecte. Les procédés d’indirection peuvent lui permettre de concilier cette double contrainte. En effet, ils mettent en place différentes strates de signification qui rendent possibles un mode d’atteinte différencié des faces en présence, comme nous allons le montrer.

L’éditorial (joint en annexe) sur lequel nous nous appuierons pour présenter les différents processus de déstabilisation et de préservation des faces inscrits dans l’éditorial « polémique » est issu de Télérama n°3133 (27 janvier 2010) et s’intitule : « Nous sommes tous de mauvais Français ». Le choix même du thème qui y est abordé constitue une menace pour la face des énonciateurs susceptibles de transiter dans l’éditorial : il s’agit de l’identité nationale. Cette menace est d’ailleurs contenue intrinsèquement dans le sémantisme de cette entité lexicale. Le terme d’identité est en effet issu du latin identitatem qui signifie le même. Le TLFi en propose plusieurs définitions :

A. « Caractère de deux ou plusieurs êtres identiques (identité qualitative, spécifique ou abstraite) ».
B. « Caractère de ce qui, sous des dénominations ou des aspects divers, ne fait qu'un ou ne représente qu'une seule et même réalité (identité numérique, concrète) ».
C. « Caractère de ce qui demeure identique ou égal à soi-même dans le temps (identité personnelle) ».
PSYCHOL. : « Conscience de la persistance du moi ».
DR : « Ensemble des traits ou caractéristiques qui, au regard de l’état civil, permettent de reconnaître une personne et d’établir son individualité au regard de la loi ».

Ces définitions montrent que les notions de similitude, d’égalité et d’appartenance fondent le concept même d’identité. La visée perlocutoire de ce débat est donc inscrite dans la signification lexicale de l’entité lexicale Identité. En effet, définir l’identité nationale, c’est tenter de dégager des critères afin de délimiter l’appartenance à une communauté ou à une nation, ce qui implique d’opérer des divisions. Les dérives d’un débat sur l’identité nationale sont évidentes et l’enjeu de l’éditorial est là : Thierry Leclère, l’auteur, doit parvenir, dans le même temps à : 1. dénoncer l’immoralité de ce débat et de ceux qui l’ont initié  Faire penser ; 2. dissuader le lecteur de l’alimenter Faire agir.

L’épreuve de force est d’ordre sémantique, car il s’agit bien de déconstruire les divisions sociales opérées par le choix de l’entité lexicale Identité nationale et de reconstruire l’unité en exploitant les représentations linguistiques et culturelles d’un lexique plus cohésif. Les unités lexicales ont en effet le pouvoir d’agir « sur les systèmes de croyances et de valeurs des publics visés, pour les conforter et les consolider, ou, inversement, pour les déconstruire et les reconstruire » (Galatanu 1999 : 41). On distinguera donc deux processus discursifs dans cet éditorial :

— une phase de déconstruction sémantique des termes d’identité nationale ;

— une phase de reconstruction de la face des Français dits « ennemis de l’intérieur » autour d’un concept concurrent à celui d’immigration : le multiculturalisme.

Nous représenterons ces processus de dé/reconstruction sémantique en faisant appel aux outils issus de la sémantique argumentative (Galatanu 2007a, 2007b), notamment les stéréotypes linguistiques.

Dans la phase de déconstruction sémantique, l’éditorialiste tente de disqualifier l’emploi des termes d’identité nationale en discréditant la face positive de son porte-parole : la cible indirecte (l’UMP). La manœuvre est délicate car l’offensive argumentative ne doit pas menacer la face positive de la cible directe (le lecteur). L’aboutissement du projet pragmatique dépend d’ailleurs de l’habileté rhétorique du locuteur. Ce mode d’atteinte différencié des faces en présence est maîtrisé et rendu possible par les procédés d’indirection. La question-réponse (1) illustre ce phénomène.

(1) à quoi a-t-on assisté depuis trois mois ? À un défouloir digne du café de Commerce

Sur ce segment textuel se superposent 1. un regret et 2. une critique. Ces deux actes illocutoires résultent du déploiement argumentatif des stéréotypes linguistiques attachés aux unités lexicales défouloir et café de commerce.

// + Défouloir ; - Refouler instinct primaire //1
// - Refouler instinct primaire ; + Bestial // 
// + Bestial ; - Intellectuel // 1. Regret 2. Critique

// + Café de Commerce ; + Populiste // 
// + Populiste ; - Savant // 1. Regret 2. Critique

Les prédicats abstraits conséquents – Intellectuel et – Savant qualifient en effet le débat sur l’identité nationale et ils traduisent la pensée de l’éditorialiste : c’est d’ailleurs l’accès à cette visée perlocutoire qui nous permet d’interpréter les valeurs expressives qui se déploient ici (Anquetil 2009). Mais les cibles du locuteur ne sont pas affectées de la même manière par ces potentialités argumentatives : la cible directe n’est théoriquement que spectatrice de ce débat – le lecteur de Télérama a généralement une sensibilité de gauche – alors que la cible indirecte en est le porte-parole. En témoignent les deux représentations linguistiques ci‑dessous :

A1 : [- Débat intellectuel] Cible directe (Patient) = Expression d’un regret
A2 : [- Débat intellectuel] Cible indirecte (Agent) = Critique

La portée de l’expressivité varie donc suivant que la cible joue un rôle actif ou passif : la menace verbale inscrite dans le potentiel argumentatif de l’énoncé est activée parce qu’il existe un agent responsable de ce débat sur l’identité nationale. Si deux valeurs expressives se concurrencent en un même point de la séquence linguistique, c’est donc parce que les rôles sémantiques des cibles participent à la construction des valeurs illocutoires.

Ainsi, en exploitant les différentes strates lexicales par lesquelles les actes de langage prennent sens et référence, l’éditorialiste parvient à répondre à la double contrainte de préserver la face positive de la cible directe tout en menaçant celle de la cible indirecte.

Néanmoins, ce n’est pas parce que la cible directe (le lecteur) endosse le rôle sémantique de patient qu’elle est préservée de toute menace verbale. En effet, « le but illocutoire de l’éditorial est […] de faire adhérer, de surmonter les résistances en imposant “naturellement” un discours idéologique, autrement dit d’interpeller et d’assujettir » (Guilbert 2007 : 44). La didacticité de l’éditorial constitue donc une menace pour la face négative de la cible directe, et celle-ci fait partie intégrante du processus rhétorico‑discursif de dé/reconstruction sémantique.

L’énoncé (2) nous fournit un exemple des risques de déstabilisation et de menace de la face directe générés par les phases de dé/reconstruction sémantique :

(2) Puisque ce feuilleton harassant sur l’identité nationale n’a été rien d’autre qu’une machine à désigner l’Autre, l’ennemi de l’intérieur, le demi ou le trois quarts de Français, alors oui, « nous sommes tous de mauvais Français ! », comme le réclame cette couverture.

Les réalisations illocutoires présentes dans ce segment textuel jalonnent en effet un parcours rhétoricodiscursif qui aboutit à l’émergence d’un macro-acte directif, lequel menace la liberté idéologique du lecteur.

Les représentations linguistiques construites à partir des unités lexicales harassant et désigner l’autre participent tout d’abord à l’émergence d’une valeur d’accusation, qui se double d’une mise en garde : la première de ces valeurs affecte la face positive de la cible indirecte (l’UMP) tandis que la seconde met en péril la face négative de la cible directe (le lecteur).

// + Harasser x (soit les Français issus de l’immigration) ; + Harceler x //
// + Harceler x ; + S’acharner sur x //
// + S’acharner sur x ; + Anéantir x //
// + Anéantir x ; + Être dangereux pour x // Accusation/Mise en garde

// + Désigner x ; + Discriminer x // 
// + Discriminer x ; + Être raciste envers x // 
// + Être raciste envers x ; + Être dangereux pour x // Accusation/Mise en garde

Ces représentations linguistiques se fondent sur des représentations culturelles construites par l’épreuve de l’Histoire et dont la violence est inscrite dans la mémoire collective. Leur évocation a un pouvoir dissuasif que le locuteur mesure. C’est ainsi qu’il justifie sa ligne politique (le segment Puisque ce feuilleton harassant sur l’identité nationale n’a été rien d’autre qu’une machine à désigner l’Autre constitue d’ailleurs un acte de justification). C’est aussi de cette façon qu’il impose sa ligne politique au lecteur : la justification a en effet une valeur prescriptive qui fonde le ralliement par le nous inclusif à la cause de l’éditorialiste : alors oui, “nous sommes tous de mauvais Français !”) :

« Le nous inclusif établit une relation d’identité forte entre auteur et lecteur et construit une forme de “socialisation de l’énonciation”. » (Guilbert 2007 : 38)

Le nous inclusif est directif, mais cette intrusion sur le territoire du lecteur est légitimée par la volonté de restaurer la cohésion sociale mise en péril par le gouvernement. La référence au « Nous sommes tous des Juifs allemands » a elle aussi vocation à rassembler le lecteur et l’éditorialiste autour d’une identité commune, à faire front autour d’une identité, cette fois, idéologique et non plus nationale. C’est aussi pour l’éditorialiste un moyen de mobiliser la conscience du lecteur sans risquer de la heurter, d’influer sur ses schématisations en s’appuyant sur son idéologie :

« Si ni l’injonction du vous ni la personnalisation par le je ne sont utilisées, c’est certes parce que l’éditorialiste ne peut ordonner directement mais également parce que l’adhésion est plus efficace que l’injonction pour mobiliser les consciences et maintenir un état de fait, il s’agit plutôt de persuader “sans effraction”, d’éviter la disjonction et le dissensus, de produire l’opinion publique en jouant notamment sur l’énoncé moral, les présupposés de la démocratie (“la voix du plus grand nombre” représentée par le on) et les modalités déontiques implicites. » (Guilbert 2007 : 44)

Mais si la menace des faces – positive pour la cible indirecte et négative pour la cible directe – est inscrite dans l’éditorial « polémique », c’est en réalité parce que l’enjeu de ce genre discursif est de réparer les faces ébranlées par le discours de l’« ennemi-politique ».

Dans l’éditorial « polémique » se confrontent en effet deux voix énonciatives : l’éditorialiste et son « ennemi politique » (ici, l’UMP). Le conflit est d’ordre sémantique : il porte sur la qualification d’un débat médiatisé sous les termes d’identité nationale ou même d’immigration. Choisir de débattre de l’immigration plutôt que du métissage et de la diversité culturelle de la population française, c’est remettre en cause la nationalité de nombreux Français. La représentation sémantique de l’entité lexicale immigré montre en effet que l’emploi de ce terme exclut du champ géographique et civique de la France son référent.

// + Immigré ; + Venu de l’extérieur //
// + Venu de l’extérieur ; - Appartenance //
// - Appartenance ; - Droits //

Tout le problème que pose l’emploi de ce terme est que le référent d’Immigré est Français. On comprend donc la distance énonciative prise par l’éditorialiste à l’égard du choix de ce terme. Le parti‑pris sémantique de l’« ennemi politique » constitue donc une menace pour la face positive des Français « ennemis de l’intérieur ». L’enjeu du processus de reconstruction sémantique engagé par l’éditorialiste vise précisément à réparer la face de ces Français opprimés par le choix des mots. Convertir le débat sur l’immigration et sur l’identité nationale en un débat sur le multiculturalisme permet de réparer cette offense : les méta‑prédicats abstraits convoqués par ce terme reconnaissent en effet l’appartenance de tous les Français, quelle que soit leur origine culturelle, à la communauté française et leur confèrent des droits, comme en témoigne la représentation sémantique ci-dessous.

// + Multiculturalisme ; + Coexistence de diverses cultures //
// + Coexistence de x à y ; + Appartenance de x à y //
// + Appartenance ; + Droits //

L’émergence de ce concept de multiculturalisme dans le discours active donc des représentations linguistiques cohésives de la société française : ses déploiements argumentatifs compromettent la tentative de sémantisation opérée par la droite de doter l’adjectif Français d’une propriété scalaire (On est Français ou on ne l’est pas, mais on n’est pas plus ou moins Français). Cette neutralisation sémantique permet ainsi aux Français « ennemis de l’intérieur » de « retrouver la face perdue ».

En conclusion, l’analyse des co-illocutions présentes dans les genres discursifs peut nous éclairer sur les processus de déstabilisation et de reconstruction des faces susceptibles d’être opérés par l’argumentation. Leur préinscription dans les genres discursifs montre également que la menace verbale peut être mandatée par une institution. Leur mode d’expression, leurs codes, dépendent eux aussi du cadre institutionnel dans lequel la menace verbale s’exerce. Le recours aux procédés d’indirection pour engager une offensive argumentative se justifie d’ailleurs particulièrement dans les situations de double adresse comme l’éditorial : il permet ainsi un mode d’atteinte différencié des faces en présence.


Annexe : « Nous sommes tous de mauvais Français »

Éditorial « Nous sommes tous de mauvais Français », par Thierry Leclère, Télérama n°3133, 27 janvier 2010, p. 15.

« Bon courage aux profs d’histoire ! Imaginez un instant l’air incrédule de leurs élèves, en 2050, quand ils devront expliquer qu’en pleine crise économique planétaire, au moment où les grands équilibres du monde se redessinaient, notre cher et vieux pays était en train de discuter de… “l’identité nationale”. Éric Besson, avec son ministère qui est devenu celui de l’Indignité nationale, a entraîné les Français dans un débat idéologique mobilisant l’ensemble des préfectures. Ce grand déballage va laisser des traces. “Quand on parle de nous, on a l’impression d’être un poison, des moins que rien”, lâchait un jeune de la cité des 4000 au ministre Eric Besson en visite surprise, début janvier à la Courneuve.

Télérama, qui, d’entrée, avait dit non à ce débat piégé […], ne refuse pas, bien évidemment, le questionnement sur la France d’aujourd’hui, ses évolutions, son métissage, ses peurs, ses nouvelles revendications d’égalité et de justice sociale. Mais, en lieu et place de cette réflexion féconde, à quoi a-t-on assisté depuis trois mois ? À un défouloir digne du café de Commerce, qui a eu notamment pour effet de décomplexer le racisme au plus haut niveau de l’État, comme Brice Hortefeux s’y était déjà employé en septembre dernier (un Arabe, ça va…).

Puisque ce feuilleton harassant sur l’identité nationale n’a été rien d’autre qu’une machine à désigner l’Autre, l’ennemi de l’intérieur, le demi ou le trois quarts de Français, alors oui, « nous sommes tous de mauvais Français ! », comme le réclame cette couverture. Aussi vrai que les étudiants de Mai 68 étaient tous des Juifs allemands, en solidarité à un Daniel Cohn‑Bendit, interdit de séjour en France.

Peut-on être noir, arabe, jaune, gris, bleu… et français ? À l’antiracisme des années 80, sympathique, moral, mais peu suivi d’actions concrètes, doit succéder une révolution de consciences et, surtout, des institutions, pour que s’incarne cette « République multiculturelle » que décrit dans son appel l’historien François Durpaire, avec notamment l’ex-footballeur Lilian Thuram. Rien à voir, donc, avec un débat sur l’immigration ou sur l’islam. Juste une question d’égalité des droits et de justice sociale. De partage réel des postes et des pouvoirs. »


Liste des références bibliographiques

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Notes de bas de page


1 Si nous avons utilisé les signes + et – dans la formulation des stéréotypes linguistiques, ce n’est pas réellement pour rendre compte de la gradualité des méta-prédicats abstraits : ils ne le sont d’ailleurs pas nécessairement. C’est plutôt pour rendre plus schématiques nos représentations sémantiques en évitant le recours à la négation.



Pour citer cet article


ANQUETIL Sophie. Quand l’indirection se fait offensive. Les processus de déstabilisation et de préservation des faces inscrits dans le genre éditorial. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales, 30 janvier 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2677. ISSN 1308-8378.




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ISSN 1308-8378