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8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales

Article
Publié : 30 janvier 2012

Société plurielle et guerre des noms


Bernard ESMEIN, Affaires Européennes, INRA, Paris (France)

Résumé

Ce travail étudie les actes de renomination (toponymes, patronymes) fréquents dans la genèse des États-nations ou des nouveaux systèmes politiques, particulièrement dans les sociétés pluriculturelles en situation de rivalité de légitimités, notamment dans les Balkans, comme plusieurs études, par exemple P. Garde (2004), l’ont montré. Le but n’est pas de décrypter les usages linguistiques et les discours sous-jacents mais plutôt la nature de la violence symbolique attachée à ces actes, son impact et les mécanismes qui la sous-tendent. S’appuyant souvent sur des exemples fournis par les recherches linguistiques et historiques, l’article montre qu’en tant que procédés nominaux et actes de langage, ils font jouer des déplacements catégoriels visant à modifier l’essence de ce qui est désigné, en produisant un effet fictionnel qui a un impact sur le réel. Nous étudierons successivement sur quelles propriétés du nom propre reposent ces procédés, les pratiques propres à la renomination, la nature de la violence reposant sur les appareils idéologiques et sur le pouvoir fictionnel et performatif du langage décrits par J. Bentham (1840) ou P. Bourdieu (1982). Portée par les appareils, la violence consiste ici dans une déclassification, une mise hors-jeu qui présente des analogies avec l’injure décrite par E. Largueche (1993).

Abstract

This study approaches the case of acts of renaming (toponyms, patronyms) which are frequent in the genesis of nation-states or of new political systems, particularly in multicultural societies characterized by rivalry for legitimacy, especially in the Balkans, as numerous studies have shown, for example P. Garde. The purpose is not to decipher linguistic practices and underlying discourses in these acts, but rather to try to explain the nature of the symbolic violence attached to these processes, its impact, and the mechanisms which underlie it. Starting from examples to be found in linguistic and historical research, the article shows that, considered as processes of nomination and speech acts, they provoke displacements of classification whose purpose is to alter the nature of what is signified, which in turn produces a fictional effect which has an impact in the realm of reality. It studies the following elements of the process: the properties of the proper noun on which these processes are based, the renaming practices, and the nature of the kind of violence based on the fictional and performative power of language, as described by J. Bentham or P. Bourdieu. The violence in question consists of a declassification or an exclusion, analogous to insult as described by E. Largueche.


Table des matières

Texte intégral

À Nady


You, from now on, are not yourself!
Mahmoud Darwish (2007)

Dans les sociétés à caractère pluriculturel, l’attitude interculturelle au niveau moral passe par la prise en compte de la pluralité des identités et des langues, et par la reconnaissance entre soi et les autres (Bourse 2008). Cette démarche, qui rencontre chez chaque individu des résistances intérieures liées à l’ethnocentrisme qu’il faut surmonter (Lévi-Strauss 1952/2011 : 19), s’oppose à une attitude moralement inverse qui ne redoute pas, elle, d’entretenir sous des formes plus ou moins variées, une violence symbolique à caractère exclusif à l’égard des formes culturelles et linguistiques autres, composant la mosaïque de la même société. Comme l’a établi P. Garde (2004 : 11), l’un des champs d’exercice les plus intéressants de cette violence, ce sont les mots. Les Balkans, mais pas seulement eux, sont familiers de cette violence qui touche directement à la langue.

Cernons par quelques exemples de quoi il s’agit.

C’est bien à une guerre des mots que gouvernements grecs et macédoniens se sont livrés à propos de l’usage de Macédoine (la Grèce ayant exigé que le macédoniens n’utilisent pas ce mot pour désigner leur pays, car il désignait déjà une région grecque).

Markos Botzaris, héros de l’indépendance grecque, mort en 1823 à la bataille de Missolonghi, fait l’objet d’un étrange débat. Il est revendiqué tant par des Bulgares sous le nom de « Marko Botcharov, né à Vodena en Macédoine grecque » (Botcharov 2010 : 9), ville renommée Edessa par les grecs, que par des Albanais sous le nom de Marko Boçari (arvanite né dans le massif de Souli en Épire) ; cette question, 188 ans après, agite des débats virulents sur le web où l’on se traite de noms d’oiseaux1.

Et que penser aussi du Thé et du niki de Thessaloniki, institués de façon presque mussolinienne après 1913 contre Selanik, Salonica et Solun, affaire où il n’est pas indifférent que niki signifie victoire (Mazower 2004 : 15, indique connaitre treize variantes du nom de cette ville).

Les patronymes furent également l’objet d’une des premières décisions de la Bulgarie démocratique qui décida de mettre fin à la guerre des noms déclarée par Todor Jivkov (le chef d’État de la période communiste) aux Bulgares turcophones.

L’Europe du Sud-Est n’est pas seule à connaître un tel théâtre linguistique : on se souvient, même si ces différents combats n’ont pas le même sens, de la guerre des toponymes en Pologne et Prusse sous occupation allemande et russe (Poznan et Posen, Koenigsberg et Kaliningrad), de la lutte des Chinois pour imposer la translittération pinyin (Beijing contre Pékin, Guangzhou contre Canton), ou, plus récemment, du débat créé en Israël depuis juillet 2011 par la décision gouvernementale de normaliser les noms sur les panneaux de signalisation des principales routes de Jérusalem-Est et de Cisjordanie. Jusque-là, ils indiquaient ces noms en hébreu, anglais et arabe, désormais l’anglais et l’arabe devront être convertis dans une translittération directe de l’hébreu (l’identité arabe des communautés palestiniennes sera ainsi cachée : Jerusalem (ou al Quds) sera hébraïsée en Yerushalayim ; Nazareth (ou al Nasra) deviendra Natzrat, etc.

Cette pratique ne date pas d’hier. Par une ironie de l’histoire qui préface le présent à l’envers, en 135 av. J.-C., après la destruction du Temple, Hadrien décida de renommer la Judée Provincia Palestina (du grec Palaistine dérivant de l’hébreu Pelishtim désignant la tribu des Philistins) et lança la construction d’Aelia Capitolia, au lieu même de Jérusalem, interdisant aux Juifs d’y habiter.

Un parallèle peut être fait aussi avec les refondations et les nominations des grandes découvertes et de la colonisation.

Ces exemples concernent tous des noms propres (Np) : ethnonymes, patronymes, toponymes (villes, régions, sites naturels, noms de patrimoines collectifs, ou, de façon générale, de territoires), exprimant le souci de jeter une exclusive contre d’autres ethnies sur ceux-ci, et d’éliminer la référence au passé. On trouve toujours à l’œuvre une même démarche consistant, par la renomination, à s’approprier, modifier et naturaliser ce qui est ainsi approprié, et qui s’exerce relativement à un contenu ou une histoire qui au départ ont un caractère foncièrement commun. Cette naturalisation des noms est simultanément une assimilation à un patrimoine linguistique spécifique et une mise hors-jeu de la pluralité et d’une différence nominale non moins spécifique. Le fait qu’un patrimoine appartienne simultanément à plusieurs langues ou ethnies se trouve ainsi nié ou dissimulé. C’est pourquoi de tels actes peuvent être reçus comme violents : ceux (individus, groupes) qui sont touchés sont atteints dans leur identité propre, dans leurs appartenances multiples.

Certes, l’existence de noms multiples en présence d’une pluralité de langues est naturelle et découle des différences d’organisation phonétique entre les langues, de l’histoire, ou des deux à la fois. Aussi faut-il distinguer entre.

Une « appropriation spontanée de l’espace »2 par les nouveaux venus ou par des populations voisines, avec reprise des toponymes anciens ou création de nouveaux toponymes intégrés de facto dans la phonétique d’une autre langue, « appropriation incomplète, lente »3, mais qui reste malgré tout relativement respectueuse des identités précédentes :

 Exemple d’Andrinople : d’Adrianopolis, en grec, on passe à Edirne, en turc, ou Odrin, en bulgare, différences dues à la prononciation dans des langues différentes.

 Exemple de Byzance : de Byzantion (grec ancien) on passe à Byzantium (latin) qui procède d’une translittération, à quoi fait suite Konstatinopoulis (grec ancien), puis Tsarigrad – cité des tsars – chez les voisins bulgares – ces deux dernières différences venant, elles, de l’histoire –, puis enfin Istanbul, cas qui n’est pas une nomination refondatrice, mais une déformation du grec Eis tên polin – dans la ville – (donnant Istanbul). C’était apparemment la réponse donnée par les Grecs aux nouveaux arrivants turcs qui demandaient où ils étaient.

Une « appropriation très politique, encadrée par les autorités, quelle qu’en soit la nature effective au courant de l’histoire »4, qui intègre juridiquement les toponymes, avec une volonté très claire de balayer les traces des présences antérieures, ou d’autres légitimités coexistantes. Ainsi, lorsque Dedeagatch est rebaptisée Alexandroupoli, ou quand Koenigsberg devient Kaliningrad, la volonté de modifier l’essence est claire et renvoie à une intention idéologique excluante. C’est dans ce contexte qu’on peut parler de violence symbolique, violence que la pluralité d’appellations ne suffit pas, à elle seule, à susciter : que les Français appellent « Florence », Firenze, ou les Italiens « Parigi », Paris, n’a jamais en soi gêné l’autre peuple. Et il arrive que des citoyens décident volontairement de changer leur patronyme (la loi en prévoit la possibilité en cas de naturalisation). Aussi faut-il un contexte spécial pour qu’une différence d’appellation devienne une guerre des noms : qu’il y ait d’abord une situation pluriculturelle dans laquelle des autorités et des camps en rivalité essaient de jeter une exclusive contre les autres camps sur un territoire.

Cela pose deux questions : celle du but de tels actes, et celle de la nature de leurs moyens. Le but, tout comme le sens et l’impact (car les deux sont liés), sont faciles à comprendre : toucher au nom, c’est toucher à l’essence même de ce qui est nommé. Renommer, c’est donc tenter de modifier cette essence, donc de modifier l’identité ou la nature du référent (ou au contraire d’en affirmer une autre). La nature des moyens employés, elle, est plus complexe, car on ne change pas une appellation collective par magie. C’est un processus variable selon les contextes, qui peut rassembler, dans des commissions réunies ad hoc, aussi bien les autorités politiques (parlement, préfectures, ministères de l’intérieur et de l’éducation, partis), que l’église et les autorités scientifiques (académies) apportant leur garantie à la renomination (Clayer 2009 : 240). On y trouve également les medias, les industriels de la culture (éditeurs, etc.) ou les associations (dans les Balkans, les sociétés pour la diffusion de l’instruction en langue grecque, bulgare ou serbe), sans lesquels il n’y aurait pas de répercussion ni d’acceptation de l’acte de renomination. Dans la tradition issue de Bourdieu (1982 : 35), on appelle autorités symboliques ces institutions et ces organes ; Althusser parle d’appareils idéologiques d’État (1970 : 3-38). Pour comprendre de quoi il s’agit, on peut citer la description que fait A. Raftis du lien existant en Grèce entre le philologue et le préfet : « L’esprit tourné vers Homère, les philologues fouillent les coutumes pour démontrer leur pérennité et prouver la noblesse de leur origine. Ils passent au crible le dialecte local, et les mots qui semblent avoir des racines antiques les remplissent d’enthousiasme et de fierté ; les termes d’origine slave, turque ou albanaise, ils les écartent avec dédain, au lieu de rechercher leur racine et de comprendre les raisons de leur maintien ou de leur rejet. L’État les conforte dans leur interprétation en changeant des milliers de toponymes historiques parce qu’ils ne plaisent pas à Monsieur le Préfet » (1997 : 113)5.

Dans ce jeu entre les buts et les moyens, seules la loi, l’autorité publique et la résonnance médiatique peuvent donner à ces actes l’autorité symbolique nécessaire pour gagner la reconnaissance collective permettant la stabilisation du nouvel usage. Mais si elles cherchent à exercer une autorité symbolique, c’est parce qu’une rivalité de classements rend nécessaire d’imposer une domination. Plusieurs discours irrédentistes s’excluant mutuellement sont sujets à discorde et servent de base, souvent aussi d’exhortation, à la violence. Cette situation est créatrice sur le plan linguistique. P. Garde (2004) montre à propos des Balkans les implications multiples de ces luttes au niveau des vocables au cœur des affrontements. Elles créent des habitudes nouvelles : bosnien, bosniaque sont récents et ont succédé à musulmans et surtout à Musulmans en l’ex-Yougoslavie. Ces différents termes n’ont pas les mêmes implications. Certains nouveaux usages surprennent les journalistes : Macédoine par exemple (Glamcevski 2010 : 205). Ici, l’analyse du discours et le repérage des usages rendent compte des situations nouvellement créées. P. Garde (2004) cherche à donner un fil d’Ariane pour s’orienter dans cet écheveau linguistique et ne pas être victime des illusions ainsi créées.

Tous les pouvoirs ne renomment pas de manière systématique. P. Garde (1995 : 62) note que lors du conflit yougoslave, les Serbes le font beaucoup plus que les Croates. Les pouvoirs communistes l’ont fait systématiquement. Certains pays semblent dédaigner cette pratique : une des avenues de Calcutta s’appelait encore en 1983 Prince Albert, et menait au Mausolée de Victoria, situé aujourd’hui encore au coeur de la ville. La volonté de faire table rase du passé a métamorphosé certains pays : ce n’est pas un hasard si un livre de mémoires célèbre sur la Prusse Orientale s’appelle : Noms que plus personne ne nomme (Dönhoff 2010).

Mais les Balkans sont connus pour la fréquence et la répétition de ces phénomènes.

Un numéro des Cahiers Balkaniques et un ouvrage de l’École Française d’Athènes, leur sont consacrés (Montécot et al. 2001 ; De Rapper et Sintés 2009).

Les études sur ce sujet concernent tous les pays et les langues de la région, attestant de l’ubiquité du phénomène : De Tapia (2005, cf. note 2) pour le turc, Clayer (2009) pour l’albanais, Lenz (2001) pour le roumain, Prohic (2001) pour le serbo-croate, Ragaru (2010a) pour le macédonien.

Le livre de P. Garde, Le Discours Balkanique, des mots et des hommes (2004), est une magistrale enquête sur le sujet, faisant ressurgir toute l’histoire politique, religieuse, linguistique de la région.

Cette fréquence tient à la succession rapide de légitimités fortes en moins de deux siècles : fin de l’Empire ottoman, communisme, nationalismes, etc. Mais ces renominations prennent sens aussi au départ sur fond du pluralisme culturel ottoman lui-même : celui qui compare les cartes anciennes de cet Empire s’aperçoit vite que les géographes étaient désemparés devant la pluralité des appellations et devaient faire des choix. Passer en revue les appellations permet de dégager les légitimités successives qui se sont succédé. Ainsi la ville bulgare de Montana a connu en 150 ans cinq noms différents : Golyama Kutlovitsa (bulgare) et Kutlofça (turc) sous les ottomans. Après 1878 le nom bulgare est seul conservé ; en 1891, la ville est rebaptisée Ferdinand ; de 1945 à 1993 elle s’appelle Mihailovgrad, puis enfin Montana. On y lit successivement le désir de désottomanisation, l’hommage à la monarchie, une profession de foi communiste (référence à Kristo Mihailov, leader local) et enfin le retour à un passé mythique (référence à Montanensia, nom d’une colonie romaine) exprimant le voeu d’échapper enfin à la contingence, de donner une appellation qui subsiste au temps en la fondant sur l’antiquité. Les listes des changements de noms des Balkans éclairent ainsi sur les enjeux qui se sont attachés aux mots, les querelles, les questions de pureté inhérentes à la construction des identités. L’analyse du discours et l’histoire des mentalités y a donc un terrain de choix.

Mais ce qui nous intéresse ici ce n’est pas tant l’analyse de ces discours (les linguistes et les historiens nous en ont donné les clés dans une série de travaux remarquables déjà cités), que l’effort de mieux cerner les méthodes (relevant souvent de la manipulation), d’une part, à travers quelques exemples pris à l’histoire, et la nature de la violence symbolique, d’autre part, exprimée à travers ces pratiques.

Pour les méthodes de renomination, comment procède-t-on dans de telles entreprises ? Sur quels traits linguistiques et quelles caractéristiques du Np cherche-t-on à agir pour tenter de modifier l’essence de ce qui est désigné, et donc d’agir sur la nature du référent lui-même ? Nous chercherons à comprendre et à analyser les types de manipulations servant de substrat à la violence, en nous centrant sur les patronymes et les toponymes des Balkans. Ces exemples font apparaître que le changement de Np est d’abord une façon de re-catégoriser ce qui est visé, en essayant de modifier la façon de se représenter l’identité du référent. Ils font apparaître également comment les savoirs scientifiques de l’époque (géographie scientifique ou philologie) participent de manière active à ces entreprises de reclassement ethnique et territorial en y apportant leur caution.

Pour la nature de la violence, elle n’est pas relative à l’acte de référence accompli à travers le Np (n’étant ni dans la dénotation, ni dans la connotation du nom lui-même). Alors en quoi consiste-t-elle ? Dans l’effet d’exclusion associé aux actes institutifs (Austin 1962/1971) ? On se trouve en effet devant des discours instituants, proches en cela du discours juridique, devant des actes performatifs, qu’on peut également envisager depuis Bourdieu (1982) dans une perspective sociologique, et donc devant cette capacité qu’a la langue d’amener à l’existence des entités, ce pouvoir fictionnel de la langue dont parlait Bentham (1843/1997). La carte de la Prusse Orientale après le travail de renomination exercé par Staline fait par exemple réfléchir sur ce pouvoir institutif du langage qui est proche du rêve du pouvoir absolu. En quoi donc l’exemple des renominations est-il éclairant pour analyser les mécanismes et la nature de la violence discursive ? Que nous apprend-il sur celle-ci par distinction avec les autres formes de violence ?

On essaiera d’abord d’envisager sous un angle historique les méthodes liées à la renomination patronymique et toponymique. Ensuite on étudiera la violence symbolique en elle-même, et l’effet d’exclusion produit par ces actes de renomination. Enfin, on abordera ces actes en tant qu’actes d’institution créateurs de fictions, pour analyser les formes de violence qu’ils engendrent.

Mais comment une renomination peut-elle affecter la façon de concevoir et de se représenter l’identité de ce qui est désigné ? Sur quels traits linguistiques et sémantiques agit-elle pour arriver à ses fins ? La question n’a rien d’évident, car pour toute une tradition linguistique et philosophique, le Np est avant tout le mode de désignation par excellence de l’individu, et s’il est bien doté de référence (ou de dénotation), à la différence du nom commun il est considéré comme n’ayant pas de sens (ou de connotation).

Pour Mill, mais aussi pour de nombreux linguistes (Dubois et al. 1973), il est meaningless : « les Np ne sont pas connotatifs, ils désignent les individus mais ils n’affirment pas, n’impliquent pas des attributs appartenant à ces individus » (Mill 1843/1995 : 33). « Les Np sont attachés aux objets mêmes et ne dépendent pas de la permanence de tel ou tel attribut » (ibid.). Si une telle théorie était vraie, la désignation d’une ville par ses coordonnées géographiques et son toponyme, ou ses toponymes eux-mêmes s’il y en a plusieurs, Leningrad et Saint-Pétersbourg par exemple, seraient rigoureusement équivalents. Aucune de ces désignations n’aurait de sens et le gouvernement communiste n’aurait pas eu besoin de changer le nom de cette ville.

Quels sont donc les traits linguistiques du Np qui lui permet d’avoir du sens, d’être un marqueur d’identité collective, et le support possible de fictions ? La question de son sens fait l’objet d’un débat riche dans la linguistique et la philosophie du langage moderne (Gary-Prieur : 1991 ; Siblot et Leroy : 2000 ; Draga : 2010). Rappelons quelques points. Critiquant la théorie de Mill, Lévi-Strauss (1962/2008 : 741) a montré que le Np n’a pas seulement une référence mais qu’à la façon du nom commun, il est aussi un mode de classement de l’individu, faisant jouer des catégories et des relations plus abstraites, et donc doté de sens. Celui qui, comme le célèbre Du Pont de Nemours, sépare le Du du Pont pour ennoblir son origine, révèle bien la présence de ces modes de classements. Sous cet angle la renomination est une activité de re-catégorisation : par le changement de nom, ce qui est désigné se trouve affecté dans la façon dont il est classé. Ces catégorisations sont souvent implicites, mais reposent sur des habitudes : ainsi à Rome les esclaves n’étaient pas désignés par les mêmes noms que les hommes libres, et il suffisait à l’auditeur d’entendre un nom pour savoir dans quelle catégorie ranger son porteur. Il faut donc supposer que derrière le Np se cache un halo de sens qu’on peut caractériser sous plusieurs aspects différents :

 celui du classement qui renvoie bien à des connotations, donc à un sens lexical stable, décontextualisé, descriptif et institutionnel (établi par convention et partagé par une communauté linguistique). Du Np lui-même, il est possible ainsi d’inférer si ce qui est désigné est une ville (Titograd), un animal (Médor), une personne (Jean), Le genre peut être aussi induit du prénom (Julie), parfois même du nom (dans les langues slaves le féminin par les suffixes en eva/ova/ovna).

 d’une manière générale les préfixes ou les suffixes des patronymes, qui sont des phénomènes fréquents et stables, permettent très souvent d’induire l’origine.

 l’existence d’un contenu sémantique décontextualisé apparait aussi dans l’antonomase, où un Np, utilisé comme un Nc, acquiert un contenu stable de propriétés appliqué ensuite à une classe. Un exemple célèbre dans les Balkans est le mot Macédoine, qui stabilise l’idée de mélange dans macédoine de légumes.

 par le discours, enfin, une appellation acquiert aussi des sens discursifs conférés dans la pratique et l’histoire. Ce sens peut avoir tendance à se stabiliser – ainsi Musulman, avec majuscule, désignait une nationalité de l’ex-Yougoslavie (Garde 2004 : 259) –, ou bien il peut être contingent et instable parce que dépendant des connaissances acquises par l’usager, donc de l’emploi de la langue, et non pas de sa compétence linguistique. On peut parler alors de sens pragmatique (Draga 2010 : 184) : en Roumanie par exemple (Lenz 2001 : 154) on évite à l’époque communiste certains prénoms qui ne sont pas considérés comme neutres, parce que liés à des habitudes ressenties comme aristocratiques. On les évite pour ne pas être classé par le discours ambiant d’une façon qui n’est pas souhaitée.

Le fait que le sens n’acquiert pas toujours un caractère stable a plusieurs conséquences. L’auditeur ne maîtrise jamais dans sa globalité ces constellations discursives (avec leurs occurrences positives et négatives) et peut se retrouver dans des situations gênantes en n’employant pas un mot comme il faut, ou en utilisant le mot qu’il ne faut pas. Dans certains contextes, certaines occurrences peuvent s’avérer tabou (Lenz 2001 : 156). Les renominations se heurtent aussi aux changements de contextes (les villes yougoslaves commençant par Tito n’ont pas survécu au démantèlement de la Yougoslavie), ou à l’habitude (dans les années 80 la tentative des autorités de bulgariser les toponymes turcs d’une centaine de sommets s’est presque partout heurtée à l'usage courant).

Mais la dimension discursive, qu’elle débouche sur un usage stable ou non, reste liée à la question du classement. On voit donc que c’est en jouant sur des traits du nom liés au sens et à la catégorisation que les re-nominations cherchent à agir sur l’essence de ce qui est désigné. Par l’impact sur le sens on agit sur la façon de concevoir l’identité, et l’on tente d’affecter la façon dont la référence elle-même est représentée. Ces méthodes relevant souvent de la manipulation sont l’instrument de la violence symbolique.

Les anthroponymes, d’abord, font sens de très multiples manières, en indiquant « une origine géographique ou sociale pour les patronymes, une religion ou le sexe pour les prénoms, ou bien encore en se chargeant de savoirs liés à l'individu » (Siblot et Leroy 2000 : 91). C’est en agissant sur ce qui, dans le nom, renvoie à ces caractéristiques sociales, religieuses ou ethniques qu’on cherche à atteindre l’appartenance, et la façon dont on est classé. Or dans les Balkans, au sortir de l’Empire ottoman, la situation des patronymes est complexe, car ils font intervenir souvent plusieurs origines à la fois.

Un nom comme Karamanlis contient un élément turc (kara, noir), un suffixe grec (-lis), et renvoie plus spécifiquement aux karamanlides, populations orthodoxes turcophones d’Anatolie. Nombreux sont les mélanges construits à partir de kara : Herbert von Karajan venait d’une famille grecque macédonienne dont le nom initial était Karajannis (D'Estienne d'Orves : 2008). Son nom ajoutait à kara l’élément Jannis (forme grecque de Jean, donc Jean le Noir) et la particule allemande von acquise par annoblissement. Radovan Karadzic (où l’on trouve le suffixe -ic, typiquement serbe) défenseur d’une Serbie ethniquement purifiée, avait sans doute un ancêtre au nom turc qui avait voulu signifier, au moment de la fixation du patronyme, qu’il se sentait appartenir à l’espace serbe (ce qui n’est pas sans faire penser à la réflexion de Lacan sur le signifiant du nom du père).

Le préfixe Hadji en bulgare, ou Hatzi en grec, est intéressant puisqu’il dérive, via le turc, d’un mot arabe qu’ajoutaient à leurs noms les pèlerins de La Mecque. Dans les Balkans, cette habitude s’est répandue parmi les chrétiens après le pèlerinage en Terre Sainte, ainsi Dalianis Hatzimichalis, héros de l’indépendance grecque, ou Hadjiivanov, nom fréquent en Bulgarie – dans les deux cas, la deuxième partie du nom dérive d’un prénom chrétien.

Les pratiques les plus courantes de renomination consistent soit à traduire intégralement le nom à partir de son étymologie (Garde (2004 : 336) donne l’exemple de Mirazciev, nom bulgare venant du turc mirascı, héritier, qui devient après 1878 Naslednikov, avec le même sens), auquel cas la renomination est totale, soit à jouer sur certains traits onomastiques typiques de la langue considérée : la plus courante étant l’adjonction ou la modification d’un suffixe typique (toutes les langues de la région en possèdent). Elles deviennent ainsi des caractéristiques ethniques. Dans ce cas la renomination est souvent partielle seulement. En Grèce les noms dérivant des mots macédoniens, bulgares, albanais ou turcs se voient adjoindre les suffixes grecs : -idis, -iadis, -lis, -opoulos, -tsis (Marmara 2001 : 105). Simitsis dérive ainsi du turc simit, désignant un petit pain rond croustillant. Pour les Roumains -escu, pour les Bulgares -ov, pour les Serbes et les Croates -ic et -ovic, pour les Macédoniens -ski, pour les Turcs -oglou et pour les Arméniens -ian, sont de tels suffixes. La permutation permet donc le reclassement ethnique.

Le jeu sur les différences phonétiques est aussi une pratique constante car elles font sens par rapport à l’origine. Le grand journaliste bulgare Petko Botcharov se demande dans ses mémoires s’il n’est pas parent de Markos Botzaris, ses arguments étant l’origine de sa famille, le nord de la Grèce, et la rareté de son nom. Il s’interroge avec humour sur les transformations qu’ont subi les noms slaves dans la langue grecque. « Demandez à un grec de prononcer la phrase : Sheiset i shest kozi koji (soixante-six peaux de chèvres), il dira seiset i sest kozi kozi » (Botcharov 2010 : 9). Les sons -j, -dj, -sh, -tch se transforment en -z, -tz, -s, et -tz (ainsi Hadjimichalis devient Hatzimichalis). Aussi naturellement le -tch de Botcharov se mue en -tz, tandis que le suffixe -ov est hellénisé en -is. L’auteur souligne n’avoir aucune certitude de ce qu’il affirme, mais il n’est pas seul à s’être posé la question de la bulgarité du héros, comme en témoignent les discussions sur les forums du web6. Certains internautes revendiquent, eux, l’albanité de Botzaris sous le nom de Poçari ou Boçari, forgeron en albanais (en réalité né en Épire dans la communauté arvanite, il serait même l’auteur d’un des premiers dictionnaires gréco-albanais) ! Mais en soi, ce genre de débat, malgré son anachronisme, reste très significatif pour cette région, et l’on devine que l’interrogation sur le nom peut aussi se retourner en suspicion malsaine quant à l’origine véritable d’une personne.

Deux pays ont laissé un souvenir sur la question du changement de patronyme : la Grèce et la Bulgarie. En Grèce, où l’emprise de la normalisation a été très puissante, on a recours à de véritables techniques de purification linguistique. Pendant tout le XIXe siècle une pratique courante est « le recours au grec ancien appliqué aux noms de famille et de baptême » (Symeonidis 2001 : 98) dont le sens profond est d’établir le classement comme Hellène par l’ancienneté du terme dont dérive le nom. Les formes dialectales ou phonétiques « impures » sont remaniées et l’auteur rapporte la fréquence des modifications dans les registres d’état-civil à l’occasion du service militaire ou sous l’influence des professeurs, détenteurs du « savoir » linguistique. Lors de l’intégration de la Macédoine et de la Thrace, régions à l’équilibre ethnique très incertain, les populations non-grecques, se voient obligées d’helléniser leur nom de force, ce qui entraîne leur émigration fréquente. D’une manière générale la Grèce s’inspire de la philologie pour produire des néologismes de tout type, ce qui est à l’origine de la katharevousa, cette langue soi-disant purifiée qui sera l’un des éléments de la diglossie grecque jusqu’aux années 70, et marquera l’histoire grecque précisément par sa fonction principale, qui est la renomination.

La Bulgarie offre un autre exemple. Plusieurs campagnes successives se succèdent aussi bien sous la monarchie qu’à l’époque communiste en 1912-1913, 1941-1943, 1956, 1960, 1972 (Krasteva-Blagoeva 2006) pour obliger à bulgariser les anthroponymes turcs. Mais c’est sous T. Jivkov en 1984-85 qu’a lieu la campagne la plus déterminée, touchant 795.500 citoyens (Ragaru 2010b), forcés de remplacer leurs anthroponymes turcs par des prénoms et patronymes bulgares, cela provoquant le départ de 300.000 citoyens turcophones et musulmans vers la Turquie. Cette politique dite de renaissance nationale s’accompagne de l’interdiction d’utiliser le turc dans les lieux publics. L’anthropologue bulgare Ali Eminov, qui enseigne aux USA, raconte que son frère Raif Mümünov Eminov était devenu Radi Marinov Emilov et sa mère, Hayriye, était devenue Khristina. Les autorités bulgares de l’époque utilisèrent un argument pernicieux, selon lequel, les musulmans bulgares ayant été islamisés et turcisés de force sous les ottomans, leur réattribuer des prénoms et des noms bulgares était leur permettre de retrouver leur identité originelle (Eminov 1997).

Mais dans les Balkans les campagnes de renomination ont touché aussi les toponymes, le pouvoir cherchant sa projection sur les territoires et les populations, et sa maitrise symbolique sur ceux-ci. Comme pour les anthroponymes, la question de la méthode est intéressante. De même que pour les noms de personne, on part d’un fond très plurilingue (tout lieu était nommé dans les langues co-présentes), à quoi se rajoutent les appellations du passé qui ne simplifient pas les choses. Plovdiv par exemple a connu d’abord des noms thraces, puis en 342 av. J.-C., lorsque Philippe II conquiert la localité, elle a été renommée Philippopolis. En 72 av. J.-C., les Romains l’appellent Trimontium (ville des trois collines). Les Slaves reprennent le nom thrace de Pulpudéva et le changent en Paldin puis Ploudin. La ville est conquise en 1364 par les turcs qui la nomment Filibé. Elle acquiert définitivement le nom de Plovdiv après la libération de la Bulgarie en 1878. Sous l’Empire Ottoman, plusieurs appellations circulant pour chaque lieu, le voyageur choisissait. Lamartine traversant la Bulgarie en 1833 à son retour d’Orient, séjourne à Philippopoli (nom que les grecs ont conservé), pas à Filibé ni à Ploudin, il descend d’ailleurs chez « un jeune et aimable Grec » de la ville, M. Mauridès, dont il fait l’éloge (Lamartine 1835/2011). Mais lorsque le géographe Heinrich Kiepert, disciple d’Alexander von Humboldt, établit en 1855 la première carte de référence allemande de l’Empire Ottoman, il reprend le nom de Felibeh – et Philippopel n’apparait qu’entre parenthèses (Kiepert 1855). En 1876, en plein mouvement d’indépendance bulgare, il publie aussi une carte du Sandjak de Filibe (Kiepert 1876). Les Français A. Lapie (1832b) et P. Vidal-Lablache (1910) choisissent, pour les cartes qu’ils réalisent, l’appellation grecque. Pourtant, les géographes de l’époque commencent à porter attention à la question de la transcription des noms, et se réfèrent aux coutumes locales (beaucoup donnent Vodena ou Wodena comme le nom de l’actuelle Edessa, sans doute parce que la population locale est bulgarophone, un seul d’entre eux reprend le nom grec). Mais ce sont les interrogations des pionniers de la géographie scientifique sur l’étymologie des toponymes qui vont avoir des répercussions sur les pratiques de nomination (comme la philologie de l’époque en général sur toutes les pratiques de nomination).

Leur activité concerne aussi la géographie historique : après sa première mission scientifique en 1841, Kiepert, qui est accompagné d’archéologues, d’architectes, de sculpteurs, de naturalistes, de géologues, établit d’abord une carte du monde grec antique destinée à l’enseignement des langues et de l’histoire ancienne (Débarre 2009). Il est loin d’être le seul : jusqu‘à 1872 par exemple, Vidal-Lablache, qui est membre de l’École Française d’Athènes, ne publie que sur la Grèce antique.

Les géographes sont aussi philologues, naturalistes et historiens, car leur activité est classificatoire : le meilleur exemple est A. von Humboldt dont les missions au Nouveau monde touchent aussi bien aux espèces végétales et animales qu’au relief et aux mœurs, et qui apprend le basque dans le but d’établir si les premières populations d’Espagne n’ont pas été les basques (Humboldt 1821). Il recherche quel a été le peuplement originel de tout le sud et l'ouest de l'Europe en utilisant comme critère les langues qui y sont parlées depuis l’antiquité. L'Espagne offre une langue de ce type, le basque, qui continue d’être vivante. Il confronte les noms de lieu rapportés par les géographes de l'antiquité classique avec le basque pour voir si ces noms ibériques correspondent par le sens et surtout par la forme phonétique avec ce que nous apprend le basque. Il est loin d’être le seul à s’intéresser à ces questions : Vidal-Lablache écrit que « nulle part mieux qu’autour de la Méditerranée on ne peut embrasser un long développement de géographie humaine. Peuples et dominations s’y sont succédés ; et chaque époque a déposé ses fossiles : sanctuaires, vieilles villes ou stypalées, noms de lieux tantôt traduits, tantôt déformés par les générations suivantes » (Vidal-Lablache 1904). Lors de son premier voyage en Grèce il s’interroge souvent sur l’origine des noms de lieux, par exemple les noms slaves en –tza, fréquents la région du Pélion, comme Makrinitza (Sivignon 1999).

La Grèce indépendante utilise la philologie des géographes, et part systématiquement de l’appellation en grec ancien pour refonder le nom (elle est relevée sur les cartes de géographie historique, ainsi dès 1832 A. Lapie donne Thessalonica pour Salonique sur sa carte de Grèce Ancienne (1832a)) Les grecs replacent « sur la carte du Sud des Balkans la toponymie de l’Antiquité », comme dit N. Clayer (2009 : 238). L’étymologie est ainsi censée fonder l’hellénité du territoire, en étant la preuve de l’ancienneté de l’occupation de celui-ci par un peuplement grec. Dans les régions où plusieurs légitimités se disputent, on se livre donc à une course à l’étymologie et à une guerre des noms. N. Clayer rapporte ainsi des falsifications visant à légitimer l’appartenance du sud de l’Albanie à ce pays, régions sur lesquelles existaient des controverses territoriales avec la Grèce : « Au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans le cadre d’un État albanais encore fragile, des intellectuels investirent d’un enjeu symbolique majeur le nom de Gjirokastër, la principale ville du Sud du pays. L’enjeu était important, car cette ville avait été en 1913 le centre du mouvement pour l’autonomie de l’Épire du Nord (ou autonomie vorio-épirote), opposé à la souveraineté albanaise. Dès le premier numéro du tout premier journal local en albanais, daté du 27 mars 1920, l’éditeur, Veli Harshova, expliquait que la ville se nommait Gjinokastër, et non Gjirokastër, parce qu’il s’agissait du château d’un Albanais nommé Gjin, en l’occurrence Gjin Shpata, et non du château d’argent selon l’étymologie gréco-latine Argyro kastro. Pendant l’entre-deux-guerres, tant dans la presse que dans les textes émanant de l’administration, l’usage sera d’ailleurs d’écrire Gjinokastër et non Gjirokastër » (Clayer 2009 : 238).

On comprend par-là la forme particulière qu’a prise la question des noms en Macédoine et en Thrace. Elle avait commencé de se jouer bien avant la création de la Macédoine en 1991, et même avant l’intégration de la Macédoine Égéenne à la Grèce en 1912. Dès le dernier quart du XIXe siècle, les nations indépendantes constituées vont rivaliser sur les dernières parties de l’Empire Ottoman non indépendantes, en se livrant à des luttes de classement comme dit Bourdieu (1982), où la question linguistique et symbolique est centrale (Poulton 1996 ; Kitromilides 1990). Les sociétés créées en Grèce, Serbie et Bulgarie pour apporter un soutien aux mouvements politiques, mais aussi et surtout pour créer des écoles en territoire ottoman et helléniser, bulgariser ou serbiser les populations, en sont un exemple : Société pour la dissémination des lettres grecques en 1869, Société nationale grecque en 1894, Société serbe de Saint Sava en 1886, Fraternité de la miséricorde bulgare de 1897, toutes rivalisent en Macédoine. En Grèce elles disposent de l’appui puissant des ministères (instruction, et affaires étrangères, avec le rôle des consuls dans la propagation de la langue), du Patriarchat, et de l’Université d’Athènes. Les intellectuels, les professeurs, les popes sont ici les véritables acteurs des appareils idéologiques d’État (Poulton 1996 : 65). De 574 écoles grecques en Macédoine en 1878 par exemple, on passe à 1400 en 1895 (Poulton 1996 : 59), le mouvement est tel que d’après Poulton, l’éducation nationale grecque dépense plus hors de Grèce que sur le territoire hellène lui-même. Les rivalités sont aigües : lorsque la Serbie occupe la Macédoine du Vardar après 1912, elle ferme 641 églises et 761 écoles bulgares (ibid.). Les grecs font de même dès l’occupation de la Macédoine Égéenne en fermant des écoles et interdisant l’usage public de langues autres que le grec. En 1926 lorsqu’une loi entre en vigueur d’après laquelle les toponymes doivent être hellénisés, elle est un aboutissement. Salonica, Dedeagach, Vodena dont l’usage était répandu jusque-là à côté d’autres noms, deviennent définitivement Thessaloniki, Alexandroupoli et Edessa.

Pour Salonique, Mazower raconte que : « La fille du roi local, Philippe de Macédoine, s’appelait Thessaloniki, et la cité fut nommée d’après elle : la fille et la ville commémoraient toutes deux le triomphe (niki) du père sur le peuple de Thessalie alors qu’il étendait son pouvoir sur la Grèce » (2004 : 16, traduction personnelle). Le nom entre en pratique dès 1913 après la victoire sur les turcs, bien avant la loi de 1926. Le nord de la Grèce est ainsi quadrillé par référence à la dynastie macédonienne comme le montre aussi Alexandroupoli. De là, dire que Macédoine est un nom grec et que cette région est hellène depuis 3000 ans, relève de la tautologie.

L’interdiction portée sur l’usage du nom Macédoine est un fait unique dans l’histoire du droit international (Glamcevski 2010 : 217). La démarche revient à prendre un titre de propriété sur les mots, un peu comme pour les appellations d’origine contrôlée (c’est bien l’essence de la méthode décrite qui conduit à cela) : comme certains l’ont fait remarquer avec humour, avec la même logique les allemands pourraient interdire aux français de s’appeler ainsi, puisque les francs étaient une tribu germanique. Un petit voyage sur internet révèle d’ailleurs la vigueur du débat sur le nom Macédoine. Les grecs, refusant d’utiliser le mot macédonien, rivalisent d’imagination, parlant des skopiens, des bulgares du Vardar, et pour le pays de la Dardanie – la Grèce aurait en effet proposé cette appellation par référence aux Dardanes, tribu antique mal connue (Glamcevski 2010 : 213). Des macédoniens rétorquent que si la Macédoine est FYROM, Former Yougoslav Republic of Macedonia, alors la Grèce est FOPOR, Former Ottoman Province of Rumelia7. On voit ici comment, depuis les noms, on passe subrepticement sur le terrain des injures.

Le communisme amènera aussi son lot de toponymes, mais sera fortement dépourvu d’imagination. Les procédés, qui sont simples, sont bien décrits par Prohic : ce sont l’ajout et la substitution.

L’ajout met en circulation les anciennes appellations en leur ajoutant un élément adapté « à la nouvelle donne politique » (2001 : 166), c’est un cas de renomination partielle. Le nom de Tito est ainsi rajouté sous forme adjective à nombreux noms de villes (exemple : Titov Veles en Macédoine).

La substitution, cas de renomination totale, remplace purement et simplement un nom par un autre, souvent celui d’une célébrité politique : en Bulgarie Nevrokop est rebaptisée Gotse Delchev. L’histoire des restes de ce célèbre révolutionnaire macédonien né à Kilkis en Macédoine grecque, et mort près de Serres en Grèce en 1903 lors de l’insurrection d’Ilinden, est tout un symbole. Enterrés d’abord en Grèce, ses restes sont transférés à Sofia pendant la courte période où la Bulgarie occupe cette région lors du 1er conflit mondial. Un cénotaphe les abrite jusqu’à la 2e guerre. Puis, lors de la nouvelle occupation de cette région, le roi Boris les ramène à Serres. Ils retournent à Sofia à la fin du conflit, et la Bulgarie en fait don à la Macédoine pendant la courte période où elle soutient la jeune identité Macédonienne créée par Tito en 1946. Ils sont à Skopje depuis, malgré plusieurs demandes de restitution bulgares (Danforth 1995 : 171).

Certains pays communistes utilisent ces procédés de manière systématique dans certaines régions. Dans la partie nord de la Prusse Orientale (enclave de Kaliningrad) tous les noms de lieux sont russifiés par substitution (la légendaire Tilsitt devient Sowjetsk) ou traduits en russe (un cas intéressant est Trakehnen, rebaptisée Yasnaya Polyana, les deux voulant dire étymologiquement clairière lumineuse, en lithuanien et en russe, mais c’est aussi le nom russe du lieu où habitait Tolstoi, près de Moscou : hasard heureux ?). Jamais la translittération n’est utilisée, ce qui souligne la volonté totale d’effacement, alors que dans la partie polonaise de la Prusse orientale (province de Mazurie) les translittérations sont fréquentes (Eylau devient Ilawa, double appellation datant sans doute d’avant 1945).

La décomposition de l’ex-Yougoslavie apporte enfin son lot de nouveaux noms, l’objectif étant cette fois de serbiser, croatiser, etc. Prohic cite l’exemple de la qualification adjectivale Bosanski, -a, -o, Bosnien, -ne, qui accompagnait de nombreux noms de villes (Bosanski Brod) devenus systématiquement : Srpski, -a, -o, Serbe (Prohic : 2001). Donji Vakuf, nom d’origine turque qui avait survécu (désignant des terres données à des institutions charitables), se voit renommée Srbrobran, l’endroit d’où se défendent les serbes, après son inclusion dans les zones de la Republika Srpska. Le même processus serait aujourd’hui en cours au Kosovo.

L’étude de ces pratiques a montré, de diverses manières, que le Np n’est pas une simple étiquette, ni un désignateur doté d’un référent mais sans sens. C’est un « désignateur de position dans un système à plusieurs dimensions » (Lévi-Strauss, 1962/2008 : 757) qui joue sur de nombreux éléments et systèmes de catégorisation, certains explicites, d’autres implicites. C’est « un marqueur par excellence d'identification sociale et/ou ethnique mais aussi […] un moyen de repositionnement identitaire » (Osipov et Vassiliki 2001 : 10) ce qui explique que l’approche sociolinguistique de ce mode de désignation dans les Balkans soit si riche. Garde (2004 : 336) arrive aux mêmes conclusions : « aucun nom n’est innocent. Depuis la désignation des pays et des territoires jusqu’à celle des personnes […], nommer c’est classer, c’est donc accepter un certain principe de délimitation, une interprétation particulière des faits, c’est prendre parti ». Le Np n’est donc pas que la désignation d’une permanence substantielle, c’est l’un des éléments des systèmes de classements que se construit une société, et intervenir dans la désignation, c’est participer de manière performative, au niveau des appareils idéologiques, à ce travail de délimitation et de catégorisation. Les manipulations sont nombreuses, ce pourquoi il est si important, comme dit Garde (2004 : 336), « de les décrypter ». Essayons maintenant de comprendre la nature de la violence qui est exercée via la renomination.

Le pouvoir de reclassement des appareils d’État est immense. Le but pour N. Ragaru est de faire taire l’altérité en changeant le mode d’inclusion symbolique (car l’identité se joue dans l’articulation entre les noms et les catégories). Disparait alors ce qui fait différence. Mise en œuvre par des autorités, cette violence a d’abord le visage froid des administrations. L’auteur rapporte une émouvante anecdote qui s’est déroulée en pleine période de bulgarisation des noms : « À l’époque pour téléphoner tu devais aller à la poste. Il fallait que tu épelles tes trois noms – prénom, nom paternel, nom patronymique – ainsi que ceux de la personne que tu souhaitais joindre, si tu voulais appeler en PCV. Ce jour-là, à la poste du quartier étudiant de Sofia, il y avait deux jeunes filles turques qui sanglotaient. Les noms des Turcs venaient d’être changés et elles, elles ne connaissaient pas les nouveaux noms de leurs parents parce qu’elles étaient à Sofia quand ça s’était passé. Leurs parents, restés dans les Rhodopes, ne savaient pas davantage comment leurs filles s’appelaient. Et à plusieurs centaines de kilomètres de distance, parents et enfants n’arrivaient plus à se retrouver » (Ragaru 2010b). L’institution est toujours complice des appareils idéologiques. Appeler le numéro de téléphone serait facile, mais il faut donner un nom, donc c’est impossible. Cela entraîne une dépossession symbolique, vécue comme une non-appartenance, une non-adhésion à ce qui devrait faire l’essentiel de soi. « Je » devient un autre avec la froide complicité de l’autorité.

La non-appartenance se joue aussi dans la perte du territoire où l’individu était inclus. Le poète palestinien Mahmoud Darwish a exprimé cette forme de souffrance, qui n’est pas seulement la perte bien réelle de la terre au moment du départ forcé. Car sur le plan symbolique l’individu est mis en instance de n’être pas ce qu’il est, par les mille relations qu’entretient la terre avec le langage :

« Comme si rien n'avait été.
Rien qu'une blessure légère au bras du présent absurde...
Et l'Histoire se rit de ses victimes
Et de ses héros...
Elle leur jette un regard et passe...
Cette mer m'appartient.
Cet air humide m'appartient.
Et mon nom,
Quand bien même je prononcerais mal mon nom
Gravé sur le cercueil,
Mon nom m'appartient.
Mais moi, désormais plein
De toutes les raisons du départ, moi,
Je ne m'appartiens pas,
Je ne m'appartiens pas,
Je ne m'appartiens pas... » (Darwish 2003 : 50)

Ce poème part d’une expérience d’enfance : après son départ, le village natal de Darwish est rasé. À son retour quelques années plus tard, il découvre un nouveau village israélien à la place. Ce n’est pas seulement la terre, mais l’histoire qui a été effacée (une autre a pris sa place comme si rien n’avait été). L’individu ne s’appartient plus car les repères de son identité ne sont plus là. Seuls l’air humide et la mer elle-même ne pourront lui être retirés.

Mais la violence qui nous intéresse repose aussi sur la substitution d’une catégorie à une autre. Et sur ce point c’est avec l’insulte qu’elle peut être comparée. Être considéré comme un skopien quand on est macédonien, être nommé comme un chrétien quand on est musulman, c’est être brutalement catégorisé autrement qu’on ne l’est. « Les Skopiens sont une pseudo-nation titoistique yougoslave, pas des Macédoniens », dit un internaute sur un forum touchant à la question macédonienne8. Comme l’a montré E. Larguèche (1993 : 58), l’insulte typique inclut l’insulté dans une catégorie à laquelle il n’appartient pas. C’est de cette manière qu’elle touche l’identité individuelle, crée une espèce, modifie la nature (Dardanien) dans laquelle elle englobe (espèce de…), et ce faisant elle tente de mettre hors champ. Certaines insultes consistent à renommer (Lagorgette 2006 : 27) – se faire appeler Arthur. La différence pourtant, c’est que l’insulte garde un lien avec le jeu, alors qu’ici le reclassement est sérieux, il est réel, comme dit Lacan. Il n’en reste pas moins que si toute injure est raciste pour Larguèche, simultanément beaucoup de renominations peuvent être vécues comme injurieuses parce qu’elles manipulent l’identité même de la personne.

Une interpellation verbale peut, selon les contextes, être reçue comme une injure ou non. Ici il en est de même, parce qu’un même nom peut avoir une connotation péjorative ou non selon les contextes. C’est donc insensiblement qu’on passe du nom de peuple à l’injure, et la connaissance des usages est essentielle. On peut prendre l’exemple des noms désignant les musulmans de Bosnie. Bosniaque en français correspond à deux mots serbo-croates. L’un, Bosanac, qu’on traduit par Bosnien, désigne tous les habitants de la Bosnie, P. Garde explique que ce mot n’est pas utilisé par les serbes et les croates de Bosnie-Herzégovine. Ne voulant pas être désignés sous l’angle de la Bosnie, ils n’utilisent que Serbe et Croate. L’autre, Bosnjak, ne désigne qu’une partie des bosniens. Mais lesquels ? « Approximativement, dit P. Garde, les Musulmans. On pourrait dire que le Bosniaque (dans ce sens) est un musulman de Bosnie, ou un musulman de langue serbo-croate. Oui, mais qu’est-ce qu’un musulman ? Est-ce un fidèle de l’islam ou seulement quelqu’un qui se rattache à cette religion par tradition familiale ? Il y a bien des Bosniaques musulmans incroyants ou athées. Qu’est-ce que la langue serbo-croate ? Ce terme est généralement refusé aujourd’hui, on dit langue serbe, ou croate, ou bosnienne, ou bosniaque. J’ai relevé au cours de l’histoire 58 noms différents pour désigner cet ensemble linguistique. On ne peut pas sérieusement dire qu’un Bosniaque est celui qui parle bosnien ou bosniaque, puisqu’il parle exactement comme un Bosnien serbe ou croate. Et tous les Bosniaques vivent-ils en Bosnie ? Non, il y en a aussi au Sandjak (serbe et monténégrin), au Kosovo, en Macédoine... Chacun des trois critères : religieux, linguistique, géographique, soulève de nouveaux problèmes. Une définition en appelle une autre. À noter également que ceux qui s’appellent aujourd’hui Bosniaques se sont appelés Musulmans avec majuscule de 1968 à 1993, nationalement indéterminés de 1945 à 1968, et dans un passé plus lointain, ils s’appelaient eux-mêmes Turcs, bien que ne parlant pas turc, tandis qu’aujourd’hui ce sont seulement les Serbes qui les appellent Turcs, et ils ressentent ce nom comme une injure. Et il y a beaucoup d’autres termes d’injure : Bosniaque = Balija, Serbe = Vlah, Croate = Sokac » (Garde 2005).

Ces injures sont intéressantes car elles reposent sur des assimilations à d’autres ethnies (un peu comme lorsqu’on parle de « tête de turc »). Balija désigne les descendants de turcs, Vlah fait allusion aux Valaques, et Sokac à une minorité de Croatie. L’injure consiste donc à se moquer du classement de l’autre en le classant au hasard. Aussi on comprend que dans ce jeu verbal parfois tragique, le choix de mauvais mots puisse facilement mener à l’injure et dans certaines situations avoir des conséquences gênantes. Toute appellation est un angle sous lequel on désigne, c’est déjà une interprétation des faits, et si l’on ne connait pas l’angle de l’autre, on peut le blesser, le choquer, même sans le savoir. Employer le mot Macédoine face à un public grec, ou Metohija face à un public albanais, pourra mettre en mauvaise posture si l’on n’était pas prévenu de la controverse qu’ils recouvrent (Metohija, en effet, n’est utilisé que par les serbes. Milosevic l’avait remis en pratique, ne parlant plus que de Kosovo-Metohija, et utilisant toujours les deux mots ensemble. Étymologiquement il renvoie à des communautés dépendant de couvents orthodoxes et désigne la partie nord-est du Kosovo, proche de la Serbie, la plus peuplée de serbes. Les albanais ne l’acceptent pas).

Les renominations font jouer aussi des questions liées à l’intégration et à la naturalisation. E. Larguèche fait le lien entre injure et naturalisation. C’est que les groupes bien classés sont toujours traités comme des groupes naturels (1993 : 67). Ceux qui ne le sont pas sont hors-jeu, à la limite du nommable, et toujours à intégrer. Ils ne savent pas toujours se désigner eux-mêmes et sont inclassables. Par exemple les musulmans du Sandjak de Novi-Pazar, dernière région de Serbie, aux confins du Montenegro, où subsiste une population musulmane. Ne voulant plus être appelés Musulmans, ils se disent Bosniaques, comme les musulmans de Bosnie qui par l’usage de ce terme revendiquent leur slavité et leur caractère musulman, en se distinguant des croates catholiques et des serbes orthodoxes. Les habitants du Sandjak souhaitent aussi se rapprocher du standard linguistique serbo-croate parlé en Bosnie appelé justement langue bosniaque. Or les serbes ont rebaptisé cette région Raska (Rascie) ou Stara Srbija (Vieille Serbie), et la Cour Constitutionnelle serbe en 2001 a refusé le nom Sandjak (pourtant traditionnel), l’ethnonyme Bosniaque et le nom langue bosniaque (Prohic 2001 : 177). La Serbie retourne à l’appellation Musulman en vogue sous Tito. Ainsi trouver son identité dans les mots n’est pas facile, et les autorités parlent alors de nécessité d’intégrer.

Les mécanismes de renomination peuvent être partiels ou totaux : dans le cas de la naturalisation d’une personne lorsque celle-ci acquiert seulement une nouvelle nationalité, le nom n’est pas touché. Lorsque la naturalisation concerne aussi le nom, l’identité est plus ou moins modifiée en fonction des traits du nom qui sont touchés, elle peut même être cachée si la renomination est totale. Si c’est imposé, on peut parler d’obligation de dissimulation.

L’une des questions concerne la marge de manœuvre qui subsiste face à cette violence. Les turcs bulgarisés par exemple, ont vite développé des stratégies permettant de contourner le problème, utilisant le prénom turc, Dzemile par exemple, au foyer, et le bulgare, Diljana, à l’école (Ragaru 2010b : 88). Pour la façon dont les noms fonctionnent par rapport au positionnement identitaire, on découvre avec N. Ragaru, que « plusieurs tactiques sont mobilisées lors du "choix" des nouveaux noms afin d’assurer une continuité biographique, et de dire l’identité : la quête d’une affinité sonore entre ancienne et nouvelle désignation ; le choix d’un prénom bulgare disposant d’une quasi équivalence dans les univers de signification turcs ; l’adoption, lorsque cela est concédé, d’appellations à consonance étrangère ou "neutre" (ne permettant pas d’identifier l’appartenance confessionnelle) ; l’utilisation de prénoms rares contribuant à distinguer les turcs de la population majoritaire ; la quête de dénominations symboliques (Salza, la larme en bulgare) » (Ragaru 2010b : 89). Après 1990, lorsque la Bulgarie démocratique accorde à ces citoyens le droit de retrouver leurs patronymes, l’habitude de donner des prénoms ambivalents subsiste pourtant, afin d’éviter la classification ethnique : Denis/Deniz qui fonctionne aussi bien comme prénom chrétien que turc, est répandu aujourd’hui dans la région de Kardjali, selon Krasteva-Blagoeva (2006).

Ces exemples montrent que la mise hors-jeu a un double aspect : d’une part elle consiste dans une exclusion de l’autre, d’autre part comme l’exclu n’a plus guère de prise sur le symbole, sa marge de manœuvre, ses possibilités d’interaction et de négociation sont réduites. Cela est vrai aussi pour les toponymes et les noms de peuples, car lorsque tout nom de lieu renvoie à une revendication territoriale, lorsque tout qualificatif désignant un peuple s’appuie sur une idéologie, on prend le risque, à chaque fois que l’on nomme une réalité, d’être taxé de parti pris et de position unilatérale. Il devient difficile de prendre de la distance et de la liberté par rapport au symbole. Seuls les nationaux sont censés pouvoir parler correctement d’eux-mêmes et des choses qui les concernent : le discours extérieur se trouve donc discrédité. Les deux stratégies les plus courantes sont la résistance et le dépassement par la sagesse. Les formes de résistance sont nombreuses : l’émigration est fréquente, vers le pays dont on parle la langue, mais aussi dans des pays tiers pour retrouver une liberté symbolique permettant d’échapper à toute forme de catégorisation. Les individus apprennent aussi des tactiques permettant de déjouer la catégorisation avec souplesse. La stratégie du dépassement, elle, vise à retrouver les choses au-delà des noms, et à renouer le dialogue. Expulsée de sa Prusse natale débaptisée, M. Dönhoff fut l’un des artisans du dialogue Allemands – pays de l’Est, et inspira l’Ostpolitik de W. Brandt. Dans Noms que plus personne ne nomme, elle décrit les sentiments que lui inspira son pays lorsqu’elle y retourna : « Depuis cette époque je suis retournée plusieurs fois en Pologne et aussi en Prusse orientale. Et chaque fois que je revoyais les allées, les lacs solitaires et les calmes forêts, je pensais revenir à la maison. Le paysage est plus important, et il se grave en nous plus profondément, que toute autre toute chose. Il n’appartient, au dernier et au plus haut des sens, de toute façon, à personne, si ce n’est, peut-être, à celui-ci qui est capable d’aimer sans posséder » (Dönhoff 2010 : 13, traduction personnelle). L’auteur raconte que « l’évènement le plus essentiel de sa vie » a été la restitution de la statue de Kant à Kaliningrad en 1992, disparue sous Staline, entreprise à laquelle elle avait puissamment contribué.

Qu’un jeu sur les mots soit un jeu sur les choses a un caractère scandaleux, analysé superbement par Bentham, qui renvoie au pouvoir fictionnel du langage (1840/2003 : 246), à sa capacité inépuisable de construire et transformer des entités qui seront prises pour aussi réelles que des entités concrètes.

Son analyse est construite sur les noms communs, mais les exemples qu’on a vus révèlent aussi la capacité fictionnelle des Np. Bentham, inspiré par la tradition empiriste, avait sans doute tendance à voir le Np en extension comme la désignation de l’individuel, sans apercevoir sa dimension connotative. Pourtant la tendance à adhérer à la réalité est-elle peut-être plus forte encore avec le Np puisqu’il substantifie. « Tout nom employé se trouve associé dans l’esprit des auditeurs comme dans celui des locuteurs à une entité, et cette entité, bien que dans la moitié des cas ce ne soit qu’une entité fictive, est prise pour une entité réelle dans tous les cas. Parler d’un objet par son nom, son nom universellement connu, revient à lui attribuer de l’existence : de là un volume considérable d’erreur, de mauvaise conception, d’obscurité, d’ambiguïté, de doutes, de conflits, de passions coléreuse, de discorde et d’hostilité » (Bentham 1997 : 207). Le nationalisme en fournit des exemples nombreux avec les noms de peuples. Le préjugé qui consiste à croire que les groupes humains ont une nature repose sans doute sur cette propriété (Larguèche 1993 : 67). Cette activité fictionnelle n’est pas isolée. Elle doit être analysée à plusieurs niveaux.

L’un des niveaux est celui des appareils qui sous-tendent la création verbale, générant de la violence. Or ici Bentham est précurseur : il a vu très tôt le rôle de la politique et du droit par rapport aux fictions. Dans l’usage littéraire ou académique du langage, dit Bentham, « les mots ne sont que des mots, et les termes impropres sont sans conséquence », dans l’usage politique ou juridique par contre, « les mots sont des choses [...] et peuvent conduire à des calamités nationales » (1840 : 246). Et prenant l’exemple de la Terreur : « ce qu’il y avait d’absurde dans la révolution a conduit à ce qu’il y avait d’atroce » (ibid.). Les fictions juridiques et politiques lui apparaissent comme le prototype de la fiction nuisible destinée à faire triompher un intérêt ou à assurer une domination : « Sous quelque forme que ce soit, la fiction, lorsqu’elle a été employée par le prêtre ou le juriste, a toujours eu pour objet et effet de tromper, et, en trompant, de gouverner et, en gouvernant, de promouvoir l’intérêt réel ou supposé de la partie qui en use aux dépens de la partie destinataire » (Bentham 1843/1997 : 199. C’est, comme dirait Bourdieu, une « stratégie intéressée de manipulation symbolique » (Bourdieu 1982 : 136).

Ces appareils sont à replacer dans le contexte de création des États nations ou des sociétés communistes. Les communautés imaginées, comme les appelle B. Anderson (Anderson 1983 ; Kitromilides 1990), s’accompagnent de création linguistique (hellène par exemple remplace roméique) qui portent des fictions linguistiques au sens de Bentham (dans cet exemple, celui de la pureté de l’origine), et ici le Np est un marqueur d’identité.

Ces phénomènes ne sont pas de simples créations culturelles, comme des romans, mais relèvent de la langue comme institution et de la communauté politique, d’où leur force. Naturellement, Bentham comme Anderson ont vu le problème, fiction ne désigne pas les simples errements de l’imagination, mais le fait d’une construction reposant sur le langage qui a un impact sur le réel. Il existe des fictions trompeuses et nuisibles, mais il peut tout autant en exister d’indispensables et utiles. C’est l’une des tâches de l’analyse des fictions et des sophismes politiques, pour Bentham, que de démêler les choses (1840/2003 : 247), car les germes des théories fausses sont « dans les passions du cœur humain, toujours les mêmes, et qui n’attendent pour se reproduire, que des circonstances semblables » (1840 : 244). P. Garde ne cherche pas autre chose : son but est de décrypter les mots et leur choix, et de retrouver derrière les réalités et les intentions pour aider à se situer (2004 : 336).

Bien avant la pragmatique, Bentham a senti que ces actes fictionnels agissent sur le réel. Ils ont le pouvoir de « faire advenir l’avenir que l’on énonce » (Bourdieu 1982 : 137), et de « produire un changement dans l’être ». Ils font partie, comme dit Bourdieu, de discours performatifs visant à imposer comme légitimes des nouvelles définitions de l’identité partagée. Les renominations, actes de catégorisation, par exemple le fait d’appeler Macédoine un pays, ne sont pas des fictions sans effet. Ils réussissent lorsqu’ils sont capables « d’imposer une nouvelle vision et une nouvelle division du monde social ». Ils tentent toujours de s’appuyer sur des justifications historiques, philologiques, etc. Mais la science sur laquelle ils s’appuient n’est pas extérieure à la tentative performative, et n’exprime pas plus, comme dit Bourdieu, qu’un « état de la lutte des classements » (1982 : 138-9). Aussi ne faut-il pas les approcher en opposant la catégorie produite (Macédoine) à la réalité, puisque le discours performatif a un effet dans le réel, mais plutôt tenter de saisir simultanément ce qui est institué et les représentations qui l’accompagnent. Cette action du discours sur le réel nous confronte aussi au rêve de pouvoir absolu du langage. C’est ce qui fascine et met mal à l’aise.

Cette tentative de pouvoir par les mots pose donc la question de la nature de la violence verbale. Certains croient que c’est dans le contenu qu’il faut analyser cette violence, pourtant c’est ailleurs qu’on trouve ce qui met hors champ. C’est ce qui, faisant appel au pouvoir fictionnel et performatif du langage, a le pouvoir de modifier ma nature et de m’exclure ; dans le cas du droit, ce pouvoir de mise hors champ est décuplé par la force sociale. Le mot trotskyste a emprisonné des millions de personnes, car il fallait trouver ceux à qui l’appliquer. E. Guinzbourg raconte qu’une paysanne détenue pour ce motif croyait que le mot venait de tracteur : « Je ne peux pas être coupable puisqu’à la ferme nous n’en avions pas » (Guinzbourg 1967/1981). Le fait de ne pouvoir s’appeler Macédoine, ou de devoir s’appeler Assen et non Hassan relève de quelque chose du même ordre : la puissance de découper le réel et de classer appuyée sur un appareil. Cette violence verbale est à comprendre aussi dans son effet psychologique, dont une approche psychanalytique pourrait aider à rendre compte.

Le but de cette étude n’était pas de décrypter les mots et leur usage dans des discours, mais d’éclairer la nature de la violence verbale dans la renomination, et les mécanismes qui la sous-tendent. Nous appuyant souvent sur des exemples issus des recherches linguistiques et historiques, nous avons montré comment, en tant qu’actes de langage ils font jouer des déplacements visant à modifier la nature de ce qui est désigné, en modifiant la conception qu’on se fait du référent. Cela produit un effet fictionnel (reposant sur les propriétés connotatives du Np) qui a un impact dans le réel. La violence symbolique est un aspect de cet impact. Elle n’est pas interne à l’acte de langage lui-même, mais trouve sa source dans le champ social où elle accompagne des luttes de classement. Tirant sa source et participant à la justification d’une violence bien réelle, elle a néanmoins au niveau proprement symbolique un impact qui lui est propre. C’est une reclassification et une mise hors-jeu qui présente des analogies avec l’injure.

Mais pourquoi l’attitude interculturelle rencontre-t-elle en chacun de nous une résistance que nous devons surmonter ? Sans doute à cause du scandale que constitue ce pouvoir du langage que la diversité culturelle manifeste de façon criante. Le film bulgare À qui est cette chanson ? d’A. Péeva (2003) en apporte une illustration : une même chanson existe avec des paroles aux référents très différents dans plusieurs pays des Balkans : ici c’est une chanson folklorique, là une chanson sentimentale, là un chant patriotique et ailleurs enfin un chant religieux musulman. Elle est revendiquée dans certains pays (Albanie et Grèce), comme exprimant l’âme même du cru. Cette situation, loin de mener à la reconnaissance du partage d’un héritage commun, apparaît comme un scandale contre lequel il faut se défendre, l’un parle même de « pendre au réverbère celui qui dira que cette chanson est chantée de l’autre côté de la frontière ».

L’appropriation des formes culturelles s’appuie sur le langage où elle trouve sa légitimation, car les choses sont classées lorsqu’elles sont nommées. Pour les chansons et la danse, il est fréquent que des formes folkloriques allochtones soient décrites comme caractéristiques du cru, et étiquetées dans la langue du cru. Appartenant à un patrimoine commun et ayant beaucoup circulé, ce sont des formes culturelles qui peuvent être revendiquées de manière multiple, et qui sont comme un langage sans mots. Mais il faut un changement d’esprit pour le reconnaitre, car des spécialistes s’occupent de ces questions, et leur première activité est de classer, sans grande attention pour l’histoire et les logiques internes. A. Raftis, Président du Théâtre des Danses Grecques Dora Stratou à Athènes, propose pour aborder l’étude des cultures traditionnelles de se débarrasser d’abord des « méthodes subjectives, comme l’archéolatrie (admiration des anciens), la patridomanie (obsession de la patrie), la meletophobie (rejet de l’analyse savante) et du philologisme (approche strictement littéraire) » (1997 : 116), et de se rapprocher de la simple « ethnographie, et non de la laographie », science présumée mais ayant sa chaire à l’université, qui se caractérise par sa méthode purement descriptive (ibid. : 111) ! C’est une amusante description des méthodes des appareils idéologiques, et de la pseudo science qui tente de les légitimer.



Liste des références bibliographiques

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Liens

Notes de bas de page


1 Voir http://www.youtube.com/all_comments?v=GbifFYKqgSw ; les débats se trouvent dans les commentaires qui accompagne le document intitulé « Hpeirotika (Epirus) – Markos Botsaris » placé le 11/01/2009 sur Youtube par un internaute dont le nom sur le web est Hellenic Fighter.
2 Cf. Stéphane de Tapia, « Langue et territoire : La toponymie dans le domaine turc. Quelques éléments de réflexion sur l’appropriation de l’espace », document inédit, présenté au Séminaire du Laboratoire Cultures & Sociétés en Europe, Université Marc Bloch, Strasbourg, 2005 (page 4).
3 Ibid.
4 Ibid., p. 5
5 Je remercie Alkis et Alexis Raftis, pour m’avoir aimablement transmis cet ouvrage. Également cité par Garde (2004: 311).
6 Voir également les commentaires qui accompagnent le document « Hpeirotika (Epirus) – Markos Botsaris » publié le 11/1/2009 sur Youtube par Hellenic Fighter : http://www.youtube.com/all_comments?threaded=1&v=GbifFYKqgSw
7 Voir le forum créé le 18/11/2011 sur le site Topix.com qui porte le titre « If Macedonia is FYROM, then Greece is FOPOR » : http://www.topix.com/forum/world/macedonia/T3M7KJV549F02GC6H
8 « Skopians are titoistic yugoslav pseudo-nation, not Macedonians! », cette phrase se trouve également sur le forum créé le 18/11/2011 sur le site Topix.com qui porte le titre « If Macedonia is FYROM, then Greece is FOPOR ». Voir : http://www.topix.com/forum/world/macedonia/T3M7KJV549F02GC6H



Pour citer cet article


ESMEIN Bernard. Société plurielle et guerre des noms. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales, 30 janvier 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2625. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378