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8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales

Article
Publié : 30 janvier 2012

La violence verbale comme un exutoire. De la fonction sociale de l’insulte


Aimée-Danielle KOFFI-LEZOU, Maître-Assistant, Département de Lettres Modernes, Université de Cocody, Abidjan (Côte d’Ivoire), koffidanielle@yahoo.fr

Résumé

La crise post-électorale qu’a connue la Côte d’Ivoire du 4 décembre 2010 au 11 avril 2011 a donné lieu à un déferlement de passions et de violences manifestées par des agressions en tout genre. La méfiance et la suspicion se sont installées, rendant difficile toute discussion rationnelle. Les forums de discussion initiés par la presse d’informations générales auraient pu pallier ce manque, offrant aux internautes un espace de confrontation des idées et des arguments. Au contraire, ceux-ci semblent manifester un transfert des désaccords sur la toile, caractérisés par des attaques verbales de toutes sortes. L’analyse se propose d’étudier une forme spécifique de ces attaques : l’insulte. À partir d’un corpus composé de commentaires d’internautes, l’insulte sera définie puis caractérisée d’un point de vue linguistique puis discursif. L’analyse identifiera, enfin, le sens et les valeurs de l’insulte dans ces commentaires et en rapport avec le contexte de sa profération.

Abstract

The post-election crisis experienced by Côte d’Ivoire from the 4th of December 2010 to the 11th of April 2011 resulted in a wave of rage and violence manifested through attacks of all kinds. Mistrust and suspicion had set in everywhere, which made all rational discussion difficult. Discussion forums initiated by the media could have filled this gap, providing Internet users with a space for confrontation of their ideas and arguments. Instead, they seem to have transferred their disagreements to the Web, through verbal attacks of all kinds. Our analysis studies a particular form of these attacks: insult. On the basis of a corpus of comments from Internet users, insult is defined and characterized from a linguistic and discursive point of view. The analysis finally identifies the meaning and the values of insult in these comments according to the context of its declaration.


Table des matières

Texte intégral

Différents faits de langue se retrouvent sous le terme générique de violence verbale. Dans le cadre d’une interaction, ils sont la manifestation d’une transgression des normes et d’une rupture du dialogue. Ils permettent également l’affirmation de soi et la prise de pouvoir par l’énonciateur. Enfin, ils participent « à la formation des idéologies sociales et linguistiques […] et donc des pratiques langagières » (Moïse 2006 : 103). En effet, reflet du système de valeurs d’une communauté, la langue en arrive à la transformer par des usages qui rejettent, excluent ou nient des éléments du monde (Raemdonck 2009 : 31). C’est l’un de ces usages, en l’occurrence l’insulte, que nous étudierons à travers ses formes et ses valeurs dans les forums sociaux. Ces derniers, que nous assimilons à des lieux publics, sont des espaces de liberté où les internautes s’expriment sous le couvert de l’anonymat. Il n’y existe pas de catégorisation sociale ni professionnelle, encore moins de rapport hiérarchique entre les locuteurs. Le forum devrait être alors un « lieu de débat démocratique, du déploiement de la raison, de la mise en forme et de l’application du droit » (Wieviorka 1997 : 21). Pourtant, dans ce cadre, l’insulte fuse ; elle est violente. La confrontation des idées prend la forme d’échanges d’insultes qui deviennent systématiques. Dès lors, il serait judicieux de s’interroger sur la valeur de ces insultes pour les internautes, surtout dans le contexte sociohistorique de la Côte d’Ivoire.

Les commentaires d’internautes ont été recueillis du 11/06/2011 au 14/06/2011 sur le site Ivoirebusiness.net1. Ce sont des réactions qui font suite à la publication d’un article. Celui-ci se propose de rétablir « la vérité » sur l’arrestation de Laurent Gbagbo, le président ivoirien déchu en avril 2011. L’article, publié le 11 juin 2011, s’intitule « Côte d’Ivoire : 11 Avril - 11 Juin 2011. Il y a deux mois, l’armée française renversait Gbagbo. Le scénario authentique du coup d’état ». Suite aux bombardements du palais présidentiel, il y a eu dans la presse une polémique sur l’identité des militaires qui avaient procédé à son arrestation. Appartenaient-ils à la force licorne (c’est le nom donné aux troupes françaises présentes en Côte d’Ivoire depuis le début de la crise de 2002) ou étaient-ce les forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) fidèles à Alassane Ouattara ? Le journaliste (César Etou) écrit pour le quotidien Notre Voie, titre d’obédience FPI (Front populaire ivoirien). Il relate le déroulement de cette arrestation avec l’objectif bien affiché d’incriminer la force licorne. Dès lors, les commentaires opposent deux groupes : les pro-Gbagbo (encore appelés La Majorité Présidentielle ou LMP) et les pro-Alassane Ouattara du nom de son opposant (encore appelés pro RHDP ou Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix). En lieu et place de commentaires constructifs, ces internautes échangent systématiquement des insultes que l’étude se propose d’analyser en quatre étapes : les différentes acceptions de l’insulte, ses formes linguistiques, puis discursives et enfin le sens et la valeur des insultes dans le corpus.

En amont de la violence physique, l’insulte est le recours à des termes dévalorisants ou méprisants à l’endroit de l’interlocuteur ou d’une tierce personne. Elle surgit dans un contexte conflictuel et est la manifestation d’un désaccord. Cette définition liminaire vaut pour les adresses en situation dialogique. Pour autant, l’insulte peut être destinée également à une personne délocutée dans des situations de type « X est un imbécile », où X n’est pas le récepteur. Dans une interaction, l’insulte consacre la rupture et clôt la conversation mais pas nécessairement l’échange. L’interlocuteur, en effet, peut répondre ou se taire.

Définir l’insulte en consultant les dictionnaires usuels relève d’une gageure à cause de la proximité de sens avec l’injure. Le Trésor de la langue française informatisé définit les insultes comme des « paroles ou attitudes (interprétables comme) portant atteinte à l’honneur ou à la dignité de quelqu’un (marquant de l’irrespect, du mépris envers quelque chose) ». Ses synonymes sont alors l’injure et l’offense. De même, Le Nouveau Petit Littré (2009) désigne par insulte : « attaquer par un coup de main, en parlant d’une place de guerre ou de fortifications […] attaquer quelqu’un de fait ou de parole de manière offensante ». L’injure, dans le même dictionnaire, est : « ce qui est contre le droit, la justice, tort, dommage […] outrage, ou de fait, ou de parole, ou par écrit […] parole offensante, outrageuse […] terme de mépris ne contenant l’imputation d’aucun fait ». Cette définition met en évidence le caractère arbitraire de l’injure, qui ne se justifie ni par la raison ni par le contexte. En revanche, les définitions pointent la dimension physique de l’insulte. C’est d’abord une attaque, une « parole lancée ». Elle suggère donc un mouvement vers l’autre. D’ailleurs, elle peut être d’acte ou de parole. Sous sa forme mineure, l’insulte est une violation, une transgression du code de langage. Mais quand la personne insultée ou l’insultaire est une autorité établie, l’insulte devient un outrage. Suivant le modèle de Larguèche qui utilise les termes « injurieur », « injuriaire » et « injurié », nous dirons insulteur pour le destinateur, insultaire pour le récepteur et insulté pour le référent, c’est-à-dire une personne qu’on insulte mais qui est absente de l’interlocution (Larguèche 1983 : 1).

En termes d’intensité, il y a une gradation de l’injure à l’insulte. Pourtant, les spécialistes de la question en font peu cas, les convoquant indifféremment et les prenant l’une pour l’autre. Pour autant, ce serait « oublier que tout lexème peut prendre l’une ou l’autre valeur en contexte et, au-delà d’un sens, jouer sur les caractéristiques pragmatiques, essentielles pour ce qui est de la violence verbale » (Moïse 2006 : 108). Aussi, certains les distinguent-ils pour mieux les appréhender. Ernotte et Rosier identifient dans l’injure des formes gestiques et en font une caractéristique qui la distingue de l’insulte : « nous appelons insultes les formes typiquement linguistiques de l’injure (laquelle possède également des formes gestiques, mimiques ou d’indifférence méprisante) » (Ernotte et Rosier 2000 : 3). L’insulte produit un jugement que le contexte donne à vérifier et à justifier (Moïse 2006 : 108). En cela, elle a pour socle le contexte et les individus qui la provoquent. L’injure, quant à elle, n’a pas d’ancrage dans le réel, n’est pas fondée : elle est immotivée.

Dans le cadre de l’analyse, il semble plus aisé de définir l’insulte à partir de ses caractéristiques sémantiques. D’abord, elle « parcourt toute l’échelle axiologique » (Lagorgette 2009 : II). Elle est fondée sur des jugements de valeur et est donc subjective. Elle est l’expression d’une pulsion. Sous l’emprise d’une émotion violente, le locuteur attribue au récepteur des propriétés nouvelles. Ce faisant, il lui construit une nouvelle identité, toujours négative. En effet, l’insulte dévalorise, disqualifie et blesse. Elle rabaisse également, voire nie l’autre parce qu’elle a pour socle les valeurs communes aux interlocuteurs.

Enoncer des insultes n’est pas une condition suffisante pour insulter. En effet, l’insulte est un acte de parole. Pour qu’elle se réalise, l’insulte doit être ressentie comme telle. Il faut que « l’interlocuteur la perçoive comme telle, en bref qu’elle touche, qu’elle déstabilise et non qu’elle le conforte dans ses croyances » (Moïse 2006 : 108). En somme, pour qu’il y ait insulte, il faut un contexte qui permette de reconnaître un acte de parole violent, une re-caractérisation de l’insultaire. L’insulte a donc un caractère illocutoire et peut être interprétée indifféremment comme une vanne, une moquerie, une raillerie, une provocation, une diffamation « mettant nominalement en cause l’individu dans son appartenance décrétée (insulte essentialiste : Pédale !) ou dans son être supposé révélé par une situation déterminée (insulte situationnelle : Feignasse !) » (Ernotte et Rosier 2000 : 3). Enfin, l’insulte symbolise une quête, voire une prise de pouvoir de l’insulteur (en cas de réussite de l’acte), mais surtout une affirmation de soi par la redéfinition de l’autre et donc la négation de ce qu’il est ou de ce qu’il représente.

Du point de vue du sens, l’insulte situationnelle se distingue de l’insulte essentialiste. L’insulte situationnelle est liée aux événements qui la motivent et n’a pas pour objectif de proposer une identité autre à l’insultaire. L’insulte essentialiste confère à l’insultaire une autre identité en le mettant « nominalement en cause, dans son essence : Imbécile ! ou Pédale ! » (Ernotte et Rosier 2004 : 37). Cependant, la perception de l’insultaire semble déterminante dans cette catégorisation, car comment être assuré qu’une insulte énoncée dans une situation factuelle ne soit pas ressentie comme une caractérisation intrinsèque ? Il se réfère alors à certaines données paralinguistiques comme les éléments de prosodie.

Enfin, au niveau des effets, on distingue l’insulte rituelle et l’insulte personnelle. La première s’apparente à une joute verbale et tient plus du jeu que de la diffamation. Elle simule le conflit et a peu de chances d’aboutir à la violence physique. Elle repose sur une convention entre les interlocuteurs. En revanche, l’insulte personnelle relève de l’attaque. Elle est violente. Faire mal à l’autre est son objectif majeur et son corollaire est la violence physique.

Au total, l’insulte s’analyse selon différentes dimensions. Du point de vue pragmatique, en tenant compte des interlocuteurs et du contexte d’énonciation, mais aussi du point de vue de son sens et de ses effets.

Une insulte peut être un état, une expression ou un comportement, considéré comme avilissant, dégradant ou offensif. Quelle que soit sa forme, l’insulte est déterminée au moyen de traits linguistiques libellés ci-dessous.

Dans le corpus, l’insulte se présente soit sous une forme simple, soit sous une forme composée. Les formes simples se caractérisent par des substantifs qui sont des appellatifs axiologiques du type de « imbécile !», « con ! », « connard ! », « ta branlée », « pétasse ! ». Elles sont inévitablement associées à des adjectifs qualificatifs attributs du sujet « tu n’es pas intelligente », « c’est stupide », « tu es pathétique », « les partisans de Gbagbo sont minables ». Les formes composées apparaissent dans une configuration de type « N de N’ » où N est un nom. Par exemple : « pute de merde », « pauvre con de criminel », « fils de pute ». Il y a également des configurations de type « N+adverbe »: « mossi-là ! », « un buté comme-sa ! » (sic), « burkinabè-là » où les formes adverbiales « là », « sa (=ça) » postposées peuvent être assimilées à des déictiques. Les accumulations : « conard ! raciste, colon, cocaïnoman » renforcent l’intensité des insultes. Différentes modalités de phrase expriment également des insultes. Par exemple, l’emphase et l’exclamation : « pauvre con, tu fais le malin devant ton écran hein ! », « sa se vois en te lisant que tu as un problème mental ! » (sic), de même que les phrases impératives : « va te masturber sur un autre site ! », « va te faire foutre ! » (sic). Elles confèrent aux énoncés une expressivité orale. Même les phrases déclaratives participent de l’expression de l’insulte : « tu pues le faux, le sale et la mauvaise foi », « tu emmerdes tout le monde ici »Dans ce cas, le sémantisme des verbes, notamment, dénote l’imprécation.

Une tournure particulière attire l’attention : « le salle français à ton sarko ! » (sic). Du point de vue morphologique, l’article défini le par rapport au possessif ton pour déterminer « sale français » fait passer ce syntagme nominal d’une occurrence-type, repérable dans l’espace-temps (relativement au locuteur) à une occurrence-notion non instanciée. Le marqueur possessif ton apparaît alors dans un contexte non naturel, quoique familier. L’aphérèse « sarko » revêt une couche relationnelle que le locuteur veut établir entre son interlocuteur et le délocuté ainsi qualifié : « ton sarko ». Il y a un déplacement ou un transfert du possessif, du syntagme nominal, à son complément déterminatif « sarko ». L’interlocuteur est ainsi assimilé à l’objet du discours. La préposition à exprimant d’ordinaire la destination participe de la construction de l’insulte. En effet, elle exprime aussi ce qu’il y a d’étranger, d’accidentel, de contingent par opposition à la préposition de, qui indique quelque chose de propre, d’inhérent, de permanent, bref, ce qui serait préférable. L’interlocuteur n’est pas naturellement lié à « Sarko ». Il en est un soutien moral accidentel. D’un point de vue syntaxique, l’adjectif possessif ton qui s’insère entre la préposition et le nom modifie la structure « Adjectif + Nom + Préposition + Nom » en « Adjectif + Nom + Préposition + Déterminant + Nom » de l’expression : « le salle français à ton sarko ! ».

Au total, les constructions morphologiques et syntaxiques participent de la construction de l’insulte renforçant ainsi le sens dépréciatif de la lexie.

Différents procédés stylistiques participent également de la composition des insultes. La métaphore et la comparaison attribuent des propriétés nouvelles par une assimilation à des objets ou des sujets dévalorisants. La métaphore procède ainsi à une redéfinition de l’individu par l’attribution de propriétés nouvelles qui sont des défauts. Il s’ensuit une métamorphose du comparé qui est contaminé sémantiquement par le comparant. Ainsi, dans l’exemple suivant : « tu es un malade dans ta tête », « tu » le comparé est rapproché du comparant « malade ». L’état mental asserté par l’expression « malade dans ta tête » assimile l’insultaire à une personne déficiente mentale pour expliquer ses positions malheureuses. De même, l’exemple « Ouattara le charognard », est une métaphore explicite ou directe qui ramène Ouattara au charognard. Celui-ci se nourrit des cadavres d’animaux Ouattara tirerait donc profit du malheur de Gbagbo en particulier et de ses partisans en général. L’usage de la métaphore pour insulter convoque un comparant nécessairement dévalorisant pour l’interlocuteur. C’est le même procédé pour la comparaison. Celle-ci rapproche également des objets. Seulement, elle le fait de manière plus explicite avec un terme de comparaison, en l’occurrence « comme » dans les exemples ci-dessous : « …à te cacher comme un ver de terre », « des malades comme toi, il faut les jeter loin du site », « un minable comme toi », le comparé est affublé de termes dépréciatifs. En effet, une personne minable est usée par la maladie, la pauvreté et la misère et dans le corpus, la personne ainsi qualifiée est médiocre. De même, le ver de terre, petit animal rampant, vit dans la terre. Les locutions verbales avec le ver de terre sont en relation avec le dénuement (nu comme un ver) ou la fragilité (écraser quelqu’un comme un ver). La comparaison « …te cacher comme un ver de terre » combine ces deux stéréotypes liés au ver de terre et les associe au mode de vie du ver pour dégager un troisième : « la lâcheté ». On l’a dit, la comparaison et la métaphore mises au service de l’insulte ne convoquent que des comparants destinés à déstructurer les identités des insultaires, pour en proposer de nouvelles, forcément moins prestigieuses. C’est à cette condition qu’elles fonctionnent comme des insultes.

L’hyperbole, la métonymie et la périphrase participent également de la construction des insultes. Si elles n’attribuent pas de nouveaux traits aux insultaires, elles focalisent l’attention sur l’un d’entre eux. Soit en le grossissant, soit, au contraire, en le réduisant. L’hyperbole, par exemple, produit un effet zoom sur le trait mis en évidence. Par exemple, les détracteurs d’Alassane Ouattara lui attribuent la paternité du premier coup d’état de l’histoire de la Côte d’Ivoire en décembre 1999, avec son corollaire de blessés et de morts. Ils lui attribuent également celle de la guerre de septembre 2002. S’inspirant de ces allégations, ils disent de lui qu’il est « monstrueux », « sanguinaire », qu’il a un « esprit démoniaque » et qu’il a « soif de pouvoir de l’État ». La métonymie également met l’accent sur un trait, en le généralisant ou, au contraire, en réduisant l’insultaire à ce trait. Dans les deux cas, la vocation de l’insulte leur donne une valeur axiologique négative. La périphrase également participe de l’insulte sur le forum : « un négro de président », au lieu de dire « Gbagbo ». Les individus sont désignés par la définition que leurs détracteurs ou leurs interlocuteurs donnent d’eux.

Les hypocoristiques fonctionnent également comme des insultes. Par exemple, le syntagme appellatif « mon petit » est la forme elliptique possible de « mon petit garçon / frère / homme… » . Dans le français populaire ivoirien, c’est un hypocoristique qui témoigne de l’affection du locuteur pour la personne ainsi désignée mais surtout d’un complexe de supériorité qui déclenche un élan de protection envers l’autre. Il témoigne également d’une caution morale. Cela s’entend souvent dans des variantes du type « c’est mon petit » ou alors « c’est mon bon petit ». Seulement, dans le corpus, sa dimension originelle affective s’en trouve aliénée. En effet, elle y est plutôt la manifestation d’une condescendance disgracieuse et dégradante à l’égard de l’interlocuteur. Cet hypocoristique est alors chargé d’une valeur axiologique négative.

Des insultes sont empruntées aux langues locales : « koulaba, babièh ». « Babieh » ou de façon plus juste « I BA BIê » est composé de deux mots malinké : « BA » qui signifie mère et « BIê » qui désigne crûment le sexe féminin. La juxtaposition des deux mots dans cet ordre où le déterminant précède normalement le déterminé renvoie à une insulte introduite depuis longtemps en français par le parler francophone maghrébin, « con de ta mère » (Derive et Derive 2004 : 17). Elle est très grave et celui qui la reçoit se fait généralement le devoir de laver l’affront fait à sa mère. Parler de l’intimité d’une femme relève du tabou, a fortiori l’intimité d’une mère.

De même, lors des échanges, l’une des internautes, Liliane Liberté, déforme le pseudonyme de l’un de ses congénères. Ainsi « Coulabakayoko » devient « koulaba » ou « klwaba » du substantif qui désigne le pot de chambre dans plusieurs langues du groupe akan (il regroupe plusieurs groupes ethniques que l’on retrouve au sud, à l’est et au centre de la Côte d’Ivoire). Elle précise d’ailleurs sa pensée en donnant la fonction de l’objet : « tout le monde chie dans toi, tellement tu es un réceptacle d’immondices. Tu pues le faux, le sale, la mauvaise foi ». Cette métaphore qui réduit son interlocuteur au pot de chambre s’explique. En effet, « Coulaba » est régulier sur le forum. Il recourt systématiquement aux insultes et évidemment, il en reçoit beaucoup. Liliane Liberté le lui fait remarquer : « Pauvre Coulaba, tu dois être un maso, tout le monde chie dans toi […] demandes autour de toi, ce que veut dire « koulaba » dans les régions centre et est de la CI ». Il reçoit des insultes comme le pot de chambre reçoit des excréments. De plus, comme le contenu du pot de chambre, il dégage une odeur. À travers cette métaphore filée qui s’inscrit dans la thématique scatologique, Liliane Liberté achève la description de son interlocuteur et précise le cadre de son assimilation au pot de chambre. Le recours aux langues locales issues de la Côte d’Ivoire présuppose l’origine des internautes présents sur ce site : ils sont ivoiriens.

Au total, divers outils servent la construction des insultes dont la fonction est de dégrader l’image de l’autre pour le disqualifier à ses propres yeux mais également aux yeux des témoins. L’insulteur dispose à cet effet d’un vaste panel de procédés expressifs servant la visée de son discours. Il les met donc en œuvre et n’hésite pas à recourir aux langues locales, enrichissant par la même occasion son répertoire d’insultes.

La distribution des insultes met en lumière le type d’insulte adressé en rapport avec la qualité du destinataire. Elles s’adressent à deux groupes d’individus : les insultaires qui sont les internautes et par extension, les membres du groupe dont ils se réclament et les insultés ou les référents, personnages politiques sources du conflit et leurs alliés.

Au niveau des insultaires, deux groupes s’affrontent. Les pro-Gbagbo et les pro-Ouattara. D’abord, le soutien fièrement affiché pour l’un ou l’autre protagoniste est remis en cause : « Ne vous limitez pas à son discours, pour comprendre que vous les ignares de militants lmp/fpi êtes les premiers à avoir été bien roulés par Gbagbo » (Liliane Liberté). D’un point de vue quantitatif, les insultes qu’ils s’adressent les uns aux autres dans le cadre des échanges sur le forum sont plus nombreuses que celles dirigées contre les hommes politiques. Tandis que celles adressées aux insultés sont situationnelles au sens où le contexte politique qui prévaut en oriente l’interprétation, les insultes entre internautes sont plutôt essentialistes. Elles ne peuvent avoir d’ancrage dans un contexte donné : insulteurs et insultaires ne se connaissent pas. Les plus importantes sont les insultes à caractère sexuel : « masturber », « bonne branlette », « pute de merde » ; sexiste : « stupide femme ignorante que tu es, va te faire sucer par tes maîtres… », et scatologique : « je t’emmerde petite merde ».

Trois entités sont mises en cause par les insulteurs : la France, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo. La France, par exemple, a joué un rôle non négligeable dans la guerre en Côte d’Ivoire. Elle a pris fait et cause pour Alassane Ouattara et l’a aidé à récupérer le pouvoir dont on l’avait spolié. Les partisans de Laurent Gbagbo l’insultent : « salles français colons d’enculé » (sic) (Coula Bakayoko). Les insultes contiennent des réminiscences hégémoniques : « les français ont été hypocrites […] le seul but de la France dans cette histoire, a été de vouloir refaire main mise sur nos richesses… » (Coula Bakayoko). En effet, les pro-Gbagbo voient dans ce parti pris, une régression et un retour à la période coloniale jugée inacceptable : « dictature colonialiste », « des européens des assassins pour ki l’homme noir n’est qu’un sous-homme » (sic) (Maxou). Sarkozy en tant que représentant officiel de la France n’est pas oublié : « comme Sarkozy ton président pédophile là » (Gros bras). Les soldats français matérialisant cette implication de la France sur le terrain ne sont en reste : « …un soldat français de licorne les bob dénards au pays » (Gros Bras). À travers toutes ces insultes, leurs auteurs dénoncent un complexe de supériorité de la France qui justifie son intervention dans le conflit ivoirien. Elles prennent leur source dans les liens historiques entre les deux pays et dans la doxa qui veut que l’indépendance des pays africains soit factice eu égard aux tractations supputées ou avérées des ex puissances coloniales pour continuer d’exploiter les richesses des anciennes colonies.

Par ricochet, Alassane Ouattara, parce qu’il a bénéficié du soutien de la communauté internationale en général et de la France en particulier, devient pour les insulteurs un collaborateur au sens péjoratif du terme. Les insultes à lui adressées insistent sur cette collaboration : « Ouattara et ses colons de merde » (Coula Bakayoko), « un pion imposé par la France rien que pour leur intérêt au mépris des ivoiriens » (Auxène 19). Elles ramènent également les supputations sur ses origines. En effet, pendant vingt ans, en Côte d’Ivoire, le débat politique s’est cristallisé sur la question de la nationalité ivoirienne d’Alassane Ouattara. Les insultes le ramènent inlassablement à son identité supposée : « un mossi […] n’a cessé de se comporter comme un criminelle, un bandit de grand chemin » (sic) (Zana Franc), « ce mossi d’allassane » (Maxou). Les insultes se réfèrent également au bestiaire, notamment aux charognards et aux vautours. Ces animaux qui se repaissent des restes donnent de lui l’image d’un homme qui exploite à son profit les malheurs d’autrui : « président charognard et dictateur » (Coula Bakayoko), « vautours affamés comme Dramane » (Zana Franc).

Laurent Gbagbo est l’autre protagoniste du conflit qui s’exporte sur la toile. Les insultes le concernant dressent un bilan de sa gestion : « Gbagbo… assoiffé de pouvoir et de milliards » (observateurci). Ces insultes concernent également le conflit. Gbagbo assurait que les résultats des élections le donnaient vainqueur. Il n’a donc pas accepté de se plier aux injonctions des organisations politiques africaines et occidentales lui enjoignant de se retirer. Ce faisant, le conflit post électoral s’est transformé en conflit armé : « auteur du hold up électoral du siècle tel Gbagbo ». De plus, des événements dramatiques ont émaillé son mandat. Ses détracteurs l’accusent d’avoir cautionné des assassinats. Il aurait également organisé des milices pour l’élimination de ses adversaires politiques. Les insultes le rappellent : « Gbagbo le criminel » (Solution), « les bourreaux se font passer pour les victimes » (Liliane Liberté).

Les insultes adressées aux entités citées ci-dessus sont délocutives. En effet, ces entités sont absentes de l’interlocution et les insultes se fondent en partie sur la doxa. Les internautes en les convoquant dans les forums ne font qu’actualiser des lieux communs usés et pour lesquels il existe des réponses toutes prêtes.

Un phénomène apparaît comme typique du locuteur ivoirien. C’est la référence à des ethnocentrismes propres au milieu ivoirien et dont la convocation dans un contexte conflictuel fonctionne comme des insultes : « mossi », « alassane le mossi », « ce mossi d’alassane », « burkinabé-là ». Le rapport de l’Ivoirien au Mossi est sociohistorique. Il est marqué par la relation d’employeur / employé. Les Mossis sont un peuple originaire du Ghana et installé au Burkina Faso, pays au nord de la Côte d’Ivoire. Pendant la colonisation, ils ont été déportés en Côte d’Ivoire pour l’exploitation agricole. Le débat sur la nationalité d’Alassane Ouattara qui serait burkinabè, c’est-à-dire originaire du pays dont les Mossi constituent l’ethnie majoritaire, crée un effet de déconsidération de ce dernier. Ses détracteurs ont abondamment utilisé ses « origines douteuses » pour contrecarrer ses ambitions politiques. Donc « mossi là ! », c’est-à-dire la convocation de cet ethnotype, marque le rejet de cette personne, alors identifiée comme étrangère et inapte à accéder à la magistrature suprême.

Les insultes dans le corpus identifient chez les cibles des carences. Par ce biais, elles projettent à la face du récepteur un idéal d’individu ou de norme de comportement auquel lui ne correspondrait pas (Laforest et al. 2009 : 184). La malhonnêteté, l’irresponsabilité, la bêtise, l’ignorance, la lâcheté et le déficit d’humilité sont les défauts reprochés aux insultaires. Puis viennent les insultes qui nient leur existence en tant qu’êtres humains. Ainsi, Gbagbo et ses collaborateurs sont « des enfants terribles de la République tellement inconscients et irresponsables » (Liliane Liberté). Leur gestion des finances de l’État est jugée scandaleuse. L’honnêteté d’un internaute est ici remise en cause par cette question : « tu dois être brouteur sur badoo ou afrointroducion ? (Observateurci). Un « brouteur » est un escroc ; les individus qui organisent des arnaques sur le net sont ainsi désignés. La bonne gouvernance ayant un lien direct avec l’honnêteté, les discussions politiques dérivent généralement vers l’évaluation de l’honnêteté des hommes politiques. En effet, très souvent, activité politique rime avec enrichissement illicite et abus de biens sociaux dans l’imaginaire ivoirien. Le déficit d’intelligence est « en rapport avec une inaptitude d’ordre cognitif ou mental » (Laforest et al. 2009 : 184). Les locuteurs ne conçoivent pas qu’une personne saine d’esprit ne partage pas leurs opinions. Le coupable est alors qualifié de stupide, de malade (au sens de malade mental), d’idiot, de borné et tous les qualificatifs en lien avec l’étroitesse d’esprit : « …tellement constipé du cerveau » (princess Wassia), « êtes-vous bêtes ? Êtes-vous stupide ? Ou êtes-vous simplement abruti ? (Coula Bakayoko). Certains internautes n’assument pas leurs opinions sur le forum. Ils changent régulièrement de pseudonyme mais sont apparemment reconnus par leurs congénères qui le leur reprochent. « Tu es un type qui n’a pas le courage d’affronter les gens en face […] pour un type cas pas de couilles sa doit être difficile hein ? (sic) (Coula Bakayoko), « …à te cacher comme un ver de terre et changer d’ID pour ne pas être découvert (observateurci). L’allusion au manque de courage donne lieu à une invitation à déplacer le cadre de la discussion de l’espace virtuel vers l’espace réel. Une invitation de l’autre à venir mesurer le manque de courage de son interlocuteur. En réalité, à l’insulte, on répond par un acte menaçant : « tu parles de moi là ? Viens me voir… et tu verras si je ne fais rien d’autre » (observateurci), « tu crois que tu me fais peur ? Mais si je me trouve devant toi… » (Coula Bakayoko). L’humilité est également une qualité en déficit. Les internautes le relèvent. Par exemple, « tu te crois intelligent avec ton genre ma tu vu ? » (sic) (Coula bakayoko), « pourquoi, avec ton bac + payé, tu te crois supérieur » (Observateurci). Il faut noter cependant que l’adresse d’une insulte en elle-même manifeste un manque d’humilité chez l’insulteur.

Une catégorie d’insultes assimile les insultaires à « des individus socialement méprisés ou déclassés » (Laforest et al. 2009 : 185). Les thèmes sont d’ordre politique : « un négro de président » ; sexuel : « masturber, masturbation, bonne branlette, fils de pute, pauvre jouisseur de toi tu t’excites, éjacule ton venin » ; sexiste : « tu es une pauvre femme dans ta mentalité stupide et borné (sic), la liberté dans les Qs » ; social : « pauvre type, branleur, voyous, bandits de grand chemin ».

Enfin, l’attribution d’insultes niant l’insultaire en tant que personne humaine est la forme la plus violente. Les insultaires sont réduits à des excréments : « colons de merde » ou « je t’emmerde petite merde ». Ce faisant, les insulteurs insistent sur le peu de valeur qu’ils leur accordent. Ceux-ci ne représentent rien à leurs yeux. Ces insultes sont la manifestation du mépris qu’ils ont pour les insultaires.

Au total, dans le corpus, les insultes sont de deux types et tiennent compte de la cible. Les interlocuteurs se les adressent entre eux et par extrapolation à ceux du même groupe. Mais ils les adressent également aux personnalités politiques dont les discordances sont la source du stress. D’ailleurs, ces insultes ont un ancrage dans le contexte ivoirien et, comme dans l’espace réel, les arguments des uns et des autres ne sont pas entendus. Ils sont connus par cœur et la dérive vers l’échange d’insultes s’en trouve expliquée. L’espace virtuel n’est plus le lieu de la recherche de l’information ou de la vérité. Les internautes y recherchent plutôt la possibilité de s’exprimer, de revendiquer et les insultes acquièrent une double valeur cathartique et ludique.

Dans le contexte de crise généralisée qui a suivi les élections post-électorales, les observateurs ont pu constater la fracture sociale matérialisée par les confrontations violentes des positions antagonistes. Des rumeurs tendant à stigmatiser les adversaires politiques ont fait naître une suspicion légitime, renforcée par le discours de propagande distillé sur les chaînes de télévision et de radio dédiées aux deux candidats. Dans ce climat de tension, les forums de discussion sont devenus des espaces sécurisés, permettant aux citoyens de s’exprimer sans crainte de représailles. En cela, « l’espace virtuel des forums de la presse en ligne construit cette agora libre où les citoyens masqués peuvent déployer leurs différends et engager la confrontation violente et passionnée […] sans en venir aux mains ou aux armes » (Amossy 2011 : 39). Les interactions, dans ce cadre, n’ont certainement pas une visée persuasive. L’objectif n’est pas d’influencer l’autre encore moins de modifier ses positions. Pour les internautes, il s’agit de proposer leur opinion, leur lecture des événements : il s’agit de commenter l’actualité. Cette activité facilite l’identification à un groupe. D’abord, le forum de discussion est revendiqué comme un espace dédié à l’expression sur les problèmes de la Côte d’Ivoire, donc comme un espace appartenant à des Ivoiriens. Il s’engage alors un débat sur la qualité d’ivoirien en rapport avec les opinions énoncées et schématisé de la manière suivante : « Si X soutient Y, alors X est un bon ivoirien », et toutes les parties, arguments à l’appui, revendiquent le droit d’être présents sur le site. Dès lors, la violence des insultes n’est pas une condition suffisante pour ne pas revenir. Au-delà des dissensions, la présence sur le forum se veut la manifestation de l’appartenance à un pays : « mais pardon, si vous aimez ce pays éviter ce site qui est à nous et qu’a nous IVOIRIENS. Allez voir ailleurs » (Baga). Ceux qui partagent des opinions similaires s’encouragent, se consolent et se félicitent. D’autres appellent à l’apaisement au nom de l’appartenance à la même communauté : « vous ne voyez pas ke l’on vien de reculer de 10 ans. Le plus important, c on fai koi ? vs n’êtes pas obligé de vous aimez mais respectez vous !!! » (sic) (Wassia). Le lien social est maintenu en confortant les intervenants sur la justesse de leur combat. Ce faisant, ils créent une « communauté d’intérêt » dans laquelle ils se retrouvent avec des idéaux similaires. Ils créent également une « communauté de protestation » qui se dresse, dénonçant les agissements en contradiction avec leurs convictions. Les forums sociaux deviennent des lieux de rencontre, mais aussi d’opposition, autorisant, « à travers l’échange verbal, une coexistence dans le dissensus » (Amossy 2011 : 25). Cette coexistence crée des liens entre eux. Des fois, le dialogue s’instaure : « très bien mon petit, on peu continuer comme sa toute la nuit » (sic) (Coula Bakayoko). L’intimité partagée dévoile une partie de l’identité malgré les pseudonymes. Par deux fois, Observateurci est interpellé en tant que ressortissant français. S’il ne le confirme pas, il ne le nie pas non plus : « toi le salle français à ton sarko », « observateur, tu es un blanc français, en quoi la cote d’ivoire te concerne ? » (Coula Bakayoko).

Au total, la guerre des insultes est la manifestation d’opinions opposées, en apparence inconciliables. Seulement, ces contradictions « créent de la valeur ; elles permettent à des objets (et à des sujets) d’exister. Leur fonction est éminemment sociale. Le seul fait de polémiquer avec quelqu’un est un signal de reconnaissance. » (Garand, cité par Amossy 2011 : 29).

Les échanges entre internautes ne sont pas inscrits dans un rapport hiérarchique. Les interlocuteurs sont en situation symétrique (Moïse 2006, 2009). Cela accentue la liberté ressentie. Les interventions en deviennent passionnelles. Les émotions sont exacerbées par les événements dramatiques, vécus de près ou de loin (diaspora). Les désaccords déclenchent alors colère, indignation, frustration, corollaires de l’impuissance et de la peur. Les insultes fusent alors et prennent la place des arguments. Pour autant, elles ne signifient pas toujours la rupture du dialogue. Dans certaines sociétés traditionnelles africaines, les insultes ont pour fonction de prévenir les tensions. Ce sont des insultes rituelles de type sociétal et notamment interethniques comme les « parentés à plaisanterie » ou « alliances cathartiques » (l’expression est de Marcel Griaule). Nous présupposons que les échanges d’insultes sur Internet (dans le contexte de l’étude) entretiennent des similitudes avec les alliances cathartiques, du moins au niveau des effets. La pratique de ces insultes rituelles n’est liée ni à une circonstance particulière, ni à une période donnée. Mieux, elles ont vocation à consolider la cohésion sociale. En Côte d’Ivoire, on les appelle communément « tokpè ». Les alliés qui se reconnaissent s’envoient des vannes et même des insultes qui finalement n’en sont pas, puisqu’elles ne sont pas ressenties comme telles par le récepteur. Elles « brisent la glace » et instaurent un lien entre les interlocuteurs. En milieu urbain, la pratique des insultes dans le cadre des alliances a dérivé en jeu pratiqué dans les quartiers ou les cours de récréation : « le gâte-gâte ». Entre enfants ou jeunes, le gâte-gâte consiste en des démonstrations rhétoriques. Ils échangent des insultes devant des témoins qui les encouragent par des acclamations. Il s’agit de faire preuve d’inventivité. C’est à qui convoquera les insultes les moins probables et fera preuve d’imagination. Ces insultes s’échangent principalement en nouchi (parler populaire propre au milieu urbain ivoirien) et se fondent sur le consentement préalable des interlocuteurs. Elles y sont gratuites et sont « un facteur de solidarité culturelle » (Derive et Derive 2004 : 33).

Celles relevées pour l’étude ont un ancrage dans un contexte de crise. Elles portent les facteurs de risque potentiel de déstructuration sociale, d’exacerbation de la dissension sociale, puisqu’elles assurent le prolongement du conflit physique sur une scène virtuelle. Pour autant, la liberté d’expression donne l’opportunité de se défouler et de libérer les tensions. En cela, les forums préservent la structure sociale. La violence comprimée s’extériorise et est sans conséquences, de même que sont sans conséquences les menaces que les internautes se lancent. Au contraire, la présence sur ces forums répond à un besoin. Elle favorise, à l’image des « gâte-gâte », la construction d’une identité culturelle, même si elle doit passer par des échanges d’insultes. Celles-ci sont ancrées dans le contexte socio-historique de la Côte d’Ivoire dont la connaissance est indispensable pour comprendre le sujet. Les internautes partagent ce privilège. De plus, les Ivoiriens de l’étranger (la diaspora) prennent part aux échanges et les distances s’en trouvent réduites. Peu importe que ce soit des insultes qui s’échangent, la structure sociale décomposée, retrouve son unité sur la « toile ». Internet réussit le tour de force de protéger les uns des autres malgré la violence ambiante. Par le biais des pseudonymes, les individus apparaissent masqués. Ces masques provoquent un dédoublement qui les protège des insultes. Ils n’y sont pas exposés. Ils ne les ressentent pas. La preuve, sur les deux jours de commentaires recueillis à la suite de la publication, certains reviennent à différents moments pour réagir aux commentaires de leurs congénères. Ils interviennent plusieurs fois par jour, pour certains d’entre eux, alors qu’ils peuvent rompre le lien et choisir de ne plus y retourner. De passifs, dans le monde physique, ils deviennent actifs dans le monde virtuel et expriment leurs opinions. Le forum se transforme en terrain de jeu où les internautes sont transmutés. L’échange d’insultes apparaît comme un jeu de rôles où ils assument une autre identité. Ils se libèrent des tensions, se défoulent et l’échange de commentaires tient du jeu. Les insultes fusent alors sur le modèle des « gâte-gâte » et le forum se transforme en exutoire.

Les commentaires étudiés prennent leur source dans la crise post-électorale. La violence des insultes laisse penser que les dissensions qui ont occasionné la fracture sociale se sont déportées sur Internet. En effet, ces insultes n’épargnent personne : les pro-Ouattara, les pro-Gbagbo ainsi que leurs partisans et leurs alliés. Du point de vue linguistique, les moyens de leur mise en œuvre sont variés : morphologiques, syntaxiques et stylistiques. Les thèmes révèlent des carences chez l’insultaire et puisent dans le registre sexuel, scatologique, mais également dans les traits négatifs des insultés et des insultaires. Pourtant, malgré la violence et la colère qui y sont exprimées, les forums sont un lieu de rencontre pour des individus partageant la même actualité. La prise de parole y est encore possible même pour exprimer des désaccords. Et si, dans ce contexte, les échanges d’insultes n’étaient qu’un jeu ?

En effet, la préservation du lien établi est un besoin chez les internautes, qui reviennent, même pour n’échanger que des insultes dont la nature même et le sens permettent de se reconnaître en tant qu’Ivoiriens ou personnes portant de l’intérêt à la Côte d’Ivoire. Dans ce contexte, les insultes ont une valeur cathartique à l’image des « alliances cathartiques » de certaines sociétés traditionnelles devenues « gâte-gâte » en milieu urbain ivoirien. L’échange systématique d’insultes est donc une pratique connue et sa transposition dans le monde virtuel projetterait l’idéal perdu d’une société avec des conventions telles que les insultes ne seraient après tout pas des insultes, surtout que la violence demeure « un élément de routine des conversations numériques » (Amossy 2011 : 31).



Liste des références bibliographiques

AMOSSY, R. (2011) : « La coexistence dans le dissensus. La polémique dans les forums de discussion », in R. Amossy, M. Burger (éds.), Polémiques médiatiques et journalistiques, Semen, n° 31, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 25-42.

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Moïse, C. (2006) : « Analyse de la violence verbale : quelques principes méthodologiques », in Actes des XXVI journées d’études sur la parole, 12-16 Juin Dinnard, jep2006.irisa.fr/JEP06_ACTES.PDF.

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Notes de bas de page


1 http://www.ivoirebusiness.net/?q=node/4111



Pour citer cet article


KOFFI-LEZOU Aimée-Danielle. La violence verbale comme un exutoire. De la fonction sociale de l’insulte. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales, 30 janvier 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2614. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378