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7. Représentations métaphoriques de l'univers environnant

Article
Publié : 15 juillet 2011

Le maniement du raisonnement analogique dans l’apprentissage maçonnique : transférabilité du sens et abstraction du langage


Célia Poulet, Doctorante, Laboratoire Méditerranéen de Sociologie (LAMES)/Université de Provence, Aix-en-Provence, celia_poulet@yahoo.fr

Résumé

Cet article se propose d’aborder la Franc-maçonnerie comme une institution permettant l’apprentissage d’une forme de maniement de l’abstrait. L’analyse des productions textuelles et des entretiens avec les membres montre des opérations discursives récurrentes, parmi lesquelles la métaphore et le raisonnement analogique, appréhendés comme des indicateurs d’abstraction et de densité sémantique. Par leurs propriétés de transcontextualisation, ces opérations sont au fondement d’une pratique qui repose sur des compétences acquises en amont de l’apprentissage maçonnique et permet de ce fait l’élaboration d’un champ discursif relativement abstrait.

Abstract

This article aims to analyse Freemasonry as an institution allowing the apprenticeship of abstract reasoning. The analysis of members’ textual productions and interviews shows a recurrent use of discursive operations such as metaphor and analogical reasoning. These can be comprehended as indicators of abstraction degree and semantic density. Because of their transcontextualisation properties, such operations mobilise some general competences built upstream to masonic apprenticeship. Therefore, it allows elaborating a relatively abstract discursive field.


Table des matières

Texte intégral

Cet article développe les résultats d’une thèse en cours autour de l’apprentissage de la production de discours formalisés en loges maçonniques, à partir du constat d’une dissonance entre les représentations classiques et médiatiques de la Franc-maçonnerie d’une part, et une étude plus poussée de ce terrain de l’autre. Plus précisément, alors que l’image communément admise de la Franc-maçonnerie attache à cette institution l’idée d’un recrutement élitiste (TAGUIEFF, 2005), notre enquête fait émerger une composition sociale des loges beaucoup plus hétérogène qu’il n’y paraît. Bien sûr, cela dépend de plusieurs facteurs, parmi lesquels la situation géographique et le choix des obédiences1. Néanmoins, c’est une pratique qui réunit les différentes traditions maçonniques au-delà des spécificités obédientielles : celle d’une prise de parole écrite et orale ritualisée. On appelle « planches » les textes écrits individuellement sur un thème, généralement abstrait (symbolique, philosophique par exemple), destinés à être lus en public (« l’égrégore » ; « le levier » ; «rituel et liturgie»…). Ces textes peuvent compter de 5 à 10 pages pour des présentations orales allant de 10 à 15 minutes, et s’apparentent pour une part à des développements interprétatifs autour d’éléments souvent métaphoriques, comme par exemple des symboles, et appelant à l’utilisation du raisonnement analogique.2

Les travaux en sociologie de l’éducation ont pu faire émerger certaines disparités entre les individus dans la mobilisation des outils sociocognitifs de l’abstraction, notamment en fonction de leur origine sociale et de leur parcours scolaire (BERNSTEIN, 2003). La manipulation de significations et de savoirs abstraits dans les planches pose la question suivante : par quels moyens sociolinguistiques des acteurs disposant d’une formation différenciée à l’utilisation des significations abstraites peuvent-ils être assimilés ensemble dans l’espace de l’apprentissage maçonnique ? Comprendre comment l’institution construit l’apprenant franc-maçon met en lumière comment l’apprentissage des pratiques de l’écrit et de l’oral peuvent transformer, de manière plus générale, les acteurs au sein de la société, en créant et recréant des « mondes communs » (RAMOGNINO, 2005). C’est pourquoi l’apprentissage maçonnique peut être considéré comme un objet exemplaire d’étude pour la sociologie de l’éducation.

Nous avons procédé au recueil de différents types de données : à la fois des planches, des entretiens avec des franc-maçon(ne)s et une étude d’une partie des textes officiels liés à l’institution maçonnique, parmi lesquels les constitutions des obédiences. Le terrain a été limité à deux des principales obédiences françaises, à savoir la Grande Loge de France (GLDF) et la Grande Loge Féminine de France (GLFF) pour trois raisons : leur recrutement social hétérogène, leur relative stabilité autour de la question de l’initiation des femmes3 et leur attachement aux questions strictement symboliques.4

A partir de ces matériaux, nous verrons d’abord comment l’apprentissage maçonnique peut être abordé comme un champ pédagogique ayant des spécificités, mais pouvant être analysé avec les outils de la sociologie de l’éducation. Dans une seconde partie, il s’agira de cibler plus spécifiquement l’usage de la métaphore et du raisonnement analogique dans les planches. Enfin, nous verrons comment ces différents outils discursifs et logiques peuvent ouvrir l’accès à une certaine abstraction du langage pour tous les membres, à travers, plus particulièrement, ce que l’on développera plus tard comme métaphore grammaticale. L’analyse de nos matériaux autour de la question de l’outil métaphorique s’inscrit dans le croisement de plusieurs théories : la théorie linguistique systémique-fonctionnelle initiée par M. Halliday et les concepts empruntés à la théorie sociologique de B. Bernstein et ses ramifications.

Notre approche du terrain maçonnique repose notamment sur la théorie de Bernstein, et plus particulièrement sur la distinction que celui-ci effectue entre discours horizontal et discours vertical. Le discours horizontal se définit comme une organisation discursive structurée de manière segmentaire, c'est-à-dire dépendante d’un contexte de production et d’énonciation (BERNSTEIN, 2007 : 233-234). Le discours vertical, à l’inverse, se distingue du premier par son caractère de structure cohérente, explicite et reposant sur des principes clairs et systématiques (BERNSTEIN, 2007 : 235). Il se donne à voir, notamment, par une série de langages spécialisés et relativement invariables par rapport à leur contexte de mobilisation. Bernstein écrit à propos du discours vertical les mots suivants :

« Les unités sociales de la pédagogie dans un discours vertical sont construites, évaluées et distribuées en différents groupes et différents individus dans le temps et dans l’espace par des principes de recontextualisation ». (BERNSTEIN, 1999, p.161)

Il s’agit donc, à la suite de Bernstein, de s’attacher à décrire, autant que les choses transmises, l’organisation des individus dans l’espace d’apprentissage pour saisir la structure du discours qui y circule. En loge, la gradation des individus entre apprentis, compagnons et maîtres implique une certaine rigidité symbolique dans l’ordre social instauré. L’apprentissage maçonnique procède, de par l’organisation des apprenants et le recours à la métaphore et au raisonnement analogique, à une verticalisation du discours, fondée en premier lieu sur la structure formalisée et hiérarchisée des relations sociales. En effet, si la notion de discours horizontal relève d’une pratique locale, contextualisée, l’apprentissage maçonnique semble procéder, par l’accès à des significations abstraites, à un certain détachement du discours horizontal par la formalisation de raisonnements relativement abstraits dont les outils principaux sont le raisonnement analogique et la métaphore (POULET, 2010).

Les travaux que nous avons pu développer par ailleurs tendent à montrer que l’apprentissage maçonnique est caractérisé par un code du détenteur du savoir (MATON, 2010a), c'est-à-dire un code dans lequel l’évaluation est davantage conditionnée par les qualités attribuées à un apprenant, que par des savoirs ou savoirs-faire spécifiques. L’apprentissage maçonnique est construit sur le modèle d’une pédagogie tacite, en ce sens qu’il n’y a pas de corps enseignant constitué à proprement parler, mais qu’au contraire les statuts de transmetteur et récepteur du savoir circulent et ne sont pas figés. De ce fait, la consigne institutionnelle de production des planches ne se donne pas à voir en tant que telle, mais émerge de l’analyse des planches et des entretiens, autour de l’idée de produire une interprétation originale :

« […] je suis enseignant ! [Donc] J’ai essayé de donner un petit tour personnel, puisqu’on nous demande de le faire, mais j’ai quand même commencé par lire des ouvrages. Alors que j’ai vu depuis d’autres apprentis qui sont passés après moi faire des travaux plus personnels que ce que moi j’avais réussi à faire. » (Entretien 17)

La consigne apparaît comme étant relativement opaque, dans la mesure où l’exercice d’interprétation ne semble pas objectivé par des critères stables, si ce n’est une teinte « anti-scolaire », incarnée par la référence aux « ouvrages ». L’apprentissage maçonnique est évoqué sinon comme alternatif, du moins en contre-pied de celui de l’école.

De manière plus spécifique, l’analyse permet de montrer ces textes comme des séries de recontextualisations5 des éléments symboliques, dans lequel l’évaluation du travail d’interprétation se définit dès lors par l’originalité de l’agencement des arguments et des transpositions sémantiques réalisées par un auteur. La pédagogie en loge est donc construite sur une tension : celle entre une structure explicite, rigoureuse des membres les uns par rapport aux autres et, parallèlement, un ensemble de consignes d’écriture qui ne se dit pas mais semble s’acquérir tacitement.

L’apprentissage maçonnique se caractérise par un recours au langage symbolique fréquent, institutionnalisé et pensé comme perfectible par la pratique6. La manipulation de symboles est appréhendée par les francs-maçons comme une méthode, un outil de développement individuel, contenant des propriétés qui lui seraient spécifiques (BERTEAUX, 1986).

Or, si le lexique peut être spécifique, les opérations cognitives auxquelles il renvoie relèvent de compétences anthropologiques. Même si le développement écrit d’un raisonnement autour de symboles peut relever d’une spécialisation disciplinaire (c’est le cas de l’interprétation de symptômes, par exemple, en étiologie médicale) notamment dans le maniement des outils rhétoriques de l’argumentation, il n’en reste pas moins que le langage symbolique en appelle à l’usage de la métaphore7 et du raisonnement analogique qui s’inscrivent dans la perspective de ce que Berthelot appelle un schème herméneutique (BERTHELOT, 1997). Un schème se définit comme un ensemble d’opérations, régi par une logique particulière, qui consiste à mettre en relations des faits ou des éléments a priori disparates. Plus précisément, le schème herméneutique fabrique des liens entre des propositions différentes sur le postulat d’une commensurabilité symbolique. De ce fait, le schème herméneutique est une des formes de l’intelligence humaine les plus anciennes8 et s’il connaît des formes de spécialisations, une compréhension des significations symboliques ne nécessite pas en soi de connaissances préalables qui seraient fabriquées dans le cadre d’un apprentissage scolaire.

L’utilisation du langage symbolique est centrale dans l’étude de l’apprentissage maçonnique ; celle-ci offre donc un élément de réponse à notre questionnement. En effet, la représentation symbolique permet un accès relativement large à l’exercice de production institutionnelle du sens pour les membres. La question qui en découle est donc la suivante: comment est institutionnalisée l’utilisation du schème herméneutique à travers l’interprétation des symboles pour conduire à une maîtrise formalisée du raisonnement analogique et de la métaphore?

Les domaines de base et de projection du raisonnement analogique (VOSNIADOU & ORTONY, 1989) se traduisent plus particulièrement par des translations disciplinaires, empruntant des savoirs à des champs différents, par exemple la philosophie, l’étymologie, l’histoire etc. Les passages d’un lieu contexte lexico-sémantique à un autre s’effectuent notamment par les outils métaphorique et analogique dont on a pu relever plusieurs formes dans les planches, que l’on a désignées comme analogie strictement lexicale, mettant en relation les éléments de deux champs lexicaux différents, et analogie méthodologique, comparant des manières de faire, et notamment des manières de donner sens. D’une manière plus large, ces analogies procèdent d’un travail d’interprétation pouvant faire émerger un sens métaphorique qui serait exprimé dans les symboles, le rituel etc.

A quelques exceptions près strictement rituelles (par exemple les éléments liés à la structure gradée et à sa ritualisation), les éléments symboliques mobilisés dans les planches relèvent d’emprunts disciplinaires recontextualisés autour du prisme de l’apprentissage maçonnique.

Considérons l’exemple suivant dans une planche intitulée « égrégore »9. Dans la planche, la recontextualisation du concept s’effectue par un raisonnement analogique implicite entre contexte religieux et contexte maçonnique et permet à l’auteur de problématiser le sujet de sa planche de la façon suivante:

Champ religieux : Foi (fondement) ----------- ascèse corporelle (moyen) -------communion.

Champ maçonnique : initiation (fondement) ---------- --- ?  ----- ----------------- Egrégore

… où l’égrégore serait à l’initiation ce que la communion est à la foi. Par ce raisonnement analogique, le locuteur effectue une recontextualisation du concept de l’égrégore depuis le champ théologique d’où il est issu jusqu’au champ maçonnique où il est constitué comme élément disciplinaire, relevant d’un discours que l’on peut qualifier de verticalisé, en cela qu’il correspond à une élaboration lexicale transcontextuelle et formalisée.

Une même ligne analogique se dessine dans toutes les planches, permettant le passage d’un univers spécialisé (les outils symboliques) à d’autres champs du savoir, sous la forme d’emprunts disciplinaires. L’exemple qui suit propose un aperçu de ce processus.

« En référence au VERBE, la parole résulte du passage de l’air à travers les cordes vocales. Sortie du souffle sous forme de sons, de cris, de paroles qui permettent l’expression de la communication. On songe naturellement à la physiologie de la voix, dont le son fondamental chez les hindous est le grand mantra AUM, véritable système circulatoire, quelque peu analogue à celui de la circulation sanguine. On se rend compte que ces sonorités peuvent éveiller certaines forces internes, leur donner toute la puissance nécessaire afin qu’elles agissent sur des centres situés au-delà de l’homme, à les transcender, ce que ne transmettrait pas le vide. » (L’air)

Cet extrait est marqué par la présence de métaphores « classiques », c'est-à-dire la mise en relation de deux objets sans que l’outil direct de commensurabilité ne soit visible en soi. Parallèlement, le raisonnement analogique implique le transfert d’une information de type « relationnel » d’un domaine sémantico-lexical déjà existant (sens commun, domaine de référence) vers un domaine sémantique-lexical à expliquer (le domaine cible). L’enjeu logique est de ramener de l’inconnu à du connu selon une relation de ressemblance entre des relations (GRIZE, 1997). Dans l’extrait, on peut repérer deux champs mis en relation : le système circulatoire de l’air fonctionne selon le même type de relations que le système de circulation sanguine. En miroir, le sang est aux veines ce que la parole (dont l’air est considéré comme métaphore) est aux cordes vocales. C’est donc une propriété relationnelle qui émerge du raisonnement analogique plus que des propriétés des objets comparés eux-mêmes (HOULE & RACINE, 1983).

L’extrait suivant est issu d’une planche dite symbolique :

« Nous avons l'habitude, tout au long de notre chemin initiatique et des cérémonies d'élévation de salaire, d'être confrontés aux mots, le plus souvent d'origine biblique et en particulier hébraïque, sans toujours en connaître le sens et la portée réelle.

Avant d'essayer de développer la portée de ces mots pour un chevalier KADOSH, nous allons tenter d'en approfondir le sens caché et je vous demande, mes [frères] Chevaliers, de faire avec moi un bout de chemin Kabbalistique. » (Chevalier Kaddosh)

Dans cet extrait, le raisonnement analogique conducteur n’apparaît pas de manière aussi explicite que dans l’extrait précédent ; on peut pourtant y distinguer domaine de base (la méthode maçonnique) et domaine cible (la méthode « kabbalistique »). Le postulat qui se dessine dans cet extrait consiste donc à considérer que l’explication et la méthode de l’interprétation des mots à un grade donné relèvent de la même méthode qu’à un autre grade (ou simplement un autre moment de la carrière maçonnique). Ce ne sont donc pas, comme dans le paragraphe précédent, des analogies disciplinaires ou contextuelles qui servent à apprivoiser l’abstrait dans cet extrait, c’est une référence à l’expérience de maçon. La méthode est exprimée en tant qu’ « approfondissement », « développement », et fait le postulat de la transversalité de ce qui est appris en loge dans d’autres champs d’application.

En mettant l’accent sur la commensurabilité des contextes, l’opération analogique est donc un des indicateurs du processus de verticalisation du discours. Que les domaines mis en relation par le raisonnement analogique soient des champs lexicaux ou des registres de pratique,  on trouve dans les planches maçonniques plusieurs indicateurs d’un processus d’abstraction, de conceptualisation du sens.

Comme on l’a vu plus haut, le recours à la métaphore renvoie à un outil de la pensée, permettant à la fois de condenser le sens des produits de l’expérience (depuis le récit de faits, d’évènements) vers un processus d’abstraction, c'est-à-dire vers la production de catégories lexicales et logiques indépendantes du contexte d’énonciation, et, d’autre part, permettant la transposition d’un certain nombre de prescriptions éthiques, morales et philosophiques au-delà du contexte maçonnique. Si le raisonnement analogique permet un relatif détachement du contexte de production de par son caractère transcontextuel, renvoyant de ce fait à l’idée de gravité sémantique10 (MATON, 2010b), les processus de conceptualisation et de concentration du sens renvoient davantage à celle de densité sémantique, définie ci-dessous. Ces deux indicateurs dessinent la possibilité d’émergence d’un discours vertical, et comme on va le voir, d’une certaine forme de cumulativité dans l’élaboration de concepts abstraits.

L’analyse qui suit repose sur le postulat du repérage des processus de verticalisation du discours à travers des opérations de condensation du sens. Dans cette optique, on définit la densité sémantique comme « le degré de condensation du sens à travers des symboles (mots, concepts, phrases, expressions, gestuels, habillages etc.) » (MATON, 2011). Parmi les indicateurs de la densité sémantique, la métaphore grammaticale correspond à la transformation d’un verbe (traduisant un processus) en un nom (qui prend ainsi le rôle du processus et désigne plus littéralement une chose) transféré vers le groupe nominal sujet, soit une utilisation particulière dans la syntaxe d’une substantialisation. Elle procède de ce fait à une condensation conceptuelle, impliquant un consensus lexical pour son utilisation (HALLIDAY, 1985).

Prenons l’extrait suivant :

« Tout au long de son histoire, l’homme s’est efforcé d’allumer lui-même le buisson ardent et de l’alimenter en combustibles, afin de parvenir à le domestiquer et à le multiplier ; ce faisant il a cru pouvoir s’opposer à l’éternel en disant : « je suis celui qui est au-delà de l’être lui-même. » Mais il se retrouve finalement fumée et cendre.

La domestication du feu par l’homme a débouché dans l’utilisation de l’énergie thermique. La machine à vapeur repose sur le foyer qui transforme l’eau statique en source d’énergie, et le moteur électrique a fait descendre du ciel sur la Terre la foudre de Zeus. Le Buisson Ardent se trouve désormais encagé dans la chaudière, dans le piston, où il court le long des lignes à haute tension ». (Le feu)

On trouve dans cet extrait trois opérations discursives distinctes. (1) Une métaphore : le Buisson Ardent équivaut au feu et à la puissance thermique en général (référence commune : Bible). (2) Le raisonnement analogique se déploie entre deux domaines lexico-sémantiques : la « vie de l’homme » est semblable à celle du feu ; la machine à vapeur transforme l’eau de la même manière que le moteur électrique transforme la foudre. (3) On observe une condensation du sens par une métaphore grammaticale : « la domestication du feu par l’homme a débouché dans l’utilisation de l’énergie thermique ». La phrase littérale devrait être : « l’homme domestique le feu et de ce fait, l’homme utilise l’énergie thermique ». Dans l’extrait, les processus deviennent sujets, et les sujets « littéraux » disparaissent : c’est la « domestication du feu », réifiée, qui « débouche » sur « l’utilisation de l’énergie thermique ». Le texte des planches contient donc à la fois des indicateurs d’une relativement faible gravité sémantique (raisonnement analogique, métaphore) et d’une relativement forte densité sémantique (métaphore grammaticale).

Nous avons procédé au relevé systématique des métaphores grammaticales dans les planches. La première remarque que nous pouvons faire est la faiblesse relative des occurrences de type spécifiquement maçonnique. Autrement dit, si le lexique conceptuel maçonnique se construit, c’est essentiellement par emprunts ; et si certains d’entre eux sont recontextualisés au niveau du sens maçonnique qu’ils peuvent recouvrir, d’autres sont utilisés dans leur contexte « d’origine ». On se propose de répartir ces métaphores grammaticales de la manière suivante, en fonction des substantialisations qu’elles mobilisent (extraits):

Substantialisations faisant référence au lexique maçonnique:

  • l’allumage des colonnettes s’effectue dans l’ordre ;

  • [Que la beauté l’orne !] L’injonction exprime un caractère interprétatif ;

  • travailler jusqu’à notre minuit individuel pour retrouver dans notre loge un temps mythique intemporel ;

  • en fait l’interpellation « vous avez construit un désert maçonnique » me convient dans une lecture au deuxième degré ;

  • devenir lumineux indique l’engagement de se consumer comme un cierge pour les autres

Substantialisations issues de champs académiques (théologie, histoire et philosophie notamment) :

  • l’ordination sacerdotale se fait en l’église catholique apostolique et romaine ;

  • les lamentations de Job ne souffrent pas seulement des gales persistantes ;

  • la fusion devient synonyme de confusion

  • une datation de ces sources n’est pas possible et la genèse constitue un repère dans la recherche d’un principe créateur 

  • la virtualisation de nos vies apparaît de façon plus tangible en toile de fond ;

Substantialisations issues du champ méthodologique (description des opérations de l’écriture, d’écriture et de recherche) :

  • la découverte à travers le livre venu du bassin mésopotamien ;

  • la traduction est ici plus aisée ;

  • votre interrogation suffira à cerner la question, sans que la réponse se détermine spontanément ;

  • l’observation de certains moteurs de notre société ne peut pas être écartée par des francs-maçons qui envisagent de promouvoir l’amélioration de l’homme et de l’humanité ;

  • la consultation du dictionnaire informatisé de la langue française nous autorise à relever cette citation ;

D’une manière générale, les planches sont marquées par la diversité des appartenances académiques des substantialisations que l’on peut y trouver. De plus, nous avons plus particulièrement procédé à la répartition de ces métaphores grammaticales dans le champ maçonnique, entre substantialisations fragmentaires (segments du rituel, segments des constitutions, citations d’ouvrages etc.) et substantialisations totalisantes (références à l’ensemble de l’initiation, à l’ensemble de la tradition dans le champ maçonnique, ou description d’opérations empruntées à d’autres champs disciplinaires etc.).

Parallèlement à la constitution d’un lexique abstrait d’emprunts (champs académiques), les substantialisations totalisantes apparaissent principalement, dans la syntaxe des phrases, de façon très proche du pronom « nous » ou équivalents (notre, nos etc.). Ce sont des concepts formateurs de l’identité maçonnique, condensation sémantique de l’ensemble des processus d’apprentissage et d’intégration dans lesquels les membres ont été symboliquement construits comme parties d’un tout.

Les substantialisations fragmentaires relèvent d’une autre mobilisation du système lexical et conceptuel maçonnique, à travers deux formes principales : la citation directe et la citation indirecte. Il s’agit de processus liés à la pratique du rituel dans l’installation de l’espace de la loge : allumage des colonnettes, sortie du temps profane, etc. pourraient être assortis de guillemets, puisqu’il s’agit de fragments du faire maçonnique. L’injonction, l’adoption d’un temps sacré etc. relèvent d’une montée en généralité des opérations réalisées sur la base du rituel (injonction fait référence à une injonction donnée par le rituel et l’assimile à d’autres injonctions). Enfin, autre type de citation, celle qui englobe une série de pratiques ritualisées : « la mise en place du système rituel », « l’adoption d’un temps comme espace sacré » ne procède pas par citation de parcelles du rituel, mais plutôt comme condensation de ces pratiques à travers une proposition plus générique (et témoignant du caractère répétitif, par définition, du rituel). En tant que telles, ces substantialisations marquent une verticalisation du discours à travers la condensation du sens puisqu’elles contribuent à faire émerger des conceptualisations autour desquelles peut se fabriquer un consensus collectif et permettre une certaine cumulativité (MARTIN, 2007). On retrouve donc dans les textes à la fois la focale mise sur la construction de l’identité des apprenants et la possible ouverture d’un discours relativement abstrait reposant sur des fondements qui ne sont pas spécialisés.

Dans cet article, nous avons développé des indices (gravité sémantique, densité sémantique) et leurs indicateurs (raisonnement analogique, métaphore, métaphore grammaticale, substantialisations) des processus d’abstraction et de verticalisation du discours des acteurs. Indépendamment des origines et des parcours sociaux différents de membres, toutes les planches analysées présentent l’ensemble de ces indicateurs, bien que dans des proportions variables. Ceci nous permet donc de montrer qu’il y a, dans les planches maçonniques, production d’un discours relativement vertical. Or, nous savons à la suite de Bernstein que la mobilisation de savoirs abstraits nécessite un apprentissage, qui est fonction de la structuration des relations pédagogiques, dans le cas de l’éducation officielle.  Dans cette optique, l’usage de la métaphore et du raisonnement analogique à travers le recours au langage symbolique est un des outils permettant de transcender pour une part les déterminants liés au parcours social des individus, par la mobilisation formalisée de compétences sociales communes. (RAMOGNINO, 2007)

Espace dédié à la prise de parole orale et écrite, l’expérience maçonnique est aussi celle d’ « avoir une voix », quels que soient les objets discursifs véhiculés. En ce sens, étudier l’élaboration de discours ouvrant la possibilité de l’abstraction dans des terrains qui ne sont pas nécessairement ceux de la politique ou de l’école permet la mise en application d’une sociologie de l’apprentissage de la prise de parole démocratique. Celle-ci se définit notamment par l’inscription dans une communauté d’appartenance et de pratiques langagières et discursives suffisamment abstraites pour permettre la commensurabilité des expériences. Dans le cas de l’apprentissage maçonnique, la manipulation métaphorique du langage peut ouvrir cette possibilité en ce qu’elle est un outil de conceptualisation du langage accessible à tous les acteurs sociaux.



Liste des références bibliographiques

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Notes de bas de page


1 Les loges sont inscrites en préfecture au régime d’associations loi 1901, et les obédiences se constituent comme des fédérations de loges.
2 L’analogie est entendue comme l’énonciation d’une ressemblance entre deux relations, soit quatre objets. De façon stricte, l’analogie correspond à des affirmations du type : A est à B ce que C est à D. La métaphore procède, de ce point de vue, par analogie.
3 A la différence par exemple du Grand Orient de France, la GLDF et la GLFF, issues d’une même tradition maçonnique, se revendiquent respectivement comme strictement masculine et strictement féminine.
4 La GLFF et la GLDF font partie des obédiences qui inscrivent leurs travaux, davantage que d’autres obédiences, dans une focalisation autour du symbolisme. Si ce qui caractérise le parcours maçonnique, c’est l’institutionnalisation en tant que forme de savoir légitime et outil légitime de développement de la pensée, alors en retenant ces deux obédiences, il est sans doute plus aisé de saisir l’apprentissage spécifique qui se réalise en maçonnerie, de manière relativement autonome par rapport à des compétences des membres construites en dehors de cette institution.
5 On entend par recontextualisation le processus social et discursif de transport d’un élément de savoir d’un champ lexico-sémantique à un autre.
6 On se réfère ici aux Constitutions d’Anderson (1723), un des textes fondateurs des différentes obédiences maçonniques.
7 Le concept de métaphore est pris dans son sens littéraire, à savoir opération discursive et sémantique de comparaison, d’image entre deux objets, caractérisée par l’absence de l’outil de comparaison.
8 L’intelligence, pour Berthelot, se définit comme la capacité de produire et saisir des relations entre les choses.
9 Le concept d’ « égrégore » est à la fois un élément récurrent des travaux maçonniques et une construction issue des champs théologique et philosophique, l’égrégore désignant, de ce que l’on en connaît, la fusion de la communauté des croyants par la transcendance divine.
10 La gravité sémantique se définit comme le degré de dépendance de la signification par rapport à son contexte, et peut être plus ou moins forte. (Maton, 2008 :154)



Pour citer cet article


Poulet Célia. Le maniement du raisonnement analogique dans l’apprentissage maçonnique : transférabilité du sens et abstraction du langage. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 7. Représentations métaphoriques de l'univers environnant, 15 juillet 2011. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2340. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378