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1. Interculturalité et intercommunication

Article
Publié : 17 juillet 2008

Les formes allocutoires dans le maintien des faces ou, gare à « vous »


Chantal Claudel, Maître de conférences, Université Paris 8, France, chantal.claudel@univ-paris8.fr

Résumé

Cet article aborde les problèmes d’intercommunication et d’interculturalité qui peuvent surgir lorsque le non natif adopte des comportements discursifs à l’écart des normes communicatives attendues dans le pays d’accueil eu égard au cadre participatif (statut des personnes en présence, contexte de la rencontre : formel vs informel, lieu, etc.). Ainsi, l’étude présente, à travers l’analyse des comportements allocutoires adoptés par N. Sarkozy face à V. Poutine lors de leur rencontre en Russie en octobre 2007, les malentendus auxquels peut conduire la méconnaissance, en situation interculturelle, du fonctionnement en discours de marqueurs linguistiques d’apparence similaires, comme le sont les pronoms de seconde personne du français et du russe et les conséquences d’un emploi inapproprié de ces formes allocutoires sur les faces des interactants.

Abstract

This article examines the intercultural and intercommunicative problems that can arise when non-native speakers does not follow the communicative norms expected in a participative setting: the statute of the people present, the context of the meeting, whether the setting is a formal or informal one, the location itself, and so forth. To this end, this study analyses the misunderstandings that occurred when Nicolas Sarkozy employed inappropriate forms of address towards Vladimir Poutine during their meeting in Russia in October 2007, and the impact that these had on the co-speakers' face (as described by Goffman). These misunderstandings arose from a lack of knowledge on how to use similar looking linguistic markers in both French and Russian, such as the second person pronoun in an intercultural communicative setting.


Table des matières

Texte intégral

La rencontre interculturelle implique la mise en présence de personnes dont les systèmes interactionnels diffèrent plus ou moins (cf. KERBRAT-ORECCHIONI 1994 : 133-141). En situation de communication interculturelle, l’ignorance des composantes de ces systèmes peut conduire à des malentendus susceptibles de mettre à mal la face des interactants et ce faisant, être préjudiciables au bon déroulement d’une interaction. Ainsi, la méconnaissance des règles qui régissent l’emploi de certaines formes linguistiques comme les marqueurs d’adresse – dont l’une des fonctions pragmatiques est de renvoyer au niveau relationnel : proche vs distant, déférent vs méprisant, tendre vs injurieux, etc. (cf. PARKINSON 1985 cité par KERBRAT-ORECCHIONI 1992 : 24-25) – peut entraîner des dysfonctionnements communicatifs importants. La prise de conscience de l’existence de paramètres (contextuel, relationnel, statutaire, etc.) identiques aux deux langues/cultures en présence, mais dont la portée diverge est essentielle dans la prévention de malentendus et pour la préservation des faces. C’est pourquoi, avoir à l’esprit les différences de modalités d’emploi de certains marqueurs en apparence similaires est primordial. Il en va ainsi des formes allocutoires du français et du russe qui, bien qu’appartenant à une même catégorie grammaticale, celle des pronoms, comportent des règles d’utilisation culturellement marquées (cf. infra).

Ceci étant, quelle est la portée d’un usage inhabituel de ces formes sur la face des interactants ? Par ailleurs, dans quelle mesure y a-t-il méprise lorsque le non-natif, tout en s’exprimant dans sa propre langue, adopte, en situation exogène, des manières de faire ou d’être tolérées dans sa langue/culture maternelle ?

C’est à ces questions que l’on se propose de répondre notamment au travers de l’étude d’extraits d’articles de presse, issus des médias français et russe, relatifs à l’emploi des formes d’adresse par N. Sarkozy. L’intérêt de ce corpus repose sur la mise en débat que les comportements allocutoires du Président français actuel ont suscité ces derniers mois dans la presse des deux pays et dans les échanges qu’ils ont provoqués sur les forums de discussion relativement aux normes à respecter eu égard à la fonction présidentielle. C’est ainsi qu’on verra comment les pratiques observées par N. Sarkozy sont à l’origine de points de rupture avec son homologue russe et de quelle façon elles bousculent les représentations que les citoyens français ont de la fonction présidentielle, notamment en raison des malentendus soulevés par l’écart aux normes et par le non respect de l’étiquette “officielle”.

La présentation de l’arrière-plan théorique sera suivie d’une mise en comparaison des normes d’emploi des pronoms de seconde personne en français et en russe puis, d’une analyse sur corpus des pratiques à l’œuvre dans le gouvernement français actuel.

Les modalités d’emploi des formes allocutoires du corpus vont être abordées à la lumière de la théorie des faces de Goffman (1974), des travaux menés par Brown et Gilman (1972) sur les niveaux de relation solidaire vs relation de pouvoir et des principes de politesse de Brown et Levinson (1987), aussi dans les lignes qui suivent, on dresse un bref aperçu de ces différentes approches.

La théorie des faces prend appui sur les travaux de Goffman. Dans la perspective du chercheur, la face est définie comme « la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier. » Et de poursuivre :

« [l]a face est une image du moi délinée selon certains attributs sociaux approuvés, et néanmoins partageable, puisque, par exemple, on peut donner une bonne image de sa profession ou de sa confession en donnant une bonne image de soi. » (ibid. 1974 : 9)

La face est un élément extérieur à l’individu. Elle est inhérente aux réalités du cadre interactionnel desquelles elle peut au besoin, émaner.

Toute rencontre étant une menace potentielle pour sa propre face, il convient de la maintenir intacte et donc, de la protéger. Selon le tour pris par l’interaction, une personne peut être conduite à « faire bonne figure » ou à « perdre la face ».

La préservation de la face se réalise dans l’adoption d’attitudes permettant le renvoi à une image cohérente de soi. C’est à travers l’actualisation de comportements en adéquation avec les attentes des personnes présentes dans l’interaction que cette cohérence prend corps et par voie de conséquence, que le maintien de la face est rendu possible. Pour garder la face, il est donc nécessaire « de prendre en considération la place que l’on occupe dans le monde social en général. » (ibid. 11)

La perte de la face est liée à une inadéquation entre les attentes des interlocuteurs et les conduites effectivement adoptées par le locuteur au cours d’une interaction. En d’autres termes, l’écart entre le statut effectif du locuteur et le/s rôle/s activés dans la situation en cours peut constituer un facteur de détérioration de la face :

« La ligne d’action d’une personne pour d’autres personnes est généralement de nature légitime et institutionnalisée. Lors d’un contact particulier, tout interactant dont les attributs personnels sont connus ou visibles peut trouver normal et moralement justifié qu’on l’aide à se garder une certaine face. Etant donné ses attributs et la nature conventionnelle de la rencontre, les lignes d’action, et donc les faces qu’il peut se choisir, sont peu nombreuses. De plus, la possession de quelques attributs connus lui donne la responsabilité d’en porter beaucoup d’autres. Il est rare que les autres participants soient conscients de la nature de ces attributs, à moins que leur possesseur supposé ne se discrédite ouvertement par ses actes. » (ibid. 11)

En résumé, la nécessité de protéger sa propre face et celle de son/ses partenaire/s est au cœur des rencontres inter-individuelles. Pour ce faire, il convient de se conformer à des règles de conduite appropriées aux attentes sociales pressenties par les interactants eu égard au cadre situationnel dans lequel s’actualise l’échange et aux rôles que le statut des personnes en présence leur assigne.

Dans une étude désormais incontournable, Brown et Gilman (1972) dégagent de l’évolution qui s’est opérée dans l’emploi des pronoms tu et vous, le passage d’un système d’adresse ancré sur des relations de pouvoirs essentiellement asymétriques à un système basé sur la solidarité, soit un système qui implique une utilisation réciproque des pronoms.

Ce travail met en lumière une utilisation de vous telle que ce pronom est désormais bien plus employé pour marquer le respect ou la distance interpersonnelle que pour signifier un rapport d’infériorité vis-à-vis de l’interlocuteur.

L’approche sémantique des pronoms allocutoires de Brown et Gilman a été mise en cause par des chercheurs comme BRAUN (1988) ou Mühlhäusler et HarrÉ (1990), le premier estimant plus approprié de parler de formalité plutôt que d’opposer distance et solidarité, tandis que Mühlhäusler et HarrÉ préfèrent parler d’émotion accrue (cf. HUGHSON 2003 : 3-4). Un positionnement éloigné de celui d’HUGHSON pour qui l’opposition introduite par Brown et Gilman doit comprendre d’autres composantes. Ainsi préconise-t-elle d’adjoindre au vouvoiement réciproque la politesse et le respect au motif que :

« [c]ette  dimension est implicite dans le modèle proposé par Brown et Gilman, mais leur terminologie n’est pas appropriée. Brown et Levinson présentent l’usage du pronom de deuxième personne du pluriel adressé à une seule personne comme indicateur de « déférence » ou de « distance » (Brown et Levinson, 1978 : 198). Notre analyse des usages se sert de ces termes, plutôt que de la notion du « pouvoir » pour les  usages de V. [vous] » (ibid.)

C’est également dans cette optique que l’on abordera le vous d’adresse singulier, non sans avoir examiné au préalable les apports de la théorie de la politesse proposée par Brown et Levinson (1987).

S’appuyant sur le travail de Goffman sur les faces et sur le principe de coopération de GRICE1, Brown et Levinson (1987) proposent une théorie selon laquelle chaque individu possède deux faces : l’une “positive”, la face, renvoyant à l'image de soi, de sa personnalité et l’autre “négative”, correspondant à son propre territoire.

Au cours d’une interaction, la face et/ou le territoire de l’une ou l’autre des personnes en présence est à tout moment susceptible d’être menacé/e dès lors qu’agir, c’est s’exposer à être contrarié. Cette situation est caractérisée par Brown et Levinson comme un acte menaçant pour la face – Face Threatening Acts (FTAs). En conséquence, pour déjouer la menace potentielle qui pèse sur les interactants, il convient notamment de recourir à toutes sortes de formules. C’est de la sorte que le locuteur va pouvoir contourner ou affaiblir la portée menaçante de ses actes.   

Et l’on voit comment le pronom d’adresse vous peut constituer un terme de politesse.

Préalablement à l’analyse des malentendus soulevés par l’emploi inapproprié des marqueurs d’adresse par le chef de l’Etat français, en particulier à l’encontre de V. Poutine lors de leur entrevue en octobre 2007, on procède à la présentation des normes d’emploi des pronoms allocutoires en russe et en français.

Dans son étude comparative sur les formes d’emploi des pronoms allocutoires en russe et dans les langues romanes, ANOKHINA (2003-2004) note une différence notoire entre les pratiques françaises et russes. Selon l’auteure, dans le cadre du travail :

« […] en français, même si l’on ne se tutoie pas dès le début, on y arrive très vite, alors qu’en russe on continuera à se vouvoyer pendant de nombreuses années. L’impact d’une situation formelle a vraiment beaucoup de poids car si l’on prend, par exemple, le cas de deux collègues qui sont par ailleurs amis, ils se tutoieront évidemment en dehors du travail, peut-être même au travail dans le quotidien (c’est-à-dire dans le bureau et dans les couloirs), mais jamais lors des réunions, où ils vont utiliser le vous formel. Ce vous en russe est induit par la situation même de la réunion, c’est-à-dire le cadre formel du contexte du dialogue, et, à ce titre, il est proche du vous public français.2 » (ibid. : 4)

COFFEN de son côté signale qu’en français, l’adresse réciproque relève des règles de courtoisie contemporaines et est applicable quel que soit le type de relation « hormis dans les relations entre enfants et adultes » (2003 : 5). Elle souligne en outre le rejet du « flottement allocutoire à l’égard d’une personne », exception faite lorsque « des interlocuteurs habitués à se tutoyer sont tenus à passer au vous réciproque dans un contexte officiel. » Les circonstances peuvent par conséquent dicter « le choix allocutoire, indépendamment des relations interpersonnelles. » (ibid.) Cette modalité d’emploi laisse supposer un degré de formalité du français assez proche de celui du russe. Néanmoins, ANOKHINA maintient qu’au regard du français, le russe est plus contraignant en matière de choix allocutoire. Dans cette culture, si la préférence va plus généralement au vouvoiement qu’au tutoiement, lequel est perçu comme familier, « [l]es critères qui ont une incidence sur le choix de l’appellatif sont l’âge, la durée de la connaissance et le degré de formalité de la relation. » Et de poursuivre : «  Si on avait le souci de les représenter de manière hiérarchique, il nous semble que l’âge apparaîtrait comme le plus marquant. La formalité viendrait en deuxième position, alors que la durée de connaissance a un impact peu déterminant. » (ibid. 2003-2004 : 9)

En français, d’autres aspects entrent en ligne de compte, comme le constate GARDNER-CHLOROS suite à une enquête effectuée en 1991 auprès de plus de cent personnes :

« La décision de tutoyer ou vouvoyer dépendrait de facteurs aussi divers que le contexte physique de la conversation (milieux sportifs menant par exemple au tutoiement), la tendance politique, l’habillement de l’interlocuteur (jeans = tu, costume/cravate = vous), son aspect sympathique ou non, etc. » (2003-2004 : 97)

D’après une autre enquête menée par HUGHSON (2003) en 2001 auprès d’élèves et de professeurs d’un lycée de la banlieue parisienne, la donnée la plus significative dans le choix d’un pronom d’adresse est avant tout l’âge. Viennent ensuite le statut socioprofessionnel et le sexe (ibid. : 29). Et de préciser :

« Dans l’ensemble les  usages sont caractérisés par un accroissement dans le taux de V-V à mesure que l’on vieillit. Il existe, tout de même, des cas d’emploi acceptés par tous : dans la famille et avec les amis le T-T est la formule la plus courante. Pour s’adresser à des personnes plus âgées, qu’elles soient connues ou inconnues, le locuteur va choisir le V. » (ibid.)

Le constat dressé par HUGHSON à l’issue de son travail met en évidence le peu de changements observés au regard des résultats obtenus par d’autres recherches effectuées sur le sujet. Toutefois, l’auteure souligne la place prépondérante que tend à occuper le tutoiement dans le contexte étudié. Et s’il s’est largement répandu dans la mouvance de 1968, son emploi a, par la suite, connu un certain recul, comme le note COFFEN pour qui, après cette date, « [l]e vouvoiement regagne […] de nouveau du terrain, au point de faire apparaître le tu d’égalité comme grossier ou pour le moins déplacé. » (ibid. 2003 : 2)

Après avoir présenté les différents corpus sur lesquels s’appuie l’étude, on entreprend l’analyse des formes allocutoires dans des perspectives intra-lingual et inter-lingual.

L’approche des formes allocutoires et des discours circulant autour de leur emploi s’est effectuée à partir d’un corpus écrit français et russe relatif à la visite de N. Sarkozy en Russie en octobre 2007 qui a donné lieu à des commentaires variés sur l’emploi des pronoms allocutoires par celui-ci face à V. Poutine.

Ce corpus est donc constitué d’articles parus notamment au cours de cette période dans les presses papier et électronique. Il est issu du Monde, de La Croix, du Figaro, de Libération, de L’Indépendant du Midi, du Parisien, de Reuters, du Point, du Nouvel Obs.com, d’échanges diffusés sur le Forum Société de l’hebdomadaire féminin Elle et sur le forum answers.yahoo. Il comprend également des articles provenant des médias papiers et électroniques russes. Les titres consultés proviennent du quotidien Izvestia, de BBC Russia, de Vremea novostey, de Vesti.Ru et de Nezavisimaya Gazeta.

Quelles sont les habitudes allocutoires de N. Sarkozy ? Dans quelle mesure celles-ci correspondent-elles aux normes généralement admises ? Comment le citoyen français perçoit-il le choix allocutoire du Président actuel ? Ce sont ces questions que l’on va aborder dans les lignes qui suivent.

Les habitudes allocutoires de N. Sarkozy ont déjà été dénoncées, en raison notamment de la tendance de celui-ci à user du tutoiement en toutes circonstances (cf. CARTON 2003 : 121). Depuis la prise de fonction à la tête de l’État de celui-ci, cette tendance n’a pas changé comme ont pu le noter plusieurs journaux :

« Spontanément, Nicolas Sarkozy a tranché. Même élu président de la République, il ne s’embarrassera pas du vouvoiement. Cette décision-là, moins anodine qu'il n'y paraît, s'applique dès les premières heures mais se mûrit durant des années. Le tutoiement marque la proximité, la capacité à discuter sur un pied d’égalité, la volonté d’abolir les différences idéologiques et sociales. Le vouvoiement signifie au contraire la reconnaissance d’une distance, l’autonomie de son interlocuteur et l’expression du respect. » (Le Monde, 29 mai 2007)

« L’arrivée de Nicolas Sarkozy, admirateur du mode de vie et de la réussite économique des États-Unis, est en train de faire évoluer ces relations [entre la France et les États-Unis], au moins dans la forme. Il a des Américains cette simplicité relationnelle, le tutoiement facile, l’absence de formalisme. »  (La Croix, 10 août 2007)

« Le tutoiement reste de mise avec la plupart des membres du gouvernement. Même avec les anciens chiraquiens, les liens sont désormais fort. » (Le Point, 6 septembre 2007)

Au début de son mandat présidentiel, les manières d’être et de faire de N. Sarkozy sont imputées à l’influence de pratiques anglo-américaines. Quant au recours au tutoiement, il est présenté comme contribuant à un amoindrissement de la distance interpersonnelle et participant à une modification des relations entre partenaires interactifs (qu’ils soient ou non membres du gouvernement). Exception faite des cas où la valeur de respect contenu dans le vouvoiement rend l’emploi du pronom de seconde personne du pluriel inéluctable, comme au Sénégal en juillet 2007 :

« Pour une fois, Nicolas Sarkozy n’a pas osé. Le chef de l’Etat, qui a prononcé hier à l’université de Cheik Anta Diop un long discours adressé à la jeunesse d’Afrique, avait prévu d’utiliser le tutoiement. Il a finalement renoncé. » (Le Parisien, 27 juillet 2007)

Mais ce cas est rare, comme en témoignent ces extraits issus de forums de discussion où l’emploi du tutoiement par le Président de la République est commenté :

« Message de ISABOAT

hier soir, aux infos, le comportement du président Sarkozy, au Guilvinec, m'a mis très mal à l'aise. Comment pouvait-il se permettre de tutoyer les manifestants ? J'avais l'impression d'y voir le chef d'une bande de voyous s'adressant à d'autres voyous. Pas vous ? Qu'est-il réellement ce monsieur, un président, zorro, un roi.... ? » (forum.elle, 7 novembre 2007)

« Message de PinkLady

Pour moi, ça [le tutoiement] marque vraiment un manque de respect. Il [N. Sarkozy] tutoie Poutine ou Bush devant les caméras ?? » (forum.elle, 7 novembre 2007)

« Message de PinkLady

[…] Parler comme un voyou (viens, descends, on s’explique), je ne trouve pas ça digne d’un Président de la République qui qu’il soit. Et s’il était descendu, ils se seraient battus devant les caméras ?? Je comprends qu’il réclame le respect mais c’est quelque chose qui marche dans les deux sens. » (forum.elle, 8 novembre 2007)

L’inadéquation entre la fonction présidentielle et les comportements attendus au regard de cette fonction prend notamment corps dans l’emploi du tutoiement perçu comme une forme allocutoire inappropriée. Cette utilisation du pronom singulier face à des citoyens et des chefs d’État constitue aux yeux des internautes une entorse inacceptable au statut de Président, dans la mesure où cela dénote d’une attitude irrespectueuse et contribue à l’affaiblissement de la portée officielle de la fonction.

Le malentendu repose en particulier sur le comportement exhibé par N. Sarkozy lors de son altercation avec les marins pêcheurs en novembre 2007, lequel comportement a été perçu comme étant à l’écart du rôle que son statut de président lui assigne. En ce sens, sa face est mise à mal : l’image qu’il montre de lui est en porte-à-faux avec les attentes  des citoyens. C’est également le point de vue que reflète le témoignage suivant extrait du courrier des lecteurs d’un quotidien régional :

« Sans être déconnectée du “peuple”, la fonction présidentielle me semble devoir présenter une certaine “hauteur”. Or, je ne reconnais pas celle-ci dans l’incitation au tutoiement entre chefs d’État, les embrassades répétées, les bourrades intempestives entre “copains”… D’ailleurs, certains homologues de notre président s’en sont émus, car ne faisant peut-être pas suffisamment “sérieux” ». (L’Indépendant,  Les Journaux du Midi, 30 décembre 2007)

Aux yeux de nombre de Français, l’écart entre la fonction présidentielle telle qu’ils se la représentent et le rôle tenu par celui qui en a la charge est un obstacle au bon déroulement des relations interpersonnelles et intergouvernementales. Pour autant, comme le souligne un journaliste de Libération : « La Constitution ne précise pas de quelle variété de la langue française doit user le Président. […] En public, même dans les occasions apparemment détendues, ses prédécesseurs n’utilisaient que le style surveillé. Nicolas Sarkozy, lui, semble négliger la dimension symbolique de l’exercice du pouvoir suprême […] » (13 octobre 2007).

Comme on vient de le voir, le tutoiement est perçu par certains comme condamnable, cependant, pour d’autres, cette pratique est une forme de désacralisation de la fonction présidentielle4. Pour peu que ce point de vue soit partagé par le plus grand nombre, ce qui serait toléré au sein de la communauté française l’est-il au-delà des frontières ?

Les médias français se sont largement fait l’écho de la rencontre d’octobre 2007 entre V. Poutine et N. Sarkozy et nombre d’entre eux ont mentionné la façon dont les deux chefs d’État se sont tour à tour vouvoyés, puis tutoyés, pour finalement emprunter un mode d’adresse asymétrique, N. Sarkozy maintenant le tutoiement quand V. Poutine passait au vouvoiement. De leur côté, les internautes se sont saisis de l’incident pour exprimer leur conception de l’emploi du tutoiement alors qu’au même moment, X. Darcos, ministre de l’Éducation nationale, enjoignait le corps enseignant à bannir son utilisation des relations entre élèves et professeur.

Les lignes qui suivent abordent quelques aspects de ces événements susceptibles d’éclairer sur les raisons qui ont conduit à l’incompréhension de l’attitude du chef de l’État français en France et en Russie.

Comme on l’a vu plus haut (cf. supra II) dans les deux cultures, des paramètres comme l’âge, le lieu de l’échange, la nature de la relation, le statut des personnes en présence, etc. sont déterminants dans le choix allocutoire.

En russe néanmoins, le passage du tutoiement au vouvoiement et vice-versa entre les mêmes personnes au gré des circonstances semble aller de soi, alors que cette pratique est nettement moins répandue en français. Est-ce la raison pour laquelle N. Sarkozy, peut-être peu au fait de la règle de courtoisie pré citée (cf. supra II), a maintenu le tutoiement dénoncé dans les médias à l’endroit de V. Poutine lors de son entretien au Kremlin, ainsi que le rapporte l’agence Reuters ?

« Tout avait commencé mardi soir par un dîner entre “amis” dans la datcha du président russe, qui avait fait faire le tour du propriétaire au volant d’un 4X4 à un Nicolas Sarkozy ravi. Les deux hommes étaient rapidement passé du “vous” au “tu”.

Mercredi, le ton semblait plus froid au début d’un deuxième entretien, au Kremlin : Vladimir Poutine avait renoué avec le vouvoiement laissant Nicolas Sarkozy user seul du tutoiement. » (Reuters, 10 octobre 2007)

On peut en douter, car comme l’indique PEETERS (2004 : 8-9), les hommes politiques sont, à l’instar des journalistes, habitués à passer du tutoiement au vouvoiement. D’ailleurs, Le Figaro ne s’y trompe guère lorsqu’il revient sur la chronologie de la rencontre entre les deux hommes, soulignant ses circonstances informelle (dans la datcha du président russe) et formelle (lors de leur conférence de presse commune au Kremlin) et des données situationnelles déterminantes pour l’emploi des formes d’adresse :

« C’est le visage fermé que Vladimir Poutine est apparu hier aux côtés de Nicolas Sarkozy, lors de leur conférence de presse commune au Kremlin. Rien avoir avec le grand sourire qu’ils affichaient, mardi soir, après leurs entretiens dans la datcha du président russe. Sous la coupole bleu [sic] et or de la majestueuse salle Catherine, le président de la République a bien tenté de jouer la connivence avec son « ami Vladimir ». Mais celui-ci a répondu sans chaleur et, entre les deux hommes, le tutoiement n’était manifestement plus de mise comme la veille. Froideur coutumière du président russe, a fortiori en cette circonstance formelle, ou crispation suscitée par ses entretiens avec Nicolas Sarkozy ? » (Le Figaro, 11 octobre 2007)

Mais, plutôt que d’interpréter le changement allocutoire de V. Poutine comme un usage culturel, le journal rapporte cette alternation à un trait de caractère du Président russe (froideur coutumière) et à un désaccord avec N. Sarkozy (crispation suscitée par ses entretiens). C’est ainsi qu’en taisant l’impair culturel commis par N. Sarkozy, Le Figaro ménage la face de ce dernier, mais aussi celles des citoyens français dont il est le représentant.

Il en va différemment de la stratégie adoptée par le journal en ligne Nouvelobs.com qui n’hésite pas à souligner la façon dont la face de N. Sarkozy a quelque peu été égratignée au cours de son intervention au Kremlin :  

« […] Mercredi, le ton semblait plus froid au début d’un deuxième entretien, au Kremlin : Vladimir Poutine avait renoué avec le vouvoiement laissant Nicolas Sarkozy user seul du tutoiement. » (Nouvelobs.com, 12 octobre 2007)

L’usage non réciproque des pronoms d’adresse est dénoncé dans la présentation du déroulement de l’événement : V. Poutine renoue avec le vouvoiement, alors qu’à sa suite, N. Sarkozy est montré comme privilégiant un emploi asymétrique du système d’adresse, bien qu’un usage symétrique eut semblé non seulement plus naturel, mais aussi de circonstance. Selon PEETERS en effet, « [d]ire vous à quelqu’un qui vous tutoie, c’est signaler soit qu’on accepte qu’il existe une relation de pouvoir (quelconque), soit que le tutoiement est inapproprié. » (2004 : 10) C’est bien l’impropriété du tutoiement qui est ainsi mise en avant par le Nouvelobs.com. et par là même, la maladresse de N. Sarkozy. 

Et l’on voit comment l’emploi aussi anodin que celui d’un marqueur d’adresse peut contribuer à dégrader la face d’une personne.

Dans les fragments qui suivent issus d’un forum de discussion, l’expression de l’incohérence dans l’emploi de la forme allocutoire de seconde personne du singulier par N. Sarkozy est perceptible dans la mise en parallèle de la contradiction existant entre les décisions prises par le ministre de l’Éducation nationale désireux d’imposer le vouvoiement dans les écoles et les agissements du chef du gouvernement :

« blablabla

Eduquons

Les élèves ne devront plus tutoyer leurs profs. Soit.

On commence dès que Sarkozy arrête de tutoyer les journalistes ? » (nouvelobs.com, 20 mai 2007)

« Chimilin

Darcos ne sait plus quoi inventer

Etant parent d'éléves, je n'ai jamais entendu parler que les élèves tutoyaient leurs profs. Par contre, je me souviens, les instituteurs nous tutoyaient (et j'ai fait une partie de ma scolarité primaire avant 68) et ensuite au niveau des profs c'était 50/50.

Par contre, Sarkozy tutoie les journalistes. » (nouvelobs.com, 22 mai 2007)

« Tamanoir

Leurre

Darcos joue au billard à trois bandes. En réalité la question du vouvoiement ne se pose pas dans l'Education Nationale mais dans les raports entre la police et les citoyens. En lançant ce thème complètement anachronique en réalité il vise Alliot Marie voire plus haut (suivez mon regard). […] » (nouvelobs.com, 22 mai 2007)

L’incompréhension des citoyens réside dans l’opposition qui se dégage des prises de décision du gouvernement et du comportement du Président. Alors que le ministre de l’Éducation appelle à l’emploi du vouvoiement au motif que « les professeurs doivent “marquer” leur autorité pour qu’“il y ait une certaine verticalité” » (Le Figaro, 22 mai 2007), le chef de l’État use à tout va du tutoiement.

Quelques mois plus tard, le parallèle sera à nouveau fait pour dénoncer l’attitude de N. Sarkozy face à V. Poutine :

« Vive la grève !

Vouvoiement obligatoire à l'école, oui, mais au Kremlin ?

Ca le gênait pas Sarkozy de tutoyer Poutine pendant que celui-ci le vouvoyait ? » (qc.answers.yahoo, consulté le 20 novembre 2007)

« Très bonne analyse !! Puisque Sarkozy considère que le tutoiement du plus petit vers le plus grand est un manque de respect, j'en déduis également qu'il manquait de respect envers Poutine » (qc.answers.yahoo, consulté le 20 novembre 2007)

Si donc certains internautes s’offusquent de la façon dont N. Sarkozy use du tutoiement, c’est que cet emploi va à l’encontre des préconisations du ministre de l’Éducation nationale X. Darcos qui articule la désapprobation de cet usage en contexte scolaire à la valeur de respect5. Or, aux yeux du citoyen, plutôt que de s’ériger en modèle, le chef de l’État constitue un contre-exemple. Dans ce contexte, quelle pertinence entrevoir dans le projet du ministre de l’Éducation ?

L’emploi impromptu du tutoiement par N. Sarkozy lors de son entretien au Kremlin, donc en situation formelle, n’a pas échappé aux médias russes qui, comme on va le voir, se sont saisis après coup de l’affaire pour tenter de trouver des éléments d’explication à ce comportement inhabituel sans manquer d’égratigner quelque peu l’image du Président français.

Lorsqu’on se penche sur la chronologie de l’événement, on constate qu’à ses débuts, un certain flottement règne dans la presse russe. Personne ne semble avoir relevé, à la date du 11 octobre, si V. Poutine a usé du tutoiement face à N. Sarkozy, alors que l’inverse est attesté :

« Они так и не услышали, как Путин говорит Саркози "ты" столь же уверенно, как Саркози -- Путину. Надо сказать, скорость, с которой оба президента -- один, начинающий свою службу на этом посту, а второй, ее заканчивающий, -- перешли на "ты", озадачила французскую прессу не меньше, чем российскую.

Ils [les journalistes] n’ont pas entendu Poutine dire « tu » de manière aussi assurée que Sarkozy lorsque celui-ci s’est adressé à Poutine. Il faut dire que la rapidité avec laquelle les deux présidents – l’un commençant son mandat, l’autre l’achevant – sont passés au tutoiement a soulevé des interrogations autant du côté de la presse française que du côté de la presse russe. » (Vremea novostey, 11 octobre 2007)

L’emploi de la forme allocutoire du singulier en situation diplomatique est, pour les journalistes, à ce point inconcevable qu’ils mettent en doute son utilisation par V. Poutine. À moins qu’il ne s’agisse que d’un recadrage destiné à répondre aux attentes du lectorat tel que se le représentent les journalistes russes. Car, dans le contexte russe, l’usage veut qu’en situation publique, le tutoiement, a fortiori entre personnages hauts placés, soit banni sous peine d’être pris pour une insulte. En s’interrogeant sur l’emploi effectif ou non du tutoiement par V. Poutine, les médias préservent la face de ce dernier tout en se gardant d’entrer dans des explications sur l’écart constaté.  

Selon Vremea novostey, la presse française se pose également des questions sur la réalité de ce passage au tutoiement. Or, dans les faits, dès le 9 octobre, des articles rapportant l’échange des deux hommes sur leurs pratiques sportives6 circulent dans les médias français, mais aucun commentaire ne vient démentir la symétrique allocutoire.

À partir du moment où les médias étrangers se font l’écho d’un emploi symétrique et solidaire des termes allocutoires entre les deux chefs d’Etats, les médias russes ne peuvent passer sous silence cet aspect de la rencontre.

Et si d’aucuns sont prêts à imputer le recours au « tutoiement » à une erreur d’interprétation7, des médias comme Vesti.Ru précisent qu’il n’en est rien, dès lors qu’un accord préalable avait été conclu entre V. Poutine et N. Sarkozy :

« Это обращение "ты", что промелькнуло в начале разговора, - не ошибка переводчика. Еще накануне два президента решили, что теперь могут общаться абсолютно по-дружески. Впрочем, официальные переговоры шли уже в соответствии с требованиями протокола. (10.10.2007 18:05 | © Вести.Ru)

Ce tutoiement, qu’on a pu remarquer en début de discussion, n’est pas une erreur de l’interprète. La veille, les deux Présidents avaient décidé que dorénavant ils pouvaient communiquer sur un ton amical. Mais les échanges officiels ont été tenus conformément au protocole [avec vouvoiement]. » (Vesti.Ru, 10 octobre 2007)

Le jour suivant, au cours de la conférence de presse qui a lieu au Kremlin, N. Sarkozy n’a de cesse d’appeler le chef de l’État russe par son prénom tandis que V. Poutine réfère au statut de son hôte, en s’adressant à lui par M. Le Président. La presse russe révèle l’asymétrie de la situation en renvoyant principalement à des journaux étrangers, pour ensuite commenter les fragments rapportés. Ainsi, Izvestia (12 octobre 2007) cite Le Nouvel Observateur :  

« Николя обращался к Путину так, как, видно, и договаривались - "Владимир!". А вот друг Владимир упорно отвечал ему "Господин президент!", что было тут же истолковано как примета верного охлаждения отношений.

Nicolas s’adressait à Poutine comme, visiblement, ils l’avaient convenu [tous deux à la datcha] – « Vladimir ! ». Mais l’ami Vladimir lui répondait invariablement par « Monsieur le Président ! », ce qui a été immédiatement interprété comme un signe de refroidissement des relations. »

Selon le journal Nezavisimaya Gazeta, c’est également au cours de cet entretien au Kremlin que, conformément à l’usage russe (cf. supra II), V. Poutine passe du tu amical à un vous de distance :

« Балансируя на пятисантиметровых каблуках своих ботинок и отчаянно жестикулируя руками, Саркози на пресс-конференции всячески старался продемонстрировать не только нерушимую дружбу между Россией и Францией, но и между им самим и российским президентом. Он часто обращался к Путину на «ты». Хозяин Кремля, в свою очередь, был слегка высокомерен и предпочитал держать своего гостя на некоторой дистанции, словно давая понять: до международного авторитета Жака Ширака новому хозяину Елисейского дворца еще очень далеко. (11.10.2007 03:36 | Независимая газета)

Se dodelinant sur ses talons de cinq centimètres et gesticulant beaucoup, lors de la conférence de presse, Sarkozy a essayé de mettre en avant non seulement l’amitié indéfectible entre la France et la Russie, mais également les relations amicales entre le Président Poutine et lui-même. Il tutoyait souvent Poutine. Le maître du Kremlin, quant à lui, était légèrement hautain et a préféré tenir son hôte à une certaine distance, comme s’il voulait lui laisser entendre que le nouveau maître de l’Elysée était encore loin d’avoir atteint l’autorité internationale de Jacques Chirac. » (Nezavisimaya Gazeta, 11 octobre 2007)

Dans ce passage, V. Poutine est présenté comme le Président Poutine et le maître du Kremlin, tandis que N. Sarkozy est nommé par son patronyme. Par la suite, la mention de son statut (le nouveau maître de l’Elysée) semble bien plus destinée à l’opposer à « l’ancien maître de l’Elysée », Jacques Chirac qu’à l’introduire comme chef d’État français actuel en tant tel. Un peu comme si, de la même façon que sa stature internationale lui est contestée (encore loin d’avoir atteint l’autorité internationale), Nezavisimaya Gazeta jugeait indigne de rappeler le statut présidentiel d’un homme ayant du mal à tenir son rang : Se dodelinant sur ses talons de cinq centimètres et gesticulant beaucoup ; Il tutoyait souvent Poutine.  

Il en va de même dans BBCRussia où sont rapportées les railleries de la presse russe face aux impairs commis par N. Sarkozy (il « rêvait de voir le Kremlin en se réveillant », il est passé au tutoiement avec Vladimir Poutine).

« Российские газеты подводят итоги первого визита президента Франции Николя Саркози в Москву. Не без иронии пресса отмечает, что глава Франции "мечтал проснуться и увидеть Кремль", а также очень быстро перешел с Владимиром Путиным на "ты".

La presse russe fait le bilan de la première visite du Président français Nicolas Sarkozy à Moscou. Non sans ironie, la presse note que le chef de l’État français « rêvait de voir le Kremlin en se réveillant » et aussi que très vite il est passé au tutoiement avec Vladimir Poutine. » (BBC Russia, 12 octobre 2007)

Dans ces extraits, la face de N. Sarkozy est quelque peu mise à mal. On y dénonce une personnalité malavisée et peu avertie du protocole russe à laquelle a été confronté un V. Poutine montré comme ayant, quant à lui, su garder la face (Le maître du Kremlin, quant à lui, était légèrement hautain et préférait tenir son hôte à une certaine distance).

Croisée avec le rapport aux normes, l’observation de l’emploi, en interactions publiques, des termes d’allocution du français en situation exolingue a permis de dégager l’influence de ces formes dans le traitement des faces des interlocuteurs. Cela a en outre permis de mettre en relief le degré d’acception des marqueurs de solidarité en contexte interculturel officiel.

Côté français, les médias opposent d’une part, l’attitude en vigueur dans la datcha (tutoiement) à celle adoptée par V. Poutine au Kremlin (vouvoiement) en imputant le changement allocutoire de ce dernier à un refroidissement de sa relation avec N. Sarokozy plutôt que d’y déceler un malentendu culturel ; une démarche qui permet de préserver au moins partiellement la face du chef de l’État français. Quant aux internautes, ils se saisissent du comportement allocutoire de N. Sarkozy pour dénoncer l’inadéquation entre la fonction de Président de celui-ci et l’irrespect que l’emploi des formes de seconde personne du singulier manifeste. Des causalités qui mettent à mal la face de N. Sarkozy, mais ne tiennent pas compte de l’importance de la situation contextuelle et des paramètres culturels en jeu.

Côté russe, les médias passent d’abord sous silence les modalités allocutoires retenues par V. Poutine dans sa datcha. Les commentaires sur le choix adopté par ce dernier sont flous, un peu comme si la presse voulait protéger la face de son dirigeant, soumis au tutoiement de N. Sarkozy, en taisant la réciprocité allocutoire. Ce n’est qu’après avoir pris connaissance du traitement accordé à cet épisode par les médias étrangers que la presse russe s’empare de l’événement. Ce phénomène de médiation s’explique sans doute par l’absence d’accès direct des journalistes russes aux dires de N. Sarkozy qui s’exprime en français. Une fois informés des effets provoqués par le comportement allocutoire de ce dernier, les médias russes présentent l’image d’un Président français à l’écart de la stature d’un chef d’État, tandis que par contraste, V. Poutine est montré comme un dirigeant sachant tenir son rang.

C’est ainsi que si le tutoiement peut rabaisser celui à qui il est adressé, il peut aussi dévaloriser celui qui l’utilise, lorsque l’interlocuteur lui oppose un « vous » non pas de respect, mais de distance.



Liste des références bibliographiques

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PEETERS, Bert. (dir.) TU et VOUS. L’embarras du choix. Paris, Editions Lambert-Lucas (à paraître)

Notes de bas de page


1 A ce principe de coopération GRICE associe les catégories suivantes : quantité, qualité, relation et modalité. À chacune de ces catégories correspond une des règles que voici : pour la catégorie de quantité : « 1. Que votre contribution contienne autant d'information qu'il est requis […] 2. Que votre contribution ne contienne pas plus d'information qu'il n'est requis » ;  pour la catégorie de qualité : « N'affirmez pas ce que vous croyez être faux. » « N'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves. » ; pour la catégorie de relation : « Parlez à propos » ; pour la catégorie de modalité : « Soyez clair. » (1979 : 61)
2 P. BERTAUX et D. Larochebouvy, ‘Quelques remarques sur les termes d’adresse en français et en allemand’, (Contrastes, 4-5, 1982, pp. 7-27) p. 14. [Cette présentation bibliographique se conforme à celle de l’auteure citée].
3 Je tiens à remercier chaleureusement Georgeta Cislaru pour le recueil et la traduction du corpus russe, ainsi que pour les commentaires qu’elle m’a apportés.
4  Cf. l’émission radiophonique « Le téléphone sonne : Questions sur la "méthode" ou la "manière" Sarkozy et sa façon d'exercer la fonction présidentielle », France Inter, 8 janvier 2008, suite à la conférence de presse de N. Sarkozy le matin de ce même 8 janvier 2008.
5 « […] le ministre de l’Education nationale, Xavier Darcos, souhaite instaurer “un nouvel état d’esprit” dans l’école où le respect passerait par l’arrêt du tutoiement des enseignants par leurs élèves. » in Quoi de neuf à l’école ?. Le Progrès, 4 septembre 2007.
6 « […] alors que les journalistes commençaient à quitter la pièce, les deux chefs d’Etat ont adopté un ton moins formel, et en sont venus au tutoiement.
7 « Nous sommes convenus de faire du sport ensemble », a dit Vladimir Poutine, dont les propos étaient traduits par un interprète. […] Les deux interprètes sont montés à l’arrière [du 4X4] et le président russe a démarré en trombe […] » (cf. op. cit. JARRY, Emmanuel. Deux interprètes étaient donc présents. Sans doute l’un pour traduire du russe au français et l’autre du français au russe.



Pour citer cet article


Claudel Chantal. Les formes allocutoires dans le maintien des faces ou, gare à « vous ». Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 1. Interculturalité et intercommunication, 17 juillet 2008. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=187. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378