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5. Communication et discours politiques : actualités et perspectives

Article
Publié : 5 juillet 2010

La qualification péjorative dans le discours politique au Québec : un aperçu de la campagne électorale 2007


Geneviève Lemieux-Lefebvre, Doctorante en linguistique, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Résumé

Dans cette étude, nous nous sommes intéressés aux formes de qualification péjorative présentes dans les discours politiques tenus lors de la campagne électorale menée au Québec à l’hiver 2007. Pour effectuer notre analyse, nous avons concentré notre attention sur l’ensemble des extraits vidéo présentés lors des bulletins télévisés de fin de soirée. Ces extraits nous ont permis de recueillir 158 énoncés péjoratifs, produits presque exclusivement par trois chefs de parti.  Une classification minutieuse de ces données nous a permis de distinguer six types d’actes de langage dépréciatifs distincts, à savoir plus précisément l’insulte, l’ironie, la moquerie, l’avertissement, le reproche et la critique. Dans cet article, nous proposerons une définition de chacune des catégories en plus de présenter un aperçu des contextes dans lesquels chaque forme de qualification péjorative est produite. Nous présenterons aussi quelques observations faites à la suite de ce classement, puisque notre étude nous a permis de constater qu’il existait une grande différence entre la fréquence d’utilisation de la critique et du reproche et celle de l’insulte, de l’avertissement et de la moquerie. Cette différence nous en apprend beaucoup sur les stratégies discursives choisies par le candidat pour discréditer leurs vis-à-vis politiques.

Abstract

The present study focuses on the various forms of pejorative language appearing in the political discourse of Quebec's Winter 2007 provincial election campaign. Data was collected from various televised evening news reports. 158 pejorative utterances were collected from the video excerpts, most of which were produced by three party leaders. A detailed classification of these data revealed 7 types of depreciative speech acts, namely insult, irony, mockery, warning, reproach and criticism. In the present article, each of the categories is carefully defined, including a description of the context in which they were produced. The data revealed a significant difference in usage frequencies between utterances defined as a critique or reproach and those defined as an insult, warning or mockery. This difference sheds light on the nature of the discursive strategies used by candidates to discredit their adversaries.


Table des matières

Texte intégral

La campagne électorale ayant eu lieu au Québec à l’hiver 2007 est sans doute celle qui a bénéficié de la plus grande couverture médiatique au cours des dernières décennies. Alors que près du quart de l’attention médiatique a été consacrée aux controverses survenues tout au long de la campagne (22%), les grands enjeux sociaux tels que l’éducation et la santé n’en ont occupé que 2 et 4%, faisant de cette campagne un débat d’image bien plus qu’un débat d’idées. Dans cette joute visant à ternir l'image de l'autre, l'utilisation de termes péjoratifs a été un élément important. Pour cette raison, nous avons jugé nécessaire d'examiner plus attentivement les formes que prend la qualification péjorative au cœur du discours électoral.

L'analyse que nous proposons permettra de mettre en évidence les différentes formes de qualification péjorative qui ont été utilisées tout au long de cette campagne, en plus de nous éclairer sur la nature du discours politique utilisé au Québec. Il va de soi que cette étude se limitera au discours politique produit dans un contexte électoral et qu'il nous est impossible, à partir de ces seules données, de fournir l'éventail complet des formes de qualification péjorative appartenant au discours politique.

Dans cet article, nous présenterons succinctement les six différentes formes de qualification péjorative utilisées et leur contexte d’apparition. Nous proposerons aussi quelques observations sur les différences d’utilisation existant entre ces formes et nous discuterons de l’impact qu’a cet écart sur la nature du discours politique au Québec.

Lors de leurs allocutions publiques, il est possible que les candidats émettent des propos dépréciatifs à l'égard d'un adversaire. Ce recours à des termes négatifs peut être considéré comme de la qualification péjorative, cette notion étant ici empruntée à Vincent et Laforest (2004). Tel que proposé par ces auteures, la qualification péjorative est définie comme l'ensemble des formes axiologiquement négatives utilisées pour qualifier de façon dépréciative un individu, qu'il soit présent ou non (Vincent, Marty 2004 : 63). C’est dans cette perspective que nous avons abordé les différentes allocutions publiques retenues lors de notre étude.

Pour réaliser notre analyse, nous nous sommes constituées un corpus à partir de bulletins d'informations télévisés. Notre corpus regroupe l'ensemble des bulletins de fin de soirée ayant fait la couverture électorale, c'est-à-dire ceux couvrant la période du 21 février au 26 mars 2007. Le corpus comprend des enregistrements provenant de deux réseaux, soit la Société Radio-Canada (SRC) et TVA. Au total, quarante-quatre bulletins de fin de soirée ont permis de constituer notre corpus, soit plus précisément trente-quatre bulletins enregistrés à la SRC et dix enregistrés à TVA.

Nous avons choisi d'utiliser le bulletin de 22 heures parce qu'il offre un compte rendu quotidien des activités politiques en plus de présenter les déclarations considérées comme les plus représentatives des événements de la journée. Puisque les élections s'inscrivent dans un contexte concurrentiel, le discours politique se veut fortement polémique, chacun dénonçant l'adversaire et affirmant ses positions. (Monière, 1988 : 49) C'est donc sans surprise que ces polémiques se retrouvent à l'avant-scène lors de la diffusion du bulletin quotidien. Il faut toutefois noter que, même si les controverses font souvent la manchette, elles ne sont pas nécessairement représentatives de l'ensemble des déclarations faites dans la journée. Le discours électoral connu du public se limite à ce que les médias choisissent de nous présenter, ce qui n'implique pas pour autant que les informations choisies soient celles devant occuper le premier plan de la couverture électorale. Nous sommes conscients que les extraits retenus sont affectés par un choix journalistique subjectif et qu’ils ne sont pas le reflet réel des discours politiques tenus tout au long de la campagne électorale. Ils sont cependant un bon indicateur de ce que le grand public connaît et retient lorsqu’il est appelé aux urnes.

Par ailleurs, notre étude sera consacrée au discours des chefs de parti. Comme Monière (1988 : 68) l'avait déjà constaté à la fin des années quatre-vingt, « les journalistes entretiennent le culte du chef », laissant dans l'ombre les candidats qui n'ont pas de voix médiatique, du moins, pas dans les médias nationaux. Mentionnons aussi que nous avons choisi d'étudier seulement les propos des chefs des trois principaux partis pouvant aspirer au pouvoir, à savoir Jean Charest, chef du Parti libéral du Québec (PLQ), André Boisclair, chef du Parti québécois (PQ) et Mario Dumont, chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ). Puisque chaque chef livre bataille quasi quotidiennement, les médias n'accordent qu'une faible visibilité aux autres partis en lice, se contentant généralement de faire un rapide compte rendu des activités, sans leur laisser la parole.

Avant d'analyser le corpus, une transcription sélective des données a été faite. Seuls les extraits contenant des propos porteurs de qualification péjorative ont été retenus et, au total, 153 extraits pertinents ont été tirés des 8 heures d'enregistrement effectuées. Chaque extrait pouvait contenir plus d'une forme de qualification péjorative, ils ont donc été analysés en fonction de leur contenu, puis classés dans une ou plusieurs des catégories. Nous avons retenu 6 catégories distinctes: l'avertissement, la moquerie, l'ironie, la critique, le reproche et l'insulte. La prochaine section détaillera chacun de ces actes de langage dépréciatifs, par le biais de définitions extraites de la littérature et grâce à des exemples permettant de spécifier le contexte.

Le recours à l’insulte a été beaucoup étudié, peu importe qu’il s’agisse d’insultes rituelles savamment orchestrées (Labov 1978 : 233-287) ou d’insultes spontanées recueillies dans les cours d’école (Ernotte, Philippe, et Laurence Rosier. 2004). Autant d'utilisations de l'insulte pour lesquelles il existe très peu de similitudes entre les contextes de productions étudiées. Pourtant, la définition de l'insulte qui est proposée semble faire consensus puisque, pour tous les auteurs cités, l'insulte se veut un acte de langage qui vise à offenser un adversaire. Ainsi, l'insulte a pour fonction d'outrager, par le choix des mots ou par l'intention sous-entendue. Au contraire d'autres formes de qualification péjorative, l'insulte ne se fonde pas nécessairement sur un manquement de la personne visée ou sur une faute commise par elle. En effet, elle peut s'attaquer à une caractéristique physique, un trait de caractère ou à un défaut, tous trois étant liés directement à la nature individuelle de la personne visée (Ernotte, Philippe, et Laurence Rosier. 2004 : 39).

Les insultes sont généralement étudiées dans un cadre interactionnel particulier, où un locuteur adresse des propos offensants à son interlocuteur, ce qui peut mener à une réplique ou à un geste de la part de la personne visée par l’insulte. Dans le cas des énoncés constituant notre corpus, aucun d’eux n’a été produit dans un contexte semblable, puisque le locuteur n’interagit jamais directement avec son adversaire. Nous aurions pu croire qu’un tel contexte favoriserait le recours à l’insulte, mais il n’en est rien : de toutes les formes de qualification péjorative retenues, une seule appartient à la catégorie de l’insulte.

MD : Vous m’lancez sur le terrain d’la méchanceté. Tsé, le gars qui remplissait les frigidaires pour l’ADQ à la dernière élection, j’me d’mande si il a resté jusqu’à la fin parce qu’il les remplissait pas bien, il est candidat libéral dans Hochelaga-Maisonneuve, tsé. (9 mars 2007, SRC)

Il est d’ailleurs fort intéressant de constater que, pour bien saisir l’insulte comprise dans l’énoncé de Mario Dumont, il faut s’intéresser la dimension perlocutoire ou à ce que l’on doit induire des propos qui ont été émis.  Si l’on s’en tient strictement aux mots utilisés, il n’y a aucun mot qui soit axiologiquement négatif, donc, fondamentalement insultant. Pourtant, il y a dans cette affirmation une intention manifeste, de la part de Mario Dumont, d’insulter son vis-à-vis libéral. Puisqu’aucun terme n’est réellement insultant, il faut orienter la réflexion sur le contenu et ce que l’énoncé sous-entend, à savoir l’incompétence apparente du candidat libéral pour accomplir même les tâches logistiques les plus élémentaires.

Cependant, il est important d’apporter des nuances à cette classification. S’il est vrai qu’une seule insulte a été relevée dans notre corpus, il n’en demeure pas moins que d’autres formes de qualification péjorative sont, par leur contenu, quelque peu insultantes. Pour les besoins de cette analyse, nous n’avons gardé parmi les insultes que les énoncés qui ne contenaient aucune autre forme de qualification péjorative. Ainsi, un énoncé contenant une critique de même qu’une insulte sous-entendue sera d’abord considéré comme appartenant à la critique.

Définie de façon officielle comme étant une « manière de se moquer (de quelqu’un ou quelque chose) en disant le contraire de ce qu’on veut faire entendre », l’ironie a aussi été présentée par Kerbrat-Orecchioni comme un acte de langage volontaire, motivé par ce que Freud qualifie « d’esprit tendancieux » (Kerbrat-Orecchioni 1978 : 11). En ayant recours à l’ironie, un locuteur X cherche à se moquer ou à attaquer. Il vise donc une cible identifiée, avec en tête une intention claire. La réalisation d’un acte de langage ironique passe donc par un procédé linguistique, l’antiphrase, qui constitue une infraction « la loi de sincérité » puisqu’il y a un écart palpable entre ce qu’énonce X et ce qu’il pense réellement (et ce qu’il veut faire comprendre). On peut donc en conclure que l’ironie consiste à décrire en termes valorisants une réalité que l’on cherche à dévaloriser. (Kerbrat-Orrecchioni, 1978 : 12).

De même, Pupier (1998) précise que l’ironie survient au niveau illocutionnaire, ce qui implique que le locuteur simule, formalisant une idée à laquelle il n’adhère pas (Pupier 1998 : 73). Pour de nombreux cas d’ironie, c’est uniquement le contexte qui permet de distinguer le compliment de l’ironie, ce qui démontre à quel point l’ironie peut être difficile à cerner et ce qui peut aussi expliquer sa faible utilisation dans le discours politique, tout au moins dans le cadre des allocutions publiques ou des conférences de presse télédiffusées que nous avons analysées.

L’ironie étant une arme efficace mais quelque peu risquée, nous ne nous attendions pas à ce qu’elle soit fortement utilisée en campagne électorale et, effectivement, nous n’avons relevé dans notre corpus qu’un seul énoncé pouvant être considéré comme ironique.

En ce qui concerne la moquerie, elle est une proche parente de l’ironie. La moquerie est plutôt définie comme une action ou une parole visant à tourner en ridicule et à faire de quelqu’un et/ou de quelque chose un objet de plaisanterie. Au contraire de l’ironie, il n’y a aucune ambiguïté entre ce qui est dit et ce qu’on laisse entendre.

Dans le discours politique, la moquerie se manifeste sous plusieurs facettes, suivant le patron que choisira le locuteur en la produisant. Dans notre corpus, nous avons relevé 17 énoncés dont l’objectif principal était de tourner en ridicule soit l’adversaire, soit son parti. Pour ce faire, le locuteur avait recours à différentes stratégies. Il pouvait reprendre les paroles de son adversaire et les rendre obsolètes en trafiquant le sens ou encore il pouvait jouer avec les mots, en profitant d’un double sens ou en usant de rhétorique et en employant des figures stylistiques. Les candidats pouvaient avoir aussi recours à la comparaison pour se moquer d’un adversaire ou de son parti.

Notons finalement qu’un candidat pouvait aussi faire de l’humour « de circonstance », construisant de ce fait ses moqueries sur le contexte politique des jours précédant l’énonciation. Prenons pour illustrer ce fait un énoncé de Jean Charest, produit quelques jours après le débat de chefs.

JC : Chacun a droit à son opinion, han ?  Ça a été euh…ça a été mon adversaire dans les débats le plus coriace d’la semaine.    (15 mars 2007, SRC)

Il produit cette moquerie à la suite d’une discussion animée avec un citoyen l’ayant apostrophé et souhaitant entendre les positions du chef libéral (et Premier Ministre sortant) sur la question du système de santé. Jean Charest saisit donc l’occasion pour lancer une boutade à l’intention de ses adversaires, avec lesquels il avait aussi eu à débattre politique quelques jours auparavant.

Dans les conversations quotidiennes, il est fréquent de rapprocher l’avertissement et la menace, de les confondre et de les utiliser pour désigner des interventions semblables. Lorsque nous nous attardons à leur définition respective, nous constatons que ces deux actes langagiers se ressemblent et que leurs fonctions sont assez similaires. Par ailleurs, tant pour l’avertissement que pour la menace, le locuteur 1 (L1) cible une attitude, un acte ou un choix fait par un locuteur 2 (L2) que le L1 ne croit pas pertinent et ce même L1 prévient L2 que, sans modification de son comportement (ou de sa décision), il s’en suivra des conséquences ayant un impact négatif pour L2. Ce qui diffère cependant, c’est le pouvoir qu’a L1 sur les conséquences qui découleront si le L2 refuse de modifier son comportement. Alors que, pour l’avertissement, L1 prévient L2 des conséquences que risque de provoquer son comportement sans pour autant pouvoir les contrôler, L1, lorsqu’il menace, laisse savoir à L2 que s’il persiste et qu’il refuse de modifier son comportement, L1 prendra une part plus ou moins importante dans la réalisation ou l’application de la conséquence. Aussi, « Couvre-toi comme il faut ou tu vas attraper froid! » est clairement un avertissement, alors que « Change ton attitude ou tu devras chercher du travail ailleurs! » est nettement plus menaçant (Lemieux-Lefebvre 2009 : 48-49).

Dans le discours politique recueilli en campagne électorale, nous avons trouvé quelques cas d’avertissement, mais aucun cas de menace.  Ces quelques formes se distinguent des autres actes de langage dépréciatifs puisqu’elles correspondent à un patron bien particulier, assez éloigné de ce que l’on considère typiquement comme une forme de qualification péjorative. L’avertissement est pourtant une façon de réprouver l’attitude d’un adversaire, une façon sans doute moins conventionnelle en ce sens qu’elle s’appuie sur un état présent pour demander des modifications dans un futur plus ou moins rapproché. Dans bon nombre d’avertissements, le candidat avertit son opposant que sa prise de position est inappropriée puisqu’il le prévient que ce choix pourrait lui nuire au cours d’un éventuel mandat.

Cependant, lorsque l’on s’attarde aux différents avertissements recensés dans notre corpus, force est de constater que la plupart d’entre eux ne se construisent pas en suivant le modèle proposé précédemment, à savoir en combinant une demande de changement de comportement et une conséquence négative anticipée. En campagne électorale, la conséquence négative anticipée est claire : ne pas être élu. C’est une évidence sur laquelle les énonciateurs n’ont pas à s’étendre. Il faut aussi mentionner que certains énoncés soient extrêmement difficiles à départager, ce qui démontre que la frontière séparant la menace et l’avertissement est floue et qu’il est impossible de distinguer l’un et l’autre de façon absolue. C’est le cas notamment de cet avertissement produit par Jean Charest à l’attention d’André Boisclair.

JC : Si André Boisclair choisit d’aller sur les questions d’intégrité, ben il va s’faire répondre.      (21 février 2007, SRC)

Nous le considérons comme un avertissement puisque l’implication de Jean Charest n’est pas claire. Effectivement, s’il est évident que la persistance d’André Boisclair risque d’entraîner des ripostes, Jean Charest ne précise pas qui se chargera de riposter.

Dans un article consacré au reproche, Laforest (2002) définit le reproche comme l’expression d’une insatisfaction qu’un individu A adresse à un individu B afin de faire savoir à B qu’un acte qu’il a commis a rendu A insatisfait (Laforest 2002 : 1596). Dans une telle situation, le reproche est adressé à la personne qui est considérée comme la cause du problème, à l’individu considéré responsable de l’acte ou l’état des choses jugé insatisfaisant par la personne formulant le reproche. Dans cette perspective, un reproche serait provoqué par un manquement, il serait en quelque sorte une réaction à quelque chose que A juge répréhensible de la part de B (Laforest 2002 : 1596).

Afin de bien distinguer le reproche de la critique, deux formes fortement apparentées, nous avons convenu que le principal critère distinctif entre ces deux actes de langage dépréciatifs était le degré de responsabilité que l’on attribuait à la personne visée par le reproche (ou la critique). Ainsi, lorsqu’on se retrouve en présence d’un énoncé contenant un jugement défavorable à l’égard d’un tiers ou d’un acte perpétré par ce tiers, nous considèrerons qu’il s’agit d’un reproche lorsque la personne visée sera clairement identifiée comme étant la source de cette situation jugée inappropriée.

Dans le discours politique, le reproche est utilisé régulièrement, tout au moins en campagne électorale, et ce, sans doute parce qu’il permet de porter des jugements sur son adversaire sans être inquiété. Le reproche se présente sous différentes formes, jouant sur les sous-entendus ou ciblant sans ambiguïté l’acte jugé inapproprié, s’attardant tant aux actes passés qu’aux actes présents et ciblant une personne, un groupe ou l’un et l’autre. En nous appuyant sur les données de notre corpus, nous avons pu ressortir un ensemble de manifestations du reproche et les formes sous lesquelles il se décline, ensemble que nous présenterons ici très sommairement.

Tout d’abord, il arrive que le reproche se présente sous forme de simple constat par lequel un individu présente publiquement ce qu’il considère fautif chez l’un de ses adversaires. Il peut aussi arriver qu’un candidat adresse un reproche à un adversaire en ayant recours à la comparaison, par exemple en utilisant les réalisations d’un autre pour faire la démonstration que son opposant politique n’a pas agi de façon appropriée, démontant, par le biais de la comparaison, ce que l’on attendait de l’adversaire politique visé et ce qu’il a fait (ou ce qu’il n’a pas fait) concrètement. Un candidat peut aussi utiliser la stratégie contraire, à savoir mettre en relation ses réalisations avec celles des adversaires, le but premier étant de faire valoir ses réalisations en diminuant celles d’un vis-à-vis  politique. C’est ce qui ce produit dans le reproche suivant :

MD : Dans des épisodes comme ça, ils savent ce que j’accepte, ce que j’accepte pas.  En même temps, les gens savent ce que d’autres chefs ont accepté. Des candidats qui sont dans des situations comme ça, i(ls) les gardent pis i(ls) les cachent.   (10 mars 2007, SRC)

Dans cet exemple, Mario Dumont répond aux critiques faites par ses adversaires à la suite du congédiement d’un des candidats adéquistes. Il riposte en comparant ses décisions à celles prises par ses adversaires politiques dans le passé, jugeant son attitude plus approprié que celle de ses rivaux.

Un candidat peut aussi construire son reproche en s’appuyant sur une concession. Il dira par exemple : « c’est vrai que notre programme présente telle faille mais… » et il enchaînera en présentant une faille qu’il considère beaucoup plus importante dans le programme proposé par l’un ou l’autre de ses adversaires. Généralement habiles avec les mots, il se peut que les politiciens fassent preuve d’un peu plus de subtilité dans la formulation de leurs reproches, laissant aux personnes qui les entendent le soin de les interpréter et d’en induire le sens. Il arrive donc que les sous-entendus servent de base à un reproche ou encore qu’un reproche en cache un autre. C’est le cas de cette affirmation de Jean Charest, affirmation dans laquelle le chef du Parti libéral reproche à ses adversaires de ne pas avoir fait leur travail :

JC : Chers amis, on est au jour deux de cette campagne électorale. Au Parti québécois,  y a toujours pas de programme.     (22 février 2007, SRC)

Une des stratégies récurrentes parmi les différents actes de langage péjoratifs, c’est l’appropriation des paroles des autres candidats. Le reproche ne fait pas exception et on y retrouve différentes formes d’appropriation : un candidat peut reprendre des idées présentées par un adversaire ou encore en reprendre les paroles exactes ; il peut aussi mettre des mots dans la bouche de son adversaire, en imaginant les discours qu’il pourrait tenir ou en reformulant de façon approximative des déclarations faites par le passé. En conclusion de ce bref tour d’horizon, ajoutons qu’il arrive que le reproche permette le recours au cynisme ou au sarcasme. Ainsi, le reproche reste une occasion de lancer quelques pointes aux adversaires, leur ressortant des propos tenus ou des événements passés entrant en contradiction avec la situation décriée, ce qui justifie le recours à ces quelques pointes sarcastiques.

De façon générale, la critique est présentée comme une tendance à émettre un jugement défavorable à l’intention d’un tiers. Ainsi, le fait de critiquer s’approche à la fois de l’action d’observer, de discuter, de juger ou d’examiner, mais il est tout aussi approprié de le rapprocher de l’action de contredire, de désapprouver, de contester ou même de censurer. En nous appuyant sur la définition proposé par Vanderveken pour le verbe performatif CRITIQUER, la critique peut être présentée comme le fait d’affirmer quelque chose en faisant ressortir les défauts de quelqu’un ou de quelque chose (Vanderveken 1988 : 172). Plus spécifiquement encore, critiquer quelqu’un revient à « affirmer qu’un certain état des choses le concernant est mauvais tout en exprimant de la désapprobation » à l’égard de cette même personne (Vanderveken, 1988, p. 172). Suivant cette définition, il est possible de postuler que, dans les contextes qui nous intéressent, la critique a pour principale fonction de porter un jugement défavorable sur une personne et de considérer ses gestes ou ses actes comme inappropriés.

Au contraire du reproche qui est axé essentiellement sur le degré de responsabilité attribué à la personne ciblée, la critique se contente de porter un jugement. Elle s’attarde donc à relever ce qui est inadéquat ou inapproprié dans les gestes, les propos ou les actes d’une personne, en soulignant simplement que ces agissements n’ont pas lieu d’être. Par ailleurs, la critique peut aussi cibler la naturelle individuelle d’un individu, visant tant ses convictions personnelles que son éloquence ou son apparence. Ainsi, on considérera comme critique toute observation négative adressée à un individu ou à un groupe.

Lors de la campagne électorale provinciale de l’hiver 2007, la critique a été l’acte de langage dépréciatif le plus utilisé. Ce n’est guère surprenant si l’on considère que c’est la façon la plus simple de porter un jugement défavorable à l’égard d’autrui et sûrement la moins engageante puisqu’elle se contente de pointer du doigt un comportement ou une façon d’être. Dans notre corpus, la critique se décline sous plusieurs formes, s’adressant à un individu, à un parti ou encore à l’ensemble des adversaires politiques. Nos données nous ont démontré qu’il était assez fréquent que la critique prenne pour cible un groupe de personnes et, tout particulièrement, un parti adverse. C’est le cas de cette critique, adressée à l’Action démocratique du Québec par André Boisclair.

AB : À l’Action démocratique du Québec, y a pas d’équipe, y a pas de cadre financier, y a pas d’expérience.    (27 février 2007, TVA)

Par contre, la critique pouvait aussi être utilisée pour juger négativement les actes ou les propositions de deux cibles distinctes. Par ailleurs, les critiques adressées à un adversaire politique peuvent viser autant un point très spécifique qu’un ensemble d’éléments jugés inadéquats. Alors que certaines critiques visent la façon d’être d’un candidat ou sa façon d’agir, d’autres s’attaquent plutôt à des propos tenus par un candidat et qui sont jugés inappropriés par un adversaire. Il est aussi fréquent que les critiques soient formulées pour dénoncer une attitude jugée répréhensible. En voici un exemple :

MD : C’est odieux de le [Jean Charest] voir jouer au gros big shot, au-dessus de ses affaires, qui parade en début de campagne comme si tout était beau.    (22 février 2007, SRC)  

Dans cette critique, il est clair que Mario Dumont juge que Jean Charest, premier ministre sortant, agit de façon répréhensible lorsqu’il dresse le bilan des quatre années que sont parti a passé au pouvoir.

À la suite de la classification de nos énoncés péjoratifs, nous avons pu constater qu’il existait une grande différence entre la fréquence d’utilisation de la critique et du reproche et celle de l’insulte, de l’avertissement et de la moquerie. Alors que la critique et le reproche sont utilisés régulièrement, l’avertissement et la moquerie n’apparaissent que dans des contextes spécifiques et l’insulte est presque complètement exclue de nos données. Ces résultats nous en apprennent beaucoup sur les stratégies discursives choisies par les candidats pour discréditer leurs vis-à-vis politiques.

Il nous apparaît que les politiciens préfèrent avoir recours à des actes de langage qui permettent de porter un jugement défavorable à l’égard d’une personne, des gestes qu’elle pose ou des projets qu’elle met de l’avant. On peut aisément en conclure que, pour dévaloriser ou discréditer leurs adversaires, les chefs optent pour des stratégies leur permettant de juger négativement tant leurs vis-à-vis politiques que les projets qu’ils défendent, et ce, sans pour autant s’exposer et mettre en péril leur image publique. De façon générale, les trois candidats basent leur jugement sur une réalité connue de tous, ce qui implique que le public est à même de juger si la critique ou le reproche émis sont justifiés. Ainsi, plutôt que d’opter pour des actes de langage dépréciatifs s’attaquant à la vie personnelle ou à des ouï-dire, les chefs préfèrent avoir recours à des formes permettant de porter des jugements vérifiables, pouvant s’appuyer sur des déclarations ou des faits connus de tous. De fait, le discours politique reste courtois, courtoisie qui peut s’expliquer par le désir de chaque candidat de préserver son image publique, en évitant de dénigrer trop sévèrement leurs adversaires. Il va de soi que ces observations ne s’appliquent qu’au discours électoral recueilli en 2007 et non pas à l’ensemble du discours politique québécois, mais cette première étude ouvre la voie à une description beaucoup plus vaste de l’énonciation politique au Québec.

Il faut aussi prendre en considération le fait que tous les énoncés recueillis ont été extraits d’enregistrements destinés à l’électorat québécois, ce qui implique que chaque candidat devait garder à l’esprit que toutes les pointes lancées aux adversaires pourraient être diffusées. Il faut préciser que pour tous les énoncés recueillis, la situation de communication est semblable : le politicien s’adresse à son interlocuteur (généralement un journaliste) mais en gardant toujours en tête le public à qui seront présenté, tout au moins en partie, les énoncés péjoratifs recueillis. Nous attribuons d’ailleurs aux électeurs une part de responsabilité dans le fait qu’il y ait une différence si importante entre le recours fréquent aux reproches et aux critiques par rapport à l’utilisation des insultes. De fait, les candidats optent pour une stratégie qui limite les risques de ternir leur image publique en usant d’actes de langage péjoratifs se construisant sur des faits connus de tous, ouvertement présentés et potentiellement critiquables. Le désir de préserver leur image publique intacte incite certainement les politiciens québécois à utiliser des actes de langage dépréciatifs leur permettant de porter un jugement appuyé sur des faits connus du public, ce qui nous a permis de constater que le discours politique en campagne électorale reste somme toute assez courtois.

En entreprenant notre étude des discours politiques tenu lors de la campagne électorale québécoise ayant eu lieu à l’hiver 2007, nous voulions savoir si le discours politique contenait des actes de langage dépréciatifs et, le cas échéant, sous quelles formes se manifestaient ces différentes formes de qualification péjorative. Nous espérions aussi que la nature de ces actes de langage dépréciatifs nous permettrait de bien cerner le discours utilisé en politique québécoise et de déterminer s’il reste courtois ou s’il se veut plutôt agressif.

Pour répondre à ces interrogations, nous avons fait l’analyse de l’ensemble des énoncés dépréciatifs présentés dans les bulletins d’informations télévisés. À partir de cela, nous avons été en mesure de regrouper ces énoncés dépréciatifs selon qu’ils contiennent de l’insulte, de la moquerie, de l’ironie, de l’avertissement, du reproche ou de la critique. Cette catégorisation, basée sur des définitions que nous avons élaborées grâce à une analyse des données recueillies et la littérature disponible, nous a permis de montrer qu’il existait un écart significatif entre les différentes formes répertoriées.

Évidemment, cette étude n’a pas la prétention de dresser un portrait exhaustif des formes de qualification péjorative dans le discours politique au Québec. Elle nous permet simplement d’en avoir un aperçu, en proposant un examen approfondi d’un contexte bien précis, à une époque spécifique et de poser les bases en vue d’études futures.



Liste des références bibliographiques

Ernotte, Philippe, et Laurence Rosier. 2004. « L’ontotype: une sous-catégorisation pertinente pour classer les insultes? » Langue française, no 144 (déc.) p.35-48.

Kerbrat-Orecchioni, Catherine. 1978. « Problèmes de l’ironie » in L’ironie, ouvrage collectif, p. 10-46. Coll. Linguistique et sémiologie; no 2. Lyon : Presses universitaires de Lyon.

Labov, William. 1978. Le Parler ordinaire. La langue dans les ghettos noirs des États-Unis. Coll. Le sens commun. Paris, Les éditions de Minuit.

Laforest, Marty. 2002. “Scenes of family life: complaining in everyday conversation” Journal of pragmatics, vol. 34, no 10-11, p. 1595-1620.

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Pupier, Paul. 1998. « Pour une systématique des évaluatif en français », Revue québécoise de linguistique, vol. 26, no 1, pp. 51-78.

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Vincent, Diane et Marty Laforest. 2004. « La qualification péjorative dans tous ses états », Langue française, no 144 (déc.), p. 59-81.



Pour citer cet article


Lemieux-Lefebvre Geneviève. La qualification péjorative dans le discours politique au Québec : un aperçu de la campagne électorale 2007. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 5. Communication et discours politiques : actualités et perspectives, 5 juillet 2010. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1857. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378