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5. Communication et discours politiques : actualités et perspectives

Article
Publié : 5 juillet 2010

Nouvelle communication politique et nouvelle information politique : de l’« étoffage » de l’information politique transmise à la jeunesse. Cas de la construction d’un panthéon mémoriel


Jacquinot Bamba Bissele, Doctorant en linguistique et analyse du discours, Université de Yaoundé I

Résumé

Le discours politique à la jeunesse crée un univers imprégné des imaginaires spécifiques. Adresse d’information, de formation et de ralliement, il présente des figures illustres de l’histoire nationale censées inspirer cette jeunesse. On assiste ainsi sur la durée à l’érection et à l’« étoffage » d’un panthéon dans la mémoire collective des jeunes. On peut s’interroger sur la nature des hôtes de ce Panthéon et sur son fonctionnement. Il apparaît à travers les discours du Président camerounais que celui-ci érige un panthéon aux figures vivantes et anonymes qu’il étoffe de l’imaginaire du football centré sur l’équipe nationale. Ces discours se parferaient grâce aux apports de la culture et de l’histoire, pour une information politique adaptée à la nouvelle communication politique.

Abstract

The political discourse towards the youth creates a world impregnated with diverse imaginaries. Informational and training speech that rallies, it portrays icons of the national history that can inspire the youth. Therefore, a pantheon is built and furnished in the youth memory. We studied the nature of this Pantheon relating to the speeches of the Cameroonian Head of State and discovered that this speaker displays anonymous personalities inside the national football team. Nevertheless, this political type of speech could be more effective if culture and history were carefully taken into consideration.


Table des matières

Texte intégral

Les Technologies de l’Information et de la Communication ont révolutionné les échanges. L’expression « village planétaire » symbolise ainsi la proximité – de communiquer – désormais possible entre les citoyens du monde. Dès lors une nouvelle communication au sein des États et entre États a vu le jour. En conséquence, on perçoit l’irruption de l’ère des réseaux comme facteur de nouveauté ; la nouveauté s’observe aussi dans les phases actuelles de l’évolution des États en référence aux précédentes. Au Cameroun par exemple, la nouvelle communication politique peut s’observer sous le double prisme des innovations technologiques et des avancées historico-politiques.

À partir des années 1990, le Cameroun connaît une effervescence sans précédent : marche pour la démocratie, villes mortes, avènement du multipartisme, libéralisation de l’audio-visuel, etc. C’est la floraison de la pensée nationale, le tohu-bohu social et politique. Les villes mortes paralysent le pays durant de longs mois, on vit la désobéissance civile et corollairement les  pillages, les destructions de biens publics surtout, etc. On parle déjà de Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC). Une nouvelle pensée politique voit le jour, marquée du sceau de la revendication, du désir du changement, du débat sur la « conférence nationale souveraine ». Certains protestataires se réclameront même des pères de l’Indépendance, bien que le contexte ne soit plus le même. La communication politique, produite par l’instance politique change de visage : elle n’est plus monolithique, ni enfermée dans sa tour d’ivoire. On la trouve plutôt conciliante, parfois suppliante – souvent paradoxalement menaçante – mais surtout elle se veut rassembleuse, aguichante et pleine d’espoir.

Aux lendemains de cette agitation démocratique et de ce renouveau médiatique, dans la fermentation des aspirations tant existentialistes que sociales, l’instance citoyenne et spécialement sa composante qu’est la jeunesse s’est trouvée face à des sollicitations nombreuses et diverses, l’obligeant d’être « embarquée » : insertion sociale, emploi, appel à l’expression du suffrage, au civisme, au patriotisme, etc. En bonne place de ces sollicitations figure l’appel à imiter les figures marquantes du pays et de s’inspirer des valeurs qui les ont guidées. On note ainsi une tentative de construction d’un Panthéon dans la mémoire des jeunes. Une telle entreprise suscite quelques questions :

  • quelles  sont les composantes de ce panthéon mémoriel ?

  • comment fonctionne l’« étoffage » de ce panthéon ?

  • ce panthéon mémoriel ainsi construit suffit-il à créer l’émulation au sein des jeunes ou doit-il être davantage étoffé ?

L’analyse du discours, perçue comme étude de la relation entre le texte et le contexte selon Patrick Charaudeau et Dominique Maingueneau (2002 : 42) nous aidera à répondre à ces questions. On sait que l’analyse du discours se situe au carrefour des sciences humaines (sociologie, psychologie, anthropologie, philosophie, etc.) et les sciences du langage. C’est dire qu’un avantage indéniable naît de l’interdisciplinarité et permet ainsi une meilleure préhension du texte, s’il est vrai qu’aucune discipline ne peut se suffire à soi-même.

C’est dans ce sens que l’étoffage du panthéon mémoriel semble être mieux perçu au regard de l’étude des imaginaires, de l’imaginaire discursif, voire sociodiscursif, ces savoirs et croyances que transmet ou manipule l’orateur politique. Patrick Charaudeau (2005 : 157) les explique ainsi qu’il suit :

Dans la mesure où ces savoirs, en tant que représentations sociales, construisent le réel en univers de signification, selon un principe de cohérence, on parle d’« imaginaires ». Dans la mesure où ces imaginaires sont repérables par des énoncés langagiers qui sont produits sous différentes formes, mais sémantiquement regroupables, on les appellera des « imaginaires discursifs ». Et dans la mesure, enfin, où ceux-ci circulent à l’intérieur d’un groupe social s’instituant en norme de référence pour ses membres, on parlera d’« imaginaires sociodiscursifs ».

En effet, l’orateur politique – en l’occurrence le Chef de l’État du Cameroun – manipule dans son discours des savoirs et des croyances (imaginaires discursifs) qu’il veut voir partagés par ses jeunes compatriotes. Dans la continuité on y verra une construction, un bâtir. Nous ferons ressortir les composantes du panthéon mémoriel que construit Paul Biya dans dix de ses adresses à la jeunesse, verrons ensuite comment fonctionne l’imaginaire dans ces discours. Nous terminerons par une réflexion autour de l’étoffage mémoriel comme composante d’une nouvelle information politique à l’aune de la nouvelle communication politique.

Originellement le terme « Panthéon » désigne un temple dédié par les anciens (Grecs et Romains) à leurs dieux tels que Zeus (Jupiter), Artémis (Diane), Poséidon (Neptune), Dionysos (Bacchus), Arès (Mars) ou Pan (Faunus) entre autres. C’est aussi l’ensemble des dieux d’une mythologie. Par analogie « Panthéon » renvoie à un monument (bâtisse) où sont déposés les restes des illustres personnages d’une nation ou d’un pays (Panthéon de Rome, de Paris, etc.). Au sens figuré, le mot désignera « l’ensemble des personnes qui se sont illustrées dans un domaine » (Petit Larousse illustré, 2004). La « mémoire » quant à elle, capacité biologique et psychique, permet d’emmagasiner, de conserver et de restituer des informations (Petit Larousse illustré, 2004). La floraison lexicale autour du terme laisse voir la place qu’on lui accorde dans les sciences de la nature, dans les sciences humaines et même dans l’informatique : mémoire collective, individuelle, devoir de mémoire, lieu de mémoire, mémoire à court terme, mémoire à long terme, mémoire vive, mémoire morte, mémoire tampon, mémoire de masse, etc.

La mémoire dans le cadre du discours politique adressé à la jeunesse sera saisie comme capacité de stocker des messages renvoyant à un imaginaire sociopolitique essentialisé par le locuteur (pédagogue), de les laisser bâtir et de les conserver  en vue d’une restitution citoyenne. C’est à peu près ce que Bourdieu appelle l’« habitus », un système de dispositions durables acquis par l’individu au cours du processus de socialisation (1982). L’imaginaire peut participer de l’identité d’un groupe, de son tenir ensemble, de ses aspirations et de la perception de son destin. Sans nécessairement coller explicitement à une idéologie, il unit l’image mentale individuelle ou collective à la réalité. D’où que la fonction de l’imaginaire est indissociable de l’ordre de la matérialité (Bayart 1996 : 231).

La parole revêt dès lors une fonction supplémentaire et devient un vecteur de cohésion et de la modélisation sociale (Bikoï 2006 : 54). La sédimentation de cette parole dans le conscient et même l’inconscient populaire est censée créer au fil du temps l’identité, une communauté homogène de mémoration historique, social et politique, une communauté de croyances (sentiments et passions) et un faisceau commun d’aspirations. Pour tout dire, c’est un univers où le destin est balisé par les figures qui ont le mieux incarné l’idéal de la communauté (la nation). La patrie, par devoir de mémoire, par reconnaissance et dans un élan d’émulation les ancre dans la gloire d’un Panthéon physique (leur corps) et/ou mémoriel (leurs œuvres forts louables) en vue d’une appropriation pratique dans le vécu quotidien des individus.

Pour distinguer les figures qui meublent le panthéon mémoriel du discours du Président Paul BIYA – le Cameroun n’a pas encore de Panthéon en tant que monument physique – lisons ces extraits des messages adressés à la jeunesse camerounaise (de 1990 à 2010) à l’occasion des différentes fêtes qui lui sont consacrées. Les messages sont extraits de l’Anthologie des discours et interviews du Président de la République du Cameroun (ADIPRC) et du quotidien national bilingue Cameroon-Tribune :

(1) « Quelles [équipes sportives] vous servent d’exemples1 à tous, au-delà du domaine sportif ? » [ADIPRC, vol. 2, p. 170, 10 février 1990, à l’ occasion de la 24e fête nationale de la Jeunesse. L’orateur s’exprime ainsi dans la foulée du « bilan » des actions menées par la jeunesse camerounaise sur les plans social, culturel et sportif. Le plan sportif décroche la palme de l’excellence.]

(2) « Car ce Cameroun… vos aînés l’ont bâti et continuent de le bâtir jour après jour, et vous, vous le consoliderez tous ensemble. » [ADIPRC, vol. 2, p. 335, 10 février 1992, à l’occasion de la 26e fête nationale de la Jeunesse. On peut se poser la question de savoir de quels aînés il s’agit.]

(3) « Prenez l’exemple sur nos sportifs qui gagnent et tout particulièrement sur nos « Lionceaux » à qui j’adresse toutes mes vives félicitations pour leurs brillantes performances à l’Ile Maurice. » [ADIPRC, vol. 3, p. 14, 10 février 1993, à l’occasion de la 27e fête nationale de la Jeunesse. Aucun nom n’est cité.]

(4) « Encore une fois, prenons exemple sur nos Lions Indomptables [du football] qui, en dépit des moyens modestes, ont réussi à se qualifier pour la phase finale de la Coupe du Monde en juin prochain. Parce qu’ils ont le talent, parce qu’ils ont la foi, parce qu’ils sont portés par les espoirs de tout un peuple. » [ADIPRC, vol. 3, p. 48, 10 février 1994, à l’ occasion de la 28e fête nationale de la Jeunesse.]

(5) « Cette jeunesse qui peut, elle aussi, être un exemple pour ses aînés. Je pense tout particulièrement à nos jeunes Lions Indomptables qui viennent de nous combler, de nous honorer, en remportant la Coupe d’Afrique des Nations Junior de football. » [ADIPRC, vol. 3, pp. 81-82, 10 février 1995, à l’ occasion de la 29e fête nationale de la Jeunesse. Encore une fois il n’y a pas de nom.]

(6) « Mais y a-t-il meilleur exemple que celui de nos sportifs ? Je pense bien sûr à nos footballeurs qui se sont qualifiés pour la Coupe d’Afrique des Nations et la Coupe du Monde 1998. Par leur qualification, nos « Lions »  auront montré qu’ils appartiennent à l’élite mondiale de leur discipline […]. Nos sportifs ont ainsi tracé la voie. À vous de suivre. » [ADIPRC, vol. 3, p. 269, 10 février 1998, à l’occasion de la 32e fête nationale de la Jeunesse.]

(7) « Des moyens ont également été dégagés pour que nos sportifs soient présents à la plupart des rendez-vous africains et à plusieurs manifestations au niveau mondial, auxquels ils se sont comportés très honorablement. Le meilleur exemple en est donné par nos Lions Indomptables qui se sont hissés à la CAN 2000 jusqu’au niveau des demi-finales après des prestations dignes de leur réputation. » [ADIPRC, vol. 3, p. 327, 10 février 2000, à l’occasion de la 34e fête nationale de la Jeunesse.]

(8) « Vous ne vous étonnerez pas si, à nouveau, je vous donne en exemple nos jeunes footballeurs qui se sont illustrés l’an dernier à la Coupe d’Afrique des Nations et aux Jeux Olympiques de Sydney. » [ADIPRC, vol. 3, p. 384, 10 février 2001, à l’occasion de la 35e fête nationale de la Jeunesse. Ces Lions avaient en effet remporté les finales de football de ces rendez-vous sportifs.]

(9) « Qui dit sport au Cameroun, dit évidemment football. Je voudrais saisir cette occasion pour féliciter chaleureusement notre équipe nationale, les Lions Indomptables, pour leur brillante prestation à la Coupe d’Afrique des Nations 2002 au Mali. » [ADIPRC, vol. 3, p. 427, 10 février 2002, à l’occasion de la 36e fête nationale de la Jeunesse.]

(10) « Mes chers compatriotes,

L’année 2010, vous l’avez compris, ne sera pas comme les autres. Elle marquera en effet le cinquantenaire de notre accession à la souveraineté.

Cet événement mémorable revêt évidemment pour tous les Camerounais une importance considérable puisqu’il les a rétablis dans leur dignité d’homme et de citoyen. Mais pour vous, chers jeunes compatriotes, il doit avoir une signification particulière.

Il ne serait pas surprenant en effet que vous, qui êtes nés deux ou trois décennies plus tard, considériez qu’il s’agissait là de l’aboutissement normal d’un processus historique, en quelque sorte inéluctable. Peut-être. Mais n’ayez garde d’oublier, ainsi que je le rappelais il y a quelques semaines, que ce fut d’abord un rêve impensable pour lequel des jeunes gens comme vous ont lutté, se sont sacrifiés, et par la suite ont consacré leur vie à construire un Etat et former une Nation […].

Le premier devoir que la fidélité à l’idéal des pionniers de notre indépendance vous impose, sera de préserver et  de consolider les acquis des cinquante dernières années […].

J’aurais aimé, avant de conclure, pouvoir me féliciter avec vous du parcours des Lions Indomptables à la récente Coupe d’Afrique des Nations. Le sort en a décidé autrement. Notre équipe nationale qui est en pleine mutation a pourtant montré de grandes qualités […] pour encadrer et perfectionner les jeunes qui manifesteront des dispositions exceptionnelles pour notre ‘‘sport-roi’’ ». [Cameroon-Tribune, 12 février 2010, n° 9537/5738 ; URL : cameroon-tribune.cm]

À la lecture des extraits de ces dix discours, il apparaît que l’orateur étoffe le panthéon mémoriel de la jeunesse de trois grandes figures d’importance inégale : les devanciers d’une part, les équipes sportives d’autre part (notamment les Lions indomptables du football).

Les devanciers sont des compatriotes qui ont transcendé leur individualisme ambiant et ont œuvré pour la Nation au point d’en perdre la vie pour certains. Ils ont donc sacrifié leur vie à l’autel de l’idéal national. Quelques-uns sont morts de leur bonne mort, d’autre vivent leur derniers jours.

Les Lions indomptables ont établi une tradition de succès sur la durée. On a là deux douzaines de « gladiateurs » (mâles s’entend) en junior mais aussi en senior. Il faut noter que ces illustres personnages sont pris en bloc (le football n’est-il pas un jeu d’équipe ?)

Au total les figures qui ont accès au panthéon construit par Paul Biya constituent un mélange hétéroclite de vivants et de morts : les hommes illustres et les footballeurs. On ne distingue pas les morts des vivants sauf dans la liesse du succès sportif. L’anonymat constitue ainsi l’un des modes par excellence du fonctionnement de l’érection du panthéon dans la mémoire des jeunes.

Comme nous l’avons sans doute constaté, le panthéon édifié par l’orateur en rapport avec la jeunesse est fortement chargé de l’imaginaire sportif, notamment celui du football. En effet, l’équipe nationale de football- les Lions Indomptables- apparaissent dans neuf discours sur dix. L’imaginaire est entendu comme « image de la réalité, mais en tant que cette image interprète la réalité, la fait entrer dans un univers de signification » (Charaudeau 2005 : 158). Ainsi, l’univers de signification des jeunes devient frappé des couleurs nationales à colorations sportives. Les fantasmes et les rêves de l’auditoire deviennent surdéterminés par l’imaginaire du football qui est passé dans le texte (imaginaire discursif) pour servir de ciment, puis un univers de croyances partagés et par conséquent d’idéal commun (imaginaire sociodiscursif). L’emploi du possessif y contribue fortement :

  • (3) nos sportifs ; nos Lionceaux.

  • (4) nos Lions Indomptables.

  • (5) nos jeunes Lions Indomptables.

  • (6) nos sportifs ; nos footballeurs, nos sportifs ; nos sportifs.

  • (7) nos Lions Indomptables.

  • (8) nos jeunes footballeurs.

  • (9) notre équipe nationale ; les Lions Indomptables.

  • (10) notre équipe nationale.

On note également le fait de ressassement conscient qui contribue également à l’ancrage et à l’activation d’une modélisation et d’une homogénéisation des consciences :

  • (4) Encore une fois, prenons exemple sur nos Lions Indomptables du football.

  • (8) Vous ne vous étonnerez pas si, à nouveau, je vous donne en exemple nos jeunes footballeurs.

Pour des questions de typologie, l’imaginaire du football ferait penser à l’imaginaire de tradition, mais ici il ne s’agit ni d’une quête des origines ni d’un retour aux sources, étant donné l’actualité continuellement florissante du football. On penserait cependant à l’imaginaire de la souveraineté populaire (le droit à l’identité) (Charaudeau 2005 : 175) dans la mesure où le football semble devenir consubstantiel à la nature de peuple camerounais, à telle enseigne que son absence dans les discours singulièrement en direction des jeunes surprendrait. Dans cette perspective, si le football est le « sport-roi » (Belayachi 1989 : 5, 9, 18), il y a quelques pays africains qui en sont les princes, parmi lesquels le Cameroun.

Le stéréotypage autour de l’imaginaire du football s’en trouve exacerbé. Selon Ruth Amossy (2000 : 40), le stéréotypage est l’opération qui consiste à penser le réel à travers une représentation culturelle préexistante, un schème collectif figé. On note en outre une fonction impressive très prononcée au service de cet imaginaire, matérialisée par une invite qui traverse les discours de part en part. Pour illustrer cela relevons le nombre d’occurrences du terme « exemple » (7 fois) à travers le discours et le registre exhortatif exprimé par l’emploi abondant de l’impératif (« Qu’elles vous servent d’exemple » ; « Prenez l’exemple sur nos sportifs » ; «  Prenons exemple sur nos Lions Indomptables »). Les Lions sont pris en exemple dans ces énoncés épidictiques (laudatifs). Paul Biya utilise l’exemple, argument inductif le plus courant (Robrieux 2005 : 192) pour créer l’émulation au sein des jeunes. Vu le caractère discret et taciturne dont les « devanciers » (aînés et pionniers de l’Indépendance) font l’objet, les figures qui « vivent » et perdurent dans la mémoire restent les équipes de football.

Contrairement aux origines et à la pratique contemporaine où les dieux/personnages illustres qui accèdent à tout Panthéon sont bien connus, individuellement  nommés, ceux désignés pour la gouverne des jeunes à l’occasion de leurs fêtes nationales sont regroupés dans une « équipe ». Chacun y perd son individualité, son talent personnel, son état civil au profit du groupe. Aucun héros ne sort du lot, le talent et la virtuosité sont nivelés. Si une telle propension à l’anonymat a le mérite de cristalliser l’imaginaire de tous sur une composante de l’ identité nationale dont les Lions Indomptables sont le symbole, elle a cependant le défaut de perpétuer une entité vague, de ne pas favoriser une réelle appropriation qui amènerait l’auditoire/lecteur atemporel à se faire des idoles positives au sein de telle ou telle cuvée de « Lions ». C’est dire que l’anonymat n’est rentable que dans le présent et aliène le jeune de l’histoire de son peuple, de son histoire tout court.

Au surplus, cette panthéonisation des personnages illustres, de la visée synchronique ne met sur le piédestal que le héros de l’heure, de l’instant. Pourtant Joseph Ngoué (1997 : 78) nous invite à nous méfier de l’instant présent : « La conjoncture crée le héros, et l’histoire le grand homme. Méfiez-vous de l’instant présent, servez l’instant qui dure. » Pour servir l’instant qui dure, il faut nécessairement donner un visage, un nom et une voix au passé, car de l’avis de Maalouf également (1998 : 131-138) chacun d’entre est dépositaire de deux héritages : l’un « vertical » lui vient de ses ancêtres, des traditions, de son peuple, de sa communauté religieuse ; l’autre « horizontal », lui vient de son époque, de ses contemporains.

On comprend dès lors l’importance d’une nouvelle information politique dans la nouvelle communication politique, la politique entendue comme la gestion des affaires qui impliquent tant l’instance gouvernante que l’instance citoyenne dans des rapports régulés de pouvoir et de contre-pouvoir. La nouvelle information politique tiendra idéalement compte de l’histoire nationale des peuples, des personnages illustres et de leurs œuvres. À défaut d’ériger un panthéon physique qui servent en même temps d’avertissement, de témoignage et de reconnaissance de la patrie, les hommes politiques gagneraient à meubler, à étoffer efficacement le panthéon de mémoire de leurs concitoyens, spécialement celui des jeunes.

L’humanité s’avance irréversiblement dans un nouvel ordre mondial marqué du sceau de la mondialisation, des revendications identitaires, politiques, citoyennes ou syndicales, des frénésies  sécuritaires, de la vitesse, des innovations qui s’« anachronisent » en peu de temps, de l’instantanéité de l’actualité planétaire. C’est à raison que Paul Biya exhortera « ses chers compatriotes » le 10 février 2010 : « […] Car il ne faut pas s’y tromper, c’est un nouveau monde qui s’annonce, pour ne pas dire une nouvelle civilisation. Pour ne pas être marginalisés, vous devrez être parmi les meilleurs. Je vous en crois capables. »

L’une des conditions qui immunisent de la marginalisation dans le nouveau monde se révèle être, à n’en pas douter la qualité (le contenu) de l’information politique délivrée. En d’autres termes, il faudra qu’au-delà d’être inspirés par un groupe de joueurs anonymes en maillots, le citoyen et partant le jeune se « sente » venu de quelque part, se « sente » accompagné par les mânes des devanciers qui ont façonné son présent et que, transpercé par leurs motivations louables il apporte sa pierre à la construction de la nation. Ce « sentir », qui n’est pas seulement du ressort de l’émotion aura été le produit d’une information idoine au travers du discours politique.

La culture entendue comme « ensemble des usages, des coutumes, des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent et distinguent un groupe, une société » (Le Petit Larousse illustré, 2004) mériterait d’occuper une place de choix dans l’information politique. En effet, bien présentée, elle est un facteur essentiel de modélisation d’une identité nationale authentique, palpable, assimilable et non nécessairement inhérent à un unanimisme sociétal. En d’autres termes l’introduction de la culture dans la nouvelle communication politique cherchera à opérer une espèce de retour aux sources (imaginaire de tradition : authenticité) adéquatement adapté aux défis actuels et futurs (imaginaire de la modernité : économisme, technologisme). Le parfait tableau d’une culture mémorielle dans le discours politique se déclinera aux couleurs de l’harmonie dans la différence, grâce à un tenir ensemble bien distillé et bien inculqué. Parlant d’identité camerounaise, le Pr. Boyomo Assala (Hiototi 2006 : 111) considère que « La camerounité se conçoit à travers l’institution de la carte d’identité  mais également à partir de la construction d’une identité culturelle […] la culture est donc en plus convoquée pour participer au développement y compris, en promouvant les industries cultuelles à travers les entreprises, les théâtres de représentation, etc. »

Ainsi, loin de devenir un rebattement dissonant, la culture mémorielle dans le discours politique servira à poser pour ainsi dire des phares, des balises que représentent les figures historiques illustres. D’où que la parole politique en elle-même revêt une vertu créatrice de mentors et d’égéries dans le panthéon mémoriel. On comprend dès lors mieux la nécessité de nommer.

Nommer quelqu’un ou quelque chose participe de la connaissance de son identité et de sa fonctionnalité. Ainsi quitte-on le vague du vide, du flou de l’entité et l’élément nommé  (re)prend alors sa place dans le monde sensible. Certaines évocations d’anthroponymes par exemple suscitent l’euphorie chez certains, l’aversion chez d’autres. En tout cas, bien des fois il est difficile d’être indifférent - ne fût-ce qu’intellectuellement - tant le nom propre est chargé d’affects, de croyances ou de stéréotypes culturels. On s’est bien rendu compte du silence assourdissant voué aux noms de personnes dans le discours de Paul Biya. Sans revenir sur les effets de ce vacuum anthroponymique, relevons seulement que celui-ci s’écarte de devoir de mémoire. Il y aurait donc « péril en la mémoire » vu qu’on semble faire table rase de l’histoire nationale, même dans le dernier discours (10) où il est fait état du cinquantenaire de l’accession à l’Indépendance et des pionniers de celle-ci. L’anonymat dans lequel sont néantisés les héros de l’Indépendance et autres patriotes a été décrié par Mboua Massock ma Batolong, citoyen particulièrement remonté contre l’« amonumentalité » de la culture politique camerounaise. Celui-ci ne s’empêche pas de donner des noms : « Des héros comme Rudolph Douala Manga Bell, Martin Paul Samba et bien d’autres patriotes ont lutté, se sont sacrifiés pour que nous soyons libres. Ces hommes de valeur doivent mériter une place de choix dans nos cœurs, dans notre vie quotidienne. »2

Au demeurant, l’« étoffage » d’un panthéon mémoriel nécessite autant de méticulosité que d’entregent que l’érection d’un panthéon matériel. Nous avons vu que dans la perspective d’une nouvelle information politique, le discours politique est appelé à prendre en compte la culture et l’histoire nationale. En outre, s’impose la nécessité d’une explicitation anthroponymique continuelle des héros qui ont marqué cette histoire de l’estampille de leur génie, de leur courage et de leur grandeur d’âme. En effet, si les adresses de Paul Biya à la jeunesse bâtissent en celle-ci un univers où se dressent majestueusement et presque exclusivement les images de l’équipe nationale de football, il n’en est pas de même des personnages illustres de la vie sociale, artistique, économique ou politique. Le point commun des figures panthéonesques introduites dans la mémoire des jeunes étant l’anonymat des individus. L’asymétrie dans le traitement de ces deux groupes de figures met donc en lumière l’équipe nationale de football (« Les Lions Indomptables ») et établit ainsi la prééminence de l’imaginaire sociodiscursif du football, un imaginaire somme toute lacunaire qui ne peut tenir devant les défis de la nouvelle communication politique et des effets de la  mondialisation, malgré les apports des énoncés à valeur conative ou injonctive. L’on pourrait peut-être vouloir entendre dans le discours du Président de la République du Cameroun la voix des dirigeants des grandes nations de football en Afrique. Voilà un autre débat non moins intéressant. En tout cas nous croyons avec Eboussi Boulaga (1977 :153) en la nécessité et  l’urgence, pour les politiques comme pour l’instance civile ou citoyenne, d’une « mémoire vigilante ». Ce philosophe fait justement valoir que « La mémoire vigilante s’insurge contre toutes les entreprises qui s’efforcent de l’anesthésier par une version triomphaliste et, à vrai dire, mystifiante de l’histoire […]. C’est dire que la mémoire vigilante n’a pas pour but un jugement anachronique du passé, des « aïeux ». La mémoire vigilante s’exerce sur le présent. » La mémoire vigilante est donc synonyme de salut, si tant est que le (nouveau) monde est secoué par des forces centrifuges et doit aujourd’hui, comme l’Afrique francophone d’après la décolonisation, être sauvé… de lui-même (Smith, 2004 : 98). Telle semble être la grande ambition d’où tous les imaginaires sociaux et sociodiscursifs doivent  tirer leurs forces.



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Notes de bas de page


1 C’est nous qui mettons « exemple » en gras.
2 Extrait d’une interview accordée au journal La Nouvelle expression du 16 mars 2006 et cité par la revue Hiototi n° 3.



Pour citer cet article


Bissele Jacquinot Bamba. Nouvelle communication politique et nouvelle information politique : de l’« étoffage » de l’information politique transmise à la jeunesse. Cas de la construction d’un panthéon mémoriel. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 5. Communication et discours politiques : actualités et perspectives, 5 juillet 2010. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1700. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378