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Langue, discours, culture : quelle articulation ? (1ère partie)


Patricia von Münchow, maître de conférences, Université Paris Descartes, Laboratoire Éducation et apprentissages (EDA), Paris, pvmuenchow@noos.fr

Date de publication : 15 janvier 2010

Résumé

Dans cet article, il s’agit de mettre en évidence différents positionnements concernant le rapport entre langue, discours et culture et de montrer dans quelle mesure ces positionnements permettent de rendre compte d’une série de réalités en matière de communication interculturelle et d’enseignement-apprentissage. On défend une position consistant à clairement opposer la langue au discours lorsqu’il s’agit d’établir leur rapport avec la/une culture. On s’efforce ensuite de montrer comment on conçoit l’articulation de ces trois éléments à l’intérieur de l’approche transculturelle qu’est la « linguistique de discours comparative ». On explique comment on arrive à accéder à ce qu’on appelle des « cultures discursives » à partir de l’étude des genres et on montre la nature mobile, à plusieurs titres, de la notion « culture discursive » en linguistique de discours comparative.

Abstract

This paper examines arguments put forth by different researchers on the relationship between language, discourse and culture and shows what these arguments imply for intercultural communication and language teaching and learning. The author defends a position consisting in clearly opposing language and discourse as far as their relationship with culture is concerned. She then shows which connection may be established between language, discourse and culture in a cross-cultural approach called « comparative discourse linguistics ». She explains how one can come to conceive « discursive cultures » by establishing an analytical network between different genres and shows the mobile nature, on different levels, of the notion of « discursive cultures » in comparative discourse linguistics.

Table des matières

Texte intégral

Lorsqu’on est engagé, dans le cadre des sciences du langage, et plus particulièrement dans celui de l’analyse du discours, dans un champ qui couvre ce qu’on peut appeler les approches interculturelles (au sens étroit) 1 ainsi que transculturelles ou comparatives (« cross-cultural »), la relation entre langue, discours et culture est une question centrale, sinon la question centrale. Dans cet article, il s’agira dans un premier temps de mettre en évidence différents positionnements concernant le rapport entre langue, discours et culture et de montrer dans quelle mesure ces positionnements permettent de rendre compte d’une série de réalités envisageables en matière de communication interculturelle et d’enseignement-apprentissage. Dans un deuxième temps, je m’efforcerai de montrer comment je conçois l’articulation de ces trois éléments à l’intérieur d’une approche transculturelle que j’ai appelée « linguistique de discours comparative ».

Différents chercheurs perçoivent de différentes façons le rapport entre langue et culture, discours et culture et, enfin, langue et discours par rapport à la culture. On passera en revue, dans les pages qui suivent, un certain nombre de positionnements différents, avant de prendre position dans le débat.

Un grand nombre de chercheurs pensent, comme P. Siblot (1997 : 52-53), et même s’ils n’utilisent pas la même terminologie, que « [d]es praxis différentes selon les cultures conduisent à des représentations différenciées et motivent des catégorisations linguistiques de la réalité distinctes. » Siblot affirme :

C’est à travers les « grilles » de logosphères diversement élaborées par les langues et les cultures que chaque locuteur peut, non seulement concevoir et catégoriser, mais aussi percevoir le monde. Des locuteurs d’aires linguistiques différentes « ne parlent pas immédiatement de la même chose », de manière objective ; ils ne parlent jamais que de la perception culturalisée et socialisée qu’ils en ont. (Siblot, 2001a : 196)

Le rôle que Siblot accorde à la langue pour la « vision du monde » des locuteurs semble primordial, mais il faut voir que dans la perspective praxématique qui est la sienne, l’opposition langue/discours n’est pas réellement pertinente. En effet, pour Siblot, chaque acte de nomination fait évoluer la langue. Il s’exprime ainsi, à propos de « l’hypothèse Sapir-Whorf »:

Le lexique n’est pas une nomenclature de dénominations qui désigneraient les mêmes êtres et les mêmes objets à travers le monde, le temps, les milieux sociaux... Il est la sommation d’actes de parole conjoncturels, d’actes de nominations /…/ [dans lesquels] s’expriment des points de vue, par définition relatifs, et dont la relativité linguistique constitue un des aspects. (Siblot, 2001b : 140)

Ce point de vue sur la langue comme incluant l’emploi, la parole, le discours est largement partagé et il est en effet incontestable, en ce qui concerne notamment le lexique, que les « mots, qu’il faut bien évidemment rapporter à ceux qui les emploient, ont forcément “empilé” au cours du temps des traits ou des représentations sémantiques différents (ce que P. Siblot appelle le dialogisme de la nomination et ce que [S. Moirand a] nommé la mémoire des mots /…/), que les locuteurs eux-mêmes ont partiellement oubliés » (Moirand, 2004 : 204). En effet, « les mots et les énoncés ont une histoire, l’objet dont on parle a été pensé avant par d’autres et les noms qu’on lui donne sont toujours “habités” des sens qu’ils ont déjà rencontrés » (Moirand, 2007 : 102). 2

Pour C. Kerbrat-Orecchioni (2002 : 35-36), certaines formes de la langue – elle mentionne « le système des formes temporelles, aspectuelles ou modales » ou le « lexique, que la culture investit de toute part » – reflètent une « certaine “vision du monde” ». Elle choisit la « version faible » de l’hypothèse dite Sapir-Whorf – « la langue reflète la culture », par opposition à la « version forte », selon laquelle les catégories linguistiques conditionneraient la vision du monde de ses locuteurs (op. cit.: 36) – et l’applique à la pragmatique contrastive. Cela étant, elle entend par « langue » non pas le code, mais « l’ensemble de toutes les règles ou régularités qui sous-tendent la production et l’interprétation des énoncés attestés », ce qui inclut « les actes de langage directs et indirects, les mécanismes inférentiels, le système des tours de parole /…/, etc. » (ibid.). Elle montre un certain nombre de phénomènes langagiers qui reflètent des valeurs et normes culturelles et en conclut qu’« il est possible d’exploiter certaines observations linguistiques pour reconstituer au moins partiellement cette logique culturelle » (op. cit. : 42).

Cette conception « large » de la langue et une volonté de « décrire ces processus complexes d’interférence et d’interpénétration entre la langue en tant que système, les pratiques discursives et les systèmes de perception du monde des locuteurs » (Béal, 2002 : 17) ont mené à la création d’une panoplie de termes, non (parfaitement) synonymes et inscrits dans des cadres théoriques divers, comme « “ethnosyntaxe”, “philosophie de la grammaire” (Wierzbicka 1988 sur le lien possible entre certaines constructions grammaticales spécifiques d’une langue et les valeurs culturelles partagées par ses locuteurs natifs), “linguaculture” (Agar 1994) ou encore “linguistique de l’interculturel” (Clyne 1994) » (Béal, 2002 : 17-18). Le terme « linguaculture » d’Agar est particulièrement souvent cité par les spécialistes de l’interculturel, qu’ils travaillent sur la comparaison ou non, alors que les didacticiens des langues se réfèrent généralement au terme bien plus ancien « langue-culture » de R. Galisson, qui a également fait circuler la notion de « lexiculture ». 3

La conception large de la langue comme incluant le discours reflète, comme je l’ai indiqué, une certaine réalité, mais elle pose deux problèmes majeurs. Le premier problème est celui du rapport de filiation, très souvent revendiquée, avec les travaux de W. von Humboldt, E. Sapir et B. L. Whorf ou encore avec ce qu’on appelle souvent, alors que le terme a été créé par les détracteurs des chercheurs en question, « l’hypothèse Sapir-Whorf ». Certains, comme C. Kerbrat-Orecchioni (2002 : 36), par exemple, indiquent clairement qu’ils étendent le domaine de « la langue » par rapport au « paradigme “humboldtien” des recherches en sciences du langage (F. Boas, J. Trier, E. Sapir, B. L. Whorf) », d’autres non. Car en effet, aussi bien Sapir (1967, 1968) et Whorf (1940, 1956) que Humboldt (1903-1936a, 1903-1936b) – moins souvent évoqué que les premiers, mais dont les recherches et réflexions se sont construites un siècle avant Sapir – parlent uniquement de la langue en tant que système de règles ou « code » et non pas des régularités discursives. Ainsi le fait de se référer à Sapir et Whorf ou encore à Humboldt pour justifier l’usage d’un terme comme « langue-culture » dans une optique clairement discursive constitue-t-il un contresens.

L’autre problème que pose à mon sens la conception large de la langue, ou encore la non-distinction entre langue et discours, est de type heuristique. Car si la « mémoire des mots » (Moirand) implique qu’on ne peut parler une langue « sans histoire » et donc « sans culture », il n’est pas obligatoirement juste de dire que « [p]arler une langue, c’est aussi exprimer la culture dont elle procède et dans laquelle elle s’inscrit » (Kerbrat-Orecchioni, 2002 : 53). Si c’était juste, il faudrait en effet se demander comment fonctionne la maîtrise d’une langue pluricentrique, car il existe en effet beaucoup de langues qui ne s’inscrivent pas dans une culture. On peut par ailleurs très bien parler une langue et exprimer une culture qui s’inscrit dans une autre ou d’autres langue(s)4.

Une étudiante Erasmus québécoise a récemment décrit, dans un travail universitaire pour valider l’un de mes enseignements, son cheminement de pensée et d’expérience depuis son départ du Québec jusqu’à la fin de son séjour de six mois en France 5 : pensant que le fait de partager une langue signifiait nécessairement partager une culture, elle avait minimisé (cf. Bennett et Bennett, 2004)  les différences culturelles qu’elle s’attendait à trouver en France par rapport à sa communauté ethnolinguistique d’origine. « [P]our bien des Québécois, en effet, notre culture et la culture française se ressemblent nécessairement, puisque nos ancêtres viennent de ce pays, et que nous parlons la même langue. De plus, comme je ne me sentais pas proche culturellement du Canada anglais ni des États-Unis, j’avais l’impression que j’allais effectuer un pèlerinage en terre connue », dit-elle. Au fur et à mesure qu’elle découvre les différences de culture – et surtout les différences dans les conventions discursives – entre sa communauté d’origine et la communauté d’accueil, elle découvre aussi qu’elle se sent « avant tout nord-américaine ». Finalement, elle pense partager davantage d’éléments de culture – là encore, au niveau des conventions discursives, avant tout (longueur des tours de parole, conditions d’emploi de l’acte d’excuse, etc.) – avec les Canadiens anglophones, voire avec les « États-uniens », qu’avec les Français.

M. Clyne (2006 : 98) fait (implicitement) la différence entre langue et discours en affirmant qu’il faut se poser la question de savoir ce qu’on peut attendre des apprenants d’une langue 2 en termes de maîtrise des normes pragmatiques (qui relèvent des conventions discursives et non des règles linguistiques) puisque « la pragmatique est enracinée dans les valeurs culturelles, ce qui peut affecter l’identité d’une personne » 6. Puis il met en évidence des différences en termes de conventions discursives entre les différentes variétés régionales d’une langue « pluricentrique » comme l’anglais, l’allemand et le néerlandais, liste à laquelle on pourrait ajouter le français, bien entendu. Il critique le fait (op. cit. : 101) qu’en matière d’enseignement/apprentissage des langues, ce sont les normes d’une variété généralement bien minoritaire (l’anglais d’Angleterre ou des États-Unis versus les variétés parlées dans d’autres parties du monde, par exemple) qui sont imposées à tous et il insiste sur la nécessité d’arriver à une plus grande tolérance en termes de « variation pragmatique » (« pragmatic variation »), qu’on pourrait reformuler à l’aide de la notion de « cultures discursives ».

C. Béal (2002 : 19) fait remarquer, en se référant à J. Gumperz, qu’on peut imaginer un ensemble de locuteurs qui « partageraient une même langue sur le plan du code, mais ne se comprendraient pas, ou du moins se comprendraient mal, pour cause de divergences au niveau de la pragmatique et des apriori culturels. » Inversement, des locuteurs parlant des langues différentes peuvent partager des conventions discursives similaires s’ils appartiennent « à une même zone géographique et culturelle ». G. Tréguer-Felten (2002) montre l’influence de la culture d’origine des concepteurs dans des brochures d’entreprises chinoises et françaises rédigées en anglais. S. Moirand et G. Tréguer-Felten (2007) insistent également sur la part culturelle dans la rédaction d’écrits professionnels d’un même groupe international. Les membres de ce groupe communiquant souvent en anglais quelle que soit leur langue maternelle, les auteurs demandent s’il ne faut pas « considérer une langue commune – ici, l’anglais – non plus comme le lien qui transcende les spécificités culturelles, mais comme un masque voilant, à l’insu de ses utilisateurs, les différences quant au sens donné à tel ou tel terme ? » (op. cit.: 19). Il me semble qu’on pourrait renoncer aussi bien à l’une qu’à l’autre de ces visions et considérer l’anglais, dans ce cas, comme un outil qui permet aux locuteurs de langues maternelles différentes de mieux communiquer que dans une autre langue – ou de communiquer un peu, si l’on veut. Mais il faut espérer que ces différents locuteurs d’anglais langue étrangère ne confondent pas un code (qu’ils partagent) et une culture discursive (qu’ils ne partagent peut-être pas), confusion qui est pourtant presque inévitable chez des locuteurs non avertis.

Toutes sortes d’influences réciproques sont d’ailleurs possibles, sur le plan des conventions discursives, entre celles qui relèvent de la variété dominante d’une lingua franca et celles (de la variété dominante ou d’une autre variété) d’une autre langue. Ainsi C. Böttger (2007) montre, sur un corpus de « textes d’affaires » (« business texts »), dont certains sont traduits de l’allemand en anglais américain, d’autres de l’anglais en allemand, d’autres encore directement rédigés en anglais ou en allemand, que les conventions discursives typiques des textes en anglais américain se retrouvent dans les textes allemands après traduction, mais aussi, de plus en plus, dans les originaux allemands. Cependant, on relève aussi un maintien des conventions discursives allemandes (d’Allemagne) et donc de la « culture discursive » allemande dans les textes allemands traduits en anglais. Ainsi, pour l’auteur, la standardisation et « l’hybridisation » sont-elles les deux aspects du changement de ce que j’appelle les « cultures discursives » dans le domaine des « textes d’affaires ».

Ainsi je préfère distinguer la « langue », au sens de « code », de la « culture discursive », qui inclut les représentations sociales des « objets » (au sens large) telles qu’on peut les inférer des représentations discursives construites à l’intérieur de telle communauté ethnolinguistique et dans tel genre discursif, d’un côté, et les représentations sociales en cours dans telle communauté au sujet des formes discursives que tel genre discursif oblige/autorise à ou interdit de produire. 7 Cette distinction entre langue et culture discursive permet de penser le cas de partage d’une langue et de non-partage de conventions discursives de même que le cas inverse. À l’intérieur d’une approche transculturelle, elle rend possible aussi bien la comparaison de corpus relevant de la même langue, mais de communautés ethnolinguistiques différentes que la découverte de « phénomènes translangagiers » sans qu’il ne soit nécessairement question d’une culture translangagière.

En dehors de la linguistique de discours comparative même – approche que je pratique et que je décrirai infra – cette distinction entre langue et culture discursive a la valeur heuristique de faciliter une prise de position nuancée dans des domaines comme la politique linguistique ou l’enseignement des langues, alors que le recours au terme « langue-culture » constitue, comme le fait remarquer C. Kerbrat-Orecchioni (2005 : 289), un « expédient qui permet un peu trop facilement de noyer le poisson. » En ce qui concerne le statut de l’anglais dans des pays européens non anglophones comme la France, par exemple, on pourrait adopter la position que l’anglais est utile comme lingua franca et qu’il faut donc qu’autant d’élèves que possible atteignent une aussi bonne maîtrise que possible de cette langue, mais que cela n’implique pas dans tous les cas ou seulement jusqu’à un certain point l’apprentissage d’une culture discursive anglophone (anglaise ?, irlandaise ?, américaine des États-Unis ?, australienne ?, pour ne pas mentionner les cultures discursives « périphériques » comme la culture indienne). Autrement dit, il est tout à fait possible de promouvoir la lingua franca sans vouloir accepter la cultura franca, possibilité que le terme « langue-culture » donne au moins l’impression d’exclure8. Cela demanderait une certaine flexibilité intellectuelle en termes de cultures discursives, mais il me semble que cela ne pourrait jouer qu’un rôle bénéfique dans le domaine de la sensibilisation culturelle, à laquelle il faudrait idéalement former aussi les différentes communautés anglophones, pour qu’elles évitent de confondre, elles aussi, la langue et les cultures discursives. Par ailleurs, la distinction langue/culture discursive permet d’effectuer, dans l’enseignement des langues et/ou des cultures, des choix conscients en réponse à la question : quelle(s) langue(s) enseigner, avec ou sans quelle(s) culture(s) discursives ?

Pour en revenir à l’opposition langue/discours, je considère non seulement qu’il faut éviter de la supprimer, mais il me semble aussi, comme l’implique d’ailleurs la notion de « culture discursive », que la culture « réside » certes dans les structures syntaxiques et dans les mots, mais beaucoup plus encore dans ce qui doit et ne doit pas, peut et ne peut pas être dit et comment dans telle situation de communication, autrement dit dans le discours. Ph. d’Iribarne (2008 : 147) affirme, lui aussi, après avoir proposé un petit inventaire de penseurs – Humboldt, Durkheim, Sapir et Whorf, Lévi-Strauss – pour qui les différentes langues fournissent des cadres différents à la pensée, que « [c]ertes, la manière dont on parle, au sein d’une certaine société, de ce qui concerne ce vivre ensemble est extrêmement révélatrice de la culture qui y prévaut. Mais il s’agit alors beaucoup plus de la manière spécifique dont les ressources générales du langage sont mises en œuvre que de ce qui est propre à une langue déterminée. » C. Kerbrat-Orecchioni se positionne d’une manière semblable :

Dans certains cas, il semble raisonnable d’admettre une incidence directe des structures linguistiques sur les comportements conversationnels : par exemple, sur la rareté des interruptions en allemand /…/ [mais]  de tels cas sont finalement plutôt rares : l’influence de la langue semble globalement secondaire, comme en témoignent les variations considérables des comportements communicatifs au sein de l’anglophonie. (Kerbrat-Orecchioni, 1994 : 123)

Cependant, le fait de pratiquer une linguistique de discours comparative « du proche » ou « du lointain » influence sans doute la conception qu’on peut avoir du « rôle culturel » que jouent respectivement les langues et les conventions discursives. B. Whorf (1956 : 138) appelle d’ailleurs « Standard Average European (SAE) » les langues indo-européennes dans leur ensemble et préfère, le plus souvent, tirer ses renseignements sur les différences linguistiques et culturelles d’une opposition entre ces dernières et différentes langues amérindiennes plutôt que d’opposer les unes aux autres les langues faisant partie du « SAE ». Ainsi faut-il éviter d’affirmer que les langues n’influencent en rien la « vision du monde » qu’ont leurs locuteurs.

Après m’être située par rapport à d’autres positionnements concernant la relation entre langue, discours et culture, je m’efforcerai, dans les pages qui suivent, de présenter une approche, la linguistique de discours comparative, qui permet d’articuler d’une façon qui me semble nouvelle les notions discutées dans cet article, de même que celle de « genre », indispensable pour mettre en place l’articulation en question.

L’intérêt à long terme de la linguistique de discours comparative telle que je la conçois est de permettre au chercheur de comparer différentes cultures discursives par l’intermédiaire des productions verbales qui en relèvent. Dans cette optique, je cherche à mettre en rapport non pas différentes langues, comme le fait traditionnellement la linguistique contrastive, mais les manifestations d’un même genre discursif dans au moins deux communautés ethnolinguistiques différentes, genre dont il s’agit alors de décrire et d’interpréter les régularités et les variabilités discursives. Le modèle interactif suivant (voir infra Lien), dont la construction se fonde sur certaines propositions de S. Moirand (1994 : 179) et de J.-M. Adam (1992 : 21), permet d’illustrer les différentes étapes de la comparaison. Il établit la relation de va-et-vient entre les représentations sociales, les représentations mentales, les représentations discursives, les modules langagiers (énonciatif, sémantique, compositionnel) et les marques linguistiques.

Pour qu’on puisse comparer les marques linguistiques, seules données « objectivables » mais qui sont toujours propres à une langue donnée, il faut les relier à des catégories que j’appelle langagières, c’est-à-dire propres au langage humain, mais non à telle ou telle langue. Les marques linguistiques qu’on peut rattacher – de façon prototypique et non pas bi-univoque – à chaque catégorie langagière varient d’une langue à l’autre. Les catégories langagières relèvent, à leur tour, de l’un des modules énonciatif, sémantique et compositionnel. Le module compositionnel privilégie l’étude des relations entre les énoncés eux-mêmes alors que le module énonciatif se rapporte à la relation énonciateur-énonciataire-énoncé et que le plan sémantique concerne la relation entre l’énoncé et le monde.

Chacun des trois modules permet de mettre en place un certain nombre d’entrées d’analyse, correspondant aux catégories langagières. Sur le plan énonciatif, on peut, par exemple, se poser la question du positionnement de la personne (du destinateur et du destinataire), du positionnement dans le temps, de l’emploi du discours rapporté et de la désignation et de la caractérisation de certains phénomènes. Le module compositionnel peut donner lieu, par exemple, à une description de l’utilisation des différents types textuels, des plans de texte (cf. notamment Adam, 2005 : 176-184) et de la présentation « spatiale » et typographique des éléments d’information. Les choix thématiques, les champs sémantiques récurrents, etc., peuvent être étudiés au niveau sémantique.

En linguistique de discours comparative, c’est seulement après cette description linguistique que la mise en relation des traits énonciatifs, sémantiques et compositionnels les uns avec les autres permet d’inférer – dans un mouvement interprétatif – des hypothèses quant aux représentations qui circulent dans telle communauté ethnolinguistique sur le rôle des différents locuteurs impliqués et du genre lui-même (interprétation « simple »). Tout document (écrit ou oral) consiste en effet en des traces linguistiques de représentations discursives (Grize, 1996 : 69) que l’analyste (re)construit. Par l’intermédiaire des représentations discursives, qui produisent des représentations mentales chez le destinataire du document, l’analyste peut inférer les représentations mentales (op. cit. : 63) du destinateur. Les représentations mentales du destinateur sont influencées par les représentations sociales (cf. Guimelli, 1999 : 63) en cours dans la communauté ethnolinguistique en question et les représentations mentales du destinataire ont à leur tour une influence sur ces représentations sociales, qui évoluent. En effet, si « les représentations ne sont pas des images d’une réalité qui leur serait extérieure et indépendante », c’est aussi parce qu’elles « jouent un rôle à la fois structuré et structurant par rapport à elle » (Mondada, 1998 : 130). 9 C’est en cela qu’à travers les représentations discursives construites dans une série de documents et les représentations mentales inférées on a accès aux représentations sociales. Après l’interprétation « simple », les représentations peuvent être reliées – par l’interprétation de l’analyste, là encore – à des causalités institutionnelles, historiques, matérielles, etc. (interprétation « causale »). Ces causalités sont potentiellement à chercher dans des domaines différents selon le genre qu’il s’agit d’analyser.

C’est un ensemble de représentations discursives seulement qui permet d’inférer des représentations mentales et des représentations sociales, mais quelques extraits de l’analyse du positionnement de la personne dans des guides parentaux 10 permettront à la fois de donner une idée du cheminement entre les représentations et de montrer leur complexité. On fera ici état d’une curiosité énonciative qu’on observe dans le genre guide parental et ce dans les ouvrages allemands aussi bien que dans les ouvrages français (il s’agit donc d’une caractéristique translangagière) : la disparition d’une partie des destinataires. On constate en effet, sur le plan de la construction du destinataire, un décalage entre ce que les auteurs annoncent explicitement et le positionnement qu’ils adoptent de façon implicite, mais manifeste dans les marques linguistiques. D’après les informations explicites qu’on trouve dans les différentes préfaces et/ou introductions, presque tous les guides français et allemands s’adressent aux deux parents, comme on le voit dans les deux extraits suivants 11 :

Dans l’extrait suivant d’une autre préface, l’auteur ne fournit pas de micro-séquence métadiscursive précisant quel est le destinataire de l’ouvrage et la construction du destinataire est donc plus discrète. Elle est néanmoins explicite car le déictique référant au destinataire « vous » est immédiatement reformulé par l’apposition « les parents » :

Mais cette présence explicite, voire explicitée du destinataire du guide dans la préface ne coïncide pas toujours avec le positionnement de la personne de ce destinataire au cœur de l’ouvrage, comme le montrent les extraits suivants :

Les déictiques « Sie » (« vous »), dans les extraits allemands, et « vous », dans les extraits français, ne peuvent avoir comme référent que la mère et non les deux parents, comme permet de le comprendre la suite de l’énoncé ou du document, dans laquelle on se réfère au père à la troisième personne. À travers un certain nombre de traces linguistiques se dessinent donc la représentation discursive des deux parents comme destinataires du guide parental, d’un côté, et de la seule mère-destinataire, de l’autre. Ainsi les auteurs ont-ils deux types de représentations mentales contradictoires de l’implication respective de la mère et du père dans la parentalité, la représentation du père « impliqué » étant sans doute plus consciente que celle du père absent. On a en effet l’impression que les auteurs, qui affichent leur volonté d’adresser leur ouvrage aux deux parents, volonté conforme à une certaine représentation sociale contemporaine de la parentalité, ne peuvent persister dans cette entreprise parce qu’ils sont inconsciemment rattrapés par des représentations (sociales) plus anciennes. On peut aussi supposer que se manifeste ici un décalage entre les représentations (mentales) que se font les auteurs de la parentalité elle-même, d’un côté, et celles qu’ils se font du discours à tenir sur la parentalité, de l’autre, représentations elles aussi façonnées par les représentations (sociales) en cours en France et en Allemagne. Pour esquisser également une interprétation causale, on peut relier les représentations sociales en cours au mouvement de lutte pour les droits de la femme au 20e siècle, d’une part, et, de l’autre, à 200 ans de responsabilité essentiellement maternelle pour l’enfant aussi bien en France qu’en Allemagne (Badinter, 1980 : 280, Beck-Gernsheim, 2006 : 43-45).

C’est au niveau des causalités invoquées lors de la deuxième phase de l’interprétation qu’on retrouve la langue, en linguistique de discours comparative.

Elle fait en effet partie des institutions pouvant être convoquées pour expliquer telle ou telle différence entre les cultures discursives. Or, lorsque la comparaison est effectuée entre des communautés ethnolinguistiques occidentales, l’impact de la langue est extrêmement réduit. Ainsi n’ai-je pu relever, lors des comparaisons de genres discursifs français et allemands que j’ai menées jusqu’là, qu’une seule différence linguistique pouvant être considérée comme influençant des choix discursifs. Il s’agit de la différence de structure entre le discours indirect français et allemand, qui explique (en partie) la différence quantitative dans la présence du discours indirect dans les corpus correspondants. On peut en effet mettre en rapport cette différence quantitative avec la possibilité, an allemand et dans un contexte « de parole », de clairement marquer le discours indirect à l’aide d’un subjonctif seulement et donc sans introducteur ou modalisateur, ce qui constitue un facteur d’économie syntaxique considérable. En effet, le subjonctif constitue, d’après U. ENGEL (1988 :113), « un indice de reproduction tellement fort qu’il suffit seul pour l’indexation »12. Comme le constate déjà W. Guenther (1927 : 70), cette possibilité semble mener à une utilisation plus étendue du discours indirect en allemand que dans les langues romanes.

Dans l’exemple suivant, tiré d’un journal télévisé, le subjonctif dans les énoncés « die Rettungsmannschaften seien erst sehr spät gekommen » (« les équipes de sauvetage n’étaient venues que très tard ») et « alles sei ein großes Wunder » (« tout était un vrai miracle ») indique sans équivoque que le discours indirect continue 13 après une première occurrence – identifiable en tant que telle grâce à la combinaison d’un introducteur verbal de parole et du subjonctif dans la subordonnée – qui fournit le contexte de parole :

/…/ [une femme à l’écran, voix over journaliste :] Passagiere berichteten sie seien dem Flammenmeer nur entkommen weil die Türen der Notausgänge von selber aufflogen die Rettungsmannschaften seien erst sehr spät gekommen alles sei . ein großes Wunder /…/

[[une femme à l’écran, voix over journaliste :] des passagers ont raconté qu’ils n’avaient pu échapper à l’océan de feu que parce que les portes des sorties de secours s’étaient ouvertes d’elles-mêmes ils ont dit que les équipes de sauvetage n’étaient venues que très tard et que tout était un vrai miracle /…/] 14

De toute évidence, le fait que le subjonctif permet d’enchaîner, tout en les identifiant clairement comme relevant du discours rapporté, un nombre illimité d’énoncés sans qu’il ne soit nécessaire de répéter l’introducteur rend cette forme très productive en particulier dans les genres discursifs dans lesquels il s’agit de façon centrale de rapporter du discours et dans lesquels les règles déontiques veulent que le locuteur indique (assez) clairement ce qui relève du discours rapporté et ce qui n’en relève pas.

Ainsi, dans le journal télévisé, là où les journalistes allemands utilisent le discours indirect « léger » sans introducteur, leurs collègues français semblent choisir plutôt le discours direct dont le locuteur rapporté apparaît à l’écran 15 (Münchow, 2004 : 102-109). Ce mode de discours direct peut être, lui aussi, « débarrassé » d’introducteur et permet par ailleurs, tout comme le discours indirect allemand avec subjonctif seul, d’enchaîner un nombre d’énoncés illimité sans qu’il n’y ait de doute sur la prise en charge énonciative.

Dans un genre comme les guides parentaux, le discours direct est également plus récurrent que le discours indirect dans les ouvrages français, alors que les auteurs allemands ont davantage recours au discours indirect, mais la différence de distribution est moins forte que dans le journal télévisé (dont certains exemplaires français contiennent deux fois plus de discours direct que de discours indirect, alors que le rapport est inversé dans certains journaux télévisés allemands (Münchow, 2004 : 154-157)). On peut supposer qu’il est plus important, sur le plan déontique, pour un présentateur ou reporter de journal télévisé de faire comprendre si c’est lui-même qui parle ou s’il rapporte le discours d’un acteur ou témoin de l’événement qu’il ne l’est pour un auteur de guide parental de faire savoir exactement s’il rapporte le discours de la mère qui s’adresse à l’enfant ou s’il émet une recommandation générale.

Le discours rapporté dans les guides parentaux consiste souvent, par exemple, à représenter le discours dont l’auteur souhaite que la mère le tienne face à son enfant. Or lorsqu’il s’agit de faire dire à la mère non pas un seul énoncé, mais un discours plus consistant et ceci en discours indirect, l’auteur ne fait pas toujours comprendre de façon univoque où s’arrête le discours indirect. Dans le passage suivant, traitant de ce qu’il faut faire lorsque l’enfant sort de son lit, on glisse d’abord du discours indirect marqué à la suite non marquée de discours indirect. En effet, à partir de « c’est son droit », le « que » complétif n’est plus répété :

Mais alors qu’on suppose qu’il s’agit toujours là du discours indirect, que l’auteur n’indique plus de façon syntaxiquement univoque parce que ce serait trop fastidieux, on ne sait plus du tout « qui parle » ensuite : L’énoncé « Mais il ne doit pas sortir de sa chambre » est-il à adresser à l’enfant par la mère ou constitue-t-il une information pour la seule lectrice de la part de l’auteur ? Rien ne permet de trancher et on ne peut donc pas savoir, pour ce passage, où s’arrête exactement le discours indirect, autrement dit ce qu’il faut dire à l’enfant et ce qu’il faut garder pour soi.

Ces extraits font comprendre pourquoi le discours indirect allemand est plus facilement utilisable dans n’importe quel contexte que le discours indirect français, mais ils montrent aussi que cela peut être une raison plus ou moins contraignante selon les genres discursifs pour utiliser plutôt un discours direct plus univoque et plus « léger » sur le plan syntaxique. Cela étant, ne serait-ce que le fait que certains journaux télévisés et guides parentaux dérogent à la prépondérance du discours direct ou du discours indirect respectivement en France et en Allemagne indique que les « causalités » en jeu peuvent être autres – du moins en partie – que linguistiques et/ou génériques. En effet, le journal télévisé heute journal comporte, bien qu’étant allemand, plus de discours direct que de discours indirect et l’inverse est vrai pour le 19/20, qui est pourtant fabriqué et diffusé en France. De même, le discours direct est moins récurrent dans le guide parental d’Antier que dans les autres ouvrages français du même genre.


(Pour la suite de l’article voir la 2ème partie sur le site)

Plan de la 2ème partie

II.C. Des genres à la « culture discursive »

II.C.1 Définition du « genre »

II.C.2. Le genre comme « tertium comparationis »

II.C.3. Les « niveaux de représentativité »

II.C.4. Quel cumul du savoir ?

II.C.5. Une mise en réseau « bottom-up » des interprétations

III. La « culture discursive », une notion mobile

Conclusions

Annexes



Notes de bas de page


1 Pour Kerbrat-Orecchioni (2005 : 288), le terme « linguistique interculturelle » au sens large constitue un hyperonyme pour les approches « cross-cultural » (« comparatives ») et « intercultural » (« interculturelles ») au sens étroit.
2 Moirand ne tire cependant pas de conclusion concernant la distinction langue/discours de sa conception de la « mémoire des mots ».
3 Galisson (1991 : 119) affirme que certains mots sont « chargé[s] d’implicites culturels, qui fonctionnent comme des signes de reconnaissance et de complicité, incluant l’interlocuteur, s’il comprend, dans le groupe social du locuteur, l’en excluant s’il ne comprend pas ». L’auteur (op. cit. : 120) appelle « “Charge Culturelle Partagée” (C.C.P. !) la valeur ajoutée à leur signification ordinaire et pose que l’ensemble des mots à C.C.P. connus de tous les natifs, circonscrit la lexiculture partagée. Laquelle est toute désignée pour servir de rampe d’accès à la culture omniprésente dans la vie des autochtones et que les étrangers ont tant de mal à maîtriser – sans doute parce qu’elle n’est décrite, donc enseignée nulle part à ce jour : la culture partagée. » Galisson (ibid.) considère comme connue par « tous les natifs » une C.C.P. « mobilisée/…/ par au moins 80 % des informateurs qui constituent l’échantillon de référence (censé être représentatif de la population entière). »
4 Cela veut dire, par exemple, qu’un Français peut parler l’anglais en tant que lingua franca tout en « important » une mémoire des mots appartenant aux mots français constituant la traduction des mots anglais qu’il utilise. Cette « mémoire des mots » ne sera alors vraisemblablement pas partagée par l’interlocuteur et les malentendus sont quasi inéluctables.
5 Dossier d’Aimée Lévesque pour la validation de l’enseignement « Sensibilisation culturelle/préparation à la mobilité » dans le cadre de la mention Didactique du français langue étrangère et interculturalité du master 1 et 2 Sciences humaines et sociales de l’université Paris Descartes, mai 2008.
6 « [P]ragmatics is rooted in cultural values wich may affect people’s personal identities. » (C’est moi qui traduis.)
7 On reviendra infra (IIA) sur les notions de « représentations discursives » et de « représentations sociales ».
8 Cette analyse des effets du terme « langue-culture » est d’ailleurs tout à fait whorfienne (Whorf, 1940 : 72-77).
9 Il existe une abondante littérature sur le sujet des représentations. D’un point de vue linguistique, on peut mentionner notamment le numéro 31 des Cahiers de praxématique (1998), dirigé par B. Maurer et P. Y. Raccah.
10 Les différentes recherches auxquelles je me réfère dans cet article sont brièvement exposées en annexe, par l’intermédiaire du corpus étudié et des entrées d’analyse choisies. La méthodologie est dans tous les cas celle de la linguistique de discours comparative exposée ici même. Pour la recherche sur les guides parentaux, cf. annexe 5.
11 Dans tous les extraits reproduits dans l’article, les italiques indiquent un élément d’énoncé particulièrement important pour l’analyse.
12 « Der Konjunktiv ist ein derart starker Wiedergabeindex, daß er zur Kennzeichnung allein ausreicht ». (C’est moi qui traduis.)
13 J’ai tenté de rendre en français la clarté de cette marque de « continuation de discours indirect » par l’utilisation d’un nouvel introducteur.
14 Le point dans la transcription indique une courte pause.
15 Il s’agit de bribes d’interviews filmés de témoins ou d’experts.

Pour citer cet article

von Münchow Patricia. Langue, discours, culture : quelle articulation ? (1ère partie). Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 4. Visions du monde et spécificité des discours, 15 janvier 2010. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1439. ISSN 1308-8378.