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4. Visions du monde et spécificité des discours

Article
Publié : 31 décembre 2009

Le déploiement de la hiérarchie culturelle dans le discours des bilingues 

 Analyse de quelques aspects morphosyntaxiques de l’alternance français-kirundi


Melchior NTAHONKIRIYE, Professeur à l’Université du Burundi, melntaho2002@yahoo.fr

Résumé

Au Burundi, la coexistence du français, langue officielle et d’enseignement, et du kirundi, langue maternelle quasi-unique, engendre un parler bilingue d’usage courant et quotidien chez les élites cultivées. Ce parler met en œuvre des segments linguistiques dont le poids grammatical est directement proportionnel au poids social, politique et culturel associé aux deux systèmes culturels en contact, à savoir le monde occidental et la société locale.

Abstract

In Burundi, the contact of French as official language and medium of education, with Kirundi, an almost unique mother tongue, generate a mixed talk frequently used by bilinguals. A quite observation of that linguistic system shows that the grammatical weight of the elements relevant of each language is proportional to the macro socio-political strength of each of the two cultural systems in collusion, the Occidental word and the Burundian society.


Table des matières

Texte intégral

L’étude de l’alternance des langues retient l’attention des chercheurs depuis des décennies. Plusieurs modèles explicatifs ont été proposés. On s’est notamment préoccupé des différentes formes que pouvait prendre l’alternance (Grosjean 1982, Gardner-Chloros 1991, Khati 1992, Myers-Scotton 1993, Heller et Pfaff 1996, Melanson et al. 1998, Dreyfus et Juillard 2001). On a aussi cherché à identifier les fonctions que cette forme de parler pouvait remplir dans la communication (Appel et Muysken 1987, Giles et al. 1987, Gumperz 1989, Myers-Scotton 1993, Bensalah 1998, Dreyfus et Juillard 2001).

S’agissant du rôle joué par l’alternance dans la communication, thème central de notre propos, les recherches ont surtout insisté sur les fonctions communicative, métaphorique, identitaire, pragmatique et discursive de l’alternance.

Mais il y a un aspect fonctionnel qui, à notre sens, n’a pas suffisamment retenu l’attention des chercheurs et qui mérite une analyse plus approfondie. Il nous est apparu en effet que, dans les sociétés diglossiques postcoloniales comme au Burundi, l’alternance est toujours le reflet microlinguistique, dont les locuteurs ne sont pas nécessairement conscients, de la référence macrosociolinguistique qui régit les rapports des langues en contact. En observant la configuration formelle des items alternés, il y a lieu d’y retrouver la maquette des forces et des faiblesses, perçues par les locuteurs, des deux systèmes culturels en contact. En d’autres termes, les formes alternées disent par elles-mêmes le poids que les locuteurs attachent au système culturel dont elles sont issues.

C’est ce lien ombilical entre le discours, la langue et la culture que nous aimerions mettre en évidence à partir des données empiriques collectées auprès de bilingues français-kirundi.

Deux principales langues coexistent au Burundi, le français, une langue issue de la colonisation belge, et le kirundi, la langue maternelle unique de la quasi-totalité de la population. Même si l’anglais et le kiswahili font également partie du paysage sociolinguistique du pays, leur rôle social est beaucoup moins prononcé.

Le français est une langue prestigieuse garantissant l’accès à la culture et l’élévation sociale. C’est la langue enseignée formellement à tous les niveaux et d’enseignement à partir de la quatrième année de l’école élémentaire. L’administration, les médias, le commerce et les affaires, le domaine institutionnel en somme, est régi par cette langue. A l’inverse, le kirundi est une langue ancestrale à laquelle les locuteurs vouent un culte d’allégeance sans plus. C’est la langue de communication informelle et quotidienne. Même si le kirundi n’est pas totalement absent de l’administration publique où il intervient dans tous les rapports oraux entre les dirigeants et la population, entre les élites et les masses non cultivées, il n’y joue pas moins un rôle mineur. Il en va de même des médias de masse où son usage n’atteint pas le niveau de prestige reconnu au français. En somme, le kirundi convient davantage pour les usages oraux, domestiques et informels, tandis que le français s’impose dans les usages écrits et formalisés.

Ce rapport de force diglossique qui se dessine dans les pratiques linguistiques quotidiennes caractérise également, comme on devait s’y attendre, les représentations des locuteurs. D’après les enquêtes de terrain1 effectuées ces dernières années, le français exerce un attrait sans équivoque envers les locuteurs, qui lui reconnaissent des atouts majeurs : il est perçu comme la langue officielle par excellence, la langue qui ouvre à la science, à la culture et à la modernité en général. C’est une langue jugée complexe et poétique. Quant au kirundi, tout en reconnaissant que c’est la langue qui inspire le plus leur fierté, les locuteurs le jugent non indiqué  pour un apprentissage formel. Les pratiques et les représentations envers les deux langues reflètent donc la logique classique de la diglossie : le français, langue dominante, assure les usages socialement prestigieux et draine des attitudes globalement valorisantes. Quant au kirundi, il intervient dans les usages socialement mineurs et les attitudes à son endroit sont ambivalentes.

Or, c’est dans les sociétés en situation de diglossie déséquilibrée, c’est-à-dire dans lesquelles la langue identitaire est minorisée au profit d’une langue seconde, comme dans les anciennes colonies d’Afrique, que l’alternance est la plus fréquente et la plus frappante : Myers-Scotton (1993) reconnaît par exemple que dans les sociétés africaines, l’alternance est tellement fréquente qu’elle se produit parfois sans aucune motivation spéciale, « tout simplement parce que ce style d’expression est entré dans la vie courante » ( Sanon-Ouattara, 2005 : 45). Par ailleurs, le recours à la langue dominante est plus fréquente lorsque le locuteur bilingue s’exprime dans sa langue première que l’inverse, ce qui suggère un déficit référentiel croissant en langue première au fur et à mesure que s’accentue la hiérarchie diglossique. Il est connu que les locuteurs bilingues en situation de diglossie déséquilibrée recourent abondamment aux segments issus de la langue dominante, même pour des éléments ou des structures existant dans leur langue première, ce qui est la preuve que la langue première dominée cède graduellement ses prérogatives communicatives traditionnelles à la langue seconde dominante.

Nous postulons que cet amoindrissement progressif des capacités communicatives de la langue dominée au profit de la langue dominante peut déjà s’observer à travers la configuration des formes alternées.  En d’autres termes, en situation de diglossie déséquilibrée comme au Burundi, avant de remplir un quelconque rôle expressif, relationnel ou pragmatique, l’alternance signale déjà, à travers ses formes, la hiérarchie des cultures en collusion. La configuration formelle des alternances est le reflet miniaturisé des rapports de force sociolinguistiques en vigueur dans la macrosociété. Le poids grammatical des segments alternés est directement proportionnel au poids socio-historique des systèmes culturels sous-jacents, tel qu’il est perçu par les locuteurs.

Avant de mettre en évidence cette dimension hiérarchisante de l’alternance, rappelons d’abord brièvement les pistes de réflexion proposées avant nous quant aux fonctions de l’alternance.

Un grand nombre de spécialistes ont tenté de mettre en évidence les fonctions de l’alternance. Parmi les propositions qui se sont imposées en la matière, nous pouvons retenir celles qui mettent en évidence les aspects communicatif, pragmatique, identitaire, interactionniste et discursif de l’alternance.

S’appuyant sur le rôle du langage dans la communication au sens large, Appel et Muysken (1987) ont eu l’ingénieuse idée de faire correspondre les fonctions de l’alternance avec les fonctions du langage proposées par Jakobson en 19602.

Quant à Gumperz (1989), il conçoit l’alternance de langues comme une stratégie discursive des bilingues, destinée à conférer à leur message un sens ajouté. Projetés en tant que sujets dans l’interaction, les locuteurs bilingues ont une conscience tacite des exigences de la situation de communication et de l’interaction présentes. Ils y ajustent donc constamment leur comportement verbal, en faisant notamment appel à leurs compétences linguistiques multiples. Tous les éléments de la situation de communication, à savoir les sujets énonciateurs, le thème de la conversation, le lieu et le moment de l’interaction… se dessinent dans l’énoncé alterné. Le même auteur insiste sur la dimension sémantique et pragmatique de l’alternance, la signification langagière n’étant pas donnée d’avance, mais constamment négociée, renégociée, construite et  reconstruite par les interlocuteurs au fur et à mesure qu’évolue l’interaction. L’alternance interviendrait dans le cadre de cette perpétuelle collaboration des interlocuteurs dans la construction du sens.

S’inspirant des maximes conversationnelles de Grice et plus particulièrement du principe dit de coopération, qui stipule que le locuteur adopte un comportement verbal conforme à ce qu’il perçoit comme convenant aux droits et obligations réciproques entre lui et son interlocuteur du moment, Myers-Scotton (1993) prolonge la vision de Gumperz (1989) et conçoit l’alternance comme un lieu de négociations identitaires permanentes. Selon cet auteur, le recours à l’alternance est une stratégie pragmatique destinée à rappeler, en l’ajustant ou en la redressant au besoin, l’intersubjectivité identitaire des interlocuteurs bilingues engagés dans une interaction verbale. Dès lors que les mêmes contenus informatifs exprimés dans un énoncé alterné peuvent être véhiculés sans recourir à l’alternance, celle-ci devient un véhicule  privilégié des informations de nature pragmatique : elle définit, constamment, non seulement le rôle et la place sociaux que chacun des inter-actants s’assigne et assigne à son vis-à-vis, mais aussi le rôle et la place sociaux qu’il aimerait que l’autre s’assigne et lui assigne, conformément à la théorie de la convergence et de l’accommodation développée en psychologie sociale (Giles et al., 1987).

C’est dans cette même logique que Bensalah (1998 : 42) considère l’alternance comme une « manifestation explicite de la relation du sujet énonciateur à ses interlocuteurs. » Analysant des corpus bilingues arabe-français provenant de divers registres discursifs, l’auteur assigne aux formes alternées le rôle de « marqueurs de l’énonciation », définies comme des « manifestations verbales ou non-verbales qui se détachent du flot du discours tenu pour marquer la relation à l’interlocuteur et appeler explicitement son attention ».

Cette vision est proche de celle de Dreyfus et Juillard (2001 : 8), pour qui l’alternance des langues apparaît aussi comme intimement liée à la discursivité, puisque le type de discours semble déterminer la nature, la fonction et le degré de fréquence des alternances. Analysant l’alternance des jeunes scolarisés de Dakar et de Ziguinchor, les deux auteurs constatent que, dans un discours à visée explicative et argumentative dans lequel sont en action les alternances entre le français et le wolof, « les segments d’énoncés en français reprennent les étapes constitutives de l’explication avec des marqueurs ou connecteurs logiques (…) qui structurent le discours, jouent leur rôle d’éléments cohésifs, et organisent sa progression et la mise en relation des éléments ». Quant aux segments en wolof, ils interviennent lorsque le locuteur interpelle et s’adresse directement à l’allocutaire, donc davantage comme marqueurs phatiques et conatifs. Le français marque les aspects objectifs et explicatifs du discours, le wolof les aspects subjectifs et relationnels. Quant à Sanon-Ouattara (2005 : 44), elle avance que l’alternance est une « manifestation au micro-niveau des tensions existant au macro-niveau ». Cette affirmation mérite, et c’est notre intention, d’être complétée et illustrée par des données de terrain.

Deux constituants morphosyntaxiques, le lexème et le syntagme alternés, serviront à montrer que la configuration formelle de l’alternance reflète la réalité socio-historique perçue par les locuteurs. Les analyses sont fondées sur deux corpus d’énoncés bilingues réalisés en 15 ans d’intervalle (1993 et 2008)3.

Nous évoquerons sous ce titre deux catégories d’alternance les plus fréquentes : les alternances intra-nominale et intra-verbale4.

(1) Hariho umuGEOLOGUE yagize campagne y’ukwimba inzahabu.

« il y a un géologue qui a fait une campagne d’extraction de l’or ».

(2) Arya ni amaJOURNAUX yandika ibitari vyo.

« Ce sont des journaux qui diffusent de fausses informations ».

(3) Igihugu gitwarwa n’akaGROUPUSCULE gatoyi.

« Le pays est gouverné par un petit groupuscule de personnes».

La constatation essentielle à relever en analysant ces trois exemples est l’inégale contribution grammaticale du kirundi et du français dans la formation du nom alterné : le kirundi fournit deux éléments : une voyelle initiale, appelée augment (u-mu-GEOLOGUE, a-ma-JOURNAUX, a-ka-GROUPUSCULE), et un préfixe de classe (u-mu-GEOLOGUE, a-ma-SITES, a-ka-GROUPUSCULE). Quant au français, il apporte le bloc nominal dans son entièreté, non seulement le radical, mais aussi, éventuellement, les affixes (u-mu-GEOLOGUE, a-ma-SITES, a-ka-GROUPUSCULE).

Or, même si l’augment contribue à la formation du nom commun kirundi, il n’a qu’une  fonction grammaticale et sémantique précaire. Le noyau sémantique du nom provient davantage du radical que des autres constituants. D’autre part, le préfixe de classe catégorise certes le nom par rapport à l’univers ontologique des êtres et des choses, pris à la fois dans leur individualité et dans leur pluralité, mais il n’en détermine pas non plus le sens. Cela fait du kirundi un partenaire mineur sur le marché de l’alternance intra-nominale français-kirundi.

A l’inverse, la contribution du français dans la formation du nom mixte français-kirundi est vitale, puisque c’est cette langue qui fournit la racine ou le noyau sémantique du nom, ce qui en fait un partenaire majeur dans cette transaction avec le kirundi. Par ailleurs, le segment français qui s’agglutine aux apports du kirundi ne subit aucune déformation phonétique ni morphologique. Même les noms suffixés (akaGROUPUSCULE, amaJOURNAUX) (un groupuscule, des journaux) sont reproduits tels quels, alors que l’idée péjorative et diminutive contenue dans la forme –uscule ainsi que l’idée du pluriel contenue dans le suffixe –aux, sont respectivement déjà présentes dans les préfixes de classe kirundi –ka et -ma, associés à ces lexèmes mixtes. Cette répétition des marques est la preuve que les segments issus du kirundi sont carrément réduits à l’inutilité. Le locuteur juge sans doute que ces derniers ne sont pas suffisants pour exprimer les nuances grammaticales et sémantiques du lexème alterné. Aussi les double-t-il par leurs équivalents français.

Il en va de même des locutions nominales mixtes pour lesquelles le français se dépouille uniquement du déterminant. Ainsi on enregistre des séquences comme amaPARTIS D’OPPOSITION (« les partis d’opposition »), amaPAQUETS DE CIGARETTES (« des paquets de cigarettes »), abaJUGES DE TOUCHE (« les juges de touche »). Ici le français se dépouille du maillon le plus faible de la charpente, le déterminant, qui est remplacé par ses équivalents kirundi, l’augment et le préfixe de classe. Ces derniers sont d’ailleurs quasi-facultatifs, puisque bien des séquences nominales alternées apparaissent sans eux. Dans les énoncés comme Ni we azotanga coup d’envoi ya génocide (« C’est lui qui donnera le coup d’envoi du génocide »), ou azozana DIPLÔME yiwe tuyirabe (« Il apportera son diplôme pour qu’on le regarde), les éléments alternés font l’économie des habituels voyelle initiale et préfixe de classe, qui, normalement, font partie du bloc nominal en kirundi.

(4) Yarashatse kwATTAQUa président wa Sénat.

« Il a tenté d’attaquer le président du Sénat ».

(5) Jewe narabaye DEROUTE ntanguye kumenya réalités z’Uburundi.

« Moi j’ai été dérouté lorsque j’ai commencé à connaître les réalités du Burundi ».

(6) Uramaze kubona ingene umuntu aPROTEGEA intérêt yiwe ntanayivuge ?

« As-tu déjà constaté combien chacun protège son intérêt sans même le dire ? »

Tout comme pour l’alternance nominale, l’alternance verbale met en évidence le rôle et la place prépondérants dévolus au français dans les segments verbaux alternés.

Lorsque le verbe se trouve dans un temps composé, le kirundi fournit l’auxiliaire, le français le verbe conjugué (4) (narabaye (Kir.) DEROUTE (Fr.) « j’ai été DEROUTE »). Or, comme on le sait, l’auxiliaire n’a aucune charge sémantique. Son rôle est d’assurer purement et simplement la conjugaison des verbes pleins aux temps composés. L’auxiliaire, comme la langue qui le fournit (le kirundi), jouent donc un rôle mineur dans cette transaction, contrairement au verbe plein ainsi que le français dont il est issu.

Lorsque le verbe est à l’infinitif ou conjugué aux temps simples, le français fournit le radical, le kirundi les flexions. Dans le segment Ku-ATTAQU-a (3) le radical français est entouré de marqueurs de l’infinitif kirundi, le préfixe ku et la finale a. Le verbe a-PROTEG-a comporte les marques kirundi de la 3ème personne du singulier (le préfixe a) et du présent de l’indicatif (la finale a), au moment où le noyau verbal PROTEG- provient du français. De nouveau les contributions des deux langues sont inégales, puisque le français fournit l’élément stable du verbe (le radical), le kirundi les unités variables et instables (les flexions).

L’alternance nominale et verbale révèle un fait important sous l’angle morphologique : dans tous les mots alternés, le kirundi fournit les morphèmes liés, le français les morphèmes libres. Il n’existe pas de mot alterné où c’est l’inverse qui se produit. Or, comme on le sait, le morphème libre a la latitude de se retrouver à l’état autonome dans la langue, tandis que le morphème lié apparaît toujours en association avec un morphème libre. Dans un langage moins spécialisé, le morphème libre est un segment linguistiquement indépendant, le morphème lié est dépendant. Le mot alterné se présente, dans sa structure superficielle, comme appartenant au système formel du kirundi, alors que la charge sémantique de l’ensemble serait incompréhensible si on ne faisait pas appel au français pour l’interpréter.

On peut donc dire que dans l’alternance intra-lexicale, le kirundi intervient pour une contribution mineure. Les segments qui relèvent de cette langue n’ont pas d’existence autonome dans la langue. Il arrive même qu’ils soient inutiles en apportant des informations déjà présentes dans le sémantisme du segment issu du français. A l’inverse, non seulement les éléments fournis par le français sont autonomes et indépendants, mais aussi les segments issus du kirundi ont besoin du français pour trouver où s’agglutiner et ainsi se réaliser.

Seuls le syntagme nominal et le syntagme verbal seront soumis à l’analyse.

Le syntagme nominal est un constituant obligatoire de la phrase de base dans laquelle il assure la fonction de sujet. Le syntagme nominal est bâti sur le nom sans lequel on ne parlerait pas de syntagme du tout. D’autres constituants dépendent plus ou moins du nom. C’est le cas du déterminant (à moins qu’il ne s’agisse d’un nom propre) et des constituants facultatifs comme l’adjectif, la complétive, la relative ou le complément du nom. Or, si on observe bien la configuration des énoncés alternés, on constate que le français fournit justement le nom, le kirundi le déterminant et tous les autres constituants facultatifs du syntagme nominal.

(7) UmuARBITRE w’ejo yari ahengamye

« L’arbitre d’hier avait un côté penchant ».

(8) Irya DOCUMENTATION yiwe yarayishe

« cette documentation (service de renseignement)  de lui, il l’a désorganisée ».

(9) UmuJOUEUR ari wenyene aca agira appel de balle

« Un joueur qui n’est pas marqué doit faire un appel de balle »

Comme on le constate, le syntagme nominal umuARBITRE w’ejo (7) tourne autour du nom français arbitre, tous les autres constituants provenant du kirundi. C’est ainsi que le rôle du déterminant est joué par la voyelle initiale u et le préfixe de classe mu, issus du kirundi, de même que l’expansion prépositionnelle facultative w’ejo. Il en va de même des autres syntagmes nominaux des énoncés (8) et (9) dans lesquels le nom est systématiquement issu du français, tandis que le kirundi se contente de fournir les déterminants démonstratif et possessif irya et yiwe (8) ainsi que l’augment u, le préfixe de classe mu et l’expansion relative ari wenyene (9). Le moins que l’on puisse dire est que le français conditionne l’existence même du syntagme nominal alterné, tandis que la contribution du kirundi est quelque peu secondaire.

Un autre exemple qui illustre merveilleusement la contribution hiérarchisée du français et du kirundi à l’intérieur du groupe nominal apparaît dans la configuration formelle des syntagmes nominaux comportant un complément du nom.

(10) Kwirikiza CONSIGNES za ENTRAINEUR.« Conformez-vous aux consignes de l’entraîneur ».

(11) Twagize SCORE ya DEUX-ZERO.« Nous avons réalisé un score de deux-zéro ».

(12) Batwaye COUPE ya FAIR-PLAY « Ils ont remporté la coupe du fair-play ».

(13) Yarashatse kwattaqua PRESIDENT wa SENAT « Il a tenté d’attaquer le président du Sénat »

Ces occurrences mettent en évidence la contribution essentielle du français dans la formation d’un groupe nominal complément du nom : le français fournit le nom déterminé et le nom déterminant, le kirundi la préposition qui les lie.

Tout comme le syntagme nominal, le syntagme verbal est un constituant obligatoire de la phrase de base. Il  se constitue autour du verbe qui en est la condition d’existence. Le constat à faire est que, dans les énoncés alternés, le français fournit le segment verbal principal, le kirundi l’auxiliaire, s’il y a lieu, ainsi que les expansions éventuelles et facultatives du syntagme.

(14) Wa muntu wawe yaTELEPHONye kenshi cane.

« Ton homme (il) a téléphoné plusieurs fois ».

(15) Dutegerezwa  kuMARQUa ibitsindo bitanu

« Nous devons marquer cinq buts »

(16) Ikintu cose kirEVOLUa aha mu Burundi.

« Chaque chose évolue ici au Burundi.

Dans l’énoncé (14), le syntagme verbal yaTELEPHONye kenshi cane repose sur le noyau verbal téléphon- issu du français. Tous les autres constituants relèvent du kirundi : le marqueur du passé « a » préfixé au radical verbal, le morphème aspectuel de l’accompli, ye, suffixé au radical verbal, ainsi que le groupe prépositionnel mobile kenshi cane  « plusieurs fois ». On observe la même configuration dans les énoncés (15) et (16). Le français joue chaque fois le rôle moteur du syntagme en fournissant la base verbale. Quant au kirundi, il fournit des auxiliaires, modaux ou ordinaires, des marqueurs de temps, de personnes, d’aspect, et des compléments fixes ou mobiles.

A l’intérieur du syntagme, qu’il soit nominal ou verbal, les éléments issus du kirundi sont littéralement sous la dépendance grammaticale et surtout sémantique des segments issus du français. En fournissant systématiquement la base nominale et verbale, le français joue un rôle majeur et incontournable dans le syntagme, au moment où les éléments issus du kirundi ont un rôle morphosyntaxique mineur et facultatif. Le noyau sémantique du syntagme nominal et du syntagme verbal est porté respectivement par le nom et par le verbe, tous deux issus du français, en même temps que ces mêmes éléments commandent les rapports syntaxiques à tous les autres segments qui leur sont associés.

En tant qu’usage hiérarchisé des langues différentes à l’intérieur d’une même société, la diglossie a déjà fait l’objet d’un grand nombre de témoignages documentés. Le côté qui nous semblait peu exploré, et auquel nous avons réservé cette réflexion, concerne le déploiement des rapports de force diglossiques sur la structure morphosyntaxique des mots et des énoncés bilingues, déploiement qui incarne la manière dont les locuteurs perçoivent et appréhendent le monde et le quotidien.

Pour cela, il n’y a pas de meilleur terrain d’observation que l’alternance de langues. Nous avons ainsi pu montrer que, en tant que telle, l’alternance est un miroir de la diglossie, en aval, et, en amont, de la hiérarchie des systèmes culturels en contact. Pour renouer avec la terminologie de Fergusson, nous dirons que les segments alternés reflètent formellement et sémantiquement la puissance de la langue et du système culturel en position sociale « Haute », ainsi que la faiblesse socio-politique de la langue et du système culturel en position « Basse ».

Dans le cas d’espèce, le kirundi fournit les éléments secondaires, accessoires ou facultatifs du mot ou du syntagme alterné, le français les segments principaux, obligatoires et incontournables. Tout se passe comme si la langue dominée se contentait d’éléments servant de protocole aux éléments de la langue dominante. La hiérarchie des fonctions sociales assurées par les langues en contact au macro-niveau se reproduit à travers la hiérarchie des formes et des fonctions grammaticales des constituants de l’énoncé au micro-niveau. En réservant systématiquement au français les bases nominale et verbale des mots et des syntagmes, tout en laissant au kirundi les expansions facultatives et grammaticalement quasi-inutiles, l’alternance révèle symboliquement la puissance socio-politique du français et de l’Occident au Burundi, ainsi que la faiblesse socio-historique du système socio-culturel local.



Liste des références bibliographiques

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Notes de bas de page


1 Depuis une dizaine d’années, les étudiants des Départements de Langues et Littératures Africaines, Anglaises et Françaises de l’Université du Burundi font des enquêtes destinées à sonder les opinions des locuteurs sur les langues en contact dans le pays. Il ressort de ces études que le français draine globalement des représentations positives, le kirundi des représentations plutôt mitigées. Il est notamment reconnu au français son caractère indispensable pour accéder à la culture et à la modernité, tout à fait le contraire pour le kirundi, auquel on affuble l’attribut peu édifiant de langue ancestrale sans lendemain. Comme dans toutes les situations diglossiques, les locuteurs éprouvent envers le kirundi, la langue dominée, une fierté sans égal. Une enquête auprès de jeunes bilingues de Bujumbura a abouti à des résultats similaires (Ntahonkiriye 2008).
2 Jakobson (1960) a identifié six fonctions du langage (expressive, conative, métalinguistique, référentielle, poétique et phatique) correspondant respectivement aux six facteurs de la communication (l’émetteur, le récepteur, le code, le référent, le message et le canal de communication). Appel et Muysken (1987 : 118-120) s’appuient sur les six fonctions de Jakobson et attribuent également six fonctions à l’alternance de langues : expressive si l’alternance permet au locuteur plus d’expressivité sans aucune autre intention discursive, directive si l’alternance veut inclure ou exclure l’un ou l’autre des interlocuteurs, métalinguistique si c’est par l’alternance que la langue signale son existence et sa présence, référentielle si l’alternance vient combler une lacune culturelle ou lexicale du locuteur, poétique si l’alternance est un jeu sur le langage à des fins esthétiques, et enfin phatique lorsque l’alternance marque un changement dans le ton de la conversation.
3 Le premier corpus a été enregistré en 1993 auprès d’un groupe d’étudiants bilingues français-kirundi, réalisant, à cette époque, des études de 3ème cycle à l’Université Laval (Québec, Canada). Le 2ème a été constitué à partir des enregistrements réalisés en 2008 auprès des groupes d’élites cultivées de Bujumbura, la capitale du Burundi. Dans cet article cependant, nous ne retenons de ces deux corpus que les énoncés simplifiés illustrant sans équivoque les points de vue que nous proposons au lecteur. Par ailleurs, l’aspect diachronique de ces corpus n’a pas été jugé pertinent pour susciter un quelconque commentaire, la configuration formelle des alternances de ces deux corpus s’étant révélée identique.
4 Pour une discussion plus approfondie de cette terminologie, nous renvoyons le lecteur à une de nos recherches antérieures (Ntahonkiriye, 1999).



Pour citer cet article


NTAHONKIRIYE Melchior. Le déploiement de la hiérarchie culturelle dans le discours des bilingues  :  Analyse de quelques aspects morphosyntaxiques de l’alternance français-kirundi. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 4. Visions du monde et spécificité des discours, 31 décembre 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1352. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378