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4. Visions du monde et spécificité des discours

Article
Publié : 11 janvier 2010

Le Curriculum Vitae des cadres : figements discursifs, construction d’identités individuelles et interaction


Noureddine Bakrim, Chercheur en sémiolinguisitique et membre associé, IREMAM, bakrim_noureddine@yahoo.fr

Résumé

Le CV constitue un genre textuel et discursif particulier relevant de la construction des identités individuelles à l'interface des préconstruits énonciatifs et matérialo-textuels collectifs et des modes de la hiérarchisation pragmatique des prédicats  et  modalités dont les niveaux de narrativisation de la pratique de demande d'emploi ou de représentation de soi impliquent des stratégies argumentatives différentes de mise en adéquation entre le potentiel et le réel.

Les variations de ce découpement entre la construction narrative, sémiotique de soi et de l'autre ; entre la prise en charge ou la distanciation énonciative du postulant et les transformations collectives et individuelles du genre (dictées par la doxa social-économique ou par la nécessaire adaptation/actualisation du parcours de recherche d’emploi) invitent à une attention particulière à l’équilibre entre contraintes discursives et marge de construction identitaire. Cet équilibre est bien visible dans les niveaux lexico-sémantiques de nomination ou l’organisation verbo-visuelle du texte pour ce qui est des contraintes. D’un autre côté, certains marqueurs prépositionnels par exemple rendent visible la validation  de compétences et de parcours narratifs (expériences professionnelles valorisantes…), la position actantielle du postulant et des différents interactants (institutions…). Le CV des cadres fournit donc là un champ intéressant d’exemplification et de modélisation.  

Abstract

The latin name Curriculum Vitae or a course of Life makes evident the biographic and auto-biographic Substrate of this redaction text.  Hence, the CVs are particular textual and discursive genres emanating from individual identity constructions, at the crossroad of collective enunciative  and material-textual preconstructs (profiles, models of genres…) and the narrativisation of predicates and modalities or the presentation of the self. The CV implicates different argumentative strategies of making adequate the potential and the real.

The various manifestations of articulating narrative and semiotic construction of the Self and the Other, dialectical enunciative or distancing assumption and the collective and individual Transformations of the genre (imposed by a social-economic Doxa or the permanent adaptation of the career) leads us to pay particular attention to the equilibrium between discursive constraints and margins of identity construction. This equilibrium is concretely visible in the lexical-semantic levels of nomination or in the verbal-visual text organisation. At the other hand, some prepositional markers for instance serve to validate competences and narrative Paths (professional experiences…) by constructing the actantial positions of the applicant and different interactants (institutions…).

In this context, the CVs of the managers are an interesting field of exemplification and modelisation. Our aim, basing upon an authentic corpus, is to shed light on enunciative and discursive modes of the above-mentioned equilibrium in the construction of individual identities.


Table des matières

Texte intégral

En tant que type de texte appartenant à un genre socio-discursif bien défini et codifié, le Curriculum Vitae s’inscrit, comme classification et comme ontologie (SCHAEFFER, 1986 : 184), dans les écrits de candidature de travail dont les fortes implications et conditionnements d’exemplification générique sont à trouver dans une littérature abondante et accessible véhiculant une rhétorique du conseil et de l’orientation (guide, manuel…) et relevant d’un interdiscours prescriptif. Ses figures, lues en surface des titres, indiquent clairement le travail de désubjectivation qui sous-tend son aspect procédural : transmission de savoir-faire (le comment…), isotopie de la facilité (sans peine,…) et de l’efficacité (gagnant…). Il compose avec la lettre de candidature ou de motivation, le discours articulé du demandeur d’emploi ou du tenant du profil. L’appartenance du CV à des domaines langagiers et culturels spécifiques, à savoir son obéissance aux protocoles discursifs de chaque langue (le CV français diffère du CV allemand ou anglais) complexifie les règles et normes de construction et les historicise dans des traditions textuelles variables, avec des contraintes de reconstruction chronologique, énonciatives, verbo-visuelles, axiologiques qui font du CV un texte ouvert à traduction, transposition ou réglage voire aux syncrétismes interlinguaux et interculturels.

Par son appartenance à la biographie, le Curriculum Vitae constitue un texte de mise en récit de soi et une construction narrative par défintion rétrospective mais potentiellement modifiable pour saisir l’entrée en l’espace du discours de soi d’objets nouveaux (compétences, ancrages temporels, états et statuts…) et construire la référentialité. Les termes métaphoriques qui déterminent les rapports actantiels entre auteur du CV et ses possibles récepteurs peuvent se penser d’abord comme formes de pacte autobiographique dont la fonction est de valider discursivement l’intentionnalité de « parler de soi » ou comme le formule son concepteur :  « d’honorer sa signature » (LEJEUNE, 1996 : 26) et comme contrat d’illusion (BOURDIEU, 1994 : 82) acceptée sur le postulat de sens quant à la réduction textuelle d’une vie : chronologie, statuts et propriétés….

Ceci établit un double statut actantiel, d’un côté, l’auteur du CV est le sujet énonciateur et producteur de son histoire de vie, d’un autre côté il est un non-sujet ordonné par un actant-sujet destinateur (employeur, service de ressources humaines…).

Par conséquent deux finalités pragmatiques se mettent en place dont la négociation aboutit à l’ajustement des deux parcours : l’une regarde du côté du profil, un tiers actant et simulacre discursif de l’employé idéal (modalités du faire, cohérence…) et l’autre regarde du côté du poste ou de l’emploi, identité sociale et positionnelle au sein d’un système concrétisant la transition d’un vouloir-être à un pouvoir-être. L’ordonnateur du CV est aussi non sujet d’une doxa économique et sociale qui constitue un interdiscours dont les préconstruits sous-tendent la pratique entière de candidature.

Le CV relève donc de la construction permanente des identités individuelles, ses transformations sont l’articulation de la mêmeté et de l’ipséité que requiert ce double statut. Son dialogisme s’établit sur cette base plurielle des rapports installés par la pratique qui convoquent les questions d’hétérogénéité énonciative, d’interaction et d’intersubjectivité.

Nous voudrions prêter attention non seulement aux formes génériques et textuelles qui caractérisent ce dédoublement énonciatif mais aussi à certains aspects qui font la sémiosis et qui ne peuvent être seulement des lexicalisations de surface ou des effets de sens coupés de sa génération. Il s’agit donc de voir comment cette construction discursive des identités individuelles participe, dans notre cas, de modèles sémiolinguistiques intégrationnels à savoir de modèles explicatifs attentifs à l’insertion des significations intratextuelle du CV dans des modes de manifestation et de réception verbo-visuels permettant de lire les significations multiples du CV.

Un corpus authentique de Curriculum Vitae rencontre un certain nombre de difficultés dues à la nature socio-discursive, à l’ancrage du CV – à plus forte raison le CV des cadres- dans des univers de valeurs contrastés et contradictoires mais dues aussi aux intérêts des analystes qui varient quant aux données alors même que celles-ci s’offrent déjà en tant que corpus textuels par les métaphores qui connotent leur circulation (banques de CV, cvthèques…)  : le linguiste du texte, le sémanticien ou l’analyste du discours ou encore le spécialiste du TAL n’a pas la même approche de la confidentialité, qui contraint l’obtention de bases de données auprès d’organismes-acteurs de la pratique, que le sociologue qui nécessite justement certains éléments strictement et doublement contrôlés d’abord par la déontologie mais aussi par la valeur économique du texte et sa soumission aux lois du marché (certains CV sont littéralement des valeurs marchandes de vente).

Nous avons donc procédé à un choix de CV ‘libres’ en ligne appartenant à des cadres (moyens et supérieurs) d’une variété de domaines professionnels auquel nous avons appliqué une anonymisation des données personnelles. Les CV, en nombre de 40, sont donc divisés en deux catégories : les CV construits diffusés librement en ligne et les CV préétablis par les bases de données des CV en ligne qui sont anonymisés par les diffuseurs. Les moteurs de recherche généralistes ou appartenant à des sites spécialisés permettent d’obtenir les textes des CV par un certain nombre de critères. Nous avons écarté les modèles ‘didactiques’ au profit de CV ‘authentiques’ obtenus grâce à l’existence de pratiques répandues de valorisation de la performance sous-tendant discursivement la même rhétorique du conseil qui consiste à diffuser également des modèles personnels réussis.

Pour étudier la construction des identités individuelles dans notre corpus, nous nous sommes d’abord intéréssés aux formes nominales de désignation de soi et de l’autre, on a donc procédé à la lemmatisation d’un sous-corpus de noms d’agent (NAG) et de noms d’action (NAC). Les noms d’agent se présentant dans notre corpus sont en nombre de 95 et les noms d’action en nombre de 116, on note dans la totalité du corpus une prépondérance des noms d’action NAC sur les noms d’agent NAG dans la présentation des parcours professionnels et personnels. Benveniste définit les noms d’agents NAG (personnes qui exercent une activité) par la transposition qui permet à la langue de dériver des formes nominales de formes verbales ou d’autres formes nominales par deux critères : l’un est objectif et l’autre est subjectif. Ainsi certains noms en –eur sont des désignations professionnelles d’autres caractérisent un agent dérisoire accomplissant une activité : le premier se définit par prédicat (il est danseur (à l’opéra)) (BENVENISTE, 1974 : 117) alors que le second ne l’est pas, c’est le passage d’un procès à des propriétés. Quant aux noms d’actions (NAC), ils se différencient des noms d’agents NAG par leur désignation d’un événement, ou d’une propriété occasionnelle. D’ailleurs, Benveniste remonte à une opposition diachronique indo-européenne qui explique leur différence (les noms d’agent en *ter et les noms d’action en *tor ou l’opposition aspectuelle constitutif vs occasionnel) (Benveniste, 1948).

Pour les noms d’agent NAG, notre corpus présente une variation de principes de transposition et de thèmes : par exemple, des noms professionnels en –eur (48, ingénieur, éditeur…), des noms en –ant (7, consultant…), des noms en –iste (2, analyste…), des noms en aire (4, prestataire…), des noms en –ier (4, conférencier…), et d’autres qui sont formés selon une distorsion sémantique et morphologique comme (chef 11 ou responsable 9), certains noms d’agent sont potentiels et n’indiquent pas une activité professionnelle (dans certains diplômes ou comme auto-dénomination de l’auteur du CV). Bien  que se rapprochant de notre problématique, nous ne traiterons pas dans cet article certains aspects concernant la question du genre (féminin/masculin).

Les noms d’action NAC en –ion (animation, fidélisation, présentation…) sont les plus présents, on note également les noms en –ment (encadrement, accompagnement…) ou encore des noms d’action composés qui produisent un autre nom d’action par la construction en mise en (mise en relation, mise en place). La majorité des noms d’action NAC sont formés par transposition d’un prédicat verbal.

Les règles de subjectivation et de prise en charge énonciative dans les CV diffèrent en fonction de la rhétorique d’orientation que l’on a déjà évoquée :

« Certains considèrent que le « je » est résérvé à la lettre de candidature : le CV, lui, ne doit pas mettre en scène l’individu. Il expose des faits objectifs ».  (DUHAMEL, 2005 : 50).

La mise en visibilité du couple compétence/performance s’inscrit dans des équilibres verbo-visuels différents, souvent dans une contrainte résultant des formatages des plans de l’expression du genre, ici les formes du plan de l’expression du support CV sont sujettes à des modes et règles préconstruits de distribution, plus précisément la gestion de la surface textuelle (haut, bas, marges, rapports entre composantes du CV…).

Nous focaliserons notre regard sur les modes verbo-visuels de cet équilibre.

Dans un premier temps, nous voudrions rattacher la construction des identités individuelles en milieu professionnel à des contraintes : les unes sont imposées par des formes de figement, de grammaticalisation et de formatages verbo-visuels mais aussi d’affectation sémantique les autres sont d’ordre discursif et sont liées à des horizons ou espaces de croyances collectifs résultant de doxas et d’interdiscours communs à une idéologie. Le rapport d’implication des deux contraintes est réglé par l’attente (LAFRANCE, 1981 : 30) et la prévision qui réduit la marge de la subjectivité. Certains aspects de l’attente relèvent de la structuration topique (SARFATI, 2000 : 39-50) des CV et des genres qui les préfigurent. Le profil, pris ici comme simulacre ou scénario narratif actualisé dans des genres socio-discursifs particuliers (l’annonce, les programmes de formation, les réglementations juridiques, les catégorisations administratives et syndicales…) fournit une liste de possibles à l’établissement d’un discours de soi dans le CV. La consacration rhétorique de l’évidence (GUILBERT, 2007 : 125) des formes de mise en récit de soi dans le CV et de sa nécessité instaure un espace interactionnel consensuel et codifié. Le CV est souvent effectué et réglé au préalable par le schéma d’action intervenant comme suite syntagmatique : demande – réponse ou mise en évidence – mise en visibilité.

Si certains niveaux de figement atteignent non seulement la nomination mais aussi certaines formes d’articulation dans l’énoncé, le développement, en tant que procédé narratif exigé du cadre, installe un réseau actantiel où l’on pourrait saisir une marge de construction identitaire des compétences et performances doublée aussi par l’intervention de la prise en charge énonciative. La narrativisation qui intervient donc ici au niveau textuel restitue et met en récit les différents statuts d’un parcours extra-textuel dans lequel sont pris différents acteurs de la pratique de demande d’emploi.

Ce conditionnement narratif sous-jacent à toute la pratique n’est pas une nouvelle découverte, la sémiotique dispose d’une base théorique pour identifier la narrativité comme mode de fonctionnement du discours et du sens au delà des seuls objets littéraires traditionnellement pris comme modèles d’exemplification. La socio-sémiotique, par exemple, s’occupe de l’identification des formes et rapports actantiels sous-jacents à l’agir et au texte social.

Par ailleurs, on assiste à de nouveaux phénomènes socio-discursifs induits par la doxa économique libérale comme le storytelling (SALMON, 2007) ou la mise en histoires de la compétitivité à un bouclage du rapport entre retombées théoriques et terrain dans lequel la narrativité comme métalangage conceptuel devient inversement source d’inspiration aux logiques d’action stratégique à visée téléologique.

Le double statut du genre, mise en récit de soi et contraintes énonciatives, installerait-il une marge ou une transformation de l’identité actantielle modale ? Dans cet enveloppement de la doxa, cette marge est-elle un anti-programme indépendant pris en charge par l’actant sujet énonciateur permis par les moyens du discours ou une brèche d’hétérogénéité fonctionnant comme degré de persuasion permis à l’autre et sous-jacent à toute relation intersubjective ?    

Par formes de figement nous voulons dire des procédés de typicalité et de reproduction codifiés consacrant la pertinence lexico-sémantique d’une forme nominale dans le discours ou des formes de co-apparition verbo-visuelle des composantes thématiques et énonciatives du texte en tant que substance non-verbale. Certaines formes ont trait à une hétérogénéité catégorielle créée par distorsion sémantique consistant à élargir ou spécifier le sémantisme d’un mot qui ne fait pas partie du prédicat professionnel proprement dit (l’élargissement d’un sémantisme diachronique de chef (tête) à l’idée de dirigeant), d’autres à une transposition aspectuelle d’un procès discontinu d’actant ou d’action volontaire (ANSCOMBRE, 2001 : 28-48) à un procès reconnaissable continu. Dans ce cas le procès est saisi dans le discours comme définissant durablement une identité ou un faire professionnel et ne fonctionnerait plus comme définisseur d’une action volontaire. Cette aspectualisation intervient sous l’effet de la doxa de spécialisation qui contraint la pratique professionnelle et structure les natures et degrés de responsabilité en produisant la sanction, à savoir l’évaluation du sujet et de sa performativité par le nécessaire couplage de la compétence/performance. Nous voudrions donc présenter dans ce qui suit certaines formes.

Par procédés de spécialisation nous voulons dire un niveau d’articulation (une combinaison) installant une impossibilité du sujet énonciateur à définir sa propre nomination par la sélection paradigmatique et l’affectation de termes définisseurs strictes discriminant l’accès à la manifestation dans le discours de termes définisseurs subjectivés personnels.

La détermination zéro est un cas de la langue française dans lequel l’absence du déterminant sur la surface de l’énoncé ne conduit pas à l’absence de la référence mais participe d’une variation sémantique ou d’un figement par délocutivité, ces procédés ont la propriété de spécifier et renvoient à des procès (ANSCOMBRE, 1991 : 103-124). L’absence du déterminant ici, même si elle ne produit aucune variation sémantique (en testant par la réintroduction du déterminant) circonscrit l’insertion d’objets nouveaux subjectivés dans l’espace du discours et consacre la catégorie professionnelle par aspectualisation, à savoir par transformation du non-durable volontaire au durable.

- Ainsi un responsable développement instaure la circonscription d’autres définisseurs possibles étant donné d’abord la concurrence catégorielle entre l’adjectif responsable que l’on peut construire de façon prédicative et par degré elle est très responsable et le responsable substantif qui définit une action pouvant être professionnelle durable ou non professionnelle (il est responsable du développement de la pauvreté ou du clientélisme), un concepteur d’un programme multimédia comme informaticien amateur n’est pas un concepteur multimédia dans une entreprise, la neutralisation fige donc la formation libre de noms d’agent. La neutralisation du déterminant tranche également entre la compétence potentielle et la performance réelle comme dans le cas entre le titre académique ingénieur en développement agro-alimentaire et un poste d’ingénieur développement occupé.

Les noms d’action (NAC) offrent ici un bon exemple. Les opérations de production adjectivale conduisent à des formes de figement limitant les possibilités de transformation ou de restructuration à partir de sources nominales ou prédicatives mais également l’effacement des possibles prise en charge énonciatives. La spécification adjectivale concerne également le figement de séquences Noms Adjectifs (MONCEAUX, 1992). De quoi s’agit-il au juste dans nos Curriculum Vitae ? Nous voudrions présenter ici quelques adjectifs de relation (MONCEAUX, 1996 : 39-59) entrant dans les séquences figées ou en voie de lexicalisation. Ces adjectifs de relation (également appelés : institutionnalisés) obéissent à un certains nombres de critères discriminants qui décident de leur typicalité et portent la trace de domaines et de références discursifs collectifs. Parmi ces critères, le critère sémantique de la sous-classification dans un paradigme est essentiel, dont certains traits sont liés à la causalité ou à l’agentivité, d’autres à la locativité. Le critère de la position syntaxique tranche également dans certains cas, ainsi il n’est pas possible de les transformer en antéposition. En outre, on doit citer ici d’autres critères importants de construction comme la modification (par adjonction adverbiale) ou encore la prise en charge possessive. Pour visualiser le processus de figement en œuvre nous voudrions schématiser certains de ces critères de figement pour les séquences suivantes  dans le tableau ci-dessous :

Séquences composées

Position syntaxique

Modification

Restructu-ration

Prise en charge pronominale

Trait de classification

Mon expérience professionnelle

apposé

Absente dans le CV

Absente  

Possible

résultatif

Formation professionnelle

apposé

Absente dans le CV

Absente

Possible

résultatif

Gestion administrative

apposé

Absente dans le CV

Absente

Absente

 instrumental

Appui technique

apposé

Absente dans le CV

Absente

Absente

instrumental

Budgétisation annuelle

apposé

Absente dans le CV

Absente

Absente

duratif

Coordination interministé-rielle

apposé

Absente dans le CV

Absente

Absente

Interactionnel

Coopération bilatérale

apposé

Absente dans le CV

Absente

Absente

Interactionnel

Alors que les possibilités de transformabilité comme l’antéposition, la modification par adverbe restrictif ou augmentatif ou encore la restructuration nominale ou prédicative sont absentes et constituent des indices de figement institutionnel, la possibilité d’une référentialité pronominale peut intervenir seulement dans le cas de noms d’action marquant une responsabilité individuelle subjective comme l’expérience ou la formation. La sous-classification obéit également au processus d’effacement des possibilités de réécriture ou de paraphrase subjectives.

La co-apparition est le mode de découpage topologique distributionnel (formes de l’expression) du support formel (texte du CV) investi de formes de figements verbo-visuels et discursifs (formes du contenu).

Les modes de co-apparition conditionnent la dimension rhétorique et la réception du texte : un CV est essentiellement appréhendé et validé par cette composante narrative. La récurrence des modes de co-apparition relevées dans le corpus correspond aussi à une absence d’écart stylistique, énonciatif ce qui nous autorise à parler d’un tout de sens à l’intérieur du texte qui se décline en formes suivantes :

  • Un figement axiologique : Il sous-tend le système des valeurs de la doxa par rapport à l’employabilité des cadres. Le CV doit donc figurer le bon équilibre de cette dimension et son nécessaire couplage par le simulacre du cadre idéal qui allie connaissance, savoir-faire et expérience dans le but de satisfaire à l’attente de la compétitivité.

  • Un figement modal et actantiel : Il correspond ici à une dimension d’identification (aussi de véridiction) du meilleur schéma narratif. D’abord la question de l’objet de valeurs (de l’actant objet) qui se pose ici en termes d’identification d’un échange clair (ou du raffinement de sa proposition de la part du postulant) entre un actant objet O1 bien acquis, à savoir un vouloir-faire et un savoir-faire précédent et expérientiel et un actant objet O2 ou le poste comme objet de valeur modalisé par le vouloir et le pouvoir de l’employeur. En tant que figement, l’actant sujet est modalisé d’abord par le devoir, devoir figurer clairement son statut de sujet du savoir-faire et du pouvoir-faire mais aussi devoir figurer clairement la transformation modale qui l’installe comme tel et qui prouve la réussite du bon programme. Certaines constructions du corpus appartenant à la performance montrent la pertinence de la mise en évidence et la manifestation du statut actantiel de sujet par l’insertion de syntagmes prépositionnels. Dans ce contexte, l’on assiste à une double prédication (CADIOT, 2000 : 112-125) introduite par les prépositions connecteurs comme pour. Dans ce cas la préposition agit comme un connecteur transformateur entre une prédication de figure et une prédication de fond en les mettant en tension, le fond étant l’arrière plan soutenant, élargissant ou particularisant la prédication première. La préposition complète donc ici la signification de l’énoncé. Ainsi, dans les deux exemples suivants du corpus :  

a) réalisation de missions pour constituer le répertoire des structures coopératives au Mali

b) Conception des enquêtes à réaliser pour l'établissement de la situation de référence

Le statut actantiel de sujet (sa part de responsabilité dans le faire) se laisse installer par la réussite du programme mise en évidence par pour dans la deuxième prédication de fond à savoir constituer le répertoire et l’établissement de la situation.

  • Un figement figuratif : Il est question ici de figement topologique qui prend essentiellement dans le corpus deux modes de co-apparition, un mode horizontal et un mode vertical. En nous confrontant à nos observables, les deux modes figurativisent la possession d’une expérience professionnelle en mettant en avant (en ordre d’apparition verticale) la performance modalisée par le pouvoir puis la compétence de l’ordre du savoir ou comme résultativité tabulaire (ou bilan) de la compétence à la performance. Nous prendrons ici deux exemples du corpus :

Image1Exemple CV 1

La verticalité ici installe chronologiquement et modalement l’aspect opérationnel du postulant (le pouvoir-faire), sa capacité de réussir les programmes pour lesquels il est chargé, au-delà du mode potentiel d’un savoir non confronté à la pratique.

Périodes

Fonctions

Principales activités

Novembre 83 à Janv. 85 

Cadre de la Division études, structures et législation de la Direction Nationale de l’Action Coopérative

  • centralisation et étude des dossiers des coopératives pour agrément par le Ministère du développement rural

réalisation de missions pour constituer le répertoire des structures coopératives  

Février 85 à Juillet 85 

Chef des projets coopératifs au centre d’animation coopérative

appui technique, (animation, formation en gestion et en organisation et  législation coopératives aux structures coopératives du cercle (préfecture)  

Août 85 à Septembre 87 

Directeur du centre d’action coopérative

  • gestion du personnel

  • animation et formation coopératives

  • gestion des relations avec les partenaires locaux

conception d'une politique locale d'action coopérative

Exemple CV 2

La résultativité est un effet rhétorique de la tabularité qui se concrétise ici par la disposition horizontale de la compétence et de la performance, la performance comme résultat spécifiant la bonne réussite des différents programmes suit comme conséquence horizontale les compétences modales et actantielles nécessaires à leur réalisation.

Comme nous l’avons mis en hypothèse, la marge de construction identitaire serait l’espace non figé de mise en récit du postulant. On veut dire par marge, un espace non contraint du discours ouvert à la construction identitaire actantielle permettant à l’auteur du CV de se narrativiser, d’aboutir à un profil identifiable et de narrativiser le réseau de son expérience. Les éléments du discours qui permettent cette narrativisation sont ceux que la syntaxe d’une langue comme le français met à la disposition de l’auteur et qui sont statistiquement dominants dans un genre comme le CV : ici, certaines prépositions dont nous voudrions voir les spécificités sémantiques et cognitives. L’accent sera mis ici, non pas sur la liberté d’usage des prépositions et encore moins sur leur vide sémantique critiqué, mais sur leur polysémie et leur capacité de schématiser des positions narratives diverses.

Dans son étude sur le lien entre préposition et rôle actoriel, G.RAUH (1994) se base sur les résultats de la transformation chomskyienne et ceux de la grammaire des cas de Fillmore pour soutenir que la préposition est également attributive de rôle à l’instar d’autres catégories lexicales comme le verbe. En effet, en considérant que les unités linguistiques comme les prépositions sont des projections sémantiques de schémas conceptuels attributeurs d’un rôle ou une distribution de rôles, un pas important est franchi dans la considération du comportement discursif de ces mêmes unités et par rapport à leur participation à la structuration topique du genre curriculum vitae. Il s’agit ici de pouvoir saisir dans ces prépositions des possiblités-supports de signification parmi d’autres équilibrant la nature contrainte décrite dans notre première hypothèse.

Nous focaliserons notre propos ici sur les articulations des prépositions de et à dans des distributions du corpus, notamment dans les descriptions de l’expérience professionnelle. Il faut ajouter ici leur grande distribution statistique dans l’usage du français, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, les deux prépositions étant également prises en tant que paire conceptuelle projetant différentes schématisations sur le discours. Alors qu’en langue, la monosémie de la préposition de/à prend racine selon plusieurs auteurs (KUPFERMAN, 1996 : 3-8) dans l’idée de mouvement et de localisation, ces emplois discursifs la rendent insaisissable dans une seule relation.

 En partant du principe que la préposition est à la fois une relation actantielle par laquelle s’installe une syntaxe narrative élémentaire que l’énonciateur met en scène et par laquelle il se met en discours et également un rôle actoriel de la chaîne syntaxique qui figurativise une distribution cognitive schématique, nous aimerions établir ici l’interprétation des séquences descriptives qui sont comprises par les auteurs du CV comme le développement de fonctions professionnelles, les noms d’agent NAG sujets à figement. Les critères qui guideront notre interprétation seront donc les suivants : le rôle actoriel, la relation actantielle et le schéma de distribution :

  • Formateur : Animation de sessions de formation 

 Ici l’interprétation agentive articule en surface la distribution de cette séquence qui se veut comme une schématisation d’un prédicat réussi (formation). Si l’on considère le substrat [mouvement] comme sémantisme, la séquence se distribuerait de la façon suivante : source – instrument – destination, la séquence suggérerait les relations actantielles contractuelles de destinateur-sujet d’un côté et celles de quête et de donation d’un autre côté sujet-objet et d’objet-destinataire.

  • Expert S&E : Appui à la mise en place du système de suivi et d’évaluation 

Cette séquence articule deux schématisation, la première concerne une localisation (VANDELOISE, 1987 : 77-111) de l’appui par rapport à la mise en place ou (source – cible) le prédicat de l’appui étant précisé et sémantisé par rapport à la mise en place de la même façon qu’il articule le statut adjuvantif de l’auteur du CV, la deuxième schématisation cncerne une autre relation actantielle et  s’articulerait de la façon suivante source – instrument – destination. La configuration actantielle introduirait ici à la fois du statut de l’auteur du CV et le schéma narratif dans lequel il est pris (aboutir à un suivi/évaluation).

  • Expert S&E : Participation à la mission de formulation

Le schéma de distribution source-cible fonctionne également ici comme mise en évidence de statut adjuvantif de l’auteur du CV tout en installant le rapport à la destination (formulation) valorisant professionnellement son apport.

  • Homologue au chef du projet : conduite du processus d’institutionnalisation  

L’agentivité se construit ici par le schéma de destination qui précise encore plus le statut fixe assigné par le Nom d’agent dans lequel l’auteur du CV n’occupe pas totalement sa position identitaire mais la complète par la séquence descriptive.

Notre but ici n’est pas de mettre en relief une typologie de comportements discursifs des prépositions mais de montrer dans les limites du corpus étudié les marges individuelles permises par une narrativisation dans laquelle l’auteur du CV n’apparaît pas comme non-sujet mais bien comme agent d’une pratique professionnelle. Ce modèle de marge expliquerait ici également le paradoxe entre récit de vie négocié entre auteur et différents interactants de la situation de demande d’emploi et la faible intervention de l’auteur dans sa propre définition identitaire.

Le dialogisme du CV s’inscrit ainsi dans une pratique entière prise entre textualité et interaction orale-conversationnelle (lettre de motivation, différentes formes d’entretien), dont les transformations discursives et énonciatives invitent à une considération d’une narrativisation globale, ce qui pourrait mettre en relief les stratégies de positionnement énonciatif et identitaire ainsi que ses résolutions des contraintes collectives.

Dans le contexte du corpus étudié, les deux hypothèses examinées invitent à ce qu’on s’intéresse aux stratégies d’équilibre entre contraintes conceptuelles et cognitives des langues et du discours, leurs limites syntagmatiques et paradigmatiques et la construction d’identités individuelles mouvantes, transformationnelles. L’approche intratextuelle nécessite d’être complétée par une compréhension dialogique in situ, interactionnelle dans laquelle l’analyse de l’équilibre précité devrait être accompagnée d’une analyse de l’équilibre entre formes orales et formes écrites. En mettant en perspective le positionnement identitaire, la pratique professionnelle apporte la preuve d’un cas d’analyse interdisciplinaire épistémologiquement nécessaire pour fonder les liens entre signification et communication en incluant le sens social comme observable.



Liste des références bibliographiques

ANSCOMBRE J-C (1991) : « La détermination zéro : quelques propriétés », Langages, Volume 25, Numéro 102, p. 103 – 124.

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BENVENISTE E. (1948) : Noms d’agent et noms d’action en indo-européen, Paris, Adrien-Maisonneuve.

BENVENISTE E. (1974) : Problèmes de linguistiques générales 2,  Paris, Gallimard, p.117.

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Pour citer cet article


Bakrim Noureddine. Le Curriculum Vitae des cadres : figements discursifs, construction d’identités individuelles et interaction. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 4. Visions du monde et spécificité des discours, 11 janvier 2010. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1304. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378