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3. Perspectives croisées sur le dialogue

Editorial
Publié : 25 juillet 2009

Editorial


Anca Măgureanu
Marina-Oltea Păunescu

Les articles rassemblés dans le numéro 3 de la revue Signes, Discours et Sociétés sont loin d’épuiser la richesse de la problématique qui entoure la notion de dialogue ; ils sont toutefois représentatifs, au-delà de la diversité d’approches proposées, des liens qui se tissent entre le linguistique (l’analyse du discours, l’analyse du discours conversationnel, l’argumentation) et le social, dans le contexte duquel se développent les rapports dialogiques entre individus, communautés ou cultures. Les limites sont toutefois très vite devenues caduques, puisque c’est dans et par le langage que se construit tout rapport interindividuel et social.

Par delà la diversité des positionnements et des approches, trois axes thématiques traversent la réflexion dont nous font part les auteurs des contributions ici rassemblées : la construction du sens dans le discours dialogique, la construction des images identitaires des participants au dialogue, enfin la dépendance de l’interaction verbale du type d’activité dans laquelle elle s’inscrit.

Constatant que la question du sens est plutôt escamotée par l’analyse conversationnelle, Catherine Kerbrat-Orecchioni s’attache à investiguer le « travail » interprétatif auquel se livrent les participants à l’interaction verbale (dialogale ou monologale). La construction du sens en interaction suppose un système de compétences (linguistique, encyclopédique, logique et rhétorico-pragmatique) qui permet aux participants de faire la part juste aux trois « ingrédients » du calcul interprétatif : le sens conventionnel (« intrinsèque »), la position d’un item dans la chaîne discursive, le contexte – linguistique et situationnel –, toujours extensible. L’auteur met en garde le chercheur contre la prétention d’objectivité, car interpréter l’interprétation bute souvent contre la complexité d’un processus qui n’a toujours pas dévoilé ses secrets.

La contribution de Prisque Barbier propose une exemplification des mécanismes constructifs du sens au niveau des unités lexicales amitié et homme politique. L’analyse de leur occurrence au sein de dialogues argumentatifs (réalisés en français en Côte d’Ivoire) remet en question la stabilité du sens lexical (dénotatif) sous le coup des valeurs connotatives et axiologiques dont il se fait porteur. Le mot permet de construire un objet discursif tributaire des stéréotypes culturels, des doxas socio-culturellement ancrées. Au niveau du discours, il devient ainsi possible de comprendre la fonction constructive d’une certaine appréhension de la réalité et d’une certaine image identitaire.

L’itinéraire scientifique et personnel de Tzvetan Todorov, tel qu’il est présenté et analysé par Stoyan Atanassov dans sa contribution, retrace en quelque sorte le chemin parcouru par les sciences du langage depuis l’étude du code linguistique jusqu’à l’approche interactionniste. Après ses débuts dans le contexte structuraliste, Todorov s’inscrit parmi les initiateurs du tournant dialogique grâce à la découverte et à la diffusion des écrits de Bakhtine, qu’il suit dans sa conception du dialogisme discursif et de la compréhension créatrice de sens. Une nouvelle conception du rapport à l’Autre – individu ou culture, rapport constitutif du moi, conduit Todorov vers le dialogisme critique et le dialogisme interculturel, fondé sur la compréhension des mécanismes d’une autre culture.

Enfin, c’est toujours de la compréhension de l’autre que traite l’article d’Irena Kristeva. L’auteur se place dans la perspective herméneutique de Gadamer et de Ricœur pour analyser le travail de la traduction. En effet, le traducteur, selon Gadamer, transmet le sens du texte dont la compréhension se fait dans un rapport dialogique. La question qui se pose est de savoir (comprendre) si ce rapport est une fusion qui supprime toute distance entre le texte et son interprète ou si, comme le propose Ricœur, l’écart n’est jamais comblé : la solution « heureuse » de la traduction réside alors dans une espèce d’hospitalité langagière dont le régime est « celui d’une correspondance sans adéquation ». Il n’est jamais possible de connaître le totalement autre (la langue étrangère dans le cas de la traduction) : l’altérité est donc blocage. C’est la différence, saisie au moyen d’un travail de compréhension, qui produit le sens.

Le second volet de ce numéro, constitué de trois contributions, concerne le dialogue dans divers types d’activité : interaction didactique, débat médiatique, interaction par chat.

Béatrice Blin étudie la relation dialogique qui s’instaure entre les enseignants, les apprenants et les auteurs de manuels à travers les marques énonciatives qui apparaissent dans le discours de consigne. L’auteur identifie trois types de discours : un discours cité, un discours narrativisé et un discours narrativisé et cité, avec des effets différents sur la relation enseignant – apprenants – auteurs de manuels. Le discours de consigne construit ainsi une interaction à trois voix, en y faisant figurer un nouvel agent : l’auteur des textes de consignes. Il s’ensuit un repositionnement des rôles proposés, aussi bien aux enseignants qu’aux apprenants.

Une configuration participative complexe est active dans le cas de l’émission radiophonique étudiée par Elisa Ravazzolo. Un double dispositif est constitué : (i) animateur, invité, appelant, (ii) le second mettant en rapport ces trois participants avec le public. L’auteur examine le comportement de l’appelant qui entend participer efficacement au discours socio-politique public pour focaliser ensuite l’analyse sur la relation sociale auditeur - invité, caractérisée – selon la conception de Catherine Kerbrat-Orecchioni –, par les axes de la distance, du pouvoir et de l’opposition conflit/consensus.

Le défi lancé par le développement de nouvelles technologies de communication a été relevé par Mioara Codleanu et Monica Vlad, qui travaillent sur un corpus d’interactions sous forme de chat, pour examiner les techniques de négociation mises en œuvre par les participantes (deux groupes d’étudiantes, finnoises et roumaines, ayant reçu la consigne de discuter sur la rédaction d’un projet didactique). Or dans une négociation, selon Kerbrat-Orecchioni, tout est négociable : dans le cas de figure étudié, la forme des projets, les objectifs, les méthodes, l’évaluation des apprentissages. L’analyse a identifié des degrés de focalisation sur les tâches induisant des rapports différents dans la négociation et, si la plupart des négociations finissent par des concessions mutuelles, il arrive que la configuration des rôles conduise parfois à des dérapages figuratifs. L’intuition de l’altérité a comme effet de permettre aux participantes de se co-construire (de façon instable) en interaction pour se définir.

Les deux dernières contributions prennent pour objet un même type de rapport dialogique : le rapport homme – femme au sein du couple.

Yves Dakouo étudie le rapport des partenaires au sein de couples d’intellectuels en milieu africain à travers l’analyse du comportement linguistique des actants conjugaux. L’analyse est fondée sur deux recueils de nouvelles, considérées comme révélatrices de la mentalité culturelle. L’auteur infirme l’hypothèse selon laquelle l’avènement de la modernité a dû modifier le comportement langagier classique, puisqu’il constate que le nouveau statut socioculturel des partenaires n’a pas modifié la hiérarchie des places dans le dialogue et que l’égalité de la femme et de l’homme dans les « couples intellectuels » est un mythe.

Fred Dervin examine le cas d’un couple binational qui partage le français langue véhiculaire (FLV) pour interagir. Basée sur un entretien avec les deux membres d’un couple mixte en Finlande, l’étude montre comment ceux-ci co-construisent des images de soi et des autres ambivalentes et contradictoires lorsqu’ils parlent de leur relation au FLV. L’analyse met en lumière une duplicité dans l’emploi du français – au niveau du rapport aux autres et au sein du couple. Est pointé également le rôle du FLV dans le processus de solidification du couple à l’intérieur de la « même langue », ainsi que dans la production de métamorphoses identitaires au sein du couple ou sous l’impact de l’Autre.

Cette brève présentation des contributions réunies dans ce numéro révèle la richesse et la diversité des questions soulevées autour du thème du dialogue. Il nous reste à souhaiter que nos lecteurs trouvent dans les hypothèses formulées, les analyses proposées, les solutions avancées un point d’intérêt pour leurs propres recherches.



Pour citer cet article


Măgureanu Anca et Păunescu Marina-Oltea. Editorial. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 3. Perspectives croisées sur le dialogue, 25 juillet 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1238. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378