-
Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

3. Perspectives croisées sur le dialogue

Article
Publié : 29 juillet 2009

Genre et dialogue dans les récits à effet de fiction : pratiques et stratégies communicatives dans les couples intellectuels


Yves DAKOUO, Université de Ouagadougou (Burkina Faso), UFR Lettres, Arts et Communication (LAC), Département de lettres modernes

Résumé

En Afrique, il est généralement admis que dans les récits fictionnels qui mettent en scène les acteurs de la tradition, l’inégalité dans le dialogue entre homme et femme n’est que le reflet de la disparité des rôles sociaux. Si l’on adhère à cette hypothèse explicative du fonctionnement du dialogue intra-couple dans le milieu traditionnel, on est en droit de penser que l’avènement de la modernité a dû modifier ce comportement langagier classique.

C’est cette hypothèse que nous avons proposé d’examiner dans les deux recueils de nouvelles de Bernadette Dao, La dernière épouse (2001) et La femme de diable (2003).  Inspirée de la sémiotique du discours, l’étude a porté essentiellement sur le comportement linguistique des actants conjugaux, notamment des « couples intellectuels », acteurs considérés comme l’image achevée, sinon symbolique de la modernité en Afrique.

Nous avons abouti à la conclusion que le nouveau statut socioculturel des partenaires n’a pas modifié la hiérarchie des places dans le dialogue ; au contraire, le couple moderne est un espace où la femme, plus que jamais, est peu audible et peu visible, un espace anxiogène qui menace sa sécurité physique et mentale. L’égalité de la femme et de l’homme dans les « couples intellectuels » est un mythe.

Abstract

In Africa, it is generally accepted that in fictional narratives presenting actors of traditions, the inequality in dialogue between men and women is but the reflection of the disparity in social roles. If one subscribe to this explanatory assumption of how the intra couple dialogue operates in the traditional environment, one has every right to think that the advent of modernity may have changed this classical linguistic behaviour.

We intended to examine this assumption in Bernadette DAO’s two collections of short stories, La dernière épouse (The Last Spouse) (2001) and la femme de diable (The Devil’s Wife) (2003). Inspired by the discourse semiotics, the analysis mainly focuses on the linguistic behaviour of the married actors, notably “intellectual couples”, actors considered as the perfect image, or else the symbolic picture of modernity in Africa.

We have reached the conclusion that the new social and cultural status of the partners has not changed the hierarchy of roles in the dialogue; on the contrary, the modern couple is a space where the woman is, for evermore, less heard and seen. It is an anxiety-provoking space which threatens her physical and mental security. The equality between man and woman in “intellectual couples” is a myth.  


Table des matières

Texte intégral

Les dictionnaires de langue et de critique littéraire1 retiennent du dialogue deux traits sémiques2 : le trait /linguistique/ et le trait /interactif/. Le premier détermine le code de la communication, celui de la langue, et le second la scène interlocutive minimale qui fait intervenir au moins deux locuteurs, responsables de la « co-production du discours »3. Le dialogue est alors un type de relation qui s’établit entre deux personnes par le biais de la langue. Il se distingue, entre autres, des autres pratiques langagières similaires, par certains traits :

- la forte bipolarisation de la scène interlocutive, que les interactants soient individuels ou collectifs (par exemple le dialogue syndicat - gouvernement, ou le dialogue Nord - Sud) ; le dialogue s’oppose alors à d’autres types de polarisation, multiple (colloque) ou unipolaire (monologue, soliloque) ;

- la gravité relative du sujet (vs la banalité du thème de la conversation pouvant se ramener à une simple dimension phatique, sans autre prétention) ;

- enfin la visée pragmatique4, qui est de parvenir à une sorte de compromis (vs l’exacerbation, la juxtaposition, voire la mise en vedette de la contrariété des points de vue dans un débat ou dans une discussion).

Cependant, si l’on perçoit le dialogue comme un type de communication entre deux actants, on se rend compte que la définition précédente n’en retient que sa dimension verbale, qui n’est, en fin de compte, que l’une de ses nombreuses modalités. Or, c’est en exploitant les autres modalités du dialogue que les auteurs de l’appel à contribution de ce troisième numéro ont pu parler de « dialogue interculturel », qui va bien au-delà du seul code linguistique. C’est cette extension des codes du dialogue qui permet par exemple, en chorégraphie, de parler d’un « dialogue des corps ».5

Ainsi, en se fondant sur les types de signes instituant la relation interactive entre deux actants, il devient possible de distinguer deux grands types de dialogue : le dialogue verbal dont le code central est la langue, et le dialogue non verbal exploitant d’autres codes (visuel ou tactile par exemple). Selon les configurations discursives, le second type peut jouir d’une autonomie sémiotique, ou au contraire, être annexé au verbal : il s’inscrit alors dans le paraverbal (cf. des propos (code linguistique) surdéterminés par une attitude menaçante (code mimo-visuel6). Dans le contexte microsocial de la famille, le dialogue aura nécessairement une dimension pluricode, cumulant le verbal et le non verbal (regards, caresses ou toute autre posture corporelle). Dans tous les cas, l’extension repose sur la combinaison de deux traits : un trait invariant, la restriction bipolaire de la scène interactive, et un trait variable constitué par la nature du code.

Mais sur un autre plan, celui de la hiérarchisation des plans d’expression sémiotique7, le dialogue ne saurait se limiter à sa seule réalité textuelle8, verbale ou non verbale. Il implique aussi une dimension pratique et stratégique en tant que niveaux sémiotiques hiérarchiquement supérieurs au niveau textuel qu’ils intègrent et manipulent. En tant que pratique, le dialogue est appréhendé comme une scène où interviennent des acteurs, définis par leurs relations modales et passionnelles (ici les rôles affectifs) ; ces acteurs manipulent soit des textes verbaux et non verbaux, soit des « objets » tels les corps humains en tant que supports d’inscription des messages ; enfin cette scène se déroule dans un contexte spatio-temporel déterminé (l’espace de la famille). La définition du dialogue comme pratique permettra de déterminer les habitudes langagières du couple, voire les formes canoniques du dialogue conjugal. Le dialogue comme stratégie examine les objectifs assignés aux pratiques langagières et surtout leur compatibilité, leur complémentarité et les éventuels ajustements  que cette stratégie peut requérir.

C’est sur cette base théorique que vont être analysées les formes du dialogue dans les couples. L’hypothèse à vérifier concerne l’évolution du statut de la femme africaine. Dans ce continent, depuis quelques décennies, le concept de genre est devenu un paradigme transversal présent dans tous les débats relatifs à la vie sociétale : économie, éducation, politique, syndicalisme, sport, création artistique, etc. En se situant dans cette dynamique, qui cherche à déterminer le degré de présence de la femme dans tous les secteurs d’activité, on pourrait s’interroger sur la place du genre féminin dans le dialogue intra-couple.

Il est en effet admis que dans les récits fictionnels qui mettent en scène les acteurs de la tradition africaine, l’inégalité dans le dialogue entre homme et femme au sein des couples n’est que le reflet de la disparité des rôles sociaux qui leur ont été assignés. Vu la dimension fortement conventionnelle de cette hiérarchie des places, la prise de parole s’y apparente à un véritable rite langagier. Si l’on adhère à cette hypothèse explicative du fonctionnement du dialogue intra-couple dans le milieu traditionnel, on est en droit de penser que l’avènement de la modernité a dû modifier ce comportement langagier classique.

C’est cette hypothèse que nous nous proposons d’examiner dans les récits fictionnels, notamment dans les deux recueils de nouvelles de Bernadette Dao, La dernière épouse (2001) et La femme de diable (2003). Deux traits récurrents permettent à ces textes de constituer une unité : la continuité narrativo-énonciative, à travers l’implication de Milia comme narratrice principale et comme personnage, et la continuité thématique à travers la description de la vie des couples dans l’espace urbain.

L’intérêt de l’étude porte essentiellement sur la figure actantielle des couples intellectuels, acteurs considérés comme étant l’image achevée, sinon symbolique de la modernité en Afrique. Il s’agira précisément d’examiner, d’une part, la place du dialogue dans la construction de l’identité affective du couple, et d’autre part, les stratégies communicatives déployées par chacun des époux pour marquer sa présence au sein de ce micro-univers social. Une attention toute particulière sera accordée à la manière dont la femme, instruite et salariée, construit sa nouvelle place, sa nouvelle identité dans le couple dans et par le dialogue.

L’objectif, in fine, sera d’examiner, dans un premier temps, le nouveau statut socioculturel des partenaires, et ensuite de vérifier si ces nouvelles conditions ont modifié la hiérarchie des places dans le couple, hiérarchie qui serait perceptible à travers les modalités du dialogue. 

Même si, en vertu du principe de l’immanence textuelle que nous entendons respecter, nous ne prenons pas en compte le fait que l’auteur des nouvelles est une femme, il est cependant important de signaler, d’entrée de jeu, que les événements racontés nous ont été rapportés par une narratrice. Cette dernière se présente comme témoin de la vie des femmes dans les couples. Cette position est facilitée par le cadre spécifique créé dans l’espace des œuvres pour recueillir ces confidences : la narratrice a transformé sa maison en « salon littéraire ou philosophique »9 où, comme une psychanalyste installant ses patients sur un divan, elle écoute les confidences de ses amies et collègues sur la vie de leur couple10. Dans les deux recueils de nouvelles, de nombreuses expressions évoquent ce cadre du salon :

« L’autre jour, Kady est venue chez moi… » ; « Voilà Christiane qui s’en vient… » (Dao 2001 : 41 ; 44) ; « Mais comment faire quand Rachel, Fati, Mawourobi et tant d’autres femmes encore passent et repassent chez moi, à longueur de journée… » (Dao 2003 : 13).

Le salon de la narratrice est bien la plaque tournante des acteurs féminins et cette situation renforce la fonction testimoniale de son récit. Mais la narratrice est aussi impliquée dans la vie des couples, étant elle-même mariée « avec Kalifa ». De là son double statut de narrateur hétérodiégétique (elle parle des autres femmes) et d’homodiégétique (lorsqu’elle relate la vie de son couple). La narratrice adopte, en somme, une posture résolument partisane, celle d’être engagée auprès des femmes ; en outre son statut de femme, i.e. de femme mariée, de femme « intellectuelle », la rend compétente, en termes sémiotiques, pour accomplir cette mission. Ce devoir de solidarité, prenant l’allure d’un combat féministe, revient dans chacun des deux recueils comme un leitmotiv  (Dao 2001 : 40) :

« Et pourtant il faut que je vous dise toutes ces choses ; il faut que je vous parle de toutes ces femmes, autres moi-même… ».11

Cette perspective est encore plus explicite dans La femme de diable où, dans un pseudo-épitexte auctorial annexé au recueil, intitulé L’écrivain que je suis, l’auteur, dans une sorte d’interview imaginaire, donne la réponse suivante à propos de son public cible (Dao 2003 : 155) :

« On me pose souvent cette question du public visé parce que mes nouvelles surtout sont considérées comme des écrits engagés, pour la cause des femmes notamment. Oui, j’en conviens ; la plupart de mes histoires concernent de façon directe ou indirecte la femme ; son sort dans le mariage et ses rapports avec l’homme et la société, derrière ou à travers ses façons de voir cet homme ».

En fin de compte, « cette enquête » de la narratrice auprès des femmes permet, en ce qui concerne notre propos, de dresser le portrait de huit couples homogènes par l’instruction (des diplômés) et par l’emploi (des salariés). Certes, le niveau d’instruction des acteurs et leur profession ne sont pas toujours précisés dans le détail, mais il y a une phrase rituelle qui revient au détour des conversations et qui fixe, pour ainsi dire, la macro-situation des actants conjugaux : « toi aussi tu gagnes de l’argent comme moi » (argument défensif des époux !). Cette présentation périphrastique ou métonymique du nouveau statut de la femme au sein de la société (le salaire présupposant le travail) donne une certaine idée de la parité économique des partenaires. Ou à tout le moins, du point de vue de l’homme, l’évocation de cette nouvelle condition impose à la partenaire de nouveaux devoirs économiques à l’égard de la famille. Par ailleurs, le groupe des femmes est défini, de manière générique, par son statut d’intellectuelle  (Dao 2003 : 38) :

« Vous le savez (…), elles sont toutes comme moi, des "chercheuses", des "femmes du papier" qui parlent… de droits et de toutes ces histoires compliquées qui donnent des maux de tête aux gens ».

De toutes ces informations, quatre indices sont déterminants pour notre étude :

1) les personnages ne sont plus des femmes « traditionnelles », i.e. des « femmes au foyer » dont le rôle est d’assumer des tâches domestiques ;

2) ce ne sont pas non plus « des ouvrières » qui gagnent leur pain à la sueur de leur front ;

3) elles ne sont pas non plus des « villageoises » émigrées en ville à la faveur d’un mari prométhéen, mais possèdent plutôt un ancrage urbain, ce qui ouvre leur esprit à la diversité culturelle qui caractérise les villes ;

4) enfin, même si la narration aborde à peine l’historique des rencontres amoureuses, les couples semblent s’être constitués librement, sans contrainte particulière (mariage forcé ou lévirat, par exemple), donc sans la pesanteur traditionnelle des démarches matrimoniales où prédomine l’ascendance parentale. Le critère décisif est donc la vie à deux d’un homme et d’une femme12, unis par une relation affective, quelle que soit la modalité juridique de cette union (« union libre » ou « union légale »).

A partir de ces arguments, nous pouvons affirmer que les conditions formelles et objectives d’une égalité socioéconomique et socioculturelle entre les partenaires conjugaux sont pratiquement réunies. Ainsi, dans les couples constitués par la trame narrative, les hommes ont affaire, des fois, à des femmes qui « savent » autant, sinon plus qu’eux, qui « gagnent » autant, sinon plus qu’eux. La thèse qui a longtemps prévalu est que « l’esclavage familial et social » des femmes provient de leur domination économique et culturelle par les hommes. Ceux-ci, maîtres économiques et maîtres du savoir, étaient la banque, la radio, la télé et le journal des femmes ; c’est par eux qu’elles obtenaient ce qu’elles désiraient et qu’elles apprenaient ce qui se passait dans la cité (par dérision, on appelle d’ailleurs les femmes mariées les « ministres de l’Intérieur », puisque tout le temps affectées aux tâches domestiques, elles ne savent pas ce qui se passe au dehors13).

Avec l’émergence économique et intellectuelle de la femme, l’image de « l’époux-roi » perd de son éclat, ce qui impose une modification de la représentation que chaque partenaire se fait de l’autre. Il importe alors d’examiner, dans la partie qui suit, la manière dont la femme, forte de ce nouveau statut, se projette dans une nouvelle alliance avec l’homme.

Ce nouveau statut socioculturel des femmes les encourage à construire un nouveau programme de vie conjugale, à instituer, avec l’homme, un nouvel ordre conjugal. Ce nouvel idéal est clairement affiché, sous forme de manifeste, par la narratrice, à l’incipit de la nouvelle Drôles de couples (Dao 2003 : 37-38) :

« Oui, j’ai toujours cru, moi, que le couple, c’était deux personnes… Oui, j’ai toujours cru que couple et mariage voulait dire que deux personnes avaient décidé, pour un long temps, si ce n’est pour le restant de leur vie, d’être ensemble, de s’obliger à vivre ensemble et à faire un tas de choses ensemble… d’un commun accord, après réflexion et décision communes… ».

Cette rêverie identitaire fixe les attentes de la femme et détermine bien le cadre affectif du couple sur trois dimensions : humaine, avec la réunion de deux personnes hétérosexuelles, spirituelle, avec la recherche de l’entente, de l’harmonie, et temporelle, avec l’ancrage rêvé de cette existence dans la durée. Ce dont rêvent ces « femmes chercheuses », c’est d’avoir des maris qui « les regardent », qui « parlent avec elles », et qui soient toujours partout avec elles. Elles veulent être à deux avec leurs maris ; des maris à qui elles parleraient « de leurs maux de ventre à chaque nouvelle lune », des maris qui leur diraient des « mots gentils », qui leur parleraient de leurs prochaines affaires, des maris avec qui elles iraient en vacances…

Dans le contexte africain, la modernité de ce nouveau pacte familial repose sur quelques présupposés : i) l’exclusion des tierces personnes (comme les belles-mères ou les belles-sœurs14, ou de tout autre « parent par alliance ») de la vie du couple ; ii) le rejet de la polygamie qui impose des co-épouses, situation qui remet radicalement en cause la notion même de « couple », de « vie à deux » ; iii) l’inclusion systématique de la femme dans toutes les décisions à prendre à échelle familiale ou susceptibles d’avoir des retentissements sur la famille.

Par ce nouveau contrat conjugal, la femme entend établir un partenariat véritable (vs apparent) et réel (vs virtuel) avec l’homme, à tous les niveaux de l’existence, afin que soit atteint l’idéal d’égalité et de complémentarité. Elle entend être plus « visible et audible » dans son couple par la prise en compte, par l’époux, de son être et spirituel (elle a des atouts physiques, de même que des idées et des projets à faire valoir).

Seul un dialogue ouvert et permanent, verbal et non verbal est susceptible de permettre aux partenaires conjugaux d’atteindre un tel degré d’harmonie dans le couple.

De prime abord, il faut relever que dans la grande majorité des couples, passé l’euphorie des premiers mois de « vie à deux », la communication s’établit difficilement entre les deux partenaires. L’ampleur des difficultés communicatives contraint l’analyse à se borner à l’examen d’un « dialogue en crise » qui traverse plusieurs phases pour atteindre son paroxysme dans le soliloque féminin, premier signe d’une folie naissante.

Sur le plan verbal, les premiers signes de la tension se manifestent par l’installation d’une sorte de dialogue de sourds entre les partenaires, notamment à propos des charges familiales dont la répartition est arbitraire du point de vue des femmes.

Dans l’un des couples, par exemple, le mari, Geoffroy, avait décidé de ne prendre en charge que le loyer de la maison et « le sac de riz classique » : « Tout le reste des charges était le problème de Josette », c’est-à-dire les frais d’eau, d’électricité, de santé et de scolarité des trois enfants (Dao 2001 : 66). Dans un autre couple (Dao 2003 : 88), le mari, Richard, met en relief la contradiction entre les actes de sa femme et ses prétentions théoriques :

« Je ne comprends pas pourquoi c’est moi qui dois donner de l’argent pour cette histoire ! Tu travailles aussi non ! Alors laisse-moi tranquille et ne reviens plus jamais me parler de ce problème ! Vous, les femmes intellectuelles, on ne vous comprend pas ; toujours les premières à parler d’égalité et dès qu’il s’agit de nansongo15, de dépenses pour la maison, c’est l’homme qui doit tout faire, et vous trouvez cela normal ! »

Dans le troisième exemple, la narratrice subit le choix délibéré de son mari et l’exprime avec résignation  et humour (Dao 2001 : 46) :

« En sortant ce matin, il m’avait donné mille francs en disant : "aujourd’hui, je voudrais manger un bon ragoût d’igname avec du poulet ! " Moi je n’avais rien osé dire. Mais le poulet à lui seul vaut mille francs, l’igname au moins six cents francs et il me fallait au moins cinq cents francs pour les autres ingrédients… Mais enfin, çà c’était mon affaire ! J’avais un salaire moi aussi et, comme il le disait souvent, je gagnais même un ‘surplus d’argent’ avec un petit commerce ; alors j’avais bien de quoi faire un bon ragoût d’igname pour mon maître et seigneur, même si moi-même je n’aimais pas ce plat ».

Ces extraits, dont la longueur pourrait lasser, se justifient par notre souci d’étayer nos conclusions par des références précises à notre corpus qui malheureusement n’est pas toujours disponible pour tous nos lecteurs. Ces faits exemplaires constituent des indices soit d’une absence de concertation, soit de l’échec de l’entente entre les actants conjugaux autour de la gestion des charges familiales. L’appartenance des couples à la « classe des intellectuels » ne semble pas avoir été un argument significatif dans la prise de décision. Le salaire de l’épouse devient un prétexte pour que l’homme n’assume plus « correctement » certaines tâches classiques. L’élévation du niveau économique du couple, qui devrait être un facteur d’épanouissement familial, se transforme en facteur anxiogène pour la femme, « sommée » d’assurer, presque seule, la totalité des charges familiales. Il y alors comme une inversion cynique de l’ordre ancien, un peu comme s’il y avait une coalition des époux pour faire goûter aux femmes le bonheur (amer) du pouvoir économique.

Dans tous les cas, la résolution non consensuelle de cette question oblige certaines épouses non seulement à devoir exercer une profession secondaire (le commerce par exemple), mais souvent aussi à s’adonner à la prostitution, et cela dans l’unique but de pouvoir faire face aux charges familiales. C’est la situation de Josette qui, bien qu’ayant « un salaire confortable », se voit dans la nécessité de céder aux avances du mari de son amie (Dao 2001 : 63-76). Ainsi bien souvent la femme mariée, salariée aux côtés d’un mari lui aussi salarié, vit, paradoxalement, dans un état misérable.

Quoi qu’il en soit, avec cette question financière, on voit s’écrouler l’un des piliers de la charte conjugale de la femme : « être consultée sur toutes les questions relatives à la vie du foyer ».

Le second niveau de la tension se manifeste par la violence verbale. On pourrait hiérarchiser ces formes de violence en distinguant entre l’usage des formes impératives par les époux pour s’adresser à leurs « égales », et les formes d’injure qu’ils profèrent à l’endroit de l’être aimé. Mais pour une question de place, on s’intéressera au registre des injures, largement répandues dans les textes.

Celles-ci interviennent toujours dans le contexte familial et mêlent reproches, menaces et insultes. On peut donner un échantillon de « ces paroles qui blessent d’une manière grave et consciente »16 et qui reflètent ici le point de vue de l’homme sur le comportement de la femme (Dao 2001 : 47-52) :

« Je me fais rabrouer pour mon jus de tamarin ‘trop épicé et pas assez sucré » / « mes sales habitudes de me mêler des problèmes des autres » / « mes positions idiotes et mes histoires débiles » / « quelle autre femme est venue te raconter des histoires ni queue ni tête » / « au prochain affront je te tue ou je demande le divorce » / « Où comptes-tu aller ainsi fagotée ? Ce n’est pas pour sortir avec moi en tout cas ».

Par ces propos, on perçoit bien que le mari « change » de position actantielle : il n’est plus un sujet avec lequel la femme peut traiter d’égal à égal. Il « monte » dans la hiérarchie actantielle et s’arroge le statut de sujet judicateur, doté d’un savoir transcendantal qui lui permet de « sanctionner » verbalement sa femme. Il s’agit bien d’évaluations négatives relatives à l’adresse des compétences culinaires, intellectuelles, vestimentaires et relationnelles (le choix des fréquentations) de la femme.

Dans ces conditions, une femme si peu compétente ne saurait être le partenaire idéal de l’homme sur le plan verbal, d’où, peut-être, l’instauration d’un autre type de dialogue.

Au sein du couple, la communication n’est pas uniquement verbale, elle s’exprime aussi par le « dialogue des corps », dialogue également soumis à une forte tension. Celui-ci se manifeste d’abord par les regards et les caresses qui occupent d’ailleurs peu de place dans le système communicatif des couples. Les rares regards échangés expriment plutôt une dimension conflictuelle :

« Monsieur la regardant avec un air bizarre »17, « l’air bizarre de son mari l’arrêta et son sourire mourut sur son visage », « l’air bizarre et ce regard indifférent de Monsieur », « le regard bizarre de Monsieur était clair et très éloquent » (La femme de diable), « mon mari me jette un long regard plein de soupçons » (La dernière épouse).

A travers ces extraits, la femme assume non pas la position d’un simple actant observateur, mais bien celle d’un actant récepteur ; elle est le destinataire direct des messages exprimés par les attitudes corporelles de l’époux, messages interprétés comme dysphoriques, comme autant de signes de la « non conjonction » affective du mari.

Mais le dialogue corporel entre les époux ne se limite pas aux « regards bizarres », il se transforme en communication tactile, elle aussi faite de violence. En effet, au-delà de la violence verbale et de la violence des regards, les textes donnent tous les indices relatifs à la violence physique qui s’intaure entre les actants conjugaux. L’inventaire lexico-sémantique18 ci-dessous, à valeur illustrative, donne une idée de l’ampleur de cette violence conjugale (Dao 2001 : 59-71) :

« Il me tomba dessus avec toutes sortes d’injures et de claques qui laissèrent ma tête toute pleine d’étincelles », « rouant sa femme de coups au moindre soupçon », « A cette révélation, Geoffroy s’était rué sur sa femme et l’aurait tuée, n’eût été l’intervention d’un voisin », « Josette s’en tira avec un poignet déboîté », etc.

Le choix stylistique des termes employés par la narratrice assigne à « l’époux-mâle » un comportement bestial, vu la brutalité de ses actes. Cette étape marque le point culminant de la violence au sein du couple. Si dans certains contextes socioculturels la violence physique est interprétée par la femme comme un signe d’amour19, dans les textes de Bernadette Dao la narratrice interprète ces scènes de ménage plutôt comme la forme la plus malheureuse de l’expression affective, et cela d’autant plus que l’amour est la seule raison d’être ensemble des partenaires du couple.

Pour autant, la confrontation verbale et non verbale ne constitue pas la seule forme de communication intra-couple ; il en existe d’autres formes, moins frontales, certes, mais tout aussi pernicieuses.

Dans les textes du corpus analysé, certains couples développent d’autres pratiques communicatives : le silence, c’est-à-dire une rupture du dialogue, tant verbal que non verbal. Il s’agit, pour les actants conjugaux, d’atteindre « le degré zéro » de la communication : vivre ensemble sans s’adresser la parole, sans échanger de regards, sans « se toucher ». Mais cette pratique, qu’elle soit constante ou ponctuelle, n’a de sens qu’au regard des fins qu’elle poursuit : c’est une stratégie d’évitement de la violence au sein du couple.

Telle est la situation du couple Olga - Karim : « un couple sans histoires, parce que sans paroles ! pas un regard échangé » ; dans leur foyer, « la règle d’or, c’est le silence ». Aux yeux du mari, cette attitude se justifie car « les problèmes ne viennent que quand on veut discuter avec une femme ! » (Dao 2003 : 44).

Entre Sita et son mari Ahmed ce n’est guère mieux, car celui-ci ne s’adresse jamais directement à sa femme, mais toujours par l’intermédiaire de sa propre petite sœur, de sorte que le ménage à deux est devenu un ménage à trois !

En somme, dans les couples où le silence est une pratique systématisée, toutes les conditions qui devaient permettre au dialogue de s’instaurer échouent, telles les scènes de repas familial, les visites d’amis, etc. Cette pratique aboutit souvent à la « grève du lit », à la « grève de la maison »20, à l’absence de tout « rapport tactile » entre les époux, à l’option des chambres séparées.

Il ressort assez clairement de ces exemples que la grève de la parole, et d’une manière générale celle du dialogue, est encore une initiative masculine. Si au plan de l’apparence, l’objectif, fort noble, est d’éviter l’escalade de la violence au sein du couple, il faut bien convenir qu’au plan de l’immanence, la stratégie vise à assigner la femme au silence, c’est-à-dire à une sorte de « disette langagière et sexuelle ». Et comme tel, le silence devient une forme de violence symbolique exercée sur la femme dans sa qualité essentielle d’être de parole.21

Ainsi, avec l’empire de la violence, s’écroule le rêve de la femme de vivre avec un homme qui lui parlerait avec douceur, qui lui dirait des mots gentils et qui serait à son écoute à tout moment. Bien entendu, ces différentes stratégies masculines, qui violent l’identité intrinsèque de la femme, ne sont pas sans conséquence, notamment sur le plan de la psychologie féminine.

La privation progressive de la parole a pour conséquence de contraindre la femme au soliloque, au dédoublement des rôles énonciatifs, qui est bien l’envers du dialogue. Ce phénomène se manifeste par le murmure sempiternel des fragments discursifs où reviennent comme une litanie des termes comme « mari », « salaud », « belle-sœur ». Dans le contexte conjugal des couples modernes, la belle-sœur, du point de vue de l’épouse, fait figure d’opposant, celui justement qui empêche « la vie à deux »22. Les contextes de ces soliloques débordent souvent le cadre de la famille (cf. les scènes, de plus en plus fréquentes, des femmes qui « parlent seules au volant de leur voiture »).

Dans un contexte culturel où les individus sont fortement agrégés les uns aux autres, le soliloque est perçu comme un signe visible, précurseur de la folie. De fait, dans le comportement des personnages, d’autres signes physiques et psychologiques justifient cette étape de pré-folie :

- l’expression des yeux, du regard : « les yeux de détresse de Kady », « les yeux égarés de Christiane », « le regard fixe de Suzanne », « les yeux bouffis » (Dao 2001 : 41-50) 

- l’expression de la bouche : « Sita a cessé de rire depuis longtemps », « Sita pleure tous les jours » (Dao 2003 : 44), « la voix enrouée d’avoir pleuré deux jours durant », le sourire figé de Suzanne, la bouche tordue de Kady  (Dao 2001 : 41-47).

- enfin une sorte de comportement généralisé : « tournant en rond dans sa maison comme une folle », « Elle (Christiane) est en pleine crise d’hystérie ! Elle crie, se prend la tête dans les mains et s’arrache les cheveux… je lui apporte un cachet de somnifère » (Dao 2001 : 45).

Ce petit champ lexico-sémantique indique clairement que la femme, petit à petit, sombre dans la dépression nerveuse, tellement a été profonde la transformation dysphorique qu’elle a subie dans le mariage, passant, pour ainsi dire, du bonheur prénuptial à la tristesse et à l’angoisse conjugale.

Devant cette situation, les actants féminins tentent de mettre en place une contre-stratégie : la rupture du lien conjugal. Les femmes sont tentées, en effet, par une transformation narrative régressive. Il importe de rappeler que c’est un état passionnel euphorique qui avait été à l’origine de la transformation narrative progressive par le passage de l’état de célibat (disjonction affective) à l’état conjugal (conjonction affective). Cette fois-ci, c’est l’état passionnel dysphorique qui impose le parcours inverse : revenir au statut social antérieur en passant du mariage au célibat, de la conjonction à la disjonction actorielle :

« Sita avait décidé de quitter Ahmed ‘avant de devenir folle à force de soliloques et d’interrogations non apaisées » (Dao 2003 : 43) ; « Christiane avait quitté Ibrahim, avant de devenir folle pour de bon, de solitude, de frustrations, d’humiliations, de traitements qu’elle préférait ne pas décrire » (Dao 2001 : 48).

La rupture du lien conjugal se présente comme la sanction ultime du parcours affectif des protagonistes du couple moderne : l’échec du dialogue a entraîné l’échec affectif. L’union conjugale, dans cette catégorie de la population, se présente comme une lente descente de la femme aux enfers, une lente dégradation de son intégrité physique, morale et même professionnelle. L’état conjugal de ces citadines « évoluées » est tel que le sort de la femme rurale leur semble meilleur :

« Après plusieurs voyages et des séjours plus ou moins longs au village, elle n’arrivait toujours pas à s’expliquer pourquoi les femmes ne parlaient pas seules comme le font si souvent celles de la ville au volant de leurs voitures ! Elle m’expliqua aussi que les femmes, au village, gardaient leurs noms de famille, même mariées, et que cela ne semblait faire aucun problème à leurs époux. Elle m’expliqua enfin qu’elle avait vu des femmes parler haut et fort avec leurs époux, tous riant aux éclats comme de grands copains ! » (Dao 2003 : 14).

En somme, l’analyse indique que la violence est la principale caractéristique des différents types de dialogue actualisés dans les couples.23 La même étude révèle aussi que c’est l’époux qui est la source principale de cette violence conjugale. Par sa fréquence et la complexité de ses niveaux d’expression, cette dernière constitue bien la pratique communicative du couple, elle en est même la norme communicative, norme instituée par les actants masculins intellectuels. Ceux-ci assignent une finalité à cette pratique : il s’agit d’une stratégie de domination qui consiste à intimider, dominer et assujettir les épouses intellectuelles.

Les conclusions de notre étude infirment, d’une manière dramatique, l’hypothèse optimiste de l’égalité de l’homme et de la femme dans les couples intellectuels. L’ascension intellectuelle et économique de la femme se révèle, à elle seule, insuffisante à établir une égalité de fait entre les deux genres. Tout se passe comme si le statut intellectuel de l’un et de l’autre n’était que du « vernis », comme si le comportement langagier et non langagier des actants était toujours structuré en profondeur par le substrat culturel. 

Sur le plan de l’écriture, il est surprenant de constater qu’en réalité, les femmes ne disposent d’aucune nouvelle stratégie pour faire respecter les termes de ce nouvel ordre conjugal, en dehors de la vaine stratégie classique des larmes ! Faiblesse stratégique qui n’arrive pas à corriger l’exploitation de la figure rhétorique de l’autocatégorème24, par laquelle la narratrice ironise la naïveté de la femme et la « barbarie » des hommes.

L’option manichéiste primaire du récit se situe d’ailleurs dans les limites de cette stratégie larmoyante qui fait de l’épouse la victime innocente de l’époux-loup. La narratrice s’imagine, sans doute, que l’argument pathétique de la pitié va transformer l’univers de croyance des hommes et, subséquemment, modifier leur champ de comportement. Or, d’un point de vue strictement rhétorique (Molinié 1992 : 262), cet argument a des limites : « On ressent de la pitié pour des gens que l’on connaît, mais pas les tout proches, car en ce cas, c’était comme si c’était nous-mêmes ; on risque alors d’être confronté plutôt à un sentiment d’horreur… ».

En guise de conclusion, les textes révèlent bien qu’il y a une « crise du dialogue » dans les couples modernes en Afrique, dont les actants féminins, personnages ou narrateurs, peinent à imaginer des solutions alternatives.



Liste des références bibliographiques

Corpus :

Dao, B. (2001) : La dernière épouse, Abidjan, Edilis.

DAO, B. (2003) : La femme de diable et autres histoires suivies de l’écrivain que je suis, Ouagadougou, Découvertes du Burkina.

Ouvrages de référence :

Dakouo, Y. (1994) : « Le dialogue politique dans Le parachutage de N. Zongo », Annales de l’université de Ouagadougou, vol. VI, série A, Sciences humaines et sociales, p. 161-186.

Fontanille, J. (2008) : Pratiques sémiotiques, Paris, PUF.

Gardes-Tamine, J., Hubert, M.C. (1998) : Dictionnaire de critique littéraire, Tunis, CERES Editions.

Greimas, A.J., CourtÈs, J. (1993) : Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette.

Maurand, G. (1991) : Lire La Fontaine, Toulouse, CALS.

Maurand, G. (éd.) (1991) : Le dialogue, XI° Colloque d’Albi, Langages et Significations.

Moirand, S. (1990) : Une grammaire des textes et des dialogues, Paris, Hachette.

Molinié, G. (1992) : Dictionnaire de rhétorique, Paris, Librairie générale française.

Rastier, F. (1987) : Sémantique interprétative, Paris, PUF.

Notes de bas de page


1 J. Gardes-Tamine, M.C Hubert, Dictionnaire de critique littéraire, CERES Editions, 1998 ; A.-J. Greimas, J. Courtés,  Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette, 1993.
2 Pour les questions relatives au statut des sèmes, voir F. Rastier, Sémantique interprétative, PUF, 1987.
3 Trognon, A., « Fonctions de la conversation », in Le dialogue,  XI° colloque d’Albi, 1991, p. 376.
4 S. Moirand, Une grammaire des textes et des dialogues, Hachette, 1990, p. 143.
5 Titre d’une création chorégraphique présentée en 2005 au Burkina par le Groupe Salia ni Seydou.
6 Un mal voyant, par exemple, ne percevra pas la nature menaçante des gestes à cause de la déficience de l’organe oculaire, support matériel du code visuel.
7 Cf. J. Fontanille, Pratiques sémiotiques, PUF, 2008, ch. I, p. 17-78. L’auteur y détermine six niveaux d’immanence et de pertinence dont l’ordre canonique ascendant est le suivant : les signes, les textes, les objets, les pratiques, les stratégies et les formes de vie.
8 La sémiotique a réussi ce tour de force théorique d’étendre la notion de texte à d’autres domaines autres que la langue.
9 La référence constante à un « espace fermé », propre à l’expression de l’intimité, est déjà un indice de la modernité des conditions de vie de ces femmes, qui, traditionnellement, ne disposent que des « espaces ouverts » autour des puits, autour des mortiers et des meules, sur la route des champs, etc., pour s’exprimer entre elles. Ces espaces, parce que trop ouverts, menacent la sécurité de leurs propos qui peuvent ainsi être entendus par tout destinataire masculin additionnel !
10 L’évocation du psychanalyste souligne le caractère fonctionnel de ces rencontres : il ne s’agit pas, pour elles, de s’abîmer dans de vaines conversations, mais de trouver des solutions à leurs problèmes.
11 Il est intéressant de relever la récurrence du lexème « femme » dans les titres génériques des recueils ! En effet, les deux tiers des nouvelles qui y sont publiées mettent explicitement en scène des vies de femmes.
12 La narratrice, sans d’ailleurs justifier sa position éthique, exclut de ses préoccupations, le couple homosexuel : « J’ai toujours cru que le mariage se faisait à deux, de préférence entre  homme et femme, et non pas, comme ces nouveaux mariages où des hommes se disent oui entre eux et où des femmes en font autant entre elles », La femme de diable, p. 37.
13 Paradoxalement, en dépit de cette assiduité domestique, elles n’ont pas le statut de « maîtresse de maison » : dans les us et coutumes, quand on se rend dans une famille, on ne s’adresse pas à une femme, mais au « maître de la maison », expression qui existe dans de nombreuses langues du Burkina, comme le jula, le bwamu ou le mooré. Au plan linguistique, le terme est virtuellement neutre, pouvant désigner aussi bien une femme qu’un homme ; mais au plan culturel, il désigne toujours un homme.
14 Le ressort du feuilleton télévisé ivoirien, La famille, repose principalement sur l’intrusion de la mère de l’époux dans la vie du couple citadin.
15 Mot issu d’une langue ouest africaine, le dioula, et signifiant littéralement « dépenses pour l’achat de la sauce ». Expression très répandue dans les familles urbaines désignant donc le budget journalier ou mensuel réservé à l’achat des condiments. Il est en effet souvent source de tension, soit dans la fixation du montant, soit dans la désignation de celui qui doit assurer ce budget au sein du couple salarié.
16 Larousse, 2008.
17 Dans la nouvelle de huit pages, Le charme rompu, l’expression « air bizarre » revient à six reprises ; elle reflète l’interprétation que la femme donne au regard de son mari. Ses occurrences rythment la nouvelle et structurent le comportement de l’épouse, l’assignant dans une attitude de peur permanente.
18 Pour l’exploitation systématique des champs lexicaux dans le commentaire de texte, voir G. Maurand, Lire La Fontaine, Toulouse, CALS, 1991.
19 Lors de la 4e Biennale des littératures d’Afrique noire à Bordeaux (31 mars - 5 avril 2008), l’écrivaine camerounaise Léonora MIANO confessait que chez certains peuples du Cameroun, la femme mesure le degré d’amour de son mari à l’aulne de la violence qu’il lui fait subir. Autrement dit, la violence fait partie du code affectif dans ces sociétés et il convient d’en savoir discerner les modalités.
20 Les textes font état de nombreux cas de « fugue masculine » où les hommes désertent momentanément leur foyer.
21 Dans la plupart des sociétés africaines, la femme est connue pour « sa bouche » (comme métonymie de la parole) et crainte pour cela. La pensée populaire française la compare d’ailleurs à la pie, tant est forte chez elle l’envie de parler. L’empêcher de s’exprimer participe bien d’une stratégie d’étouffement.
22 Evidemment, pour les époux, qui redoutent d’être face à face avec leurs femmes, la belle-soeur devient un adjuvant puisqu’elle constitue comme un écran entre les deux partenaires.
23 Les conclusions sont étrangement comparables à ce se qui se passe entre les actants du monde politique (cf. notre article sur « Le dialogue politique dans Le parachutage de N. Zongo », Annales de l’université de Ouagadougou, vol. VI, série A, Sciences humaines et sociales, 1994, p. 161-186).
24 Figure rhétorique complexe, relative, dans ce contexte, à « un acte verbal d’auto-accusation (qui) s’insère dans une stratégie dramatique compliquée dont les effets sont (…) qu’à un moment ou à un autre du développement du discours, les uns ou les autres, à un niveau ou à un autre, des auditeurs ou des lecteurs, en soient trompés. » (Cf. G. Molinié, Dictionnaire de rhétorique, Librairie générale française, 1992, p. 67-68).



Pour citer cet article


DAKOUO Yves. Genre et dialogue dans les récits à effet de fiction : pratiques et stratégies communicatives dans les couples intellectuels. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 3. Perspectives croisées sur le dialogue, 29 juillet 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1198. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378