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3. Perspectives croisées sur le dialogue

Article
Publié : 30 juillet 2009

Modalité de participation au dialogue dans une émission radiophonique interactive


Elisa RAVAZZOLO, Chercheur (Langue et Traduction française), Dipartimento di Studi linguistici, filologici e letterari, Università di Trento, Italie

Résumé

Cette contribution se propose d’étudier, selon l’approche de l’analyse des interactions, la modalité de co-construction du dialogue médiatique au sein d’une émission radiophonique française appelée Inter-activ’. Il s’agit plus précisément d’une interaction de type phone-in donnant la parole aux auditeurs et leur permettant d’entrer en contact avec les participants en studio. Dans ce type de format médiatique, le dialogue, envisagé ici au sens large de « discours interactif », se manifeste formellement comme une succession de trilogues ou polylogues mettant en jeu un double dispositif : le premier qui associe l’invité, l’animateur et l’appelant, le second mettant en scène les trois participants face au public.

Notre attention se portera tout spécialement sur l’entrée du citoyen dans la sphère publique et sur les ressources exploitées par celui-ci pour participer efficacement au discours socio-politique produit dans le studio. Nous analyserons d’abord l’organisation générale de l’intervention de l’auditeur et la mise en œuvre des stratégies argumentatives témoignant de la compétence linguistique du locuteur.

L’étude se focalisera ensuite sur la construction de la relation sociale auditeur-invité, envisagée selon les axes de la distance, du pouvoir et de l’opposition conflit/consensus.

Abstract

This article aims to study the co-construction of dialogue in a French radio program called ‘Inter-activ’, by adopting the approach of interaction analysis. The interaction explored is a phone-in program in which telephoned questions and comments from listeners are broadcast and members of the public are given the possibility to have their saying on political issues. The interactive dialogue produced in this specific media format shows itself formally as a series of “trilogues” and “polylogues” displaying a double articulation : the first one referring to the conversation between those participating in discussion (host, guest and listeners), the second one relating to public talk designed to be heard by absent audiences. Our analysis will focus particularly on the linguistic strategies used by audience members to enter the public sphere and participate effectively in the sociopolitical speech produced on the air. We will first examine the general organization of listeners’ talk by exploring the strategies used in interaction. We will then focus on the construction of social relationship between listener and guest, exploring linguistic markers of social distance, power and confrontational or non-confrontational talk.


Table des matières

Texte intégral

La présente contribution se situe dans le prolongement d’un travail de recherche sur le rôle et les fonctions de l’animateur d’une émission radiophonique française1. Dans cet article nous nous focaliserons sur la co-construction du dialogue médiatique dans une émission interactive et en particulier sur les ressources et les stratégies mises en œuvre par les participants, afin de s’insérer efficacement au sein du discours socio-politique produit à la radio.

Le terme dialogue sera envisagé ici au sens large de « discours ayant lieu entre deux ou plusieurs personnes ». Notre interprétation, qui correspond d’ailleurs à la définition généralement adoptée par les tenants de l’approche interactionniste, trouve sa légitimation dans l’analyse étymologique du terme grec dialogos, désignant tout simplement « un entretien, une discussion ». Toutefois, le terme dialogue semble être souvent évoqué et employé pour désigner plus particulièrement un « entretien entre deux personnes »2. Cette restriction sémantique résulterait, selon Charaudeau et Maingueneau (2002 : 179), d’une « confusion effectuée entre les deux suffixes, dia- (qui signifie « à travers », le dialogue étant en quelque sorte une parole qui circule et s’échange) et di- (« deux ») ». Suite à ce glissement de sens, le terme dialogue, hyperonyme à l’origine, finit par être assimilé à l’une des formes de la parole dialoguée – certes prototypique de tout échange communicatif –, que Kerbrat-Orecchioni (1995 : 24) propose d’appeler dilogue, par opposition au trilogue3 ou au polylogue4.

Le terme dialogue est soumis à un autre type de spécialisation sémantique en linguistique textuelle, et notamment chez J.-M. Adam, qui l’emploie pour désigner une catégorie d’analyse, une « unité de composition textuelle (orale ou écrite) » (1992 : 148). Parmi les types séquentiels de base témoignant de l’hétérogénéité des discours, le dialogue représenterait plus particulièrement un type de séquence polygéré se distinguant des autres types monogérés (le narratif, l’argumentatif, le descriptif et l’explicatif).

Malgré la diversité des approches théoriques, tous semblent s’accorder cependant sur l’attribution d’un ensemble de propriétés au dialogue : d’une part la pluralité des énonciateurs et l’hétérogénéité énonciative, d’autre part la production d’énoncés co-construits et « mutuellement déterminés » (Kerbrat-Orecchioni, 1990 : 197).

La présente étude se fonde sur l’observation et la transcription d’un certain nombre d’émissions du phone-in radiophonique français Inter-activ’5, programme qui se situe dans la lignée d’une nouvelle tendance visant à créer une radio de proximité. L’émission permet en effet aux auditeurs d’entrer en communication téléphonique avec les participants qui se trouvent dans le studio et d’intervenir pour poser des questions à l’invité. Ainsi les appelants se voient-ils promus interlocuteurs directs de l’instance médiatique et peuvent intégrer le discours social produit par les représentants de la sphère publique. L’émission se caractérise par sa dimension institutionnelle, qui détermine la construction de l’interaction autour d’objectifs préétablis et l’oriente vers l’accomplissement de tâches et de rôles déterminés. Au caractère institutionnel s’ajoute l’existence d’un dispositif de médiatisation, à travers lequel l’émission est rendue publique. L’échange verbal produit dans cette situation de parole se trouve donc enchâssé dans une communication qui instaure un dispositif concentrique, comprenant d’une part les participants présents dans le studio (situation interlocutive immédiate) et d’autre part l’auditoire6.

Le corpus se compose, plus précisément, de six émissions du programme choisi, enregistrées entre novembre 2008 et mars 2009. Les invités participant à l’émission interactive sont surtout des politiciens (Xavier Darcos, Charles Pasqua, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-Pierre Chevènement, Laurent Fabius) ou, plus rarement, des spécialistes intervenant en qualité d’experts pour interpréter des événements de nature socio-économique (Daniel Cohen). L’analyse se focalisera tout spécialement sur les interventions produites par les auditeurs (vingt-sept au total).

L’analyse du cadre participatif (Goffman 1981) d’Inter-activ’ nous amène à relever l’existence de configurations interlocutives complexes, que l’animateur contribue à déterminer à travers l’allocation des tours de parole. Le format de participation du programme se compose notamment d’un animateur (Nicolas Demorand), un invité, les auditeurs appelant à l’antenne et certains journalistes de la rédaction. On ne saurait achever la description du format participatif sans mentionner le public, ce « tiers absent », en apparence relégué en position de témoin exclu du groupe conversationnel, qui constitue en réalité le destinataire principal7 de la mise en scène médiatique.

Dans le format radiophonique envisagé, l’activité discursive des interactants s’organise plus précisément en une série de configurations participatives à géométrie variable, allant du trilogue au polylogue. Le dilogue n’apparaît, de fait, jamais, si l’on considère que l’échange médiatisé entre deux personnes impose la prise en compte du public.

Dans les limites de l’émission analysée, nous avons relevé essentiellement trois types d’organisation formelle de la parole dialoguée, en fonction des rôles interlocutifs :

1. L’échange entre l’animateur et l’invité, lesquels sont les seuls à occuper alternativement le rôle de locuteurs, mais qui adressent leur discours également au public, aux auditeurs et aux journalistes.

2. L’échange entre l’auditeur appelant à l’antenne, l’animateur et l’invité ; le public et les journalistes demeurent à ce moment-là en position de récepteurs.

3. L’échange entre l’animateur, les journalistes et l’invité, le public et les auditeurs ayant uniquement un rôle de réception.

Dans la présente étude, nous nous intéresserons tout spécialement au schéma interlocutif impliquant l’auditeur (cf. l’échange n° 2), le seul qui autorise concrètement l’interaction entre la sphère publique et la sphère privée.

Inter-activ’ est une émission à visée informative qui réserve une place importante à l’expression personnalisée et directe du public. Les auditeurs sont appelés à intervenir sur des thèmes liés à l’actualité et généralement traités dans le journal d’information ou dans la revue de presse. Pendant l’émission sont réceptionnés quatre ou cinq appels en moyenne, de longueur très inégale (de 8 secondes à 2 minutes), qui ont une importante fonction d’initiation thématique.

La conversation téléphonique avec l’auditeur-appelant comporte, comme dans les conversations téléphoniques ordinaires, une phase d’identification au cours de laquelle les participants prennent contact et s’assurent de la coopération de l’interlocuteur. L’animateur, qui se charge de l’ouverture de cette conversation, présente l’auditeur en précisant son prénom et sa provenance géographique, selon un schéma récurrent : haussement du ton de la voix, intonation vocative, salutation + prénom et lieu de provenance. L’intervention de l’auditeur présente une première partie de prise de contact, suivie d’une question ou d’une remarque, car en réalité ce sont surtout des opinions et des critiques que les appelants formulent, même si sous forme de questions8. Et si l’on exclut les « vraies » questions, formulées pour obtenir des informations précises, les autres types d’intervention répondent à des exigences de diverse nature :

présenter son opinion sur l’actualité dans le but de faire partager cette interprétation aux interlocuteurs et/ou au public ;

  • donner des conseils, proposer des solutions face aux problèmes soulevés ;

  • formuler des requêtes.

Notre étude se focalisera à présent sur les modalités de participation des auditeurs au dialogue médiatique. Nous examinerons en particulier les ressources linguistiques mises en oeuvre afin de produire un discours cohérent, efficace, susceptible de déclencher une réponse ou une réflexion chez les interlocuteurs et d’alimenter la discussion.

L’entrée du citoyen dans la sphère publique et sa participation, plus ou moins consciente, à la mise en scène radiophonique comporte une phase initiale délicate au cours de laquelle l’appelant doit non seulement initier de manière appropriée la conversation téléphonique (avec les difficultés liées à l’absence d’un contact visuel) mais aussi interagir avec des personnalités ayant un rôle institutionnel qui leur confère une position d’autorité et les place dans une position hiérarchiquement plus élevée. Pour neutraliser la tension de cette rencontre sociale, les auditeurs disposent de ressources langagières toutes faites – les salutations – qui fonctionnent comme des lubrifiants de l’engrenage conversationnel. Il s’agit plus précisément d’énoncés fortement stéréotypés que Goffman appelle « actes rituels » et qu’il décrit dans le cadre de sa théorie du face-work9. Les salutations, réalisées sous la forme canonique bonjour et accompagnées d’un terme d’adresse, permettent ainsi aux appelants de « briser la glace » et d’initier la relation à l’autre de façon coopérative.

La manipulation de ces expressions rituelles n’empêche toutefois pas l’émergence de quelques signes d’embarras chez les auditeurs, qui éprouvent, dans de tels cas, le besoin de justifier les difficultés liées à l’exercice de la parole publique :

Émission du 3 décembre 2008. Invité : Daniel Cohen, professeur d’économie. ND : Nicolas Demorand (animateur de l’émission) 10

Image1

Dans l’extrait ci-dessus, par exemple, l’acte confirmatif de salutation ne suffit pas à assurer l’ouverture : l’auditrice ajoute un acte réparateur, l’excuse, qui n’a pas vraiment sa place ici (l’auditeur ne dérange pas, car il a été préalablement sélectionné) et qui semble plutôt fonctionner comme une formule dilatoire, susceptible de prolonger la prise de contact initiale.

Après la phase de démarrage, les auditeurs posent enfin leurs questions ou formulent leurs remarques. Du point de vue de l’organisation textuelle, la parole produite se caractérise par la présence de renvois précis à l’interdiscours, que nous concevons comme l’ensemble des discours circulant dans un cadre socio-historique déterminé et exerçant des contraintes sur la production discursive. L’initiation thématique opérée par la question/remarque de l’auditeur comporte en effet la reprise de déclarations, d’événements ou de notions relevant du contexte médiatique (radio, télévision, presse) ou, plus généralement, du savoir partagé et de l’ensemble de connaissances communes.

La référence à l’interdiscours permet aux participants issus de la sphère privée de produire une intervention cohérente et qui intègre de manière pertinente la discussion développée dans le studio. La notion de cohérence est ici mobilisée pour désigner l’organisation des représentations qui contribuent à créer l’univers du discours ; en effet, comme le précisent Paveau et Sarfati, la cohérence « s’articule sur la compétence encyclopédique des sujets, qui peuvent alors juger de la conformité des données de l’univers textuel avec les données prélinguistiques qui constituent leurs croyances et leurs savoirs sur le monde. » (2003 : 188-189). 

La cohérence est donc liée aux contraintes du genre de discours ou de la situation communicative, à la finalité du texte ou à l’objectif de l’interaction et aux savoirs réciproques des co-énonciateurs. Elle évoque à son tour la notion de cohésion, terme introduit par Halliday et Hasan (1976) pour désigner l’ensemble de phénomènes langagiers permettant aux phrases d’être inter-reliées afin de former un texte (reprises ou anticipations, mécanismes de co-référence, inférences, progression thématique, etc.). En réalité, la distinction entre cohésion et cohérence n’est pas toujours claire ; les deux notions semblent plutôt s’entrelacer et se compléter réciproquement, notamment lorsqu’il s’agit de phénomènes tels que la deixis ou l’implicite qui, comme le soulignent Paveau et Sarfati (2003 : 189), sollicitent à la fois le niveau linguistique et extralinguistique.

L’analyse du corpus nous permet de constater qu’une bonne partie des interventions des appelants font référence à l’interdiscours médiatique et utilisent très souvent comme point d’ancrage ce qui a été dit au cours de l’émission par l’invité ou par les autres participants (l’animateur, les journalistes ou les auditeurs précédents). Dans l’exemple ci-dessous, avant de poser sa question orientée, l’auditeur (A2) se situe par rapport aux propos antérieurement exprimés par l’invité et manifeste son accord avec lui (je déplore tout comme vous … ), bien que le marqueur mais, survenant immédiatement après, signale une inversion argumentative :

Émission du 17 mars 2009. Invité : Jean-Pierre Chevènement, sénateur et président du mouvement républicain

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D’autres expressions ont été relevées dans le corpus qui renvoient à l’interdiscours médiatique, sous forme d’expressions anaphoriques ou de discours rapporté : monsieur Pasqua disait à l’instant que la justice doit être rendue à charge et à décharge …, comme vous le disiez tout à l’heure …, j’entendais monsieur Pasqua tout à l’heure qui … ,  je rebondis un peu sur les propos de monsieur Darcos, vous parliez tout à l’heure d’efficacité …

Dans d’autres cas, les questions des auditeurs s’appuient sur des éléments de savoir partagé, comme

dans l’extrait suivant :

Émission du 20 novembre 2008. Invité : Charles Pasqua.

Image3

L’expression « France Afrique », utilisée par A4 pour préfacer sa question, renvoie bien évidemment à un arrière-plan historique et culturel qui devrait être partagé par l’ensemble des Français11. Or, l’évocation de ce concept, avec toutes ses connotations, constitue le point de repère à partir duquel l’interlocuteur peut interpréter les propos de l’auditeur. En plus, dans la deuxième partie de son intervention, A4 applique à la problématique de la « France Afrique » un terme – « hypocrisie » – que l’invité, Charles Pasqua, avait employé antérieurement lorsqu’il parlait de la politique d’immigration.

Les auditeurs qui s’expriment sur les ondes sont sélectionnés sur la base des questions qu’ils soumettent au standard avant le début de l’émission, ce qui fait que leur intervention en direct n’est pas inattendue et complètement improvisée. L’analyse linguistique de leur parole nous a permis en effet de relever les traces d’un écrit oralisé, comme par exemple la formulation de l’interrogation avec l’inversion sujet-prédicat, l’emploi des participes ou la négation avec « ne », normalement absente à l’oral. Bien que ces structures ne soient pas des prérogatives de l’écrit, force est de constater qu’elles sont beaucoup plus rares à l’oral, puisque comme le souligne Blanche-Benveniste (2000 : 9), « ce qui s’écrit, c’est la langue du dimanche et non la langue de tous les jours ». L’auteur signale ainsi, au niveau de l’écrit, la tendance à transposer toutes les marques de forces illocutoire comme l’interrogation, la négation, l’exclamation. Les fragments d’écrit oralisé surgissent souvent au sein d’un langage plus spontané et sont encadrés par des structures que Blanche-Benveniste (2000) considère comme des caractéristiques spécifiques de la langue parlée et des modes de production de l’oral : répétitions, hésitations, amorces de mots, phrases inachevées, dislocations, clivées et pseudo-clivées.  

Ainsi, dans l’extrait ci-dessous, la deuxième partie de l’intervention semble quasiment être lue à partir d’un canevas écrit (interrogative avec inversion, débit rapide et prosodie « de lecture ») alors que la première partie se caractérisée par la présence d’un dispositif syntaxique (« il y a un N qui »12) souvent employé à l’oral pour introduire le sujet de la phrase (il y a une question qui me martèle la tête) et d’une corrélative (plus j’entends parler…, moins j’entends parler…), structure qui semble fréquemment attestée en français parlé (Blanche-Benveniste 2000 : 100-102).

Émission du 17 mars 2009. Invité : Jean-Pierre, Chevènement, sénateur et président du mouvement républicain

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Dans l’extrait suivant, nous pouvons observer la présence d’une subordonnée participiale (le nombre de lycéens diminuant) et d’une interrogative réalisée avec l’inversion sujet-prédicat. Ces structures, relevant d’un discours sans doute planifié, sont toutefois insérées dans un discours plus spontané, si l’on considère le marqueur ben, un ouvreur typique de l’oral13, les hésitations, l’amorce de mot et l’auto-correction de la ligne 16.

Émission du 21 novembre 2008. Invité : Xavier Darcos, ministre de l’Éducation Nationale du gouvernement Sarkozy

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En revanche, la parole spontanée apparaît surtout dans les interventions exprimant des émotions et manifestant une forte implication de la part du locuteur, qui par conséquent surveille moins la codification de son message.

Émission du 30 janvier 2009. Invité : Laurent Fabius, député socialiste

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Dans l’extrait ci-dessus, l’appelant exprime à la fois son admiration pour l’invité et sa déception suite à la mise en place de la réforme RTT, concernant la réduction du temps de travail. Le discours, qui présente de nombreuses marques de subjectivité – modalisateurs, termes axiologiques, référence à son expérience personnelle, voix émue – semble manifester les traits d’un oral plus spontané contenant des hésitations, des faux départs et des phrases inachevées (lignes 160-161), quelques incidentes14 (lignes 179, 176-178), des dislocations à gauche du pronom sujet ou du sujet nominal (moi je voulais,  le travail il est partialisé) ainsi que plusieurs « petits mots de l’oral » (donc, voilà,  alors,  bon).

Toutefois, ce type d’interventions émotionnelles ne sont pas très fréquentes et les auditeurs, conscients des contraintes temporelles auxquelles est soumis leur temps de parole, semblent préférer une modalité d’expression moins impliquée subjectivement, mieux organisée et partiellement planifiée à l’avance.

La communication entre sphère publique et sphère privée sera appréhendée maintenant dans une perspective socio-relationnelle. Nous nous focaliserons donc sur la construction de la relation interpersonnelle entre l’auditeur et l’invité, que nous retracerons à travers la prise en compte des trois dimensions mises en évidence par Kerbrat-Orecchioni (1992) : la distance, le pouvoir et l’opposition conflit/consensus.

La relation qui s’établit entre l’appelant et l’invité est tributaire à la fois de facteurs externes (statut, rôle interactionnel, nature de la situation communicative) et de facteurs internes liés au comportement adopté par les participants au cours de l’interaction. Si d’une part cette relation est donc définie à l’avance, d’autre part elle ne cesse d’être remodelée et renégociée à travers la manipulation d’unités linguistiques – les « relationèmes » (Kerbrat-Orecchioni, 1992 : 35) – qui fonctionnent en même temps comme des marqueurs et des opérateurs susceptibles de modifier la nature du rapport auditeur-invité. Il s’agit, plus précisément, d’unités paraverbales (prosodie, schémas intonatifs, intensité vocale, ton de la voix, etc.), verbales (actes de langage, termes d’adresse) et structurelles (organisation des tours de parole, chevauchements, interruptions).

Notre attention sera portée d’abord sur l’axe de la distance, qui concerne le rapport plus ou moins intime instauré entre les partenaires en présence et qui se manifeste surtout par les termes d’adresse employés. Parmi les facteurs pouvant déterminer le caractère distant ou familier de la relation figurent le degré de connaissance mutuelle, le lien qui unit les interactants et la nature de la situation communicative. Or, dans le cas qui nous intéresse ici, l’auditeur et l’invité ne se connaissent pas et n’entretiennent aucune relation socio-affective ; en plus, leur rencontre a lieu au sein d’un dispositif médiatique. La plupart des appelants s’adressent directement à l’invité (24 sur 27), sans passer par l’animateur, et le vouvoient. Bien que le pronom (vous) et les noms d’adresse utilisés dépendent des paramètres contextuels, le locuteur peut à tout moment imposer une variation et négocier l’usage du terme d’adresse, comme dans l’extrait ci-dessous, où A1 tutoie l’invité et l’appelle par son prénom, ce qui signale ici la volonté d’établir une proximité idéologique fondée sur le partage d’une même orientation politique (de gauche). L’invité manifeste pour sa part un certain embarras : il ne fait pas le choix entre tu ou vous et ne semble donc pas se rallier complètement à cette initiative de rapprochement solidaire.

Émission du 30 janvier 2009. Invité : Laurent Fabius, député socialiste

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En ce qui concerne la dimension du pouvoir, liée à l’existence d’une hiérarchie entre les partenaires, nous observons que l’invité semble occuper une position plus élevée, non seulement à cause de son statut institutionnel (de ministre, secrétaire d’État, député ou sénateur, etc.) mais aussi à cause du rôle interactionnel qui lui confère la possibilité de parler plus longtemps et d’avoir pour ainsi dire « le dernier mot », car l’auditeur ne peut pas intervenir une deuxième fois pour répliquer. Cette dissymétrie se manifeste d’ailleurs dans l’emploi des formes nominales d’adresse : le seul prénom suffit à désigner l’auditeur, alors que le syntagme allocutif privilégié pour s’adresser à l’invité est représenté par l’appellatif monsieur/madame suivi du patronyme ou de la fonction (monsieur Fabius, monsieur le ministre, etc.).

Si les deux dimensions envisagées jusqu’ici (de la distance et du pouvoir) demeurent plutôt stables au fil de l’interaction, une plus grande variation peut être observée sur l’axe de l’opposition conflit/consensus. En réalité, dans les interventions examinées on assiste dans le pire des cas à l’expression du désaccord ou à des formes de contestation qui ne peuvent cependant pas aboutir à un véritable « conflit », l’auditeur n’ayant aucun droit de suite. Le désaccord se manifeste principalement au niveau prosodique par l’emploi d’un ton impérieux ou péremptoire ou par l’augmentation de l’intensité articulatoire, et au niveau verbal à travers la production d’actes de langage directifs, potentiellement menaçants (reproches, requêtes, conseils), comme dans l’extrait suivant :

Émission du 21 novembre 2008. Invité : Xavier Darcos, ministre de l’Éducation Nationale du gouvernement Sarkozy

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L’intervention se caractérise par la présence de plusieurs reproches (l. 61, l. 67) et conseils (l. 68-69, 73-74). La seule question formulée par A2 est en réalité une requête (lignes 62-64) et le conseil dispensé en fin d’intervention cache un reproche indirect : « vous ne traitez pas les problèmes … vous n’écoutez pas … ». L’auditeur conteste ici le comportement du ministre et renforce son acte d’accusation à travers la mise en scène de la parole de l’autre, sous forme de discours rapporté. Ainsi convoque-t-il dans son propre discours des déclarations prononcées par l’invité (référence à l’interdiscours), afin de les critiquer. Cette stratégie discursive permet au locuteur de construire au niveau dialogique des situations argumentatives où l’on assiste à l’affrontement de deux voix au sein d’une même intervention. Dans l’extrait ci-dessus, l’auditeur semble également vouloir négocier le système des places, car par ses conseils et ses reproches il s’attribue une position « haute ». Or, l’invité n’accepte pas l’incursion de l’auditeur et essaie de récupérer son autorité à travers la réfutation argumentée des critiques de A2 : il fait appel à son expérience (ça fait près de quarante ans que je m’occupe d’école, mon contact avec les syndicats c’est un contact très ancien), à sa relation avec les syndicalistes (nous nous connaissons par cœur depuis très longtemps il y a une partie d’entre eux que je tutoie), il conteste la validité des déclarations rapportées (l. 85-86) et dénonce la manipulation de sa parole.

L’analyse du corpus nous a permis de relever que les interventions présentant une coloration agonale représentent un tiers du total (9 sur 27) alors que les discours manifestant explicitement l’accord avec les paroles ou les actes de l’invité sont plus rares (2 sur 27). En voici un exemple :

Émission du 16 janvier 2009. Invitée : Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à la prospective et à l’économie numérique

Image10

L’expression du consensus se réalise ici par une sorte de cérémonie confirmative, normalement observée dans les « phone-in recevant des vedettes »15 : l’auditrice laisse apparaître plusieurs marques de subjectivité (termes axiologiques et modalisateurs) qui expriment des sentiments positifs envers l’invitée. Toutefois, ce témoignage de sympathie et de chaleur sert également à justifier la contestation des décisions du gouvernement. Les « énoncés d’émotion »16 (je suis triste, je suis inquiète, etc.) semblent alors fonctionner argumentativement, car ils sont convoqués pour renforcer la critique et faire appel à l’empathie de l’interlocuteur et du public (Doury, 2000 : 268-272).

Globalement, nous constatons enfin que la majorité des interventions des auditeurs (16 sur 27) ne manifestent pas explicitement une attitude polémique ou consensuelle par rapport au dire ou aux actes des invités. Ce qui émerge, c’est la volonté de proposer une réflexion, de participer au débat, d’instaurer un dialogue avec les partenaires d’interaction sans se focaliser sur la construction d’une relation privilégiée avec l’interlocuteur.

La présente étude nous amène à conclure que les auditeurs d’Inter-activ’ font preuve d’une « compétence interdiscursive »17 qui leur permet de parler à propos et de participer de manière efficace à la co-construction du discours médiatique. Bien qu’ils n’aient pas l’exercice de la parole publique et que leur temps de parole soit circonscrit et limité, ils sont tout à fait capables d’intégrer le dialogue radiophonique, dont ils maîtrisent les problématiques, et de produire un discours cohérent, souvent planifié à l’avance. Nous avons constaté en particulier que les locuteurs possèdent une habileté toute naturelle à utiliser des stratégies argumentatives susceptibles de rendre leurs discours plus acceptables et, partant, de renvoyer une image cohérente de leurs croyances.

L’analyse des relationèmes et de leur fonctionnement dans l’interaction nous a permis également d’avancer quelques hypothèses concernant la construction de la relation interpersonnelle auditeur-invité, appréhendée à travers la prise en compte des trois dimensions : la distance, le pouvoir et l’opposition conflit/consensus. Le rapport instauré entre le représentant de la sphère publique et le représentant de la sphère privée semble se caractériser tout d’abord par une certaine distance qui se manifeste linguistiquement à travers l’emploi du vouvoiement réciproque. L’analyse des formes nominales d’adresse nous a permis de relever également l’existence d’une relation hiérarchique entre les participants, due à une dissymétrie des statuts et des rôles interactionnels. Bien que ces paramètres demeurent plutôt stables au fil de l’interaction, ils peuvent être renégociés à travers la manipulation d’unités linguistiques verbales (termes d’adresse, actes de langage), paraverbales (prosodie, schémas intonatifs, intensité) ou structurelles (chevauchements, interruptions). La coloration « agonale » ou « irénique » des interventions contribue elle aussi, parfois, à déterminer le caractère plus ou moins conflictuel ou consensuel de la relation à l’autre ; toutefois, la majorité des auditeurs d’Inter-activ’ évitent la création d’une relation privilégiée avec l’interlocuteur et adoptent une modalité d’expression plus « neutre », qui véhicule leur point de vue sans manifester de manière explicite leur ralliement ou leur désaccord vis-à-vis des propos, des actes ou de la personne de l’invité.


CONVENTIONS DE TRANSCRIPTION

.h

note l’aspiration du locuteur

H

note l’expiration du locuteur

Hm

les émissions vocales du type « hm » sont notées selon leur transcription courante

:

notent des allongements syllabiques (de manière iconique par rapport à la durée on pourra avoir :: ou ::: )

-

indique la troncation d’un mot déjà commencé

OUI

les capitales indiquent l’emphase

[

note le début du chevauchement entre deux locuteurs

]

note la fin du chevauchement

&

note la continuation du tour par le même locuteur, au-delà de l’interruption provoquée par le chevauchement avec un autre locuteur

(.)

pause inférieure à 1 seconde

(2s)

note des pauses plus longues, indiquées en secondes

/

intonation montante

intonation légèrement descendante

(RIRES)

les commentaires sur les voix, les tons de voix ou d’autres phénomènes sont notés en capitales entre parenthèses

Xxx

passage inaudible.


Liste des références bibliographiques

Adam, J.-M. (1992) : Les textes : types et prototypes, Paris, Nathan.

Blanche-Benveniste, C. (2000) : Approches de la lange parlée en français, Paris, Ophrys.  

Charaudeau, P., Maingueneau, D. (éd.) (2002) : Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Seuil.

Doury, M., (2000) : « La réfutation par accusation d’émotion. Exploitation argumentative de l’émotion dans une controverse à thème scientifique », in C. Plantin, M. Doury, V. Traverso (éd.), Les émotions dans les interactions, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 265-278.

Goffman, E. (1981/1987) : Façons de parler, Paris, Minuit.

Halliday, M.A.K., Hasan, R. (1976): Cohesion in English, London, Longman.

Kerbrat-Orecchioni, C. (1990/1992) : Les interactions verbales, t. I et II, Paris, A. Colin.

Kerbrat-Orecchioni, C. (1996) : « Vraies et fausses questions : l’exemple de l’émission Radiocom c’est vous », in J. Richard-Zappella (éd.), Le questionnement social, IRED, Université de Rouen, 37-45.

Kerbrat-Orecchioni, C., Plantin C. (éd.) (1995) : Le trilogue, Lyon, PUL.

Maingueneau, D. (1984) : Genèses du discours, Bruxelles, Mardaga.

Paveau, M.-A., Sarfati, G.-E. (2003) : Les grandes théories de la linguistique, Paris, A. Colin.

Plantin, C. (1997) : « L’argumentation dans l’émotion », Pratiques, n° 96, 81-100.

Scannel, P. (1991): “Introduction: the relevance of talk”, in P. Scannell (éd.), Broadcast talk, London, Sage Publications, p. 1-11.

Traverso, V. (1997) : « Des échanges à la poste : dilogues, trilogues, polylogue(s) ? », Cahiers de Praxématique, n° 28, p. 57-77.

Traverso, V. (1999) : L’analyse des conversations, Paris, Nathan.

Traverso, V. (2006) : Des échanges ordinaires à Damas : aspects de l’interaction en arabe, Lyon, PUL et IFPO.

Notes de bas de page


1 E. Ravazzolo, Analyse du discours interactif médiatique. Le rôle de l’animateur d’une émission radiophonique, Roma, Aracne, 2007.
2 Cette définition constitue d’ailleurs la première acception enregistrée dans le Nouveau Petit Robert (2009) sous l’entrée « dialogue ».
3 Le trilogue est un « échange communicatif se déroulant au sein d’une triade, c’est-à-dire d’un ensemble de trois personnes existant en chair et en os » (C. Kerbrat-Orecchioni, C. Plantin (éd.), Le trilogue, Lyon, PUL 1995, p. 2).
4 Le polylogue désigne un échange communicatif à locuteurs multiples, impliquant au moins quatre participants (C. Kerbrat-Orecchioni, op. cit., p. 2-3).
5 Emission diffusée en direct sur France Inter, tous les matins, du lundi au vendredi, de 8 heures 40 à 9 heures.
6 P. Scannel parle à ce propos de « double articulation » : “Thus broadcast talk minimally has a double articulation: it is a communicative interaction between those participating in discussion, interview, game show or whatever and, at the same time, is designed to be heard by absent audiences” (1991 : 1).
7 Goffman (1981) distingue en réalité entre « destinataires directs » ou « allocutaires » et « destinataires indirects ». Or, nous préférons adopter, à l’instar de Kerbrat-Orecchioni (1995 : 5) et Traverso (1997 : 61), une terminologie admettant la gradualité : « destinataire principal » ou « privilégié » vs « destinataire secondaire ».  
8 V. à ce propos Kerbrat-Orecchioni (1996 : 37-45).
9 Travail de figuration qui consiste à « rechercher non pas tant des façons de s’exprimer que des façons de s’assurer que les énormes ressources expressives de l’interaction face à face ne servent pas par inadvertance à transmettre quelque chose d’inconvenant » (Goffman 1987 : 53-54)  
10 Dans la transcription, l’animateur  et les invités son désignés par leurs initiales ; pour les auditeurs nous avons choisi la désignation sérielle A2 : auditeur 2, etc. Pour les conventions de transcriptions, cf. Annexe.
11 L’expression « France Afrique », introduite en 1955 par un ancien président de la Côte d’Ivoire, désigne les relations que la France entretient avec les pays africains. Cette notion s’est chargée d’une connotation négative, suite à la publication du livre de Fançois-Xavier Verschave (Françafrique) qui dénonçait le néocolonialisme français.
12 Selon Blanche-Benveniste, il s’agit d’un « dispositif auxiliaire de la détermination nominale » permettant d’encadrer le sujet et d’éviter des débuts d’énoncés peu naturels en « Un N » (2000 : 92-93).  
13 Nous renvoyons à la distinction des « petits mots de l’oral » opérée par Traverso (1999 : 45).
14 La facilité à produire des incidentes est l’une des caractéristiques essentielles des productions en langue parlée. Blanche-Benveniste observe qu’« il est étonnant de voir comment les locuteurs peuvent interrompre le fil syntaxique de leur discours, mettre en mémoire la partie déjà dite, placer des incidentes, et reprendre le fil » (2000 : 22).
15 Type d’émission étudiée par Traverso (2006 : 121).
16 V. Plantin 1997.
17 Notion empruntée à Maingueneau selon qui « les locuteurs mettent en œuvre, souvent inconsciemment, des compétences de parole intériorisées, dépendant de leur milieu, leur formation, leur éducation ». (1984 : 11).



Pour citer cet article


RAVAZZOLO Elisa. Modalité de participation au dialogue dans une émission radiophonique interactive. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 3. Perspectives croisées sur le dialogue, 30 juillet 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1181. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378