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3. Perspectives croisées sur le dialogue

Article
Publié : 29 juillet 2009

Dialogues argumentatifs et mécanismes sémantico-discursifs de construction du sens lexical


Prisque BARBIER, Laboratoire DIPRALANG, EA 739 : Université Paul Valéry, Montpellier III, France

Résumé

Cette étude rend compte des mécanismes sémantico-discursifs de construction du sens lexical, mis en œuvre lors de la réalisation de dialogues argumentatifs, réalisés en français en Côte d’Ivoire. Notre objectif est d’observer la manière dont les dialogues argumentatifs peuvent servir de lieu de construction des représentations sociales, par le jeu de la construction du sens des unités lexicales, afin de saisir les praxis linguistiques et les normes socio-discursives sous-jacentes. Pour ce faire, nous nous appuyons sur l’analyse d’un corpus de débats télévisuels, enregistrés en Côte d’Ivoire, nous permettant de décrire les processus constitutifs du sens des objets discursifs amitié et homme politique. L’étude de ces expressions nous a permis de conclure à leur dynamisme sémantique, en mettant en valeur la stabilité, l’instabilité et la plasticité de leur sens lexical dans le dialogue argumentatif, en fonction de leur contexte social de production. En outre, nous avons pu établir des correspondances entre les positions énonciatives et les formes linguistiques nous permettant de saisir les doxas constitutives des deux dialogues argumentatifs, ces phénomènes étant liés à des enjeux symboliques, voire idéologiques.

Abstract

This study examines the semantic and discursive mechanisms of construction of lexical meaning put in place during the realization of argumentative dialogues, made in French in Ivory Coast. Our objective is to observe the way in which argumentative dialogues can serve as the platform of construction of social representations, by the means of construction of the lexical units meaning, in order to take in the linguistic praxis and the underlying socio-discursive rules. For this purpose, we are using the analysis of a corpus of television debate, recorded in Ivory Cost, permitting us to describe the constitutive process of the meaning of discursive object Friendship and Politician. The study of these expressions permitted to conclude on their semantic dynamism, by demonstrating the stability, the instability and the plasticity in the construction of lexical meaning, in argumentative dialogue, and in function of their social context of production. Furthermore, we were able to establish correspondences between enunciative positions and linguistic forms, in order to take in the constitutive doxas of the two argumentative dialogues through their language elements, and so deduct that these phenomena are tied to symbolic or even ideological objectives.


Table des matières

Texte intégral

Cette étude se propose de rendre compte des mécanismes sémantico-discursifs de construction du sens lexical mis en œuvre dans les dialogues argumentatifs, réalisés en français, en Côte d’Ivoire. Notre objectif est d’analyser la manière dont les dialogues argumentatifs peuvent servir de lieu de construction des représentations sociales, par le jeu de la construction du sens des unités lexicales, afin de saisir les praxis linguistiques et les normes socio-discursives sous-jacentes.

Ce travail est le fruit de recherches portant notamment sur les spécificités de l’actualisation identitaire dans des discours argumentatifs en contexte africain, plus particulièrement ceux de la Côte d’Ivoire. Elle s’appuie sur notre travail de thèse qui interroge l’influence du contexte sociolinguistique de la Côte d’Ivoire sur les pratiques discursives des locuteurs et scripteurs ivoiriens, et spécialement sur les procédés de prise en charge énonciative.

Afin d’exposer le cadre dans lequel se situe notre étude, nous commencerons par la description du contexte sociolinguistique de la Côte d’Ivoire. Ensuite, nous présenterons le cadre théorique sur lequel s’appuie notre analyse, à savoir la théorie de l’argumentation dans la langue (Anscombre et Ducrot : 1983), de même que certains travaux sur la sémantique lexicale (Kleiber : 1999 ; Olga Galatanu : 1999/2007) et discursive (Longhi : 2008). La troisième partie de cet exposé présentera l’étude d’un corpus de débats télévisuels enregistrés en Côte d’Ivoire, dans lequel seront analysés les processus constitutifs du sens des objets discursifs amitié et homme politique, avec l’intention de mettre en valeur la stabilité, l’instabilité et la plasticité du sens lexical de ces expressions, en fonction du contexte discursif (le dialogue argumentatif) et social de leur production.

Selon l’article 1 de la Constitution ivoirienne, la seule langue officielle du pays est le français, même si la Côte-d’Ivoire est un véritable carrefour linguistique ; en effet, la grande majorité des langues ivoiriennes, bien que symbolisant l’appartenance à un groupe déterminé et constituant le facteur fondamental de cohésion du groupe, n’ont qu’une utilisation intra-ethnique. Dès lors que le français est la seule langue officielle reconnue par la Constitution et utilisée à tous les niveaux de l’enseignement, tant comme matière que comme moyen d’accès à toutes les disciplines, il est évident que l’accès à l’emploi et surtout l’obtention d’une situation élevée passent par la maîtrise du français.

Pour Duponchel (1979), le français paraît ainsi devoir jouer pour l’essentiel, en Côte d’Ivoire, le rôle qu’i1 joue pour un Français de souche. Par là, l’auteur souligne toute l’ambiguïté du rôle assigné au français, lequel est non seulement un canal de diffusion de la Connaissance et de la Culture, mais aussi une langue « seconde », en plus d’une langue maternelle. En outre, malgré son importance, le français langue officielle n’est pas senti comme une réalité nationale. En effet, l’auteur observe que les Ivoiriens revendiquent « le droit de parler le français à leur manière » (ibidem : 55). Ainsi, pour lui, « ces faits [...] semblent montrer que la langue seconde n’est plus tout à fait sentie comme un corps étranger et intouchable, mais comme une réalité vivante, pouvant s’adapter à un contexte socio-culturel très spécifique » (ibidem : 56).

Simard (1994 : 20) considère pour sa part qu’aujourd’hui « il ne fait aucun doute que le français de Côte d’Ivoire se soit ivoirisé. C’est-à-dire qu’il y a une norme locale, endogène qui y régit maintenant les usages », au point que l’on peut même parler d’un « français de Côte d’Ivoire ». Dans l’opinion de l’auteur, la langue française s’est fondue dans le moule de la société ivoirienne, pour en arriver à « une symbiose entre la langue et la société » (idem), de sorte qu’on peut même parler d’une « vernacularisation » du français, car « cette langue est le reflet et l’expression de la société ivoirienne, tant au plan de sa structure sociale qu’à celui de sa façon d’appréhender le monde et d’en rendre compte » (idem). L’explication réside dans le fait que la variété centrale du français pratiquée en Côte d’Ivoire, bien que fortement marquée par la norme académique, a aussi pour origine le français populaire ivoirien et la structure des vernaculaires ivoiriens, ainsi que « le mode de conceptualisation propre à une civilisation de l’oralité » (ibidem : 29). Simard remarque donc que lorsqu’un Ivoirien parle français, même s’il emploie les règles de la grammaire française, il utilise aussi le français « selon son propre mode de production du sens en fonction de son identité culturelle » (ibidem : 30).

D’après Kouadio (1998), le français, tel qu’il est pratiqué en Côte d’Ivoire, s’est tellement particularisé qu’on peut dire qu’il est devenu aujourd’hui une variété autonome par rapport au français central. En effet, l’auteur souligne qu’en Côte d’Ivoire « plusieurs variétés de français coexistent, se concurrençant souvent, s’interpénétrant parfois, correspondant toujours à des besoins et à des situations de communication spécifiques » (ibidem : 1). Manessy (1992) pense également que cette norme endogène vient de « la culture traditionnelle » sur laquelle s’appuie la société africaine d’aujourd’hui, et notamment sur le statut particulier d’une parole dont les règles se reflètent dans une rhétorique et une stylistique spécifiques. Manessy reconnaît lui aussi que ces spécificités sont à la fois d’ordre phonétique et prosodique, mais aussi bien lexicales (dans les calques et les emprunts), et qu’elles constituent « un lieu d’exercice privilégié pour la fonction identitaire du langage » (ibidem : 69), vu qu’elles « acquièrent aisément une signification sociale » (idem) et permettent ainsi de catégoriser l’expérience et d’organiser le message et l’énonciation.

L’approche théorique dans laquelle nous inscrivons notre réflexion sur la construction du sens lexical dans le dialogue argumentatif se situe au carrefour de trois interfaces, souvent abordées séparément en Sciences du Langage : la théorie de l’argumentation dans la langue (Anscombre et Ducrot, 1983), la théorie des topoï (Anscombre, 1995), celle de la « sémantique des possibles argumentatifs » (Galatanu, 1999/2007), et celle de la sémantique discursive de Longhi (2008).

La particularité des études sur l’argumentation dans la langue est le fait d’étudier l’argumentation à travers son expression au niveau des marques linguistiques et de leur utilisation dans un contexte donné. Ces travaux s’appuient notamment sur l’hypothèse que l’interprétation d’un énoncé dépend à la fois de critères internes (l’emploi de la langue, qui donne le sens premier de l’énoncé) et externes (le contexte qui donne la signification, la visée de l’énoncé) : c’est la raison pour laquelle Anscombre et Ducrot réservent pour leur théorie l’appellation de « pragmatique intégrée », la visée d’un énoncé étant intégrée dans la langue, mais également donnée par le contexte. La théorie de l’Argumentation dans la langue (Anscombre et Ducrot, 1983) considère que le sens d’un énoncé comporte une orientation (intention) pourvue d’une certaine valeur ou force argumentative. Cette dernière est représentée par des classes argumentatives, positionnées sur une échelle argumentative, non selon un ordre logique, mais selon un ordre argumentatif, c’est-à-dire relatif à telle ou telle situation discursive. Les auteurs présentent leur théorie comme relevant d’« un structuralisme du discours idéal » en ce sens que tout énoncé permet d’inférer ses suites possibles : « Un locuteur fait une argumentation lorsqu’il présente un énoncé E1 (ou un ensemble d’énoncés) comme destiné à en faire admettre un autre (ou un ensemble d’autres énoncés) » (ibidem : 8). Leur analyse s’est développée à partir de l’étude des mots vides (les connecteurs), mais elle s’applique aussi aux mots pleins, en se fondant sur l’orientation qu’ils confèrent au discours.

En outre, « des opérateurs du sens commun (les topoï) garantissent la constante régulation du sens » discursif (Sarfati, 2005 : 8). La notion de sens commun renvoie à une rationalité commune, faculté organisatrice des données de la perception, et à la doxa qui réfère à l’opinion commune. Les topoï sont essentiellement constitués de la doxa, elle-même structurée en dispositifs d’opinions (les lieux communs ou topoï). Dans leur étude sur l’Argumentation dans la langue, Anscombre et Ducrot (1983) définissent les topoï comme des lieux communs implicites qui assurent l’enchaînement des énoncés et sous-tendent l’organisation du discours, lui conférant cohésion et cohérence. Les topoï sont donc également des outils qui opèrent le lien conclusif entre deux énoncés, E1 et E2, organisent les discours possibles et définissent les discours cohérents, i.e. « acceptables » dans les limites d’une certaine communauté. Pour Anscombre (1995 : 39), les topoï sont des « principes généraux qui servent d’appui aux raisonnements, mais ne sont pas des raisonnements. Ils ne sont jamais assertés en ce sens que leur locuteur ne se présente jamais comme en étant l’auteur (même s’il l’est effectivement), mais ils sont utilisés. Ils sont presque toujours présentés comme faisant l’objet d’un consensus au sein d’une communauté plus ou moins vaste (y compris réduite à un individu, par exemple le locuteur). C’est pourquoi ils peuvent très bien être créés de toutes pièces, tout en étant présentés comme ayant force de loi, comme allant de soi ». Ainsi, les lieux communs, dans leur forme implicite, misent sur leur caractère immédiat d’évidence, d’où découle également leur force de conviction.  

Si l’on considère que l’ancrage dénotatif est présent tant au niveau du noyau stable de la signification, qu’au niveau des stéréotypes culturellement ancrés et évolutifs, alors le langage sert d’outil de représentation du monde « perçu » et « modélisé » par la langue, au travers des significations linguistiques (Kleiber, 1999). En effet, Kleiber considère que des mots isolables sont reliés à des référents également isolables, la dénomination étant envisagée comme une unité codée et mémorisée par le locuteur. Aux dénominations (unités lexicales institutionnalisées), obtenues lorsqu’un acte dénominatif en a fait le nom d’une chose, s’opposent les procédés compositionnels de connotation qui servent à décrire des référents ponctuels. La dénomination et la connotation sont donc deux modes de représentation, mais tandis que dans le premier, la relation entre l’expression linguistique et l’élément réel correspond à une association référentielle durable (qui permet aux locuteurs d’une langue de disposer des représentations communes), dans le second cette association référentielle est momentanée et non conventionnelle.

Dans la filiation de la sémantique argumentative (Anscombre et Ducrot, 1983, Anscombre, 1995), la Sémantique des Possibles Argumentatifs (Olga Galatanu, 1999/2007) postule que le sens des énoncés est argumentatif et fait l’hypothèse qu’il s’appuie sur, et (re)inscrit avec chaque occurrence discursive un potentiel axiologique (donc argumentatif) dans la signification des entités lexicales. Ce potentiel, qui peut être formulé en termes d’associations des blocs sémantiques d’argumentation, est ancré culturellement et de ce fait, évolutif, produisant un cinétisme de la signification lexicale, tout en préservant un noyau stable, représenté en termes d’universaux sémantiques. La dimension argumentative se manifeste à travers l’association des représentations du noyau avec les représentations du stéréotype et, au niveau des séquences discursives potentielles (possibles argumentatifs ou probabilités argumentatives) à travers l’association du mot avec les représentations engendrées par le stéréotype. La Sémantique des Possibles Argumentatifs (SPA) apparaît ainsi comme un modèle de représentation du discours en tant que lieu de manifestation des mécanismes sémantico-discursifs de construction du sens et de re-construction de la signification, d’une part, et comme un modèle de représentation de la signification linguistique susceptible de rendre compte de sa stabilité et de son cinétisme, d’autre part. En outre, pour Galatanu (1999/2007), la SPA permet de rendre compte d’« une injonction paradoxale » de l’activité de parole, qui concerne les liens entre le contexte, l’interprétation du sens discursif et l’attribution de la signification lexicale. D’une part, la mobilisation d’une entité lexicale et la représentation de la situation de parole sont des éléments du contexte cognitif qui contraignent la production d’hypothèses lors de la construction du sens discursif ; d’autre part, le sens discursif ainsi construit oblige à une re-construction de la signification de l’entité linguistique ainsi mobilisée.  

Par ailleurs, comme le postule Longhi (2008), les mécanismes de construction du sens des objets discursifs sont plus profonds que ceux d’une liste de propriétés, puisque « ce sens est en relation avec notre expérience » (Longhi 2008 : 131). Le but de la Théorie des formes sémantiques (TFS) (Cadiot et Visetti, 2001 : 132) est de « comprendre l’activité de langage sur le mode d’une perception et/ou d’une construction de formes – de formes sémantiques ». Selon cette théorie, « la description d’un mot, ou plus généralement d’une lexie, peut emprunter à trois ordres distincts : motifs, profils et thèmes » (ibidem : 134). La TFS postule donc trois couches de signification (ou phases de stabilisation) appelées motifs, profils et thèmes, qui structurent l’activité sémantique. Les motifs linguistiques (relevant de la langue, par exemple les formes grammaticales) constituent des éléments de signification non encore stabilisés, tandis que les profils, déjà enregistrés dans le lexique et la grammaire, servent à individualiser la forme sémantique. Le profilage conduit à des identités thématiques, les thèmes constituant le stade d’actualisation de ces dernières. Le parcours des formes sémantiques va de la convocation des motifs à la stabilisation du profil, lequel conduit enfin aux thématisations permettant d’accéder au niveau des textes et des discours.

La recherche de Longhi (2008) se veut un apport théorique par rapport à la TFS, « qui deviendrait, face à notre objectif, une Théorie des Formes Sémantiques Discursives (ce qui est plutôt cohérent avec l’attention portée à ce que nous avons appelé les Objets Discursifs) » (Longhi 2008 : 266). L’auteur propose de remplacer le concept de thème par celui de topoï (ceux-ci constituant un observable efficace pour décrire la construction du sens), ce qui conduit au « repérage des manifestations linguistiques de la doxa, à travers le repérage des différents topoï reliés aux formations discursives » (ibidem : 56). Pour encadrer l’étude des topoï, Longhi (2008) fait appel à la théorie de Sarfati (2005), lequel propose une approche linguistique du sens commun, c’est-à-dire de ce qui formate le discours avant la mise en discours. Pour Sarfati, les marqueurs de la doxa peuvent être pré-textuels, intra-textuels et épi-textuels (ayant trait aux normes socio-discursives). A l’aide de cette approche, Longhi (2008) propose d’expliquer la tension entre le champ prédiscursif et le champ textuel, pour interroger les mécanismes de construction du sens en discours, en postulant un concept de sens commun antérieur à toute production langagière, et en essayant de décrire les mécanismes de formation, de constitution et de manifestation des topoï dans le discours. En outre, Longhi ajoute à la théorie des topoï la dimension performative, qu’il utilise de manière argumentative, car pour lui, les topoï sont « à la fois des révélateurs, mais aussi des moyens d’imposition de la doxa » (Longhi 2008 : 155). Son modèle « ne se limite pas à une analyse morphologique, syntaxique ou discursive, mais intègre de façon dynamique les strates de manifestation du sens à la description des propriétés des objets ». L’originalité de sa recherche est alors de « révéler le travail argumentatif dont les unités sont porteuses, en révélant les relations dynamiques entre les strates traditionnelles de l’expression linguistique » (ibidem : 156). Pour interroger les mécanismes de construction du sens discursif, tout en intégrant de façon dynamique les dimensions textuelle et énonciative, Longhi (2008) propose la notion d’« objet discursif » (qui se veut une extension de la définition de l’objet avancée par Lebas (1999 : 301) : « un objet est une synthèse d’apparences »), qui recouvre le discursif, le sémantique, l’extra-linguistique et le référentiel. Selon Longhi, cette notion sert à montrer que le sens des mots ne préexiste pas à l’événement énonciatif : un objet discursif est un référent tangible dont les propriétés sont en partie définies à travers le discours. Dans l’opinion de l’auteur, l’intérêt de cette notion est double : en tant que manifestations de topoï, un objet discursif nous informe sur les structures qui sous-tendent l’activité langagière, et en tant que constructions de topoï, il permet l’étude de la construction du réel mis en place grâce aux moyens discursifs.

Dans l’analyse qui suit, nous allons essayer de faire apparaître les mécanismes, tant sémantiques que discursifs, de construction ou de déconstruction-reconstruction des significations lexicales dans les dialogues argumentatifs, à partir de l’analyse des lexies amitié et homme politique, en nous servant des hypothèses de la Sémantique des Possibles Argumentatifs, mais aussi bien de la Théorie des formes sémantiques.

Notre étude des mécanismes de construction du sens lexical s’appuie sur l’étude d’un corpus de deux débats télévisuels enregistrés en Côte d’Ivoire et issus de l’émission Différence. Dans chaque débat, un thème social (ici l’amitié entre filles et garçons) ou d’actualité (la place des jeunes dans la politique) est abordé par six invités sollicités par un journaliste qui les interroge sur le thème en question. Chaque émission dure environ 45 minutes. L’analyse de ces débats nous permettra de décrire les processus constitutifs du sens des objets discursifs amitié (premier débat) et homme politique (deuxième débat), en mettant en valeur la stabilité (le sens dénotatif) et la variabilité (sens connotatif et axiologique) dans la construction de leur sens lexical, en fonction du contexte discursif et social de leur production.

Notre première analyse portera sur l’étude de la construction du sens de l’objet discursif amitié. Dans ce qui suit, nous décrirons la façon dont les participants au débat construisent le sens dénotatif, connotatif et axiologique de cet objet.

La construction du sens de la lexie amitié est réalisée par les locuteurs conformément à son protocole sémantique, soit par déploiement de son potentiel sémantique, soit par déploiement des stéréotypes présents au niveau de son noyau stable.

i. Construction par déploiement sémantique

(1) L’amitié c’est quand il y a une certaine confiance qui naît entre le garçon et la demoiselle.

ii. Construction par déploiement des stéréotypes

(2) Quelqu’un à qui évidemment on peut se confier mais celui-là même qui te procure des conseils ses conseils doivent être sondés véritablement basés sur la loi morale.

(3) C’est quelqu’un avec qui on s’entend on partage beaucoup de choses quelqu’un qui est sensé nous prodiguer des conseils au départ vous avez été sincère avec la personne donc déjà y a amitié.

Ces trois exemples déploient le potentiel sémantique dénotatif de la lexie amitié conformément à son protocole sémantique, avec un renforcement de ce potentiel par les stéréotypes contenus au niveau de son noyau stable : ami. En effet, la lexie ami permet de déployer les stéréotypes associés au noyau amitié, tels que se confier, procurer des conseils, etc. Dans ces exemples, c’est donc l’environnement sémantique (le thème de l’amitié), mais aussi bien argumentatif (le débat sur la possibilité d’une amitié entre filles et garçons), qui nous permettent de reconnaître cette conformité au sens dénotatif.

La construction du sens de la lexie amitié est également réalisée à partir du déploiement des stéréotypes génériques que lui associent les locuteurs ivoiriens, donc à partir de son sens connotatif.

(4) L’amitié a une grande importance que quand on est quand on est un individu il faut savoir que l’amitié ça compte pour l’épanouissement même de l’être.

(5) Pour une véritable amitié il faut d’abord partir sur des bases solides et après après cela il faut être d’abord il faut être aussi d’une bonne moralité.

Les exemples (4) et (5) exigent, pour avoir une lecture sémantique normale, une connaissance du contexte ivoirien pour permettre d’imaginer de nouveaux stéréotypes associés au noyau amitié. En effet, l’amitié ne comporte pas normalement parmi les potentialités associées à son noyau la zone de l’épanouissement, encore moins celle de la moralité, alors que c’est le cas dans le discours des ivoiriens.

La construction du sens de la lexie amitié est également réalisée à partir de la flexion de sa polarité discursive par un phénomène d’interversion axiologique, repérable au niveau de sa signification :

(6) Une simple camaraderie est possible entre les deux sexes opposés mais pas une amitié sincère car les personnes qui ont commencé à se connaître à travers au travers des dragues ils ont dragué mais en fin de compte c’est devenu une amitié mais qui n’a pas duré qui n’a pas abouti qui n’a pas abouti plus tard à quelque chose de concret.

(7) Entre un garçon et une fille y a une relation de camaraderie (...) pendant une période plus ou moins longue de la vie mais pas d’amitié amitié.

(8) Si vous vous entendez vous vous comprenez donc directement ça va aboutir forcément à un amour pour cet être-là par conséquent les relations amicales entre sexes opposés sont passagères.

(9) Les relations qui deviennent les relations amicales qui deviennent sont très souvent basées sur du faux car certaines personnes quand elles croisent un individu au lieu de lui dire au lieu de lui dire clairement ce qu’elles veulent de cette personne elles vont entretenir d’abord une relation floue (...) on commence d’abord par un semblant d’amitié au fur et à mesure que nos (...) sentiments naissent on peut pas les cacher ou les refouler.

Les exemples précédents présentent la même dépendance du contexte au niveau du calcul du sens discursif, puisque le lien argumentatif transgressif entre camaraderie et amitié, d’une part, et entre amitié et amour, d’autre part, n’est pas justifié par le protocole sémantique du mot amitié. Ce lien ne peut être justifié que par une information contextuelle qui s’inscrit dans une autre zone sémantique, notamment axiologique, c’est-à-dire dans la zone pragmatique du terme amitié.

Notre deuxième exemple porte sur l’étude de la construction du sens de l’objet discursif homme politique, dans le débat sur la place des jeunes dans la politique. Dans un premier temps, nous montrerons comment les participants au débat construisent le sens dénotatif de cet objet, ensuite son sens connotatif, et enfin son sens axiologique.

La construction du sens dénotatif de la lexie homme politique est réalisée en fonction des potentiels sémantiques et discursifs présents au niveau de ses noyaux stables : homme et politique.

(10) C’est dangereux car ce sont des technocrates qui ont de grands diplômes qui ignorent tout de la réalité politique.

(11) Nous avons tendance à diaboliser ces hommes politiques là c’est un mythe la jeunesse on voit en ces hommes-là des intouchables des demi-dieux alors que c’est nous les jeunes qui les avons placés où ils sont.

Ces deux exemples déploient le potentiel sémantique dénotatif de la lexie homme politique conformément à son protocole sémantique, avec un renforcement de ce potentiel autorisé pour les termes monovalents technocrates et intouchables, à travers l’association des représentations de leurs noyaux stables avec les représentations culturellement ancrées de leurs stéréotypes chez les ivoiriens.

La construction du sens connotatif de la lexie homme politique est réalisée à partir du déploiement transgressif des stéréotypes associés, par flexion de sa polarité discursive.

(12) Les dirigeants ceux de là-haut ils sont rassasiés et (...) que quand (...) on est trop rassasié on peut pas réfléchir.

(13) La politique c’est le fruit d’une conviction.

(14) Il faut rentrer dans la politique parce qu’on a des convictions personnelles parce qu’on a un idéal à défendre.

Les exemples (12), (13) et (14) exigent, pour avoir une lecture sémantique normale, une connaissance du contexte culturel de la Côte d’Ivoire, afin de donner la possibilité d’imaginer de nouveaux stéréotypes. En effet, homme politique ne comporte pas en principe, parmi les stéréotypes associés à son noyau, la zone de la conviction, et encore moins celle de la nutrition. Ainsi, il y a insertion de nouvelles associations en blocs argumentatifs à valeur intellectuelle au niveau du noyau Homme politique.

La construction du sens axiologique de la lexie homme politique se réalise aussi bien au niveau de la flexion de sa polarité discursive, qu’au niveau de sa dépendance par rapport au contexte socioculturel.

i. Construction par flexion de la polarité discursive

Evaluation au niveau des idées politiques

(15) C’est quelqu’un qui doit être démocrate qui doit gouverner avec la raison.

(16) Celui-là même qui a les idées de bonnes idées pour le pays.

Evaluation au niveau de la fortune

(17) Il doit être très fortuné.

(18) Il faut qu’il ait le minimum il faut qu’il ait le minimum, c’est quelqu’un qui doit être modeste sur le plan social, à l’abri du besoin.

(19) Il faut pas qu’il soit paumé.

(20) Faudrait pas que les personnes qui sont au pouvoir soient un peu trop riches parce que y a un excès de zèle et du vantardisme.

(21) C’est quelqu’un qui a réussi la réussite sociale d’abord ça c’est important qui a eu un parcours qui a réussi dans la vie (...) qui a fait des études qui travaille normalement qui a rempli pleinement une carrière professionnelle et à qui on a envie de ressembler.

Evaluation au niveau du « look » et du physique :

(22) Il faut qu’il soit soigné il faut qu’il soit un modèle pour les autres il faut qu’on ait envie de lui ressembler il faut qu’on l’aime aussi.

(23) Ça importe peu s’il est beau ou épineux.

Dans les exemples précédents, la construction du sens axiologique de la lexie homme politique se réalise au niveau de la flexion de sa polarité sémantique, par re-construction des significations lexicales proposées par les énoncés. En effet, les hypothèses de construction du sens discursif sont non conformes au protocole sémantique de la lexie homme politique, puisque celle-ci ne comporte ni les domaines de la fortune, ni celui du vantardisme, lesquels produisent un phénomène d’interversion axiologique. Ainsi, l’ajout d’un stéréotype proposé par le sens discursif s’accompagne d’une flexion de polarité discursive et sémantique au niveau du terme analysé.

ii. Construction par rapport au contexte socioculturel

Dépendance par rapport au contexte sociopolitique de la Côte d’Ivoire

(24) Le président doit être d’abord Ivoirien.

(25) Il doit d’abord être un fils du terroir.

(26) Il doit être un fils du pays d’abord.

(27) Il faut qu’il ait l’amour du pays.

(28) Il faut qu’il ait l’amour du peuple.

(29) Faudrait que ce soit quelqu’un qui fasse l’unanimité (...) qu’il soit approuvé par la majorité.

(30) Qu’il ait un projet pour les jeunes qui est près de la jeunesse qui leur tient un discours rassembleur un discours dans lequel ils se retrouvent (...) qu’il puisse confirmer c’est-à-dire tenir les engagements qu’il aura pris vis à vis de la population (G3), celui-là même qui soit en mesure / d’écouter le peuple / d’être à la merci du peuple / euh de prendre en compte toutes les aspirations du peuple.

(31) Ensuite il doit être intègre incorruptible parce que la plupart du temps les politiciens on remarque sont plus attirés par l’argent la corruption.  

(32) C’est celui qui est un peu proche de la population celui qui se rend qui voit un peu la réalité sur le terrain.

(33) … celui-là même qui vit les réalités du pays qui connaît les problèmes de la société.

Dépendance du contexte religieux

(34) Il doit avoir la crainte de Dieu, pour qu’il ne croie pas que le peuple est son peuple il faut qu’il sache que le peuple est le peuple de Dieu et que Dieu lui a confié une parcelle de son autorité pour l’exercer sur le peuple.

Les exemples précédents présentent une dépendance par rapport au contexte au niveau du calcul du sens discursif, puisque les liens argumentatifs transgressifs proposés entre homme politique/ivoirien/fils du terroir, ou corruption/crainte de dieu, ne sont pas justifiés par le protocole sémantique du mot homme politique. Ces liens ne peuvent être justifiés que par une information contextuelle qui s’inscrit dans une autre zone sémantique, notamment axiologique, c’est-à-dire dans la zone de la pragmatique.

Le produit de cette recherche se veut « une redéfinition de la langue et du langage, ce qui amène à s’interroger sur la dénomination même d’argumentation dans la langue : en effet, la langue n’est plus cette entité statique qui enregistrerait l’argumentativité des objets, mais plutôt une constitution dynamique élaborée par l’activité langagière, dès lors témoin des parcours de constitution du sens bien plus que des usages fixés par le lexique » […] (Longhi, 2008 : 266). En effet, il s’agit de « proposer un nouveau modèle de construction du sens au sein d’un texte, l’unité portant en elle les dimensions textuelles, génériques et discursives, manifestées dans et par la construction d’une forme sémantique. Cette circulation du sens invite donc à s’interroger sur les relations entre le discours, les idéologies et la pensé » (ibidem : 274).

L’étude des expressions amitié et homme politique en tant qu’objets discursifs nous a permis de conclure à leur dynamisme sémantique, car, dans notre corpus, nous avons relevé qu’ils étaient construits soit par dénotation (par déploiement de leur potentiel discursif, conformément à leur protocole sémantique, avec un renforcement du potentiel contenu au niveau de leur noyau stable), soit par connotation (par déploiement transgressif des stéréotypes génériques culturellement ancrés, permettant d’imaginer de nouveaux stéréotypes pouvant autoriser leur conformité), soit par axiologisation (par flexion de leur polarité discursive). Ainsi, nous avons pu établir des correspondances entre les positions énonciatives et les formes linguistiques, et donc saisir les doxas constitutives des deux dialogues argumentatifs étudiés. Les résultats obtenus nous invitent à considérer ces phénomènes comme étant liés à des enjeux symboliques, voire idéologiques, pouvant se décliner dans des stéréotypes ancrés culturellement.

Pour conclure, nous noterons l’intérêt qu’a suscité dans cette étude l’hypothèse des dispositifs interprétatifs concernant la mise en œuvre des mécanismes discursifs de construction du sens lexical, ce qui est un argument pour l’investissement de la sémantique dans l’analyse des discours. Notre analyse apporte donc une évolution au niveau théorique, en faisant avancer le débat vers des analyses plus soucieuses des formes prélinguistiques du sens, et conférant aux discours des fonctions identitaires.



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Pour citer cet article


BARBIER Prisque. Dialogues argumentatifs et mécanismes sémantico-discursifs de construction du sens lexical . Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 3. Perspectives croisées sur le dialogue, 29 juillet 2009. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1119. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378